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Oeuvres de d'Aguesseau

Naissance de d'Aguesseau. — Son père intendant du Languedoc. — Politique de Louis XIV dans les questions religieuses. — Douceur du père de d'Aguesseau dans ses relations avec les protestants. — Voyage de d'Aguesseau. — Ses impressions à la vue de l'insurrection des protestants. — Son éducation et l'influence de son père. — Ses études juridiques. — Ses idées procèdent de Domat. — D'Aguesseau nommé avocat du roi au Chàtelet.

D'Aguesseau est né, le 27 novembre 1668, à Limoges, de Henri d'Aguesseau, alors intendant général, et de Claire le Picart, qui était fille de Jean le Picart de Perigny et de Catherine Talon , nièce d'Orner Talon , avocat général au parlement de Paris. Il appartenait au parlement par la famille de son père et par celle de sa mère : l'exercice de la magistrature lui avait conféré un titre de noblesse, et cependant il signa toujours Dagues seau.

Son grand-père, Antoine Aguesseau, originaire de Saint- Jean-d'Angély, avait été successivement lieutenant criminel au Chàtelet de Paris, président du grand conseil, conseiller d'État , intendant de Picardie , et enfin premier président au parlement de Bordeaux en 1631

Henri Aguesseau, fils du président et père du chancelier, avait débuté par une charge de conseiller au parlement de Metz; puis il avait été nommé maître des requêtes au Conseil du roi. Remarqué par Colbert pour l'esprit de juslice qu'il

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avait conservé comme l'empreinte de ses premières fonctions, il avait été promu à l'intendance du Limousin. Il signala son administration par une droiture de cœur, une justesse de vues qui le tirent appeler, en 1672, à l'intendance du Languedoc. Il se trouva alors en présence de graves difficultés. Les protestants étaient au nombre de plus de cent vingt mille : ils occupaient la plupart des établissements industriels du pays; le commerce de production et le commerce d'échange étaient entre leurs mains. Actifs, énergiques, dévoués à leurs convictions, comme le sont toujours les minorités, ils s'étaient liés aux promesses de Louis XIV, qui avait confirmé l'édit de Nantes. Mais Louis XIV, entraîné par des tendances diverses, cherchant l'unité dans toutes les choses du gouvernement, dans le territoire, dans l'administration, dans la religion, entendait autour de lui des conseils qui flattaient son idée de pouvoir absolu. Bossuet écrivait que « les princes sont des dieux (suivant le langage de l'Écriture) participant en quelque façon de l'indépendance divine;... que le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses religions;... que ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie1. »

Louis XIV résista pendant quelque temps à ces doctrines. Il gardait le souvenir et les traditions de Richelieu, dont les aveurs allaient chercher et récompenser les esprits supérieurs, catholiques ou protestants. Il se borna d'abord à une politique de séduction. Il la développe dans ses Mémoires 2. ïl lui semblait que « ceux qui voulaient employer des remèdes violents pour ramener ses sujets de la religion réformée, mal qu'il regardait avec douleur, ne connaissaient pas bien la nature de ce mal causé en partie par la chaleur des es-

1 Politique tirée de l'Ecriture sainte, liv. vu et vm.

2 Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 84. Mémoires et instructions.

prits, derniers restes des luttes sanglantes du xvir siècle; qu'il valait mieux le laisser passer et s'éteindre insensiblement; que, pour les réduire, il fallait ne les presser par aucune rigueur inutile, faire observer ce qu'ils avaient obtenu des rois ses prédécesseurs, mais ne rien leur accorder au delà , en renfermer même l'exécution dans les plus étroites bornes que la justice et la bienséance pouvaient permettre. Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul, dit-il, je résolus, et j'ai assez ponctuellement observé depuis, de ne leur en faire aucune, voulant les obliger à considérer d'eux-mêmes, et sans violence, si c'était avec quelque bonne raison qu'ils se privaient volontairement des avantages qui pouvaient leur être communs avec tous mes autres sujets. » Ce plan était habile. S'il ne respectait pas complètement la liberté de conscience , puisqu'il la mettait aux prises avec toutes les tentations de l'intérêt, du moins il ne retirait pas les concessions faites par l'édit de Nantes. Telle fut sa conduite jusqu'en 1674. Mais à cette époque une politique nouvelle fut inaugurée : les édits hostiles aux protestants se succédèrent; l'influence protectrice de Colbert disparut; l'ascendant de Mme de Maintenon s'établit sans rival sur l'esprit de Louis XIV. On n'essaya plus de ramener, on voulut contraindre. On résolut donc, après quelques tentatives indirectes, de frapper un grand coup et de terrifier1.

1 (6 novembre 1674.) Défense aux ministres de s'établir ou de prêcher hors de leurs résidences. — (15 avril 1676.) Interdition aux synodes de fournir des ministres aux seigneurs qui n'en avaient point. — (28 août 1676.) Les jeunes filles protestantes #de douze ans enfermées dans la Maison de la Propagation à Sedan ne pourront plus voir leurs parents, afin que leur conversion ne soit pas entravée par leurs larmes ou par leurs reproches. — (1676.) Affectation du revenu des abbayes de Saint-Germain des Prés et de Cluny au paiement des conversions. — (13 mars 1679.) Confiscation des biens de relaps. — (20 février 1680.) Défense aux protestantes d'exercer la profession de sage-femme. — (11 juillet.) Exclusion des réformés des fermes et gabelles - (28 août.) Destitution des officiers protestants dans les justices. — (19 novembre.) Interdiction des mariages mixtes; ils ne produiront que des bâtards.

En 1679, les intendants furent consultés. Ceux qui avaient senti le vent de la cour n'hésitèrent pas à conseiller les mesures les plus rigoureuses. Le plus petit nombre opina pour la temporisation et la douceur. Entre tous, on remarqua l'intendant d'Aguesseau. Il avait le tempérament et la conduite du plus saint et du plus doux des évêques\: « Ennemi de l'erreur, plaignant ceux que le malheur de leur naissance y tenait engagés, il savait s'en taire aimer. Il avait pour eux et pour les catholiques la même justice, la même attention, la même charité : il pensait qu'il fallait prêcher, instruire, exhorter, détacher principalement les chefs et les appuis du parti protestant, restreindre et diminuer, autant que la justice le permettait, la liberté de l'exercice public; favoriser les nouveaux convertis, et leur rendre avec usure les avantages dont on ne les avait privés que pour leur bien ; considérer enfin la religion protestante comme une place forte qu'il fallait bien se garder de vouloir prendre d'assaut, mais qu'on devait attaquer à la sape, pour ainsi dire, en gagnant tous les jours du terrain sur elle jusqu'à ce qu'on l'eût réduite insensiblement à être si peu de chose, qu'elle tombât comme d'elle-même. »

Cet esprit de tolérance et d'habileté ne pouvait être accepté par les impatiences et les ardeurs de la cour. L'assemblée du clergé de 1682, après avoir combattu la toute-puissance du pape, voulut combattre les hérétiques du royaume : elle lança un avertissement, rédigé en latin et en français, pour engager tous les religïonnaires à rentrer dans le sein de l'Église. Ce commonitoire fut porté par l'intendant d'Aguesseau dans les consistoires les plus célèbres. Le jeune d'Aguesseau accompagnait son père. Agé de quatorze ans, il recueillit parmi ses premières impressions , et conserva comme un souvenir, la crainte des émotions religieuses : il vit les protestants recevoir son père respectueusement, mais concentrer

1 Discours sur la mort de M. d'Aguesseau.

sous un silence menaçant les inquiétudes de l'avenir ; en effet, ils se réunirent peu de temps après à Toulouse, et préparèrent leur résistance. Le Languedoc, les Cévennes , le Vivarais, s'agitaient au bruit du marteau des démolisseurs qui abattaient les temples. Le Dauphiné s'était soulevé : le sang avait coulé. Les ordres implacables de Louvois avaient été exécutés. En vain l'intendant d'Aguesseau avait essayé d'arrêter les troupes : elles couraient à l'hérétique comme à une partie de chasse; ce fut une déroule et une boucherie. Les malheureux, surpris, traqués, poursuivis dans les montagnes, se défendaient jusqu'à la mort, et se faisaient tuer aux pieds de leurs pasteurs, chantant les cantiques sacrés. C'était, d'un côté, la frénésie du martyr; de l'autre, la fureur des soldats, excitée par des chefs ambitieux.

D'Aguesseau entendit souvent son père gémir sur ces expéditions où les troupes servaient d'instrument à la religion; sur ces abjurations mensongères qui ne se taisaient plus une à une, mais par communauté tout entière et par délibération; sur la ruine du commerce et de l'industrie dans les provinces abandonnées par ceux qui préféraient l'exil à l'apostasie; « sur l'abus et l'illusion de ces conversions imaginaires, nuisibles à la véritable religion, contraires à la tranquillité intérieure de l'État, où elles devaient amener un genre de citoyens qui, vivant sans culte, sans pasteurs, sans aucun exercice de piété , feraient connaître tôt ou tard combien il est plus dangereux de n'avoir point de religion que d'en avoir une mauvaise, formant comme un peuple de mécontents, nourris dans le sein de l'État, toujours prêts à se rallumer, comme un feu caché sous la cendre , à la première étincelle qui viendrait d'un dérangement intérieur, ou d'une jalousie étrangère. »

Si le spectacle de ces événements déposait clans le caractère de d'Aguesseau des germes que la réflexion devait féconder, son père développait en même temps son âme par ses enseignements , et formait son esprit par de fortes

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éludes. Toutes ses heures étaient prises. Les belles-lettres l'entraînaient; l'éloquence, la poésie, exerçaient sur lui une véritable séduction ; mais son père le guidait dans une voie plus ferme. Il lui fit apprendre sérieusement la grammaire, qui était alors une science; puis il l'appliqua à l'étude des langues, qu'une merveilleuse puissance de mémoire lui rendait faciles. C'est ainsi que d'Aguesseau savait très-bien l'italien, l'espagnol, le portugais, l'anglais, le latin, le grec et un peu d'hébreu. Cette forte instruction était comme un souvenir de Port-Royal, dont son père avait été un des meilleurs élèves. Elle était animée par un esprit de piété, exemple et tradition de famille. Cette piété n'était pas seulement une habitude, elle s'était formée dans l'étude de la religion, et fortifiée dans l'étude de la philosophie. Descartes et Malebranche furent ses premiers guides, et restèrent ses maîtres durant toute sa vie.

D'Aguesseau eut donc dans son père un guide et un modèle. « C'était un homme, dit Valincour, dont tout le monde admirait la douceur et la probité; mais peu de gens ont connu la profondeur de son esprit et l'étendue de ses lumières, à cause du soin qu'il prenait de les cacher. Sa modestie paraissait jusque dans son extérieur; et, pendant que les magistrats se faisaient un faux honneur de surpasser les financiers par le luxe de leurs équipages et par le nombre de leurs valets, il venait à Versailles avec un seul laquais et dans un petit carrosse gris, traîné par deux chevaux qui souvent avaient assez de peine à se traîner eux-mêmes. On cite de lui un trait que l'histoire doit conserver. » Lorsqu'il fut nommé membre du Conseil des finances , ses amis lui conseillèrent de renouveler son ameublement et de le mettre au niveau de sa position : il mit donc 25,000 livres dans un sac et les porta à sa femme. Celle-ci lui répondit : « Il est » bien vrai , Monsieur, que ce lit et ces meubles sont bien » vieux , et ne sont plus à la mode , car voilà cinquante ans » qu'ils nous servent; mais ils nous serviront bien jusqu'à la

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» fin de notre vie, qui n'est pas éloignée. Cependant, il y » a dans Paris beaucoup d'honnêtes familles réduites à eou- »• cher sur la paille faute de lit, et qui passent souvent la » journée entière sans manger parce qu'elles n'ont pas de » pain ni personne qui leur en donne, ne serait-il pas plus » à propos de soulager leur misère ? » Des larmes vinrent aux yeux de d'Aguesseau : « J'avais dessein, dit-il, de w vous proposer la même chose; mais, puisque vous m'avez » prévenu , distribuez vous-même cette somme à ceux que » vous croirez en avoir besoin. » Telle était cette famille.

Le père de d'Aguesseau joignait à ses qualités morales de rares qualités intellectuelles: « Ce modèle, dit Saint-Simon, de vertu, de piété, d'intégrité, d'exactitude dans toutes les grandes commissions de son état par où il avait passé , de douceur et de modestie qui allait jusqu'à l'humilité, représentait au naturel ces vénérables et savants magistrats de l'ancienne roche qui sont disparus avec lui , soit dans ses meubles et son petit équipage, soit dans sa table et son maintien. Sa femme était de la même trempe, avec beaucoup d'esprit. 11 n'avait aucune pédanterie : la bonté et la justice semblaient sortir de son front. Son esprit était si juste et si précis que les lettres qu'il écrivait des lieux de ses différents emplois disaient tout sans qu'on ait jamais pu faire d'extrait de pas une1, » D'Aguesseau conservera quelques traits de ce portrait : l'humilité du cœur, la simplicité du maintien , la modestie de la vie , l'amour de la justice , la croyance active du chrétien, l'étude et l'accomplissement religieux de tous les devoirs de son état : il lui manquera l'énergie calme et douce de son père, la fixité des idées, la précision de l'esprit ; il lui manquera surtout cette trempe de caractère qui seule peut mettre un homme à la hauteur des circonstances difficiles de la vie publique.

La révocation de l'édit de Nantes troublait le repos de la

1 Mémoires de Saint-Simon t. XIV, chap. xvn.

France, réveillait le fanatisme des consciences, divisait de nouveau la nation et détruisait l'œuvre de Colbert, lorsque l'intendant d'Aguesseau rentra à Paris en 1685. Il y apportait la nouvelle des agitations des provinces qu'il avait traversées avec sa famille, des conversions militaires qui, à Nîmes , avaient en trois jours rallié plus de soixante mille personnes au catholicisme, et de l'émigration des protestants sincères qui portaient à l'étranger leurs bras et leur expérience industrielle. Il laissa le gouvernement à M. de Basville, venu de Paris avec des troupes nombreuses comme pour conquérir le Languedoc, et avec des ordres cruels qu'il était bien digne d'exécuter. Louis XIV le reçut avec bienveillance, malgré les calomnies que lui avait attirées son administration empreinte d'une extrême tolérance, et l'admit au conseil d'État. Dans ces fonctions nouvelles , il continua sa conduite prudente et sage , appuya et essaya de faire prévaloir toutes les mesures de modération, et conquit l'estime, sinon la faveur du monarque, peu sympathique à ses idées jansénistes. Il compléta l'éducation de son fils, et le prépara pour la vie judiciaire.

Ce n'était pas chose facile alors d'étudier la législation, de la connaître, de l'appliquer : elle s'était formée à travers les révolutions et les débris des siècles; elle s'était composée d'éléments différents, contradictoires, mobiles; elle avait traversé des influences diverses; elle s'était empreinte des passions et des préjugés des législateurs ; elle s'était individualisée selon les lieux, selon les classes, selon les individus1. Deux droits étaient en présence, et vivaient côte à côte : le droit écrit et le droit coutumier.

Le droit écrit, romain d'origine, fixé par les textes, par les auteurs, par les exemples, souple dans son application,

1 Les individus : ce En crime, les villains sont plus griesvement punis en leurs corps que les nobles, et où le villain perdroit la vie ou un membre de son corps, le noble perdra l'honneur et response en cour.» (Loysel, Instit. coutum.y liv. VI, p. 2, 31 32.)

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fécond dans ses ressources, s'était enraciné dans le sol du Midi, avait pénétré ses institutions, avait lait l'éducation des peuples. La force de la conquête l'avait d'abord imposé; la force de la raison l'avait ensuite consacré. Il était devenu la vie, le lien, l'unité morale d'une civilisation.

De l'autre côté de la Loire, le droit coutumier, venu du Nord, avec son esprit d'indépendance, ses formes multiples, ses aspirations démocratiques, conservait comme un souffle des libertés germaniques. Les deux législations n'étaient pas contenues dans des limites bien marquées : elles empiétaient l'une sur l'autre; elles se nuançaient encore par des usages locaux. C'était le morcellement de la loi dans le territoire.

A côté et au-dessus du droit coutumier et du droit romain, se trouvait encore le droit ecclésiastique.

