SIXIÈME POINT
Manière de faire des Extraits ou des Collections.
Je serai aussi court, mon cher fils, sur le sixième point qui me reste à traiter avec vous, c'est-à-dire sur la manière de faire des recueils ou des collections en lisant l'histoire.
Je vous dirai d'abord sur ce point, ce que je viens de vous dire sur un autre sujet : faites ce que vous voudrez, mon cher fils; la meilleure manière de faire des extraits sera pour vous celle que vous aimerez le mieux, parce que ce sera celle qui aidera davantage votre mémoire.
Pour vous dire néanmoins quelque chose de plus précis, je crois que vous devez tâcher de réunir deux choses dans l'ordre que vous vous proposerez pour faire vos extraits :
La promptitude et la diligence, dans le temps que vous les ferez ;
La facilité à retrouver dans la suite ce que vous aurez recueilli, et à vous en servir.
Vous pouvez pour cela prendre deux méthodes différentes :
J^a première est de suivre le plan que je vous ai proposé (que je ne vous donne néanmoins que comme un canevas ,
auquel non-seulement je consens, mais je serai fort aise que vous ajoutiez tout ce qui pourra le perfectionner) , et de mettre chacun des différents articles de ce plan, pris en détail, sur une feuille de papier, ou sur un cahier, et d'écrire au dessous tout ce que vous remarquerez sur chaque article.
Quoiqu'il y eût bien des subdivisions à faire à l'ordre des temps, ou à celui des matières, si vous vouliez cependant composer un traité suivi de toutes vos observations sur chaque article, cette distinction des articles différents formera toujours un premier arrangement qui ne sera pas fort embarrassant dans le temps que vous écrirez vos remarques , et qui suffira peut-être pour vous les faire retrouver assez aisément lorsque vous serez obligé d'en faire usage.
La seconde méthode, que je trouve encore plus courte et plus simple, est d'écrire tout de suite les choses qui vous paraîtront mériter d'être extraites, et de marquer à côté de chaque extrait, sur une grande marge, la matière à laquelle il doit être rapporté.
Dans le temps que l'on fait ces recueils, il n'est pas possible de trouver une méthode plus facile; et pour peu que l'on ait essayé de vouloir d'abord arranger ces recueils par matières, en les faisant sur des feuilles de papier ou sur des cartes séparées , on a bientôt éprouvé l'embarras inséparable de cette méthode, lorsque les recueils commencent à grossir. Il faut avoir toujours présents les différents titres qu'on a déjà employés, pour y rapporter exactement ce qui regarde la même matière; et , ce qui est encore plus importun, il faut toujours avoir devant soi une multitude de feuilles ou de cartes détachées ; et le cabinet d'un homme de lettres devient bientôt ou l'antre de la sibylle, dont les feuilles turbata volant rapidis ludibria ventis 1 , ou la boutique confuse et dérangée d'un cartier.
1 Ëneide, lib. 6.
J iO DEUXIÈME INSTRUCTION.
Vous retomberiez même insensiblement dans eet inconvénient, en suivant la première méthode, parce qu'il se trouverait des articles si chargés de remarques, que vous ne pourriez presque vous dispenser d'y faire des subdivisions qui peu à peu vous jetteraient dans la même confusion.
Ce qui paraît manquer à la seconde méthode, qui est la facilité de retrouver tout ce qu'on a extrait sur la même matière, se peut aisément suppléer, ou par une table exacte de tous les sommaires qu'on a mis à la marge de chaque extrait, et que l'on fait ranger par ordre alphabétique, ou, ce qui vaudrait encore mieux, en faisant copier de suite tous les passages qui ont le même titre ou le même sommaire; en sorte que par là, en épargnant un temps plus précieux que l'argent, vous trouvez vos extraits rangés par ordre de matières.
Il y a d'ailleurs cet avantage dans cette méthode qu'elle réunit l'ordre des temps à celui des matières. On est quelquefois bien aise de repasser les faits les plus remarquables d'une histoire particulière, et de se remettre dans la suite des temps dont elle raconte les événements. On n'a pour cela qu'à relire son extrait historique ; et si l'on veut voir les mêmes choses rangées par matières, le second extrait en donne la facilité.
