LA GRANDEUR D'AME. 1G
et laborieuse , il pouvait y marcher avec assurance ! ou plutôt, pour parler toujours le langage de la vertu, heureux de trouver de nouveaux motifs pour redoubler sa vigilance et son activité dans des dangers qui ne sont pas moins dignes de la grandeur de son âme que les travaux de son état!
Telle est la glorieuse nécessité que la justice impose au magistrat, lorsqu'elle imprime sur son front le sacré caractère de son autorité. Image vivante de la loi, il faut qu'il marche toujours, comme elle, entre deux extrémités opposées, et que, s'ouvrant un chemin difficile entre les écueils qui environnent sa profession, il craigne de s'aller briser contre l'un en voulant éviter l'autre.
C'est, à la vérité, un grand spectacle et un objet digne des regards de la justice môme, que l'homme de bien, accompagné de sa seule vertu , aux prises avec l'homme puissant soutenu de ce que la faveur peut avoir de plus redoutable. Qu'il est beau de convaincre la fortune d'impuissance, de lui faire avouer que le cœur du magistrat est affranchi de sa domination , et que , toutes les fois qu'elle a osé attaquer sa vertu, elle n'est jamais sortie que vaincue de ce combat !
La gloire de ce triomphe semble même obscurcir l'éclat des autres victoires du magistrat : c'est par là seulement que le commun des hommes lui permet de s'élever jusqu'au rang des héros, et d'entrer avec eux en partage de la grandeur d'âme.
N'attaquons point ici l'excès de cette prévention. A Dieu ne plaise que nous voulions jamais diminuer le prix de ces grandes actions, où l'on a vu de sages, d'intrépides magistrats, sacrifier, sans balancer, leurs plus justes espérances, devenir avec joie les victimes illustres de la droiture et de la probité, et, renonçant aux promesses de la fortune, se renfermer glorieusement dans le sein de leur vertu !
Avouons-le néanmoins , et disons comme ces grands hommes l'auraient dit eux-mêmes , que ce que les âmes
JG4 TROISIÈME MERCURIALE.
communes regardent comme une illustre mais dure nécessité pour le magistrat, est une rare félicité.
Quel est l'homme de bien qui ne porte envie à une si heureuse disgrâce , et qui ne soit prêt à l'acheter au prix de la plus haute fortune?
Disons-le donc hardiment : il est plus honteux de céder à la laveur qu'il n'est glorieux de lui résister. La véritable grandeur d'âme rougit en secret des applaudissements qu'elle est forcée de recevoir, lorsqu'elle a goûté le plaisir si pur de triompher de la faveur en s' immolant à la justice. Elle rejette avec une espèce d'indignation ces éloges injurieux à sa probité, et il lui semble qu'on la loue de n'avoir pas l'ait un crime.
Si quelque ennemi lui paraît redoutable, c'est ce désir, naturel à toutes les grandes âmes, de soutenir toujours le pauvre et le faible contre le riche et le puissant.
Tentation dangereuse, séduction d'autant plus à craindre pour l'homme de bien qu'il semble qu'elle conspire contre lui avec ses propres vertus. Elle lui fait prendre pour un excès de force ce qui n'est qu'un excès de faiblesse; il adore une fausse image de grandeur, et il offre à l'iniquité le sacrifice qu'il croit présenter à la justice.
Il s'élève du fond de notre cœur une secrète fierté et un orgueil d'autant plus dangereux qu'il est plus subtil et plus délicat, qui nous révolte contre le crédit et l'autorité; ce n'est point l'amour de la justice qui nous anime, c'est la haine de la faveur. On regarde ces jours éclatants, où l'on voit les plus hautes puissances abattues, consternées, captives sous le joug de la justice, comme le triomphe de la magistrature. C'est alors que le magistrat recueille avec plaisir les louanges d'un peuple grossier, qui ne lui applaudit que parce qu'il croit que l'injustice est la compagne inséparable de la faveur; et, goûtant avec encore plus de satisfaction les reproches des grands qu'il a sacrifiés à sa gloire, il se flatte du faux honneur de mépriser les menaces de la for-