L'Église , dès les premiers temps de la conquête , avait marqué sa place de lumière et de progrès à travers les ruines de l'empire qui s'écroulait, et les passions farouches des invasions barbares. Elle seule pouvait servir de type à la société , quand la société s'efforça de se constituer. Par sa doctrine et par sa hiérarchie, elle présentait l'idéal de l'unité. Sa doctrine , consacrant pour tous et partout la même morale par le même dogme, ne connaissait ni les limites des frontières, ni les zones des climats, ni la diversité des langues. Sa hiérarchie, par le pape, par les conciles, par les évoques, alliait le principe de l'élection au principe de la souveraineté : elle choisissait ses représentants parmi les plus humbles et les pauvres, lorsqu'ils portaient le signe de la science et de la vertu. Jusqu'au xne siècle, elle seule représentait l'autorité du droit, s'inspirait de la pensée spiritualiste, conservait les restes mutilés de la littérature, de la poésie, de la philosophie antiques : elle intervenait pour le serf contre le maître, pour l'esprit contre la matière, pour l'intelligence contre la force, pour l'harmonie et l'ordre contre la brutalité désordonnée et puissante. Elle avait ses écoles, ses codes, ses professeurs : investie

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d'une juridiction, armée de sa procédure et de ses officiers, défendue par une pénalité spéciale, obéissant à une règle écrite et uniforme, cherchant dans la tradition, dans les textes et dans les commentaires de ses docteurs les décisions juridiques, elle revendiquait des privilèges, et réclamait des exceptions pour les cardinaux, les évoques et les clercs, pour les dignitaires comme pour le menu peuple de l'Église. C'était une loi dans la loi. Il y avait encore le territoire dans le territoire. Les abbés seigneurs invoquaient les droits locaux, et appliquaient les coutumes de leurs fiefs à leurs vassaux.

De telles études nécessitaient une vaste mémoire : l'esprit faisait un effort constant pour les retenir et s'épuisait dans ce travail de patience ; et cependant cela ne suffisait pas : il fallait encore un plan où chaque détail vînt se caser dans un ordre logique. D'Aguesseau, qui plus tard devait posséder si complètement et développer avec tant d'autorité toutes les richesses accumulées du jurisconsulte, fut d'abord découragé. Cette œuvre inerte de catalogue l'effraya, mais Domat vint à son aide. Domat, qui s'ignorait, avait écrit pour lui seul son Traité des lois. Modeste et inconnu, il vivait à Clermont dans l'exercice de sa charge d'avocat du roi, au présidial de cette ville, lorsque Louis XIV, averti de son mérite , le manda à Paris. Le Traité des lois civiles parut sans nom d'auteur. Ce fut une révélation pour le jeune d'Aguesseau. Les lois lui apparurent alors dans leurs principes , classées ; développées par un homme qui était à la fois un philosophe, un jurisconsulte et un chrétien. Entre Domat et lui se fit une communauté d'idées, celle du maître au disciple. Les mêmes croyances religieuses, les affinités jansénistes, les tendances gallicanes, réunirent d'abord Domat et l'intendant d'Aguesseau, qui félicitait son fils « de pouvoir étudier les lois en puisant à une source si riche et si pure. » Le lien se détendit par les nécessités de la vie et les convenances politiques du coté de d'Aguesseau devenu homme public : mais ses idées

ÉTUDE SLR D'AGUESSëAU. Il

de jurisconsulte développées dans ses Méditations sur la justice procèdent de l'inspiration de Domat. Elles se retrouvent dans cette belle page, cette page écrite du style de Pascal, où Domat établit comme les seules et solides assises de toute société : l'amour de Dieu et l'amour de son semblable.

« De tous les objets qui s'offrent à l'homme, en y comprenant l'homme lui-même, il ne trouvera rien qui soit digne d'être sa lin. Loin de trouver sa félicité en lui-même , il n'y verra que les semences de la misère et de la mort. Parcourons l'univers , nous ne rencontrerons rien qui puisse servir de fin ni à notre esprit ni à notre cœur. Les choses que nous voyons dans le monde ne sont pas notre fin, c'est nous qui sommes la leur, et c'est pour nous que Dieu les a faites. Tout ce que renferment la terre et les cieux n'est qu'un appareil pour nos besoins. Aussi voyonsnous que tout y est si peu digne de notre esprit et de notre cœur que, pour l'esprit, Dieu lui a caché toute connaissance des créatures autres que celle qui s'attache à notre usage, et que les sciences s'obscurcissent quand elles veulent pénétrer au delà ; et pour le cœur, personne n'ignore que le monde entier n'est pas capable de le remplir, et que jamais il n'a pu faire le bonheur de ceux qui l'ont le plus aimé et qui en ont le plus possédé. 11 faut que l'homme sache que c'est Dieu qui , étant son principe , est aussi sa fin , et qu'il n'y a que Dieu qui puisse remplir le vide de cet esprit et de ce cœur qu'il a faits pour lui. »

Ces travaux, ces principes, ces exercices préparatoires, conduisirent d'Aguesseau jusqu'au 20 août 1690. Il fut à cette époque nommé avocat du roi au Châtelet.

D'Aguesseau avocat général au parlement icao. — De Harlay premier président.

— Discours et Mercuriales. — L'admiration de ses contemporains. — Denis Talon. — Saint-Simon. — Boileau. — Les qualités et les imperfections du style de d'Aguesseau.

D'Aguesseau s'arrêta peu dans la fonction d'avocat du roi au Châtelet. Elle fut pour lui une rapide préparation à celle d'avocat général. Son père avait conquis l'estime du roi. Chargé de diriger la régie des biens confisqués sur les religiounaires fugitifs, membre du conseil du roi sur les affaires de la religion réformée, il avait montré la droiture, la modération , la probité de sa nature. Une occasion se présenta pour lui au mois de novembre 1090, de demander une récompense. M. de Pontcliartrain créa une troisième charge d'avocat général au parlement de Paris ; d'Aguesseau le père la sollicita pour son fils par une lettre directement adressée au roi. Il la demanda au nom des Talon comme une sorte d'hérédité, de talent et de vertu. Le trisaïeul maternel du jeune d'Aguesseau était en effet Talon qui avait le premier occupé la charge d'avocat général. Il ajoutait avec une autorité que son caractère seul pouvait faire tolérer, « qu'il était sujet du roi avant d'être père, qu'il se devait bien plus au roi qu'à son propre fils, et qu'il serait bien fâché de le proposer à Sa Majesté s'il ne le croyait capable de répondre dans la suite à une si grande grâce. » Cette lettre fut lue au Conseil. Louis XIV déclara qu'il voulait faire plaisir à M. d'Aguesseau père, dont il appréciait le mérite. « Je le connais assez, dit-il, pour être certain qu'il ne voudrait pas me tromper, même dans le témoignage qu'il me rend de son fils. »

D'Aguesseau, âgé de vingt-deux ans, fut nommé avocat général et présenté au roi, qui lui fit un accueil distingué.

Le là janvier 1691, d'Aguesseau vint prendre place au parlement de Paris. Le procureur général était alors de la Briffe, dont il a tracé le portrait dans la Mercuriale sur la dignité die magistrat ; de Harlay, héritier d'un grand nom illustré par les souvenirs de la Ligue , était premier président. Il dominait sa Compagnie avec une habileté dissimulée sous une austérité apparente. Il appartenait au roi plus qu'à son devoir. L'histoire a retrouvé et noté les sommes qu'il en a reçues après les avoir sollicitées1. Les deux collègues de d'Aguesseau au parquet étaient Chrestien de Lamoignon, premier avocat général, et Achille de Harlay, fils du premier président.

« Les fonctions d'avocat général étaient, sous l'ancien régime, entièrement distinctes de celles de procureur général, Elles se composaient exclusivement, quant à leur objet judiciaire, du ministère de la parole aux audiences , tandis que le chef du parquet était spécialement un homme de cabinet . et, pour ainsi dire, un administrateur au sein même de la justice. La prééminence que ce magistrat exerçait sur les avocats généraux était purement honorifique et n'emportait aucune espèce de dépendance réelle ou de soumission de la part de ces derniers. Ils étaient pleinement libres de son influence dans l'expression de leurs opinions judiciaires, et l'on contestait même au procureur général la faculté de se pourvoir contre un arrêt rendu sur les conclusions du premier avocat général, lorsque cet arrêt avait été conforme à ses conclusions. Indépendamment de leurs fonctions habituelles, les avocats généraux réunissaient quelques attributions d'une assez haute importance. Ils surveillaient

1 Histoire du Parlement de Paris, par M. Desmaze, 2e édition, page 205. Lettres de Chamillart , 1693, avril 1694, Fontainebleau, 17 octobre 1699 . 14 juillet 1701. a Le roi ne veut pas entrer avec vous dans le détail de ce qu'il vous a coûté pour votre bâtiment, au-delà de ce que vous avez demandé ; mais Sa Majesté veut bien vous donner 30,000 livres pour vous faire l'acquisition de Grosbois. »

1 i ÉTUDE SUR d'aGUESSEAU.

les bibliothèques et plusieurs autres institutions publiques, réglaient les différends qui pouvaient s'élever au sein du barreau, et maintenaient l'ordre et la discipline parmi les avocats du ressort de leur juridiction. Le premier avocat général du parlement de Paris, qui était toujours le plus ancien, jouissait en outre de quelques prérogatives particulières : la surveillance des facultés de droit placées dans le ressort de ce parlement lui était dévolue. Ce magistrat avait la préséance sur le procureur général, et ce dernier ne pouvait intenter aucune action avant d'avoir pris son avis1. »

D'Aguesseau déploya dans ses fonctions d'avocat général de grandes qualités d'orateur, soit dans les affaires civiles , soit dans les Discours ou Mercuriales.

Ses plaidoyers ont été recueillis et publiés. Ils montrent une érudition des choses de droit très-complète, un esprit pénétrant, un ordre parfait dans le développement. Son style procède par phrases amples et cadencées ; la période se déroule avec la régularité solennelle du grand siècle. La forme n'a point de vivacité, point de surprise, point d'élan : elle est monotone , mais étendue ; elle embrasse tous les contours du sujet; elle l'orne et le drape dans des plis étudiés avec soin. La pensée est celle d'un philosophe chrétien , spectateur des choses humaines et du cœur humain, mais plus attentif que passionné. Sa parole est mesurée et réfléchie ; elle est préparée et ne s'abandonne pas aux élans de l'improvisation. Les habitudes de travail de d'Aguesseau expliquent les habitudes de son style. Il écrivait les parties essentielles de son

' Histoire du chancelier d'Aguesseau par M. Boullée. Paris, 1835, deux volumes in-8°, t. I, p. 119. Cette histoire de d'Aguesseau, faite avec un grand soin, écrite d'un style ferme et dans un esprit très-judicieux, renferme des recherches très-utiles sur la magistrature. Elle est précédée d'un Discours sur le ministère public, et suivie d'un Essai sur l'organisation du parlement de Paris au XIIIe siècle et sur les lits de justice. Elle se termine par un Choix de pensées et maximes de d'Aguesseau qui donnent la substance de ses idées, et ses principaux jugements sur les hommes et sur les choses.

discours; il le divisait avec précision; il se fiait à sa grande mémoire pour remplir les passages qui devaient pénétrer dans les détails mêmes de l'affaire. Quand il expliquait la loi, il remontait à ses principes , et les exposait avec l'autorité de la science et l'élévation d'une pensée spiritualité. Sa doctrine se puisait clans le droit romain comme dans une source où le christianisme lui-même était venu s'abreuver1. L'expression de son opinion était toujours calme et noble comme il convient à l'organe de la loi; quand elle se sentait émue, c'était d'une émotion contenue et réservée, comme si l'orateur avait voulu se mettre en garde contre soi-même, rester son maître et se comprimer par l'effort et par la réflexion. Son éloquence n'a ni le frisson ni le tressaillement des grands orateurs; elle ne procède ni par ces coups d'aile qui ravissent l'imagination, ni par ces éclats qui frappent et terrassent l'esprit. D'Aguesseau peut être comparé à ces peintres qui disposent sur une toile de grandes figures correctement dessinées, dans une pose sérieuse, agissant avec un calme sérieux : l'œil ne s'arrête pas de suite devant elles , parce qu'il n'est surpris ni par leur couleur ni par leur relief, mais l'esprit se plaît à leur sage composition; il y revient et se repose dans une contemplation réfléchie. L'impression n'est pas vive, mais elle est persistante.

Toutefois, le parlement fut ému et surpris lorsqu'il entendit pour la première fois cet orateur de vingt-deux ans. Reportons-nous à cette époque. L'éloquence judiciaire n'avait point de modèle. Les discours de l'Hôpital , de Talon , de Duvoir, de Lamoignon , avaient quelques pensées majestueuses, hardies, d'un effet saisissant. C'étaient des éclairs sur un fond souvent obscur. Mais l'art de bien dire est une science : la pensée n'y suffit pas; l'inspiration ne saurait la suppléer.

1 « Jus Romannm tam eequum et rationabile est , ut omnium fere christiarum gentium usu et approbatione commune sit elFectum.» Dumoulin, préface sur le titre I de la Coutume de Paris.

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Unir dans le style la simplicité à la force, l'autorité à la grâce; retenir dans le développement du discours chaque partie en de justes proportions ; placer et nuancer les détails dans sa trame et les faire concourir à l'effet de l'ensemble; ramener sans fatigue toutes les preuves, tous les faits, tous les arguments, à la conviction d'un fait unique ou à la démonstration d'une vérité ou à l'impression d'un sentiment moral; voilà ce qui était à créer : d'Aguesseau l'a tenté; il y a réussi au milieu d'une admiration unanime. Ses contemporains furent éblouis de ses succès. Si les conditions de l'éloquence ont changé, si la rapidité de notre époque s'accommode mal de la quiétude de ses plaidoyers , nous devons reconnaître cependant qu'ils furent accueillis avec enthousiasme. Lamoignon, son collègue, s'inclinait devant cette réputation conquise dès le premier jour et lui annonçait pour l'avenir la dignité de chancelier. Le président Denis Talon s'écriait, après l'avoir entendu: « Je voudrais finir comme ce jeune homme commence. »

Ses ennemis eux-mêmes se laissèrent entraîner à ce courant de l'admiration; l'enthousiasme les conquit. Saint-Simon, dont les Mémoires sont des pamphlets plus que des histoires, et qui eut contre lui une haine injuste, lui apporte son témoignage à plusieurs reprises. « Il avait, dit-il, beaucoup d'esprit, de pénétration, de savoir en tous genres, de gravité de magistrature, d'équité, de piété, d'innocence de mœurs, qui firent le fond de son caractère... Avec cela il fut doux, bon , humain , d'un accès facile et agréable dans le particulier, avec de la gaieté et de la plaisanterie salée , mais sans blesser personne , extrêmement sobre , poli , sans orgueil et noble sans la moindre avarice, naturellement paresseux, dont il lui était resté de la lenteur... C'était un magistrat orné de tant de vertus et de talents, ayant une grande mémoire, une vaste lecture, de la justesse jusque dans les moindres expressions des conversations les plus communes, avec des grâces et de la facilité... Lorsqu'il plaidait ou donnait ses

conclusions, il mettait dans le plus grand jour jusqu'aux moindres raisons alléguées de part et d'autre , et tant de justesse à les balancer toutes, et à laisser une incertitude entière sur son avis, que les parties elles-mêmes auraient donné les mains à passer par son avis '. »

La lenteur indiquée par Saint-Simon est un trait essentiel du portrait de d'Aguesseau : elle tient à plusieurs causes. Une conscience scrupuleuse est toujours longue à se décider. D'Aguesseau faisait de la justice une religion. Il cherchait avec patience et dans le silence de la méditation. Son esprit et son caractère étaient de la même nature que ses fonctions : l'avocat général pèse les raisons des différentes parties et les expose avant de choisir. Cette sorte de bilan, établi parfois avec toutes les grâces et toutes les fleurs de l'éloquence , sans que les juges entrevoient de quel côté incline l'avocat général 2, confirme les esprits timides dans leurs hésitations et dans leur incertitude. La vivacité se perd, l'éclat s'efface, l'expression se décolore; la phrase s'engourdit comme la pensée : elle émousse la pointe pénétrante par laquelle jaillit le rayon de lumière; le style marche lentement3 comme l'esprit, comme la conscience: il arrive au but, mais ses efforts pour se frayer un chemin sont empreints de lassitude. Telle est trop souvent l'impression que laissent les plaidoyers de d'Aguesseau.