Telle est donc la méthode qui me paraît la plus simple et la plus utile. Mais encore une fois , mon cher fils , suivez sur cela votre goût, et consultez sur toutes choses votre commodité particulière; car, comme je vous l'ai déjà dit, la méthode qui vous plaira le plus sera aussi la meilleure pour vous.
Voilà , mon cher fils , ce que j'avais à vous dire , quant à présent, sur l'histoire : vous êtes à portée par ces réflexions générales de connaître les avantages d'une étude si nécessaire, et j'espère que vous en éviterez de vous-même les inconvénients. Vous les sentirez aisément pour peu que vous fréquentiez ceux qui se sont tellement attachés à cette étude,
ÉTUDE DE L'HISTOIRE. J ii
qu'ils ont négligé toutes les autres. Ils tombent dans un excès directement opposé à celui des esprits qui ne font cas que de la philosophie. Ceux-ci veulent juger de ce qui s'est fait par ce qui doit se faire ; et ceux-là veulent toujours décider de ce qui doit se faire, par ce qui s'est fait. Les uns sont, si j'ose le dire, la dupe des raisonnements, et les autres le sont des faits qu'ils prennent pour la raison même. Leur esprit devient tellement historique, qu'ils ne sont presque plus capables de raisonner par principes. S'agit-il de former un jugement, ils racontent un fait; et au lieu de la décision que vous leur demandez , ils vous donnent une histoire et souvent un conte, en sorte que, contents de pouvoir répéter beaucoup de faits, et ne travaillant qu'à enrichir leur mémoire, ils semblent n'être plus que des dictionnaires animés et des répertoires parlants.
Comme il n'y a presque point de matière sur laquelle on ne trouve des faits ou des exemples contraires, et qu'ils négligent l'étude des principes qui apprennent l'usage qu'on doit en faire , il ne résulte souvent de tout leur savoir qu'une confusion et une indécision universelle; parce que les faits se combattent, pour ainsi dire, dans leur tête, où ils ne produisent que des doutes, et ne forment que des nuages.
Enfin , si le ciel leur a fait le dangereux présent d'une trop heureuse mémoire, c'est un miroir où tout se peint en détail, et jusqu'aux moindres objets. Le superflu et le frivole prennent la place de l'essentiel et du solide, ou du moins le chargent et l'offusquent tellement, qu'il faut traverser une mer de bagatelles pour arriver jusqu'à la terre ferme.
De là vient que souvent il n'y a nul ordre dans leurs écrits : ils ont perdu l'habitude de la pensée , ils n'ont plus que celle de la réminiscence. Leur mémoire les presse et les suffoque en quelque manière, et ils sont dans une espèce de nécessité de se prêter à ses fantaisies : elle les conduit plutôt qu'ils ne se conduisent eux-mêmes; et, comme s'ils étaient opprimés sous le poids de leur mémoire, ils ne cher-
client qu'à se soulager de ce fardeau, en jetant au hasard sur le papier des laits qu'ils ne peuvent ni contenir ni digérer :
Omne supervacuum pleno de pectore manat1.
Les principes que vous avez déjà imprimés dans votre esprit, mon cher iils , et ceux que vous y ajouterez dans la suite, me font espérer que vous ne tomberez pas dans ces défauts : vous ne séparerez point deux choses qui doivent toujours marcher de concert, et se prêter un secours mutuel, la raison et V exemple. Vous éviterez également et le mépris des philosophes pour la science des faits, et le dégoût ou l'incapacité que ceux qui ne s'attachent qu'aux faits contractent souvent pour tout ce qui est de pur raisonnement. Ainsi, pour finir par où j'ai commencé, sachant réunir et vous approprier les avantages de deux sciences également nécessaires à l'homme public, la vraie et solide philosophie dirigera chez vous l'étude de l'histoire, et l'étude de l'histoire perfectionnera la philosophie.
C'est au moins le fruit que je souhaite, mon cher fils, que vous tiriez de cette espèce de conversation que j'ai avec vous par écrit, dont je pourrais dire ce que l'orateur Antoine dit de lui-même dans Cicéron : Docebo vos, discipuli, id quod ipse non didici 2 ; ou tout au plus, à l'exemple d'Horace :
Fungor vice cotis, acutum Reddere qnœ ferrum valet, exsors ipsa secandi-.
1 Horace, de Art. poet.
- De Orat. , lib. II, n° 7.
:i Horace , de Art. poet.