LA GRANDEUR D'AME. KM
de toutes les professions. La paix a les siens comme la guerre, et ceux que la justice consacre ont au moins la gloire d'être plus utiles au genre humain que ceux que la valeur a couronnés. Le plus parfait modèle de la véritable grandeur, Dieu même qui en possède la source et la plénitude, n'est pas moins jaloux du titre de juste juge que de celui de Dieu des armées. Il permet la guerre, mais il ordonne la paix, et si le conquérant est l'image terrible d'un Dieu vengeur et irrité, le juste est la noble expression d'une divinité favorable et bienfaisante.
Car, qu'est-ce qu'un magistrat, et quelle est l'idée que la vertu en offre à notre esprit? Heureux si une sensible expérience la rendait toujours présente à nos yeux !
C'est un homme toujours armé pour faire triompher la justice, protecteur intrépide de l'innocence, redoutable vengeur de l'iniquité , capable , suivant la sublime expression de la Sagesse même, de forcer et de rompre avec un courage invincible ces murs d'airain et ces remparts impénétrables qui semblent mettre le vice à couvert de tous les efforts de la vertu. Faible souvent en apparence, mais toujours grand et toujours puissant en effet, les orages et les tempêtes des intérêts humains viennent se briser vainement contre sa fermeté.
Enfin, c'est un homme tellement uni, et, si nous l'osons dire, tellement confondu avec la justice, qu'on dirait qu'il soit devenu une même chose avec elle. Le bonheur du peuple est non-seulement sa loi suprême, mais son unique loi. Ses pensées, ses paroles, ses actions sont les pensées, les paroles, les actions d'un législateur, et, seul dans sa patrie, il jouit du rare bonheur d'être regardé par tous ses concitoyens comme un homme dévoué au salut de la république.
Que si les grandes âmes ne demandent au ciel que de grands travaux à soutenir, de grands dangers à mépriser, de grands ennemis à combattre, quels travaux, quels dangers, quels ennemis plus dignes des généreux efforts de l'homme
d'aguesseau t. j. m
de bien que ceux que la vertu prépare au magistrat dans le cours d'une longue et pénible carrière!
Plus avare pour lui que pour le reste des hommes, à quel prix ne lui fait-elle pas acheter la grandeur qu'elle lui destine! Occuper un esprit né pour les grandes choses à suivre scrupuleusement les détours artificieux et les profonds replis d'une procédure embarrassée, voir la justice gémir sous le poids d'un nombre infini de formalités captieuses et ne pouvoir la soulager, se perdre et s'abîmer tous les jours de plus en plus dans cette mer immense de lois anciennes et nouvelles, dont la multitude a toujours été regardée par les sages comme une preuve éclatante de la corruption de la république, avoir continuellement devant les yeux le triste spectacle des faiblesses et des misères humaines , plus puissant pour les condamner que pour les prévenir, toujours obligé de punir les hommes sans espérer presque jamais de pouvoir les corriger, et demeurer inviolablement attaché au culte de la justice, dans un temps où elle n'offre que des peines à ses adorateurs et où il semble que ce soit prendre une route opposée à la fortune, que s'engager dans celle de la magistrature, c'est le premier objet que la vertu présente à la grandeur d'âme du magistrat.
La jeunesse n'a point pour lui de plaisirs, la vieillesse ne lui offre point le repos. Ceux qui mesurent la durée de leur vie par l'abondance et par la variété de leurs divertissements croient qu'il n'a point vécu , ou plutôt ils regardent comme une longue mort sa vie, dans laquelle il a toujours vécu pour les autres sans vivre jamais pour lui, comme si nous perdions tous les jours que nous donnons à la république, et comme si ce n'était pas au contraire l'unique moyen d'enchaîner la rapidité de nos années et de les rendre toujours durables, en les mettant comme en dépôt dans le sein de cette gloire solide qui consacre la mémoire de l'homme juste à l'immortalité.
Heureux au moins si, forcé de suivre une route pénible