Une autre cause qui donne de la pesanteur à l'esprit et amortit l'inspiration , c'est une trop grande mémoire. Cette faculté poussée à l'extrême charge l'esprit d'un bagage trop lourd. Il perd son ressort par l'absence d'une gymnastique régulière : il fonctionne à l'aide des souvenirs , se bornant à chercher, à retrouver, à répéter la phrase déjà produite, l'idée déjà formulée ; il se déshabitue de l'effort de la pensée, et perd ainsi sa personnalité. Une grande mémoire

1 Saint-Simon, t. II, p. 161. — 2 Idem, ibid.

3 Un critique sévère, mais très-fin, n'a-t-il pas pu dire, par une êpithète un peu hardie, que l'esprit e«t le style de d'Aguesseau sont souvent tardigrades.

donne à l'orateur la sécurité; elle lui enlève l'imprévu, le mordant, l'action. D'Aguesseau avait une mémoire prodigieuse. Les pages lues une seule fois , les dates, les document historiques, les solutions données par les auteurs, il se rappelait tout avec un ordre parlait. «M. d'Aguesseau, disait Boileau, est prodigieux en tout. 11 m'est venu voir; je lui ai récité mes vers Sur l'amour de Dieu. Il en a retenu cinquante de suite et est retourné chez lui les copier; je l'ai su, et cela m'a obligé d'en changer quelques-uns. »

Les imperfections du style des plaidoyers et des mercuriales nous frappent aujourd'hui ; mais elles étaient moins aperçues des contemporains de d'Aguesseau.

La figure majestueuse de Louis XIV avait imprimé à son siècle le cachet d'une grandeur solennelle. Les arts, les lettres, les monuments, les jardins, affectaient la même forme, grande mais monotone. D'Aguesseau la montre à chaque page. Elle est dans ses idées comme dans son style ; il resta toujours l'homme de la date de sa naissance ; la vie ne changea rien en lui. Par tradition et par conscience, il "parla et il écrivit avec apprêt et apparat. Il n'entrait pas dans les idées de son temps qu'un écrivain fût présentable en négligé, sans le costume correct et sans la phrase noble, lui surtout « qui avait beaucoup de magistrature * » ; il perdit à ce manque de naturel. On peut appliquer à son style ce mot de Tacite: Magnitudine laborat sua. Le scrupule de l'honnête homme , l'habitude du juge qui pèse tout, même l'expression, enfin la recherche de la perfection , lui enlèvent cette liberté d'allure qui apparaît parfois dans sa correspondance quand il s'échappe et s'abandonne. La circonspection — vertu ou défaut selon la mesure et les circonstances — guida et amortit trop souvent la vie, la pensée, le style du chancelier d'Aguesseau.

Ainsi nous n'apercevrons dans ses idées, dans sa forme»

1 Saint-Simon.

aucune lueur de nouveauté. Le régent, Louis XV, l'école philosophique, impriment aux mœurs publiques, aux croyances, aux systèmes de philosophie, une allure nouvelle. Sous les déclamations, bien vite devenues des excès, apparaît cependant une vertu incontestable, l'amour de l'humanité. Les écrivains s'efforcent de faire pénétrer dans les lois et dans les doctrines politiques cette idée , qu'ils empruntent au christianisme tout en le combattant. Ce fut la nouveauté plus apparente que réelle du xvme siècle : on mit à son service des mots nouveaux et une forme nouvelle. Le style devient plus vif: il marche d'un pas rapide; il dédaigne et froisse en passant ; mais il vit, il court, il arrive. Bayle, Voltaire, d'Argenson, Montesquieu, Rousseau lui-même, plus solennel et plus rhéteur, ont ce style, qui est bien le style de leur pensée. Il n'y en a pas une trace dans d'Aguesseau. Il semble qu'il n'ait pas aperçu cette lueur nouvelle qui devait si vite devenir un incendie. 11 dit quelque part : « Nous sommes les fils des saints » ; il dit ailleurs : « Nous sommes les ermites et les reclus de la chancellerie. » On peut dire encore que dans l'exil il fut le solitaire de Fresnas. Les mouvements et leurs impressions extérieures n'arrivèrent à lui ni dans le tumulte des affaires, ni dans les réflexions de l'isolement Son style et sa pensée, avec des défauts qui ne sont que de lassantes qualités , avec une grandeur qui touche à la perfection monotone, sont bien d'un saint, d'un reclus, d'un solitaire qui fut au-dessus de son siècle bien plus qu'il ne fut de son siècle — mais qui fut un grand homme de bien , un grand magistrat — et qui, pour nous, qui sommes peut-être trop les esclaves et les admirateurs de la règle , reste dans ses Mercuriales le modèle le meilleur, le guide le plus sain et le plus sûr, le moraliste le plus élevé de notre profession, le plus éloquent écrivain du code de nos devoirs, l'orateur du De officiis de la magistrature française.

Croyances religieuses de d'Aguesseau. — L'archevêque de Paris de Harlay. - Sou portrait par d'Aguesseau. — Sa conduite. — L'affaire du quiétisme. — Le portrait de Fénelon par d'Aguesseau. — Lutte de Fénelon et de Bossucl. — Réquisitoire de d'Aguesseau. — D'Aguesseau procureur général, u-10.

D'Aguesseau eut de fréquentes oceasions, comme avocat général, de produire ses croyances religieuses. Des leçons de son père et des souvenirs de son enfance, il avait gardé un goût très-vif pour l'autorité et la tradition , une grande horreur pour les nouveautés, qu'il considérait comme des disputes dangereuses. Il se prononça dans la querelle mémorable du quiétisme par un réquisitoire qui atteignit Fénelon. C'était en l()97 '. « François de Harlay , prélat d'un génie élevé et pacifique, auquel il n'aurait rien manqué s'il avait su autant édifier l'Eglise qu'il était capable de lui faire honneur par ses talents et de la conduire par sa prudence, se conduisait lui-même avec tant d'habileté, qu'il réussissait presque toujours également à contenir la vivacité de ceux qu'on appelait jansénistes, et à éluder au moins en grande partie les coups des jésuites. Il avait eu une grande part à la paix de l'Église; il savait ce qu'elle avait coûté de peines et de travaux... Les ministres du roi, vraiment dignes de ce nom, concouraient avec lui dans ces sentiments. Les confesseurs mêmes, plus raisonnables, alors ne s'éloignaient pas de ces vues pacifiques : et le père de la Chaise, dont le règne a été le plus long, était un bon gentilhomme qui aimait à vivre en paix et à y laisser vivre les autres; capable d'amitié, de reconnaissance et bienfaisant même, autant que les préjugés de son corps

1 Tome VIII, p. 189, édition Pardessus. Mémoires sur les affaires de V Eglise.

pouvaient le lui permettre... L'archevêque de Paris étouffait alors, autant qu'il le pouvait, toutes les semences de discorde, persuadé, comme tous ceux qui sont propres au gouvernement, que jamais une affaire n'est plu.; aisée à terminer que dans le moment de sa naissance... Les jésuites, sûrs de lui et ne le craignant point parce qu'il les craignait , et que sa conduite, qui pouvait leur donner toujours prise sur lui, le mettait dans leur dépendance, le laissaient assez faire ce qu'il voulait , d'autant plus qu'il avait toujours l'habileté de les mettre dans sa confidence et de paraître agir de concert avec eux. Il n'était pas même haï des jansénistes les plus sensés. Il avait su parer adroitement les coups qu'on avait voulu leur porter. Ses manières aimables et engageantes étaient comme un charme qui calmait ou qui suspendait les fureurs des partis contraires; et jamais homme n'a mieux su se faire tout à tous pour les gagner tous : heureux si c'eût été à la religion qu'il eût voulu les attacher plutôt qu'à sa personne ; mais en travaillant pour lui-même il travaillait aussi pour la religion, qui s'altère toujours dans les disputes, et qui ne croît vraiment que par la charité. Ainsi, par un de ces événements qui font sentir le prix des qualités propres au gouvernement, on vit l'Église en paix, sous le règne d'un archevêque plus attentif à donner de bons conseils qu'à édilier par la sainteté de sa vie , et on l'a vue toujours agitée sous la conduite d'un prélat respectable par l'innocence et la pureté de ses moeurs.

« François de Harlay1 mourut au mois d'août de l'année 1695 ; et comme dans le choix des successeurs on cherche toujours à éviter l'inconvénient dont on a été le plus frappé dans la conduite de leurs prédécesseurs , le roi , dont la religion avait été souvent alarmée par le compte qu'on lui avait rendu de la conduite personnelle de François de Harlay , voulut se mettre l'esprit en repos par le choix d'un sujet

1 D'Àguesseau, Affaires de l'Église.

dont les mœurs pussent devenir le modèle de l'Église gallicane. La bonté dont il honorait toute la maison de Mgr de Noailles, évêque de Châlons, le goût personnel qu'il avait pour la candeur, la simplicité, la modestie, qui relevaient en lui l'éclat de sa vertu , enfin des conseils auxquels le roi était depuis plus de dix ans dans l'habitude de se prêter aisément, achevèrent de le déterminer en faveur de ce prélat, dont la vertueuse résistance augmenta encore l'estime que Sa Majesté avait pour lui.

» Un tel choix fut d'abord applaudi : Louis -Antoine de Noailles, élevé à l'archevêché de Paris, fut regardé non-seulement comme l'archevêque de la capitale du royaume , mais encore plus comme une espèce de favori , auquel le roi allait se livrer par goût, par estime pour la religion.

» Les jansénistes surtout, grands docteurs, mais mauvais prophètes, s'approprièrent en quelque manière la joie d'un choix qu'ils regardèrent presque comme une victoire remportée sur le parti contraire ; mais les jésuites leur firent sentir dans la suite qu'ils s'étaient trop hâtés de triompher. Ceux-ci, plus habiles et plus profonds, se joignirent hautement aux acclamations publiques , et témoignèrent peut-être plus de joie au dehors que ceux qui en sentaient le plus au dedans. Accoutumés à dominer, même parleur servitude, ils parurent vouloir se livrer entièrement au nouvel archevêque : ils recherchèrent publiquement son amitié; ils s'en firent même honneur auprès du roi. Et après avoir bien vécu avec un pasteur peu sévère, ils voulurent lui faire voir qu'ils étaient capables de bien vivre avec un saint. Mais malgré toutes ces démonstrations apparentes , le système qu'on a vu depuis fut formé dès lors, et ils résolurent dès le premier moment ou de gagner l'archevêque, c'est-à-dire de le subjuguer, ou de le perdre. »

Ces portraits tracés par d'Aguesseau mettent les hommes dans le cadre des événements auxquels il fut appelé luimême à prendre part.

V affaire du quiêtisme et de Fénelon , qui fut à la fois une intrigue de cour et une querelle de religion , ne tarda pas à troubler l'État , et à exciter les passions mal éteintes. D'Aguesseau a laissé un tableau de cette lutte de Bossuet et de Fénelon du jour de sa naissance jusqu'au jour où lui-même prononça au parlement son réquisitoire pour la suppression du livre des Maximes des saints. Son récit, fait d'après les pièces authentiques, éclairé par la connaissance personnelle des principaux auteurs, mérite d'être reproduit dans ses traits principaux.

« L'abbé de Fénelon, dit-il, depuis archevêque de Cambrai, était un de ces hommes rares, destinés à faire époque dans leur siècle, et qui honorent autant l'humanité par leurs vertus qu'ils font honneur aux lettres par leurs talents excellents ; facile , brillant, et dont le caractère était une imagination féconde, gracieuse et dominante, sans faire sentir sa domination. Son éloquence avait en effet plus d'insinuation que de véhémence, et il régnait autant par les charmes de la société que parla supériorité de ses talents, se mettant au niveau de tous les esprits et ne disputant jamais, paraissant même céder aux autres dans le temps qu'il les entraînait. Les grâces coulaient de ses livres, et il semblait traiter les plus grands sujets pour ainsi dire en se jouant. Les plus petits s'ennoblissaient sous sa plume, et il eût fait naître des fleurs du sein des épines. Une noble singularité répandue sur toute sa personne et je ne sais quoi de sublime dans le simple ajoutaient à son caractère un certain air de prophète; le tour nouveau sans être affecté qu'il donnait à ses expressions , faisait croire à bien des gens qu'il possédait toutes les sciences comme par inspiration; on eût dit qu'il les avait inventées plutôt qu'il ne les avait apprises. Toujours original, toujours créateur, n'imitant personne et paraissant lui-même inimitable. Ses talents longtemps cachés dans l'obscurité des séminaires et peu connus à la cour , lors même qu'il se fut attaché à faire des missions

2i ÉTUDE SUR D'AGUESSEAU.

pour la conversion des religionnaires, éclatèrent enfin par le choix que le roi en fit pour l'éducation de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Un si grand théâtre ne l'était pas trop pour un si grand acteur; et si le goût qu'il conçut pour le mystique n'avait trahi le secret de son cœur et le faible de son esprit, il n'y aurait point eu de place que le public ne lui eût destinée et qui n'eût paru encore au-dessous de son mérite.

» Un naturel si heureux lut perverti , comme celui du premier homme, par la voix d'une femme (Mme Guyon), et ses talents, sa fortune, sa réputation même, furent sacrifiés non à l'illusion des sens, mais à celle de l'esprit, On vit ce génie si sublime se borner à devenir le prophète des mystiques et l'oracle du quiétismc; ébloui le premier par l'éclat de ses lumières et éblouissant ensuite les autres; suppléant au défaut de science par la beauté de son esprit fertile en images spécieuses et séduisantes, plutôt qu'en idées claires et précises; voulant toujours paraître philosophe ou théologien et n'étant jamais qu'orateur, caractère qu'il a conservé dans tous les ouvrages qui sont sortis de sa plume jusqu'à la fin de sa vie.»

Fénelon forma le projet d'épurer les idées mystiques de Molinos, qui avaient été condamnées par Innocent XI, et de faire accepter cette doctrine. D'Aguesseau ajoute que peutêtre un motif plus humain, l'ambition de jouer un rôle poli fume, entraîna Fénelon.

«Est-il vrai, dit-il, que voyant le roi se tourner entièrement du côté de la religion , les personnes les plus puissantes à la cour se conformer, au moins en apparence , au goût du souverain, et la dévotion devenir l'instrument de la fortune, il ait eu la pensée de joindre la politique à la mysticité et de former, par les liens secrets d'un langage mystérieux, une puissante cabale, à la tête de laquelle il serait toujours, par l'élévation et l'insinuation de son esprit , pour tenir dans sa main les ressorts de la conscience et devenir le premier mobile de la cour, ou dès le vivant du roi même, ou du

ÉTUDE SLR d'AGUESSEAU. 25

moins après sa mort, par le crédit du duc de Bourgogne, qui avait un goût infini pour lui? C'est le jugement que bien des gens en ont porté, et qu'il faut remettre au souverain scrutateur de l'esprit et du cœur humain. »

Fénelon était soutenu par le crédit du duc de Beauvilliers, gouverneur du petit-fils de XIV, et par le charme de sa nature et de son talent, qui captivait toutes les sympathies. Mais il vit se former contre lui une ligue puissante entre Mgr de Noailles, l'archevêque de Paris, Bossuet, l'évêque de Meaux, et Godet Desmarets, Té vêque de Chartres, espèce de triumvirat, alors uni par le quièiisme , et plus tard divisé par le jansénisme1. Ils éveillèrent les scrupules de Louis XIV, qui n'avait aucun goût personnel pour Fénelon, « soit qu'il craignît les esprits d'un ordre supérieur , soit qu'une certaine singularité, et je ne sais quoi d'extraordinaire qui entrait dans le caractère de cet abbé , n'eût pas plu au roi , dont le goût se portait lui-même au simple et à l'uni ; soit que l'abbé de Fénelon, voulant paraître se renfermer dans ses fonctions , eût évité par une politique profonde de s'insinuer dans la familiarité du roi, ou qu'il eût peut-être désespéré d'y réussir. » Fénelon comprit ces dispositions du roi , et sut le prévenir en se justifiant dans l'esprit des trois prélats. Il adhéra au Formulaire d'Issy, dressé par Tronçon, qui était à la tête des Sulpiciens, formulaire qui rejetait par trente-quatre articles de doctrine les erreurs du quiëtisme.

Tout semblait terminé; les esprits étaient apaisés ; une réconciliation au moins apparente avait réuni tous les antagonistes. Fénelon avait été nommé archevêque de Cambrai : « Heureux, dit d'Aguesseau, s'il avait su jouir d'un retour si favorable, et se soutenir dans une situation où il n'avait qu'à se taire pour être tranquille dans le temps présent, et nourrir de plus grandes espérances pour l'avenir. » Ces traits sont à noter. Ils révèlent un des côtés de la nature

1 Page 197, t. VIII, édition Pardessus.

de d'Aguesseau. Il pensait aux. choses de la terre; il nourrissait l'ambition du pouvoir ; il supposait à Fénelon ses pensées personnelles; il ne pouvait croire à une inspiration absolument dégagée de tout alliage humain. Il recherchait les aspirations ambitieuses clans la doctrine du quiétisme , fondée par Fénelon ; il les recherchait encore dans sa conduite après sa nomination à l'archevêché de Cambrai. Ce qui va suivre doit encore être remarqué.

« On reconnut bientôt, dit d'Aguesseau, que l'homme d'esprit n'a point d'ennemi plus redoutable que son esprit même; que, de toutes les espèces d'amour-propre, la plus dangereuse est celle qui nous attache à nos opinions en matière de religion, et que l'éloquence devient presque toujours un talent fatal à celui qui se flatte d'en avoir assez pour rendre tout ce qu'il pense vraisemblable. Enivré d'ailleurs de l'encens d'un parti qu'il tenait comme enchanté par les charmes de son esprit, et ne consultant qu'un petit cercle d'adorateurs dont il était le centre, il crut qu'il entraînerait également toute la terre; et je suis persuadé qu'il le crut de bonne foi, lorsqu'il lit paraître son livre des Maximes des saints. Il éblouit en effet le docteur Pirot , approbateur de cet ouvrage , qui l'appela un livre tout d'or , où les limites du vrai et du faux étaient si exactement marquées qu'on ne pouvait plus s'y méprendre. Mais dans cette mine où l'approbateur n'avait vu que de Vor, le public, plus pénétrant et moins flatteur, crut ne trouver presque que de la terre; le soulèvement fut universel. Les censures que l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres publièrent alors contre les écrits de celle qu'on appelait la nouvelle Priscille (Mme Guyon) ouvrirent les yeux à tout le monde; et les adoucissements du prélat parurent ne servir qu'à rendre le poison plus dangereux , parce qu'il était mieux préparé.

» L'archevêque de Cambrai était alors dans son diocèse ; c'était même en son absence que des amis trop officieux avaient

fait imprimer son ouvrage. Étonné du bruit qu'il faisait, et craignant de se voir bientôt condamné par des confrères , il comprit qu'il n'avait point d'autre parti à prendre que de déférer lui-même son livre au jugement du saint-siége. Le roi trouva bon , quoique ce fût une espèce de plaie aux libertés de ï Église gallicane, qu'une affaire née dans le royaume n'y fût pas décidée avant d'être portée à Rome; mais on se persuada que, comme c'était l'archevêque de Cambrai qui l'y portait volontairement et avec la permission du roi, le mal était moindre , et qu'en tout cas il pourrait être réparé par la manière dont on recevrait la décision du pape. L'archevêque de Cambrai y gagna toujours de n'avoir que pour adversaires ceux qu'il craignait d'avoir pour juges , et de pouvoir se flatter de prolonger l'affaire par les retardements ordinaires à la cour de Rome, de mettre à prolit le bénéfice du temps, et de trouver des tempéraments qui sauveraient peut-être son honneur, et mettraient son livre à couvert d'une flétrissure impérieuse. Les trois prélats, que j'ai appelés les triumvirs du quiétisme,\e suivirent dans le tribunal qu'il avait choisi, et ne refusèrent point d'y paraître ses égaux dans l'instruction du procès, comptant bien qu'ils seraient enfin ses supérieurs dans le jugement.

» Après un si grand éclat, et le combat une fois engagé, le roi, prévoyant que l'issue n'en serait pas avantageuse à l'archevêque de Cambrai , ne crut pas qu'il convînt de laisser l'éducation de ses petits-enfants entre les mains d'un homme déjà suspect s'il n'était pas encore convaincu, et d'ailleurs, dans l'esprit du roi, c était presque être coupable que d'être accusé en matière de religion. L'archevêque eut donc ordre de demeurer dans son diocèse; on éloigna du prince l'abbé de Lengeron, Dupuy, l'Echelle, et tous ceux qu'on croyait trop attachés à la personne et aux sentiments de l'archevêque de Cambrai.... »

Le duc de Reauvilliers lui-même faillit être victime de son intimité avec Fénelon. L'archevêque de Paris consulta sur

28 ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU.

ce point le père de d'Aguesseau, qui défendit la sincérité des opinions religieuses, la pureté, la modération, l'esprit du duc. Il fut donc conservé, mais l'intrigue se glissa dans cette affaire et l'envenima. D'Aguesseau, malgré la sagesse et la retenue de son esprit, ressentit les passions qui s'agitaient autour du roi: son récit est empreint d'une âpreté qui ne lui est pas habituelle.

« Pendant tous ces mouvements de la cour, dit-il, l'archevêque de Cambrai avait publié une instruction pastorale , assez mal digérée, qui était comme l'apologie de sa doctrine; et l'évêque de Meaux s'était chargé presque seul de tous les ouvrages qu'il fallait faire pour développer aux yeux du pape et de l'Église attentive, tous les mystères du quiétisme adouci de l'archevêque de Cambrai.

» On vit donc entrer en lice deux adversaires illustres, plutôt égaux que semblables : l'un consommé depuis longtemps dans la science de l'Église, couvert des lauriers qu'il avait remportés tant de fois en combattant pour elle contre les hérétiques: athlète infatigable que son âge et ses victoires auraient pu dispenser de s'engager dans un nouveau combat, mais dont l'esprit, encore vigoureux et supérieur au poids des années, conservait dans sa vieillesse une grande partie de ce feu qu'il avait eu dans sa jeunesse; l'autre plus jeune et dans la force de l'âge, moins connu par ses écrits, néanmoins célèbre par la réputation de son éloquence, et de la hauteur de son génie , nourri et exercé depuis longtemps dans la matière qui faisait le sujet du combat, possédant parfaitement la langue des mystiques, capable de tout entendre, de tout expliquer, et de rendre plausible tout ce qu'il expliquait. Tous deux longtemps amis avant d'être devenus également rivaux; tous deux recommandables par leurs mœurs , également aimables par la douceur de leur commerce, ornements de l'Église, de la cour, de l'humanité même : mais l'un respecté comme un soleil couchant dont les rayons allaient s'éteindre avec majesté; l'autre regardé

ÉTUDE SUR d'àGUESSEAU. 20

comme un soleil levant qui remplirait un jour toute la terre de ses lumières s'il pouvait sortir de cette espèce d'éclipsé dans laquelle il s'était malheureusement engagé. On vit couler de ces plumes fécondes une foule d'écrits qui divertirent le public et affligèrent l'Eglise par la division de deux hommes dont l'union lui aurait été aussi glorieuse qu'utile, s'ils avaient su tourner contre ses ennemis les armes qu'ils employaient l'un contre l'autre.

» Le scandale était moins grand tant qu'ils ne combattirent que sur le fond de la doctrine, et l'on pouvait le regarder du moins comme un mal nécessaire. Mais la scène devint plus triste pour les gens de bien , lorsqu'il s'attaquèrent mutuellement sur les faits et qu'ils publièrent des relations contraires où, comme il était impossible qu'ils dissent tous deux vrai, on vit avec douleur, mais avec certitude, qu'il fallait que l'un des deux dit faux; et sans examiner ici de quel côté était la vérité, il est certain au moins que l'archevêque de Cambrai sut se donner clans l'esprit du public l'avantage de la vraisemblance. L'évèque de Meaux compensa cet avantage par la supériorité de sa cause et de sa capacité: l'esprit était d'un côté et la raison de l'autre ; mais ce ne fut pas sans beaucoup d'efforts et sans avoir beaucoup d'obstacles à surmonter , que la raison fut enfin victorieuse. Le parti des mystiques , aussi caché que leurs doctrines, était beaucoup plus grand qu'il ne le paraissait. Les personnes les plus accréditées de la cour avaient été éblouies par la spiritualité et peut-être par la commodité de cette doctrine. Plusieurs jésuites y étaient entrés, et le roi, malgré sa prévention pour la société, avait été obligé par son zèle encore plus grand pour la religion d'en faire arrêter quelques-uns... Les jésuites, en effet, crurent que c'était un personnage à ménager pour eux que l'archevêque de Cambrai; et ils sentirent que, soit par la pureté de ses mœurs, soit par la singularité de ses talents, soit par le crédit qu'il avait dès lors à la cour, et

30 ÉTUDE SUR d'aGUESSEAU.

par la faveur beaucoup plus grande à laquelle il devait parvenir un jour, c'était le prélat de tout le clergé français qu'ils pouvaient opposer avec le plus de succès à l'archevêque de Paris.

» Jusque-là l'archevêque de Cambrai avait paru n'être que médiocrement de leurs amis, non qu'il penchât du côté du jansénisme par rapport au dogme; mais la morale relâchée des jésuites, et la religion toujours tournée chez eux en politique paraissaient lui faire horreur ; c'était ainsi qu'il s'en expliquait quelquefois avec ses plus intimes amis. Mais dans le monde, et surtout à la cour, ce n'est ni l'estime ni même la sympathie des sentiments qui forment les liaisons, c'est l'intérêt et le besoin réciproque que l'on croit avoir les uns des autres. La fortune s'y joue du nom de l'amitié, et c'est un phénomène de morale fort commun en ce pays-là de voir un homme se brouiller en un moment avec ses plus grands amis, et se réunir aussi promptement avec ses plus grands ennemis. Non-seulement l'amitié, mais la haine même lorsqu'elle est constante et supérieure au changement d'intérêt ou de fortune , y sont regardées comme un prodige de vertu : l'archevêque de Cambrai changea donc ou de sentiment ou du moins de conduite à l'égard des jésuites, et ceux qui passaient dans son esprit, pendant qu'il n'en avait pas besoin, pour les corrupteurs de la morale par leur relâchement, et de la religion même par leur politique, devinrent bientôt, lorsqu'il se vit forcé de recourir à leur appui, une société utile, nécessaire à l'Église , le fléau des hérétiques et l'asile de la bonne conduite. »

Qui ne sent dans ces lignes courir comme un souffle mauvais contre Fénelon , contre les jésuites, contre Bossuet même? Les faits y sont exposés avec amertume; les intentions mêmes ne sont pas respectées. Une seule figure apparaît comme dominant tout le débat : c'est celle de Louis XIV, ce souverain maître de toute chose, même de la doctrine ecclésiastique de son royaume. « Le roi et le pape

ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. 31

Innocent XII firent voir, dit d'Aguesseau, que la droiture du cœur , quand elle est ferme et sincère , vaut quelquefois mieux pour le gouvernement que la supériorité de l'esprit. » Le roi pressa le pape en des termes que d'Aguesseau ne reproduit pas, mais que l'histoire a conservés. Il envoya un mémoire à Rome, dans lequel il parlait, comme il avait pris l'habitude de parler à ses sujets, à sa famille, à ses ministres et à ses évoques1. « Si Sa Majesté voit se prolonger, par des ménagements qu'on ne comprend pas, une affaire qui paraissait être à sa fin , elle saura ce quelle aura à faire et prendra des résolutions convenables , espérant toujours néanmoins que Sa Sainteté ne voudra pas la réduire à de fâcheuses extrémités. » Le roi , irrité contre Fénelon, qu'il appelait le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume, poussé par les scrupules d'une conscience inquiète , épris de l'unité de la doctrine comme il l'était de l'unité du pouvoir, inquiet et aigri dans sa vieillesse par les malheurs publics, par les chagrins de famille, accusait le livre de Fénélon de mettre tout son royaume en combustion. Aucun mémoire du temps n'indique cependant que cette querelle eût passionné les esprits. La doctrine des quiétistes s'était peu propagée. La province était attentive aux écrits des deux adversaires illustres. Rien de plus. Paris et la cour, c'est-à-dire la bourgeoisie déjà moqueuse et les courtisans guidés par leurs intérêts, prenaient parti, se rangeaient en deux factions. C'était donc un mouvement brillant, mais sans profondeur et sans portée. Mais le roi voulait une solution. Le pape avait nommé des examinateurs pour donner leurs avis sur le livre des Maximes , examiner et juger toutes ses propositions. Les examinateurs étaient partagés ; ils avaient consacré à cette censure soixante-quatre conférences de sept heures chacune. Sur dix, cinq étaient

1 Mémoire envoyé à Rome par le roi. Œuvres de Bossuet, t. XLIII, p. 353.

;î2 étude sur d'aguesseau.

favorables, cinq contraires au livre1. Innocent XII décida selon le désir du roi. « D'une simplicité naturelle, sous le poids d'une grande vieillesse, désireux de voir la paix dans l'Église, ce bon pape ne pensa qu'à Unir promptement l'affaire'2. Il condamna le livre par un bref daté du 12 mars 1699. »

Le bref éveilla les susceptibilités des parlementaires : on n'y avait évité ni la clause Motu proprio ni d'autres clauses, dit d'Aguesseau, contraires à nos libertés. 11 semblait qu'on n'eût pas été fâché d'y semer des épines qui pussent faire naître des difficultés sur la réception du bref dans le royaume. Le premier président de Harlay proposa d'assembler les évéques par province, de faire accepter le bref par ces assemblées, puis de le revêtir de lettres patentes qui seraient enregistrées au parlement. Le roi approuva cette mesure, qui élargie, et complétée par l'adjonction du second ordre, eût été vraiment un concile national.

Le roi écrivit donc aux archevêques une lettre rédigée par le premier président, pour les engager à réunir leurs suffragants et à délibérer avec eux sur l'acceptation du bref.

Fénelon s'inclina immédiatement; il se soumit comme la plus humble brebis du troupeau : c'est l'expression même de son acte de soumission. « Il n'attendit pas même, dit d'Aguesseau, que le roi eût fait la moindre démarche pour autoriser le bref dans ses États, quoique aucun décret de la cour de Rome ne puisse y être reçu sans l'aveu du souverain ; il lit en prévenant cet aveu une de ces fautes heureuses qu'il n'appartient qu'aux grands hommes de hasarder; et, ne pouvant plus éviter la condamnation de tous ses confrères, il se hâta de s'assurer au moins l'honneur de s'être condamné le premier. Son mandement , court et touchant ,

1 M. de Bausset, Histoire de Bossuet, t. III, liv. x.

2 D'Aguesseau, t. X, p. 207, édition Pardessus.

ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. 33

affligea tous ses ennemis et démentit la prédiction faite par l'évêque de Meaux dans la chaleur de la dispute.

L'archevêque de Cambrai fut , comme les autres , obligé d'assembler sa province et de prononcer publiquement contre lui-même sa propre condamnation. Aucune amertume ne devait lui manquer. Il sut être grand devant toutes les humiliations. L'évêque de Saint-Omer, homme d'esprit, « mais chaud comme un Provençal et chicaneur comme un Normand » , ne se contenta pas de lui voir avaler doucement ce calice. Il se plut à en augmenter l'amertume par les indignes tracasseries qu'il lui lit dans la province de Cambrai, où il voulait non-seulement que ce prélat se soumît à sa condamnation, comme il l'avait déjà fait de si bonne grâce, mais qu'il avouât encore qu'il était véritablement tombé dans les erreurs que le pape avait condamnées, faisant ainsi le procès à ses intentions mêmes, en lui arrachant la faible consolation de pouvoir dire au moins qu'il avait bien pensé, s'il s'était mal exprimé. » Fénelon renouvela sa soumission, adhéra au bref simplement, absolument et sans ombre de restriction. Il déclara vouloir donner, jusqu'au dernier soupir de sa vie , l'exemple de l'obéissance dans toute sa simplicité1. C'étaient les termes du mandement qu'il avait donné à Cambrai1 et publié lui-même dans la chaire de sa métropole. Il fit mieux encore. Il voulut consacrer son humiliation comme un triomphe, l'écrire dans un monument, et en perpétuer ainsi le souvenir. Il s'éleva jusqu'à l'héroïsme de l'humilité. Il lit don à son église d'un très bel ostensoir en vermeil. Un ange en formait la tige, et de ses deux mains élevées soutenait une croix, tandis qu'il foulait aux pieds plusieurs livres amoncelés sur le socle. Le titre de ce livre pouvait se lire; et entre ceux de Luther et de Calvin se trouvait celui des Maximes des saints. Le cardinal Maury dit avoir tenu entre ses mains, en 1789, et examiné

1 Mandement du 9 avril 16Pf?.

D'AGUESSEAU T. i.

à loisir cet ostensoir dans la sacristie de l'église de Cambrai.

L'affaire du quiétisme fut une occasion pour le haut clergé de France de montrer son indépendance vis-à-vis du saint-siége, et l'empressement de sa soumission aux volontés de Louis XIV. D'Aguesseau le rapporte en termes qui doivent être retenus, car ils font une page curieuse de l'histoire du grand règne. « Les assemblées provinciales se tinrent successivement dans chaque province avec une parfaite uniformité, soit pour la condamnation du livre de l'archevêque de Cambrai, soit pour la conservation du droit des évêques dans les jugements de doctrine, et des libertés de l'Église gallicane. Il s'excita sur ce dernier point une louable émulation entre les différentes provinces. Chacune voulut avoir l'honneur d'avoir mieux soutenu le pouvoir attaché au caractère épiscopul, déjuger ou avant le pape, ou avec le pape, ou après le pape, et le droit dans lequel les évêques sont de ne recevoir les constitutions des papes qu'avec examen et par forme de jugement. Ce qu'il y eut de remarquable clans ce témoignage solennel que l'Eglise gallicane rendit à sa doctrine, c'est qu'il fut placé dans un temps où nous n'avions aucun démêlé avec la cour de Rome, et où le roi vivait dans une parfaite intelligence avec le pape, dont il ne craignait rien et n'avait rien à craindre; en sorte que ce fut à la vérité seule et non à la nécessité des conjonctures que l'on fut redevable d'une déclaration des sentiments du clergé si authentique et si unanime. Aurait-on cru dans ce temps-là qu'il ne se passerait pas plus de six ou sept années sansjque ces mêmes maximes, qu'on publiait alors sur les toits, fussent non-seulement attaquées à Rome, mais presque abandonnées ou du moins déguisées et palliées en France ? Mais nous sommes dans un pays où l'on peut moins que partout ailleurs hasarder des prophéties sur l'avenir le plus prochain. »

D'Aguesseau fut chargé de présenter les lettres patentes et de les taire enregistrer au parlement. De longues négociations eurent lieu, afin que les expressions fussent conve-

ÉTUDE SLR D'AGUESSEAU. 3,")

nablement mesurées aux droits du parlement qu'elles devaient consacrer. Le premier président de Harlay, le chancelier de Pontchartrain , Louis XIV lui-même, s'occupèrent de cette rédaction. Elle fut enfin adoptée par le parlement. L'enregistrement eut lieu. Avant de le faire imprimer, d'Aguesseau voulut soumettre au roi le discours qu'il avait prononcé'. Le roi le lut en présence de M"10 de Maintenon. Sa Majesté y fit deux critiques. L'une sur quelques expressions qu'elle trouva trop flatteuses pour l'archevêque de Cambrai. Il est bon d'entendre et de retenir les explications de d'Aguesseau à ce sujet. Elles trahissent le côté faible, la prudence ambitieuse de cette nature si timide. Elles justifient et expliquent d'avance l'épigramme sanglante du peuple, toujours si habile à pénétrer et si cruel à flageller les faiblesses des grands hommes, épigramme qui, plus tard, et dans d'autres circonstances, fut affichée à la porte de son hôtel2. « J'avais beaucoup aimé ce prélat, avec lequel j'avais été assez lié avant même qu'il fût à la cour : il faut avouer que son commerce était délicieux. Affligé de son illusion, que je n'attribuai qu'à une trop grande subtilité d'esprit, j'avais cherché à adoucir par mes paroles l'amertume de sa disgrâce , et à le consoler moi-même en quelque manière de ce que j'étais obligé de faire contre lui. » Ce sentiment est excellent, digne de d'Aguesseau et digne de Fénelon. Continuons : a Je ne dissimulerai pas non plus que n'ignorant pas combien les révolutions sont ordinaires à la cour , et prévoyant que celui qu'on venait de flétrir par une censure rigoureuse pourrait y revenir un jour pour y jouer un premier rôle , j'avais cru qu'il était de la prudence de ne point aigrir le mal par la dureté des expressions, et de faire sentir à l'archevêque de Cambrai que, ne pouvant approuver les pieux excès de son zèle , je n'avais jamais cessé d'admirer ses

1 Voir t. II de la présente édition.

2 Et homo factus est.

talents et de respecter sa vertu. Le roi trouva donc que j'en parlais un peu trop favorablement; mais sa critique, toujours modérée comme son caractère, ne me coûta que le retranchement d'une ligne d'écriture, et en laissa assez dans mon discours pour remplir l'objet qne je m'étais proposé. »

La seconde critique de Louis XIV portait sur la qualité d'èvêque extérieur que lui avait donnée d'Aguesseau. M. de Pontchartrain lui écrivit qu'il prît garde de ne lui attribuer que ce qui lui appartenait véritablement. D'Aguesseau prouva que ce titre avait été donné à Constantin par les évêques de Nicée aux rois de France par les assemblées du clergé. Le mot fut maintenu dans le discours, qui fut imprimé. Mme de Maintenon l'avait fort admiré : elle en avait parlé à l'archevêque de Paris, donnant au style un peu enflé de d'Aguesseau un éloge qui l'étonna et qui se justifie par le tact fin et pénétrant d'une femme. Elle lui trouvait quelque chose de supérieur et comme une espèce de langage prophétique.

Cette scène de l'intimité de Louis XIV semble bien petite à côté de la grandeur de Fénelon ; elle montre bien les idées du roi qui s'effrayait de l'esprit de l'archevêque de Cambrai, et ne lui pardonnait ni la supériorité de son intelligence, ni l'indépendance de son caractère. Fénelon avait le sentiment de l'humanité, qui, éteint sous Louis XIV, semblait s'être réfugié dans quelques rares esprits d'élite. Ses œuvres et sa vie en sont également animées. L'éducation qu'il donnait au duc de Bourgogne a laissé sa trace la plus vive dans son livre intitulé : Direction pour la conscience d'un roi. On comprend que Fénelon qui avait osé écrire « que l'anarchie n'est le comble des maux que parce qu'elle est le plus extrême despotisme; » — « qu'il faut dans un État une liberté modérée par la seule autorité des lois; » — «que la personne de celui qui gouverne n'est rien quand elle est détachée de la loi ; » — et enfin « que le royaume de Dieu ne consiste point dans une scrupuleuse observation de petites

formalités, mais qu'il consiste pour chacun dans les vertus propres à son état, » ne pouvait plaire au roi qui disait : l'État c'est moi, — qui se considérait comme investi d'un pouvoir absolu émané directement de Dieu, — qui voulait un niveau égal et uniforme au-dessous de luij, — et qui, aussi grand et aussi ferme dans les douleurs de sa vieillesse que dans les splendeurs de son âge mûr, imposait par la force l'unité des croyances religieuses, et la matérialisait par les pratiques d'une dévotion étroite.

D'Aguesseau a admiré Fénelon avec des réserves utiles pour conserver la faveur du roi , avec des réserves prudentes pour se ménager une place dans l'avenir de Fénelon, si cet avenir eût pu renaître.

Mais les voix éloquentes se taisaient autour de Louis XIV ; l'ombre avançait sur son règne; toutes les gloires disparaissaient; le grand siècle marchait à son déclin; il s'éteignait dans le silence , dans la tristesse et dans l'ennui.

D'Aguesseau, environné de l'estime générale, connu du roi, aimé et admiré de ses collègues du parlement, âgé de trente-deux ans, fut nommé procureur général le 24 novembre 1710, à la mort de la Briffe. Il avait épousé , en 1694, Anne Lefèvre d'Ormesson, fille de d'Ormesson , maître des requêtes, et petite-fille de cet honnête d'Ormesson, rapporteur du procès Fouquet, qui lui avait sauvé la vie, malgré la haine de Colbert, et qui avait mérité que Louis XIV le citât comme un exemple en disant : « Vous ne pouvez mieux faire que de prendre pour modèle le rapporteur de Fouquet. » Sa vie était simple et retirée. Il logeait dans une petite maison à côté de son père ; il vivait encore en lui et par lui, le consultant en toutes choses, lui laissant , comme à un patriarche, la direction de sa vie et de sa pensée; lui soumettant ses discours, que la fine critique du père déclarait trop beaux et trop travaillés; revenant, après ses succès

1 Voir dans les Œuvres de Fénelon la belle lettre écrite à Louis XIV.

38 ÉTUDE SLR b AGUESSEÀU.

de L'audience, reprendre au loyer de la famille la place du fds obéissant et respectueux. Mari et père, il continua ces mêmes vertus si simplement exercées , qu'elles semblaient devenues des habitudes héréditaires.

Sa nomination de procureur général vint le surprendre au milieu de ses travaux et de ses études. Il ne l'espérait pas et m; la désirait pas. Il eût voulu arriver aux fonctions de premier président. Il fut effrayé d'abord lorsque son père, Henri d'Aguesseau, chargé par Louis XIV de lui porter cette nouvelle , vint la lui annoncer au château d'Amboisc. Ce sentiment était sincère; car les devoirs de cette charge étaient difficiles, et la conscience de d'Aguesseau les mesurait à l'idéal qu'il s'en était créé. « Un procureur général, disait-il, doit passer sa vie au milieu des pauvres, des chicaneurs et des criminels. » Il craignait d'être forcé de renoncer à la parole publique, qui avait été sa force et son éclat, et entrevoyait déjà les querelles religieuses qui envahissaient 1rs dernières années du grand siècle, et absorbaient l'esprit affaibli du grand roi.

Famine de 1709. — Conduite de d'Aguesseau. — Affaire du cardinal de Bouillon, grand aumônier de France — Mémoire sur la Juridiction royale. — Analyse de ses principes. — Dernière Mercuriale, I7i*i. — L'Amour de la patrie.

D'Aguesseau laissait au parlement une place difficile à tenir : l'opinion de ses contemporains l'avait grandi ; la jalousie ne l'avait encore ni mesuré ni atteint.

Jean Lenain lui succéda : Joly de Fleury devenait premier avocat général à vingt-cinq ans. Les fonctions de procureur général, à la l'ois administratives et judiciaires, exigeaient de d'Aguesseau des qualités qu'il n'avait pas encore révélées.

Appelé à détendre le domaine du roi, à rechercher, faire revivre ou conserver ses droits, il montra dans ses requêtes au parlement une grande variété de connaissances historiques. Ces œuvres sont aujourd'hui sans utilité. Ainsi , ses requêtes sur la Mouvance du comté de Soissons , sur la Mouvance de la seigneurie de Bourdeilles , sur le Domaine du Bourbonnais , prouvent de vastes connaissances, mais elles restent comme lettre mortes dans la volumineuse collection de ses ouvrages. Un traité plus important peut encore être consulté avec fruit. C'est la dissertation sur les Principes du droit romain et du droit français par rapport aux bâtards.

En 1709, son zèle et son activité le firent remarquer et bénir du peuple. Huit années de guerre avaient épuisé le pays, la misère était à son comble; des gelées rigoureuses amenèrent la famine ; elle fut horrible : des populations entières mouraient après avoir soutenu leur existence avec les herbes des champs. D'Aguesseau avait averti le gouvernement : des observations et des expériences faites dans sa terre de Fresnes lui avaient permis d'annoncer la famine.

40 ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU.

11 fut l'âme d'une commission organisée par le contrôleur général Desmarets. Il fit rechercher les blés entassés et cachés par des spéculateurs , renouvela les anciens règlements portés contre les accapareurs , protégea et activa la circulation, et montra une charité éclairée et une vigilante sévérité.

La fermeté de d'Aguesseau à maintenir les pouvoirs de l'autorité civile contre tous les empiétements, se manifesta en 1710, par sa conduite et par ses écrits dans l'affaire du cardinal de Bouillon. Grand aumônier de France, neveu de Turenne , chéri de Louis XIV, ce cardinal avait abusé de sa faveur et élevé si haut son orgueil, que le souverain même lui avait témoigné son mécontentement. Son insolence ne connut plus de bornes. Une lettre de lui , interceptée par Louvois en 1685, pendant la guerre de Hongrie, et dans laquelle il censurait avec violence la conduite et le système du roi, l'avait fait éloigner de la cour. Puis il avait été envoyé à Rome. C'était une sorte d'exil. Louis XIV l'ayant rappelé, il refusa de revenir, alléguant qu'il avait à remplir les fonctions de doyen du sacré collège. Le roi sentit vivement son autorité méconnue et froissée, et chargea d'Aguesseau de le soutenir. Le cardinal de Bouillon était un sujet français, mais il était en même temps auditeur de rote et évêque étranger à Rome.

D'Aguesseau maintint les règles et la puissance de l'autorité dans un écrit remis au parlement et intitulé : Mémoire sur la juridiction royale.

Il examine tour à tour les devoirs que les prêtres ont à remplir comme citoyens, avant et après leur consécration ecclésiastique; il montre qu'ils sont toujours les mêmes; qu'ils s'accroissent au lieu de diminuer, et que le lien de subordination qui unit le prêtre au chef de l'Église catholique ne remplace pas et n'affaiblit pas celui qui l'unit à son souverain.

« On peut considérer les ecclésiastiques comme hommes, comme citoyens, commme ecclésiastiques.

w Comme hommes, ils sont sujets aux lois de la nature;

ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. -41

et le droit naturel qui, de l'aveu des papes, permet à tous séculiers de repousser la violence d'un ecclésiastique par la violence même , donne , à plus forte raison , autant et plus de pouvoir à ces grandes sociétés qui forment les États et les empires contre ceux qui en troublent la paix et la sûreté par leurs crimes, sans distinguer si le coupable est laïque ou s'il est consacré au service des autels.

» Gomme citoyens, l'un des plus zélés, ou pour mieux dire des plus outrés défenseurs du privilège clérical, Bellarmin reconnaît que les clercs font partie du corps politique. L 'Église est dans l'État, disait un ancien auteur ecclésiastique, et non pas l'État dans l'Église. Quoique consacrés à Dieu d'une manière particulière, les ecclésiastiques ne cessent pas d'être citoyens; ils vivent sous la protection des lois, ils participent à tous les avantages , à tous les privilèges des citoyens; ils jouissent de la sûreté, de la tranquillité, de l'abondance que la puissance temporelle procure à ceux qui vivent sous son empire. La première et la plus inviolable de toutes les conditions sous lesquelles ils goûtent tous ces biens, est de vivre soumis à l'autorité du gouvernement qui les leur assure, Il faut ou qu'ils renoncent aux avantages de la société dans laquelle ils vivent, ou qu'ils en subissent les charges, et s'ils ne sont soumis au prince comme sujets, ils ne peuvent jouir des biens que le prince ne procure qu'à ses sujets.

» Ainsi, le droit naturel les assujettit naturellement à la société, comme à la loi du plus fort. Le droit civil rend cette soumission utile par les avantages qu'elle procure ; ils naissent hommes et citoyens, ils ne cessent pas de l'être en devenant ecclésiastiques.

» Le droit canonique ajoute à leur état de nouveaux engagements : ils deviennent les ministres de Dieu par lequel les rois régnent, et, par là, ils sont encore plus obligés que le reste des citoyens à donner aux peuples l'exemple de la fidélité et de la soumission qui sont dues à une puissance

Ï2 En DE sur d'aguesseau.

émanée de Dieu même. Ils trouvent d'ailleurs dans cette puissance une autorité qui se joint partout à celle de l'Église, pour en faire observer les lois et pour réprimer, par la terreur des peines corporelles, ceux que la crainte des peines spirituelles ne rend pas assez soumis à la puissance de l'Église. Ils doivent donc respecter dans la personne du souverain , outre la qualité de roi, celle de protecteur des canons, à laquelle ils sont particulièrement assujettis. Ainsi leurs devoirs se multiplient par le caractère sacré qu'il reçoivent; bien loin de souffrir la moindre diminution.

)) Comme citoyens , avant le sacerdoce , ils dépendaient du roi comme roi ; mais comme ecclésiastiques, après le sacerdoce, ils commencent à en dépendre d'une manière particulière, comme de leur tuteur, de leur gardien , de leur protecteur. »

D'Aguesseau confirme cette opinion par la nature même, de la puissance temporelle qui repose en la personne du souverain , domine , régit et dirige les sociétés. Elle a en effet deux caractères essentiels : le premier, c'est d'être universelle; le second, d'être indépendante et de se suffire pleinement à elle-même.

« Elle est universelle : car elle doit s'étendre à tous ceux qui sont renfermés dans l'État, sans aucune exception, afin d'assurer à tous le repos et la sécurité, qui ne se trouvent (|ue dans l'obéissance de tous aux mêmes lois.

» La puissance temporelle et la puissance spirituelle, indépendantes l'une de l'autre, peuvent cependant, par leur comparaison même, établir la vérité de cette proposition.

» La puissance ecclésiastique est universelle par rapport à tous ceux qui sont dans le sein de l'Église. Aucune personne n'en est exempte, pas même ceux qui exercent la puissance temporelle. Le magistrat, le général d'armée, le roi même y est soumis; parce que l'Église, qui exerce la puissance spirituelle, est en cela l'image de Dieu même, à l'autorité duquel personne ne peut résister.

» Il en est de même de la puissance temporelle, aussi

.ÉTUDE SLR D'AGUESSEAU. £3

étendue dans son genre que la puissance spirituelle; parce que les princes qui l'exercent ne représentent pas moins le pouvoir de Dieu par rapport au temporel, que l'Église le représente par rapport au spirituel. Elle s'étend sur les personnes ecclésiastiques pour le temporel, comme la puissance de l'Église s'étend sur les laïques pour le spirituel : aussi universelle l'une que l'autre, par rapport aux sujets, elles ne diffèrent que par la matière sur laquelle elles s'exercent, et par les moyens qu'elles emploient.

» Autrement, il faudrait avancer cet étrange paradoxe, que pendant qu'il n'y a qu'une seule puissance souveraine, par rapport au spirituel, il y aurait dans chaque État deux souverains et deux puissances également suprêmes, par rapport au temporel ; en sorte que lorsqu'un séculier aurait troublé le repos ou la sûreté de l'État, on s'adresserait au prince séculier, t que lorsque ce serait un ecclésiastique qui l'aurait troublé, il faudrait s'adresser au prince ecclésiastique. Ainsi l'empire serait véritablement divisé entre deux puissances qui auraient souvent des vues et des intérêts différents : l'une pourrait punir comme un crime ce que l'autre récompenserait peut-être comme une action vertueuse. Ce n'est point ici une de ces conséquences outrées que l'imagination seule se forme quelquefois pour détruire un principe qu'elle attaque.

» Il n'y a qu'à se représenter l'état où était le royaume au commencement du règne de Henri IV, pour faire voir que cette conséquence n'a rien que de très-réel et de très-possible.

» Il est certain qu'alors le pape et tous les ecclésiastiques qui agissaient par son impulsion , regardaient Henri IV comme déchu par son hérésie et par l'excommunication que le pape avait prononcée contre lui, du droit de succéder à la couronne. En vain aurait-il voulu faire condamner les ecclésiastiques qui croyaient que la religion les obligeait à se soustraire à son obéissance, si l'indépendance de toute juri-

44 ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU.

diction séculière dont la cour de Rome les flattait alors, et dont elle les flatte encore aujourd'hui, pour se les assujettir entièrement, était bien fondée : d'un côté, le roi aurait voulu faire punir ces ecclésiastiques rebelles; de l'autre Rome les aurait justifiés et, pour ainsi dire, canonisés. Ainsi, tous les ecclésiastiques auraient combattu l'autorité du roi, pendant qu'un petit nombre de ses sujets laïques l'auraient reconnue. On dit un petit nombre , car combien de laïques mêmes se laissaient alors entraîner par l'exemple des ecclésiastiques, et éblouir par cette apparence de religion dont une révolte domestique et une ambition étrangère savaient se couvrir. Telles sont les étranges suites de ce partage d'autorité que le prétendu privilège des clercs tend à établir. Chaque État, chaque république divisée nourrirait dans son sein une guerre perpétuelle entre la faction des clercs et celle des laïques; et, dans ce schisme continuel, le pape régnerait enfin sur les clercs par lui-même, et sur les laïques par les clercs. »

Examinant le second caractère de la puissance suprême, d'Àguesseau reconnaît qu'il consiste dans son indépendance absolue de toute autre puissance, de telle sorte qu'elle se suffit à elle-même. Ainsi la puissance Spirituelle trouve dans les armes spirituelles, dans la censure, les privations des sacrements, le moyen de corriger, de ramener, de contraindre, sans avoir recours à la puissance temporelle.

« La puissance temporelle, de son côté, use de la loi, de la punition, du glaive, pour la répression des crimes qui troublent la sécurité des citoyens ; mais elle peut employer ces moyens contre tous. Car, disait d'Aguesseau , si elle ne peut les employer que contre une partie des citoyens qui vivent dans un même empire, ceux-ci demeurent exposés à la violence des autres qui sont affranchis de son autorité ; si son pouvoir est imparfait et insuffisant pour la fin à laquelle elle est destinée ; s'il faut, pour parvenir à cette fin, qu'elle ait recours à une autre autorité et qu'elle s'adresse à la puissance ecclésiastique, elle sera donc dépendante de cette puissance ,

ÉTUDE SUR b'AGUESSEAU. 45

dont elle sera nécessitée d'implorer le secours; il faudra que le souverain supplie, au lieu d'ordonner, qu'il demande, au lieu de commander, et qu'il devienne, en quelque manière, la partie de ceux dont il devrait être le juge absolu.

» Ainsi, vouloir soustraire les ecclésiastiques à la puissance temporelle, c'est anéantir cette puissance en la divisant, c'est détruire son essence môme en l'assujettissant à une autre puissance; c'est, en un mot, la priver de son universalité et de son indépendance, c'est-à-dire des deux caractères qui sont essentiels à toute puissance suprême par rapport à la fin pour laquelle elle est établie. »

Ces principes établis, d'Aguesseau, examinant l'histoire, démontrait qu'ils avaient été appliqués par les princes dès la fondation môme de l'Église. Constantin, ayant eu connaissance des intrigues d'Eusèbe, évoque de Nicomédie, et de Théogni, évoque de Nicée, avec les ariens, les condamnait au bannissement. Il l'annonçait au peuple , et l'Église ne réclamait pas.

Saint Athanase , « esprit aussi ferme qu'éclairé , capable , comme il l'a montré plus d'une fois, de résister en face aux empereurs, lorsqu'ils voulaient exiger de lui des choses contraires à son devoir, » n'hésitait pas à comparaître devant Constantin et devant les juges, et n'était renvoyé au gouvernement de son église qu'après avoir démontré son innocence.

Le pape Sylvestre lui-même comparut et se justifia devant le même empereur.

Cette tradition ne s'est jamais démentie. Elle a été recueillie et appliquée par la France. Ce royaume, fait par les évoques — comme une ruche par les abeilles — conserva et appliqua sur les évoques l'autorité et la juridiction royale dans les premières époques de sa fondation.

Plus tard Boniface Vïlï réclama auprès de Philippe le Bel le droit exclusif de juger les personnes ecclésiastiques séculières ou régulières, déclarant que le pape seul est leur

souverain. D'Aguesseau s'indigne de cette doctrine : « Les canonistes ultramontains , dit-il , donnent à l'envi au pape les titres magnifiques d'évéque et de maître du monde; en sorte que, si cette doctrine était reçue, il se formerait comme plusieurs États dans un seul, qui ne composeraient tous qu'une grande république où le pape serait le chef, les évêques ses lieutenants, les prêtres et les autres clercs ses sujets; il n'y aurait point de ville qui ne renfermât dans son enceinte un nombre considérable de citoyens qui obéiraient à un prince étranger, et qui, n'étant point obligés d'être pour le souverain dans l'État duquel ils vivent, seraient souvent capables d'être contre lui, selon les impressions d'une puissance toujours étrangère, et quelquefois ennemie.

» Si ces conséquences font horreur à tous les gens de bien, il faut donc condamner le principe dont elles sont une suite nécessaire, et c'est aussi ce que l'on a fait dès le moment que l'ignorance du moyen âge de l'Église a commencé à se dissiper, et qu'on s'est aperçu de la faiblesse des raisons sur lesquelles les ecclésiastiques établissaient le système dangereux de leur indépendance. »

D'Aguesseau signale le retour à l'ancien droit et à la saine doctrine.

Saint Louis, en 12G7, fait citer au parlement l'évêque de Chàlons-sur-Marne , pour avoir par sa négligence été cause de la mort de deux prisonniers tués dans sa prison. Il refuse de comparaître. Le parlement l'y contraint, parce qu'il s'agissait d'un forfait commis dans sa justice temporelle, qu'il tenait du roi.

Louis XI fait instruire le crime de haute trahison contre le cardinal de la Ballue et l'évêque de Verdun. Il nomme des commissaires, au nombre desquels se trouvent des magistrats, le chancelier de France, Juvénal des Ursins, Jean le Boulenger, président à mortier, Jean de la Driesch, président en la chambre des comptes, et Guillaume Allegrin, conseiller au parlement. Le pape Paul Y intervint et ré-

clama, par une commission de cardinaux, le droit de juger le cardinal. Louis Xf, après de longues et inutiles conférences, maintint son droit et garda le cardinal et l'évoque en prison pendant onze années.

Le cardinal de Chatillon fut accusé et condamné sous le règne de Charles IX, par arrêt du parlement. Enfin la mort du cardinal de Guise , la détention du cardinal de Bourbon sous Henri III, approuvées, et ratifiées par la doctrine de trois prélats , le cardinal de Joyeuse, le cardinal d'Ossat et Févêque du Mans, le décret de prise de corps lancé par le parlement de Bordeaux contre le cardinal de Sourdis sous les yeux mêmes de Louis XIII; l'accusation intentée contre le cardinal de Betz par ordre du roi et en vertu d'une commission adressée au parlement , sont des preuves historiques qui ne laissent aucune place au doute.

Le mémoire de d'Aguesseau produisit une impression profonde. Il recherchait^ les traditions du pouvoir souverain, les appréciait à l'aide d'une dialectique vigoureuse, les consacrait par de nombreux exemples : il restituait à la magistrature son grand rôle d'action et de juridiction. Il blessa vivement tous ceux qui combattaient le pouvoir du parlement : Saint-Simon en parle avec une âpreté et une violence extrême. Mais Louis XIV l'approuva et voulut que d'Aguesseau le réduisît sous la forme d'un précis. Le cardinal de Bouillon, décrété de prise de corps par le parlement, conformément aux conclusions de d'Aguesseau, s'inclina devant le roi, lui fit sa soumission, demanda et obtint la permission de rester à Borne, où il termina ses jours en 1715.

D'Aguesseau evait commencé en 1698 la série de ses Mercuriales par celle qui a pour titre l'Amcur de son état. Il la termina en 1715 par V Amour de la patrie. Nous en avons apprécié le style , la pensée et le développement. Qu'il nous soit permis toutefois de signaler dans les dernières Mercuriales un écho de la vie publique telle qu'elle s'agitait autour de lui. Les grandeurs du règne de Louis XIV

l'avaient précédé dans la tombe. Les grandes idées avaient eu le sort des grands hommes. Les nobles sentiments s'éteignaient. La littérature, la poésie, la peinture, l'architecture, la religion, s'abaissaient comme le cœur humain et avec le cœur humain. L'habitude avait bien asservi toute une génération à se modeler sur le roi; mais l'influence morne de Mme de Maintenon pesait trop fortement sur la cour : sa religion dominait et opprimait. Le silence n'était qu'à la surface; la France se redressa vite dans la liberté de ses aspirations. L'esprit frondeur et libertin se réveillait; les pamphlets venus de la Hollande alimentaient en secret les mécontents , les ambitieux et cette partie jeune et inquiète de la nation qui ne connaissait du grand règne que ses tristesses et ses malheurs. Le parlement lui-même était tourmenté et agité. D'Aguesseau s'était en vain efforcé dans une de ses Mercuriales les plus élevées et les plus sévères, de le ramener à la discipline morale par ces paroles, qui renferment à la fois un regret, un pressentiment et une leçon :

« Etre , comme la voix de la patrie , qui réclame toujours la règle et la loi; qui, dans les temps difficiles, proteste sagement pour le bien public, et, dans les temps plus tranquilles, rappelle le souvenir de l'ancien ordre de l'État, et ramène la patrie à ses véritables principes, telle est nonseulement la gloire, mais l'obligation d'une compagnie qui est comme la dépositaire des intérêts publics. »

Vieillesse de Louis XIV.— Le P. le Tellicr. — Bulle Unigenitus. — Le parlement résiste. — D'Aguesseau mandé à Versailles. — Il résiste à Louis XIV. — Mort de Louis XIV. — Le régent. — Les grands financiers poursuivis. — Mort du père de d'Aguesseau. — D'Aguesseau garde des sceaux, 17-17.— Sa première disgrâce, 1718. — Retour de d'Aguesseau, 1720. — Law. — Dubois. —Exil du parlement à Pontoise. — D'Aguesseau se sépare du parlement. — Opinion de ses contemporains. — Le régent lui retire les sceaux, icr mars 1722.

D'Aguesseau avait connu la faveur et la confiance de Louis XIV; il devait éprouver son mécontentement et tenter contre le roi une lutte inégale, pour conserver lies principes mêmes de cette Église gallicane que Bossuet et lui avaient élevée si haut. Le roi n'était plus le même. Son intelligence affaiblie par les revers, sa conscience dominée par un directeur impérieux , semblaient s'être rétrécies. Deux influences dirigeaient sa vie : Mme de Maintenon et le P. le ïellier; le Tellier surtout, dont l'énergique volonté voulait dominer à tout prix. C'était un homme d'une forte trempe, mais d'un esprit sans portée, un catholique sincère, ardent au prosélytisme jusqu'à la persécution , prêt à souffrir lui-même pour sa foi jusqu'au martyr. Conviction âpre et profonde, nature concentrée ; marchant droit devant lui , pour user du pouvoir au profit de ses croyances, ou le front levé ou par les chemins couverts ; inexorable dans sa vengeance , élevant ou brisant les hommes selon sa nécessité. Il avait contre Port- Royal une de ces haines religieuses que notre époque ne comprend plus et dont elle retrouve difficilement l'origine; il poursuivait le jansénisme sous prétexte d'esprit de sédition; il irritait contre lui Louis XIV, qui aurait voulu régler les inspirations les plus intimes des consciences ' .

1 Le Tellier a publié plusieurs livres; une édition de Qulûle-Curce à l'usage du Dauphin» 1678. — Défense des nouveaux chrétiens et des mis-

d'aguesseau T. I. A

En face de le Tellier se trouvait le cardinal de Noailles, esprit doux, modéré, aimable, digne prêtre, d'une charité évangélique , aimé du peuple ; mais trop faible pour prendre l'autorité, trop indécis pour résister aux envahissements. Au-dessus d'eux le pape Clément XI, instrument docile entre les mains de le Tellier, et dont le caractère probe, mais hésitant, sut se plier à toutes les exigences d'une lutte qu'il suivit avec persistance sans jamais en avoir la direction.

La publication d'un livre du P. Quesnel, intitulé : Réflexions morales sur l'Évangile , approuvé par le cardinal de Noailles , commença la querelle. Le livre, déféré à la cour de Rome, examiné, reconnu coupable de cent et une propositions contraires à la foi, fut condamné, le 8 septembre 1713, par la bulle Unigenitus , connue plus tard sous le nom de la Constitution. Elle ne pouvait être reçue en France qu'à la double condition d'être acceptée par une assemblée d'évêques et enregistrée; au parlement. Le Tellier l'avait sollicitée pour faire brèche au crédit du cardinal de Noailles ; il espérait que les évêques et le parlement s'associeraient à sa haine. Les évêques ne furent pas unanimes. Dans l'assemblée du 22 et du 23 janvier, huit d'entre eux, parmi lesquels le cardinal de Noailles , déclarèrent qu'avant de l'accepter, ils voulaient demander des explications au pape.

Le parlement devait enregistrer les lettres patentes pour la publication de cette constitution. Ses membres étaient indécis. Autour de d'Aguesseau et de Joly de Fleury se groupaient les parlementaires, qui avaient toujours défendu les droits de l'État contre les doctrines ultramontaines; Lamoignon , Chauvelin , le président de Mesmes, inclinaient à la volonté du roi. Il fit un acte d'autorité ; il manda les magistrats à Versailles et leur enjoignit d'enregistrer.

sionnaires de la Chine, du Japon et des Indes, 2 v. in-12. — - Recueil des Bulles sur les erreurs des deux derniers siècles, 1697. — Histoire des cinq propositions de Jansénius, Liège, 1699. — Et enfin , le P. Quesnel séditieux et hérétique, 1705.

Le 22 février 1714, l'avocat général, Joly de Fleury, présenta les bulles, tout en réservant, dans un discours fort habile , les maximes de l'État et l'autorité du prince. Quelques conseillers s'abstinrent : l'abbé Pucelle , neveu de Catinat, qui avait conservé de sa profession militaire les allures militantes de la discussion , opina pour qu'on remontrât au roi que le mot enjoignons , appliqué aux évêques , impliquait à leur égard un ordre auquel ils ne pouvaient être forcés à se soumettre. Les lettres patentes furent enregistrées, mais avec une clause de réserve : « Sans préjudice des libertés de l'Église gallicane, droits et prééminence de la couronne, pouvoir et juridiction des évêques du royaume, et sans approbation des décrets non reçus dans le royaume, énoncés dans ladite constitution. » Le cardinal de Noailles, satisfait de cette réserve, adhéra dans un petit ouvrage qui lui fit partager la popularité du parlement, et exaspéra contre lui le caractère altier et sombre de le Tellier *. Celui-ci tenta d'abord, par l'entremise du cardinal de Rohan, quelques démarches auprès de d'Aguesseau ; il lui fit dire que le roi comptait sur son influence auprès du parlement pour obtenir un décret enjoignant aux évêques d'accepter la constitution purement et simplement. On devait ensuite assembler un concile national. D'Aguesseau résista aux instances du chancelier Voysin, aux habiletés du cardinal de Rohan, aux intrigues du président de Mesme.

Le roi intervint alors. Le 28 février 1715, de Mesme et d'Aguesseau furent mandés à Versailles : « Que l'édit soit enregistré et que cela se passe rondement, » dit le roi. — D'Aguesseau et de Mesme restaient silencieux : « Vous m'entendez, leur dit-il; je fais ce que l'on ma dit que je pouvais faire. » Les magistrats se retirèrent effrayés des résolutions qu'ils pressentaient. Le peuple s'inquiétait des vagues menaces d'arrestations contre le procureur général et contre les plus

1 Journal de Dorsanne, t. I, p. 104 et suivantes.

52 ÉTUDE SLR D'AGUESSEAU.

influents du parlement. On ■ annonçait que l'avocat général Chauvelin requerrait l'enregistrement ; que son ambition et ses espérances le pousseraient bien au delà ; que dans le concile il se ferait l'accusateur du cardinal de Noailles. La mort ne lui en laissa pas le temps. Il fut emporté par la petite vérole. Le peuple vit le doigt de Dieu dans cette mort précipitée qui enlevait à le Tellier un serviteur prêt à tout faire. Le roi ne fut pas arrêté et persista dans les volontés que lui inspirait son confesseur. Le désordre et l'inquiétude étaient au parlement, dans les esprits, dans les consciences, et, se traduisant dans la rue par la chanson , descendaient jusqu'au peuple.

D'Aguesseau fut mandé une dernière fois à Versailles. Il s'y rendit seul : de Mesme et Joly de Fleury étaient malades, il quitta sa femme et ses enfants au milieu de la terreur de tous, et, les embrassant, il leur dit qu'il ne savait pas s'il n'irait pas coucher à la Bastille : « Allez, Monsieur, lui répondit sa femme; agissez comme si vous n'aviez ni femme ni enfants. J'aime beaucoup mieux vous voir conduire avec honneur à la Bastille que de vous voir revenir ici déshonoré. »

L'entrevue, dont tous les détails nous ont été gardés par les mémoires contemporains, fut sévère : « Le roi, affaibli, pouvait à peine parler ; il voulait encore commander : Si je le veux, la déclaration passera, disait-il; je veux qu'elle passe ; s'il est nécessaire, j'irai moi-même à Paris. » Ses jambes étaient enflées; il eut fallu le porter. Mais cette ombre d'un mourant gardait encore l'énergique volonté d'un roi. Il menaça d'Aguesseau de lui enlever sa charge : d'Aguesseau s'inclina respectueusement , et se retira ferme et froid dans sa résolution. En vain le cardinal de Rohan , le chancelier Voysin . firent auprès de lui de nouvelles démarches. Leur tentative de séduction, leur menace, leur ironie, échouèrent également. Ils se décidèrent alors à faire transporter à Paris ce roi qui expirait. On prépara un lit de justice; la grande salle du palais fut couverte de tentures ; le jour fut

désigné, La disgrâce de d'Aguesseau fut annoncée. Le vide se fit autour de lui; les courtisans du pouvoir l'abandonnèrent. Cependant l'opinion s'agitait; les parlementaires, le clergé de Paris, le duc d'Orléans lui-môme, se groupaient et préparaient la résistance de la loi. La maladie fut plus forte et plus rapide que la volonté de le Tellier. Le roi sentait venir la mort ; il témoigna le désir de voir à sa dernière heure l'archevêque de Paris, qu'il aimait, disait-il, et qui était son pasteur. Le Tellier ne le lui permit pas. On lit près de son lit le désert des amitiés, des dévouements et des consciences. Il mourut le lor septembre 1715 , et le jour de sa mort fut le jour du réveil du parlement.

Les tutelles trop dures amènent les émancipations trop violentes. En France l'esprit public ne sait ni se contenir, ni se mesurer ni se diriger, et flotte d'un extrême à l'autre, s'il n'est guidé par un pouvoir énergique au fond, mais doux et facile dans la forme. Louis XïV avait irrité le parlement et le pays , par une direction à la fois trop personnelle et trop hautains. A sa mort, on secoua avec frénésie ce joug du respect, si longtemps et si lourdement imposé; et le parlement se fit l'exécuteur des vengeances populaires.

Son premier acte fut de déchirer, après une courte discussion, le testament du roi, qui avait attribué le pouvoir au duc du Maine, enfant légitimé qu'il avait eu de Mme de Montespan ; il investit de la régence le duc d'Orléans. Cette mesure avait été préparée par le cardinal de Noailles, par Joly de Fleury , par René Pucelle, par d'Aguesseau lui-même, qui avait avec le duc d'Orléans de fréquentes et secrètes conférences. Le régent, reconnaissant, publia, le lo septembre, une déclaration qui rendait au parlement son ancien droit de remontrances, rapportait l'édit de 1673, et transportait une portion du pouvoir dans cette assemblée, déshabituée depuis longtemps des grandes choses et des grandes idées. Le préambule de l'édit renfermait des espérances que l'avenir devait bien tromper. « Dans un temps où les avis d'une compagnie

5i ÉTUDE SUR D'AGUESSEAU.

aussi sage qu'éclairée peuvent nous être d'une si grande utilité, nous avons cru ne pouvoir rien faire de plus honorable pour elle et de plus avantageux pour notre service même, que de lui permettre de nous représenter ce qu'elle jugera à propos avant que d'être obligé de procéder à l'enregistrement des édits et des déclarations ; et nous sommes persuadé qu'elle usera avec sagesse et circonspection de l'ancienne liberté dans laquelle nous la rétablissons ; que ses avis ne tendront jamais qu'au bien de notre État et mériteront toujours d'être confirmés par notre autorité. »

Cet édit n'était que le commentaire des paroles que le duc d'Orléans avait prononcées au parlement le jour où le conseiller Dreux avait lu et le parlement avait déchiré le testament de Louis XIV : « A quel titre que j'aie droit à la régence, avaitil dit, j'ose vous assurer, Messieurs, que je la mériterai par mon zèle pour le service du roi et par mon amour pour le bien public, surtout étant aidé par vos conseils et par vos sages remontrances. Je vous le demande par avance, en protestant devant cette auguste assemblée que je n'aurai jamais d'autre dessein que de soulager les peuples, de rétablir le bon ordre dans les finances, de retrancher les dépenses superflues , d'entretenir la paix au dedans et au dehors du royaume, de rétablir surtout l'union et la tranquillité de l'Église, et de travailler enfin avec toute l'application qui me sera possible à tout ce qui peut rendre un État heureux et florissant. »

On sait comment furent tenues toutes ces promesses !

Le régent avait un esprit vif et honnête, des intentions droites, un grand désir de conciliation, mais il n'avait aucun principe de morale : il ne distinguait pas le juste de l'injuste; il s'inquiétait peu du moyen dans l'ordre politique; et surtout il était incapable d'assujettir la mobilité de son esprit à un travail régulier et de compter avec le temps. Son premier acte fut de distribuer entre huit conseils supérieurs l'administration de toutes les affaires. Il créa ainsi autour du trône

ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. 55

un cercle de hautes situations qui releva la noblesse, effacée sous Louis XIV ; mais il livra le gouvernement à des intrigues et à des incapacités, et l'exposa à des tiraillements et à des conflits à travers lesquels disparaissait l'unité de vues et de direction. Il forma un Conseil de conscience chargé des affaires ecclésiastiques, y appela d'Aguesseau et Joly de Fleury, et en confia la présidence au cardinal de Noailles. Ces honnêtes gens s'efforcèrent de calmer les irritations de la querelle religieuse , de concilier les esprits , et de respecter les opinions qui se produiraient sans violence. Vaines espérances, bien vite emportées dans la tourmente qui entraînait les mœurs, les finances et les lois!

Louis XIV avait laissé à sa mort une dette exigible de 740 millions de livres qui, à 30 livres le marc, représentaient 1,420 millions de notre monnaie. La misère était partout; plusieurs provinces refusaient l'impôt ; les services publics étaient désorganisés ; quelques grandes et scandaleuses fortunes, rapidement entassées par les traitants, attiraient seules l'attention et l'envie. Dans un des premiers conseils tenu par le régent on proposa la banqueroute : il la combattit avec énergie , et se borna à une série de mesures financières qui portaient sur la réduction de la dette et sur des recherches rigoureuses à exercer contre la richesse des financiers1.

C'était un vieil usage de la monarchie française de pressurer les gens de finances et de leur faire rendre gorge , quand la royauté avait besoin d'argent. On n'y manqua pas. Une commission fut organisée par lettres patentes du 12 mars 1716. Elle était composée de six maîtres des comptes et de quatre conseillers de la cour des aides , sous la direction de MM. de Lamoignon et Portail, présidents à mortier au parlement : ils furent installés par d'Aguesseau, qui leur recommanda

1 Law , son système et son époque, par À. Cochut, p. 6. Ce petit volume renferme dans un cadre précis tous les documents utiles pour comprendre et apprécier les opérations de Law, et présente dans un style vif et avec des détails intéressants le tableau de la société sous la régence.

50 ÉTUDE SUR D'àGUESSEAU.

la sévérité dans leurs recherches, « sur ces fortunes subites dont les usuriers ont dérobé les fondements au public, » et les engagea « à détruire ces odieux édifices d'iniquité. »

La commission ne manqua pas à son devoir ; elle l'exagéra , et ses procédés furent inclignes des magistrats qui la composaient. Les notaires et les payeurs de rentes durent donner des explications sur les affaires auxquelles ils avaient été mêlés; les comptables publics et particuliers durent apporter leurs registres et produire leurs bilans. Les fausses déclarations entraînaient les galères à perpétuité pour les hommes, neuf années de bannissement pour les femmes et la confiscation des biens, de telle sorte qu'il y avait intérêt à trouver une erreur ou un mensonge dans une déclaration. Les dénonciateurs furent encouragés et payés. On leur allouait le cinquième des amendes dévolues à l'État, le dixième des effets cachés. On organisa dans l'intérieur des familles la surveillance et la trahison ; une déclaration royale du 17 mars a pu servir de modèle et de type aux mesures révolutionnaires justement flétries par l'histoire. « Il sera loisible à toutes personnes qui voudraient faire des dénonciations, même; aux laquais et autres domestiques, de ceux qui sont justiciables de notre dite chambre, de faire ces dénonciations sous leurs noms, si bon leur semble, ou sous des noms empruntés, en donnant des indices clairs et certains des faits qu'ils dénonceront... Défendons à tous nos sujets, sous peine de vie, de méfaire ou. médire aux dénonciateurs. »

Ainsi une prime offerte aux dénonciateurs, — leur responsabilité couverte du voile de l'anonyme, — la protection de la loi à leur profit sanctionnée par la peine de mort : quelles mesures exorbitantes! Et si d'Aguesseau, l'ami du prince, le procureur général du parlement, ne les inspira pas, du moins il les laissa promulguer, pour la honte de son temps et pour l'exemple de l'avenir!

Elles produisirent l'effet que l'on espérait. Les dénonciations affluèrent; le pilori et les supplices jetèrent la terreur

dans tous les esprits. Le peuple applaudit à cette sévérité; une gravure de cette époque représente un pressoir où les gens de finances écrasés rejettent l'or dont ils étaient gorgés. Les quatre vers suivants lui servent d'inscription :

Il faut rendre, il fout rendre avec gémissement Le sang que tes impôts ont exprimé des veines Du Clergé, du Marchand, du Noble, du Paysan, Et payer par tes maux l'intérêt de leurs peines.

La plupart des financiers furent atteints. Bourvalais , un des plus riches d'entre eux , fut dépouillé de son hôtel de la place Vendôme, qui devint et qui est resté depuis cette époque ministère de la justice. Sa fortune était immense. Il était secrétaire du comité des finances , ce qui lui rapportait 500,000 livres, seigneur de quatorze villages situés à quelques lieues de Paris, qu'il avait achetés à vil prix pendant une disette. Les grands financiers se taxèrent eux-mêmes : Samuel Bernard offrit 10 millions, — Crozat abandonna près de 12 millions; — Prondre, 3,400,000 francs. Ainsi réduits à sauver par un abandon volontaire les riches débris de leur fortune, ils se vengèrent en taxant et supputant les bénéfices de tous leurs confrères. Les confiscations prononcées dépassèrent 393 millions; mais on lit à peine rentrer au Trésor la moitié de ces taxes. La protection des grands seigneurs, achetée à beaux deniers comptants , faisait réduire les condamnations. Aux scandales donnés par les traitants se joignaient ainsi les scandales des plus grands noms de la noblesse, tarifiant leur protection.

L'opinion publique, d'abord excitée contre les richesses des financiers, s'émut des violences édictées par la loi, et de l'injuste inégalité des condamnations. D'Aguesseau, faisant terminer les travaux de la chambre de justice, le rappela en ces termes : « Tel est le caractère du peuple qui, toujours sujet à l'inconstance, passe aisément de l'excès de la haine à l'excès de la compassion ; il aime le spectacle

.vi8 ÉTUDE SUR D'AGUESSEAU.

d'un châtiment prompt et rigoureux, et, laissant bientôt affaiblir sa première indignation contre les coupables, il s'accoutume presque à les croire innocents, lorsqu'il les voit longtemps malheureux. »

D'Aguesseau avait perdu son père en 1716 '.

Il nous a dépeint les dernières heures de cet homme de bien, qui fut un honneur et un exemple pour son époque. Il faut revoir ce tableau, relire les paroles prononcées à ce lit de mort, afin de bien connaître l'intérieur de cette famille. La mort du patriarche n'y changea rien. Les habitudes simples et chrétiennes furent continuées. Le 1er février 1717, d'Aguesseau était allé avec sa femme entendre la messe à Saint- André-des- Arcs , sa paroisse. Deux messagers s'approchent successivement de lui et lui disent de venir de suite, au Palais-Royal, parler au régent : il s'y rend. Le régent le reçut en souriant et lui dit : « Vous vous étonnez sans doute de mon empressement ; il ne s'agit que d'une petite clef. » Il lui remit la clef des sceaux. Le chancelier Voysin était mort le matin. Le premier acte de d'Aguesseau fut de confier à Joly de Fleury les fonctions de procureur général.

D'Aguesseau ne garda pas les sceaux longtemps : le 28 janvier 1718 , ils lui furent redemandés au nom du régent par le marquis de la Vrillière, chargé de la maison du roi. « J'ai eu les sceaux sans les avoir mérités, répondit-il, vous me les ôtez sans que je les aie démérités. » En effet, l'histoire n'a pas bien éclairci les motifs de cette disgrâce. Plusieurs causes y contribuèrent. Dubois avait conquis la faveur du régent; il gouvernait sous son nom, et son ambition, servie par une prodigieuse activité, lui faisait désirer le poste de premier ministre. Il fallait renverser Noailles, l'ami de d'Aguesseau. Lavv, qui propageait son système et ne supportait aucun obstacle , trouvait dans le parlement des

1 Discours sur la vie de son père, in fine.

scrupules sur la légalité de ses mesures financières, et rencontrant des remontrances au lieu d'une passive et silencieuse obéissance, les attribuait à l'influence de d'Aguesseau.

Ces deux hommes décidèrent le régent : d'Aguesseau tomba; et les applaudissements des financiers, des constitutionnaires, des grands seigneurs de la cour et de Rome saluèrent son successeur, d'Argenson , « ce grand génie d'expédition , » qui devait tout remettre dans l'ordre « et, nouvel Hercule, saurait bien terrasser le parlement ».

Saint-Simon a dit sur la disgrâce de d'Aguesseau un mot qui est resté : « Ce fut comme un sage qu'il apprit son élévation; ce fut comme un sage qu'il tomba. » L'histoire doit ajouter que ce fut comme un sage qu'il vécut à Fresnes, au milieu de sa famille, de ses amis, écrivant pour son lîls les Instructions propres à former un magistrat et Y Institution au droit public. Nous apprécierons ces livres et nous dirons plus longuement la vie de d'Aguesseau à Fresnes, quand nous parlerons de sa seconde disgrâce en 1722 : nous ne voulons pas interrompre le cours des événements que son éloignement du pouvoir sembla hâter. Dubois, Law, Saint-Simon, unis par une haine commune contre le parlement, tenaient enfin leur vengeance. D'Argenson devait s'en faire l'exécuteur. Le 26 août 1718, le parlement vint à pied , en robes rouges , entendre aux Tuileries la réponse à ses dernières remontrances, et à l'arrêt par lequel, voulant mettre un obstacle aux entraînements financiers de Law, il avait interdit aux étrangers « de s'immiscer à l'administration des deniers royaux. » D'Argenson fit entendre des paroles sévères, mais que l'histoire ne désavoue pas. 11 remontra au parlement que s'il persistait dans les voies abusives où il était entré, d'immixtion dans toutes les affaires de l'État et de résistance systématique aux projets du prince, il entraînerait l'État dans les plus grands dangers ; « car alors, le parlement pouvant tout sans le roi, et le roi ne pouvant rien sans son parle-

ment, celui-ci deviendrait bientôt le législateur nécessaire du royaume, et ce ne serait que sous son bon plaisir que Sa Majesté pourrait faire savoir à ses sujets quelles sont ses intentions. »

Saint-Simon assistait à ce lit de justice. Sa liaine contre les parlementaires fut satisfaite, quand il entendit le garde des sceaux dire au premier président qui demandait à examiner les lettres patentes : « Le roi veut être obéi , et obéi sur-lechamp. » Il nous a conservé dans quelques pages, dont le style égale la passion, l'aspect de cette scène : « Ce fut là où je savourai avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui osent nous refuser Je salut), prosternés à genoux, et rendant à nos pieds un hommage au troue, tandis que nous étions assis et couverts sur les hauts sièges au coté du même tronc. Ces situations et ces postures, si grandement disproportionnés, plaident seules avec tout le perçant de l'évidence, la cause de ceux qui, véritablement et d'effet, sont latérales régis, contre ce vas electum du tiers-état. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi, par la bouche du garde des sceaux, vil petit gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, en ces tètes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds '. »

Ces tètes découvertes et humiliées devaient se relever; ce vas electum du tiers-état devait retrouver bientôt sa place légitime au sommet même de la société. Mais ces superbes bourgeois s'inclinaient et subissaient une volonté désormais sans contrôle. D'Argenson leur fut un décret par lequel il leur fut , à leur tour , interdit de se mêler en aucune façon aux affaires de l'État.

1 Mémoires de Saint-Simon, tome XVII, ch. 8.

Les deux excès se succédaient ainsi. Les parlements n'étaient pas restés dans les limites de leurs droits. Ils avaient voulu connaître de toutes les affaires, elles leur furent toutes enlevées.

Law lut donc maître des finances et entreprit de remplacer l'argent par le papier : il créa la compagnie d'Occident ou du Mississipi; il s'efforça de substituer le crédit à la monnaie. Son système a subi des jugements contradictoires; mais il reste à l'historien impartial cette conviction que, si Law tenta avec trop d'audace des plans financiers que l'ardeur de l'esprit français poussa à l'extrême, du moins il découvrit et appliqua, le premier, le principe du crédit, qui crée la force des États lorsqu'il est pratiqué avec le respect de tous les droits et la garantie de tous les engagements.

D'Aguesseau le combattit ou plutôt combattit son excès dans son Mémoire sur le commerce de la Compagnie des Indes, — et dans son traité intitulé : Considérations sur les monnaies.

Pendant qu'il employait ses loisirs à composer ces écrits, et les Instructions destinées à ses fils, une intrigue de cour renversait d'Argenson, son successeur. Law avait été nommé contrôleur général ; le régent , inspiré par d'Argenson , fit signer à Law, le 21 mai 1720, un édit qui réduisit de moitié la valeur des billets en circulation. Toutes les fortunes étaient atteintes : ce fut une immense clameur dans Paris. Le parlement reprit et exerça de nouveau dans cette circonstance périlleuse, le droit qui lui appartenait. Il réclama, et ses remontrances appuyées par l'opinion et par la terreur publiques, ébranlèrent le régent lui-même. Il retira l'édit, et reprit, le 7 juin 1720, les sceaux qu'il avait confiés à d'Argenson : il le sacrifia pour sauver Law. Celui-ci, en effet, maître de la situation, fit comprendre à Dubois combien il importait de rappeler aux affaires un homme dont le nom était un hommage à la probité publique. Il désigna d'Agnes-

seau, qui rentra à Paris « au milieu de la joie universelle de tous les gens de bien *. »

La rentrée de d'Aguesseau à Paris fut un triomphe : la population suivait son carrosse; le régent le reçut comme un ami , et l'embrassa avec une explosion de tendresse ; le jeune roi l'accueillit au Louvre avec un empressement affectueux, et le maréchal de Villeroy, chargé de rendre la pensée royale, lui dit : « Le roi n'a jamais signé d'ordre et n'en donnera jamais qui lui fasse plus de plaisir que celui de votre rappel. A présent que vous êtes à la tête des affaires, Sa Majesté espère que vous travaillerez à les rétablir. » Le chancelier s'établit sur la place Vendôme. Le peuple accourt à son hôtel et fait entendre des exclamations de joie ; les grands seigneurs , les gens de robe , les gens d'épée, viennent lui présenter leurs compliments. En un jour la solitude de Fresnes était remplacée par le tumulte des félicitations et des flatteries.

Que pouvait d'Aguesseau pour les affaires publiques ? Law et Dubois avaient le pouvoir ; ils en usaient sans contrôle : ils pouvaient tout ce qu'ils voulaient. D'Aguesseau s'aperçut bien vite « qu'il était venu trop tôt ou trop tard. » La ruine des fortunes particulières se préparait au milieu des scandales de l'agiotage ; la noblesse , sauf de trop rares exceptions, s'avilissait en se mêlant à toutes les manœuvres financières. La place Vendôme était le théâtre des réunions des agioteurs de papiers 2. Le chancelier n'eut pas le courage d'éloigner de son hôtel ces tumultueux rassemblements : des tentes étaient élevées le long de la place ; les groupes stationnaient alentour : c'était une foule , un corps d'armée. On nommait les généraux et les lieutenants; la chanson les fustigeait tout en disant la vérité. La droite était com-

1 Matthieu Marais. — 7 juin 1720. — Mémoires du président Hénaull, p. 45.

2 Voir sur cette époque le livre remarquable de M. de Vallée, intitulé : D'Aguesseau et son temps.

mandée par le maréchal d'Estrées, la gauche par le marquis de Mézières, gouverneur d'Amiens, la réserve par le duc d'Antin. Le duc de la Force, qui avait accaparé la cire, le maréchal d'Estrées , qui avait fait des amas de café , étaient commis aux vivres. L'abbé de Tencin était aumônier de l'armée. A côté de toutes ces ignominies , le crime. Le chevalier de Lestang , le comte de Horn , le comte de Mille , se réunissaient pour assassiner et voler un garçon de recette. Les vols, les assassinats se multipliaient. L'esprit public accueillait et répétait par mille échos les scandales des mœurs , les débauches du régent , les sacrilèges des roués et la publication de tous les crimes. Suspendu entre le rire et la terreur, cynique dans sa misère, le peuple marchait rapidement, à l'exemple de la noblesse, à cet avilissement de l'âme, épuisée, sans ressort et sans croyance.

A travers tous ces désordres, Dubois avait un but : il voulait le chapeau de cardinal , et comptait en payer le prix à la cour de Rome par une déclaration qui terminerait tous les débats de la Constitution. Il rédige un Corps de doctrine, le fait signer par quelques adhérents, l'appuie d'une déclaration du régent et songe à réunir le parlement pour le faire enregistrer. Le moment était mal choisi. Le vent de la résistance soufflait au parlement. 11 venait de refuser un nouvel édit de réduction sur les billets. Qu'importe! Le palais est environné par les gardes françaises, les gardes du corps et le régiment des gardes ; les officiers se saisissent des clefs du greffe *. Les lettres de cachet étaient prêtes et datées du 20 juillet. Elles exilaient les membres du parlement à Pontoise. Chacun d'eux reçut sa lettre respectueusement, en donna un reçu à l'officier et se prépara à l'exil. Le 22 juillet les magistrats partirent : leurs femmes les accompagnaient. Cette persécution n'était pas bien violente :

1 Voir, pour ces détails, Barbier, Marais, Dorsanne, Duclos, et Buvat, cité par 31. Cocln.it,

« Cependant, la moitié de Paris pleure au départ et reproche au chancelier d'avoir approuvé cette translation, lai qui a été si longtemps dans la Compagnie avocat général, procureur général, et qui a toujours passé pour vertueux. Et homo factus est l.» — Cette épigraphe en effet avait été inscrite sur la porte de son hôtel.

D'Aguesseau était revenu avec d'excellentes résolutions; mais il est des circonstances et des temps où l'honnête homme ne peut que s'abstenir et s'isoler. Il avait dit à ses amis « que si le régent voulait faire passer quelque édit contre son gré, il n'avait apporté dans son porte-manteau qu'une certaine quantité de chemises, qu'il était à sa dernière et tout prêta s'en retourner. » Et cependant il resta. Il refusa bien de sceller le décret du régent; il remit bien les sceaux au régent, qui le scella lui-même; il lui envoya bien sa démission, mais il resta. Il lit plus. Le régent n'ayant pu vaincre l'inflexibilité du parlement exilé à Pontoise, se décida à porter la déclaration au grand conseil pour la faire enregistrer, et d'Aguesseau accompagna le régent au grand conseil le 18 septembre 1720. Il l'aida de sa parole, annonçant « que la déclaration était nécessaire pour empêcher le schisme qui allait se former, les évêques étant prêts à se déclarer plus vivement qu'ils ne l'avaient fait les uns contre les autres. »

D'Aguesseau était sincère en ce moment. Quiconque a étudié sa vie et sa nature ne saurait en douter. Timide , circonspect, il redoutait les irritations religieuses. Il avait vu les dernières horreurs des guerres religieuses, et son esprit, effrayé , en avait gardé une empreinte ineffaçable. Il craignait réellement une scission parmi les évêques, séparés déjà par des nuances de doctrine. Il n'était pas seul d'ailleurs dans ces idées. Joly de Fleury parla dans le même sens. Mais ces discours, la présence même du régent, qui avait dit qu'il

1 Barbier, Marais.

ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. C5

laissait toute liberté aux opinions, » mais qui était venu escorté des ducs, des maréchaux de France, des princes, Villeroy, d'Antin, Matignon, Condé et Conti, ne purent étouffer la discussion. Elle fut vive. Le chancelier fut malmené. Un conseiller soutenant énergiquement son opinion : « Où donc avez-vous pris de pareils principes? lui dit le chancelier. — Dans les plaidoyers de feu M. le chancelier d'Aguesseau, » répondit le conseiller. Enfin la constitution fut enregistrée. Mais le chancelier y sacrifia sa réputation ; car il mérita les éloges de Dubois, qui le félicita d'avoir parlé sur la constitution aussi bien qu'aurait pu le faire le Tellier. Le barreau , la magistrature, se demandaient pourquoi d'Aguesseau ne pensait plus en 1720 comme en 1715 ; pourquoi il s'était fait des dogmes de rechange. Je ne parle pas des pamphlets, des chansons, des nouvelles à la main. Aucune forme de l'ironie ne lui fut épargnée1.

D'Aguesseau espérait que, l'œuvre de la bulle Unigenitùs terminée, le régent rappellerait le parlement. Il n'en fut rien. Irrité de son attitude, le régent voulait le transférer à Blois. D'Aguesseau refusa de sceller les lettres de translation : il offrit sa démission. Elle allait être acceptée; son départ pour Fresnes était déjà annoncé, quand une heureuse négociation de Villars auprès de Menguy et de l'abbé Pucelle, les deux conseillers les plus ardents, amena le parlement à enregistrer enfin la déclaration le 4 décembre 1720, mais avec cette réserve : « conformément aux règles de l'Église et aux maximes du royaume sur les appels au futur concile. » Le parlement fut rappelé.

Toutefois, la situation de d'Aguesseau n'était pas assurée. Il n'avait satisfait personne. Matthieu Marais, dans son

1 De la fausseté des vertus humaines, par M. de la Houssaye, dédié à M. le chancelier d'Aguesseau. — De la religion du cardinal de Noailles et de celle du chancelier d'Aguesseau, par un hypocrite de leurs amis (1722). Nouveau traité des infiniment petits, dédié aux grands de la cour de France, par un auteur anonyme.

6(> ETUDE SUR DAGUEbSEAU.

journal tenu jour par jour, écrivait en 1721 : « On parle d'ôter encore les sceaux au chancelier. Il a perdu l'estime des honnêtes gens et n'a pas acquis celle de la cour. Il est dans un château branlant. » Une tentative hardie de Dubois, qui de cardinal voulait devenir premier ministre, fut l'occasion cherchée depuis longtemps. Le 8 février 1722, il inspira au duc d'Orléans la pensée de faire asseoir le cardinal de Rolian au conseil de régence et au-dessus des ducs, sur le siège même destiné au chancelier. Celui-ci entra, trouva sa place prise, et alla s'asseoir sur le banc de Saint-Simon alors absent. Il se tut d'abord ; puis, n'ayant eu aucune explication satisfaisante de cette innovation qui lui semblait blessante , il demanda la permission de ne plus revenir au conseil. « Vous ferez bien de n'y pas venir, » lui dit le régent ; et, quelques jours après , la Vrillière vint lui redemander les sceaux1. Il les rendit avec dignité et partit de nouveau pour Fresnes le 1er mars 1722.

1 Marais, t. It, p. 250.

ÉTUDE SUR d'aGUKSSEAU. ()7

D'Aguesseau à Fresnes. — Sa correspondance à ses fils. — Sa surveillance sur leurs idées et sur leurs études. — Caractère de la chancelièrc. — Ses lettres à Mme de Chastellux. — La foi religieuse du chancelier.

Dans cet exil, qui cette fois, dura sept années, d'Aguesseau reprit et termina divers travaux qui occupent une place distinguée dans ses œuvres. Les clameurs, les insultes et les calomnies le poursuivaient encore malgré son éloignement; mais il se maintint au-dessus de toutes ces attaques. Jamais il n'en fut ému; ni sa correspondance ni ses œuvres n'en portent aucune trace. Si les outrages atteignent tous les hommes, ils ne blessent et n'irritent que ceux qui les ont mérités, et qui n'ont pas dans leur conscience un asile sûr et impénétrable pour s'y dérober.

On ne connaîtrait pas d'Aguesseau si on ne l'étudiait dans sa famille et dans son exil.

La famille est le miroir de l'âme. Du père à l'enfant il se fait un reflet dans la physionomie morale : l'un se comprend et se complète par l'autre.

L'exil rend à la pensée sa virilité, sa sincérité, sa pente naturelle. Elle se développe alors dans ses véritables tendances et se dégage des nécessités et des intérêts qui la faussent ou l'altèrent dans la société. Elle s'aigrit dans les natures corrompues, elle s'adoucit et s'épure dans les autres. Cella continuata dulcessit.

C'est donc à ces deuv points de vue qu'il faut rechercher ce que fut d'Aguesseau. Peut-être aussi y trouverons-nous quelques enseignements utiles à notre époque.

D'Aguesseau avait plusieurs enfants : sa famille se développait autour de lui sous sa double direction religieuse et intellectuelle. Mrae la Chancelière partageait ce travail avec

une fermeté de caractère dont nous avons recueilli la trace.

Ses enfants étaient d'Aguesseau, le fils aîné, qui fut avocat général au parlement; le deuxième fils, M. de Fresnes, conseiller au parlement; le troisième, le chevalier, qui se destinait à la carrière militaire, et qui, disait le chancelier dans ses tristes pressentiments, me causera peut-être un jour bien des alarmes s'il veut égaler ses frères dans un métier plus hasardeux, mais non pas plus difficile ; sa fille, Mlle de Fresnes, retenue au couvent par son état de santé ; une autre fille , qui épousa M. de Chastellux, et dont la fille, Mme de la Tournelle, a écrit la vie.

Toute cette famille était unie par des sentiments communs d'estime, d'affection, de croyance. Le lien entre les enfants et le père était une respectueuse tendresse d'un côté, et de l'autre une direction ferme et dont la sévérité était tempérée par un demi-sourire. Ces fils de saints, ces reclus volontaires de la chancellerie ou de l'exil étaient la preuve vivante de cette parole : la religion, dans ses préceptes moraux, n'est autre chose que la perfection de la raison.

Nous ne saurions mieux faire que de citer quelques-unes des lettres écrites par d'Aguesseau à ses enfants, depuis l'âge où ils s'essayaient encore dans les études de la jeunesse jusqu'à l'instant où ils avaient pris dans la vie une place marquée.

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