LA GRANDEUR D'AME. J
formité de sa vie , sont des vertus que sa modestie ne saurait cacher. Une douce et majestueuse tranquillité, une autorité visible et reconnaissable , l'accompagnent toujours; sa propre grandeur le trahit, et le livre malgré lui aux louanges qu'il méprise.
Au-dessus de l'admiration des hommes, il n'exige pas même leur reconnaissance. Heureux s'il peut leur cacher le bien qu'il leur t'ait, et être l'auteur inconnu de la félicité publique !
Supérieur à tous les événements, il semble que; les ayant tous prévus, il les ait tous également méprisés. Jamais la colère n'a troublé la sérénité de son visage, jamais l'orgueil n'y a imprimé sa fierté , jamais l'abattement n'y a peint sa faiblesse.
Enfin, toujours grand sans faste, sans ostentation, souvent même sans le savoir, le dernier caractère de sa grandeur est de l'ignorer.
Il est regardé comme le terme de la sagesse humaine. Les pères le montrent à leurs enfants comme le plus parfait modèle qu'ils puissent jamais imiter : si l'on demande un homme de bien, tous ses concitoyens se hâteront à l'envi de le nommer.
On ne pourra plus peindre la vertu , sans paraître avoir voulu faire son portrait. Le poëte proteste inutilement qu'il n'a pensé qu'à tracer en général le caractère d'un homme de bien : tout le peuple se récrie qu'il a voulu peindre Aristide; et, quittant la fiction pour la vérité, il oublie le héros fabuleux que le théâtre lui offre, pour admirer un plus grand spectacle que la vertu d'un simple particulier lui présente.
Tels sont les fruits précieux de cette grandeur d'âme qui est propre au magistrat. C'est par elle que ce sage Athénien mérita autrefois le titre glorieux d'homme juste, et c'est elle que nous proposons aujourd'hui pour modèle à ceux
qui sont tous appelés par le bonheur de leur état à porter ce grand nom. Heureux si nous pouvons ne perdre jamais de vue une si rare vertu dans le cours de nos occupations , et si nous méritons de parler de la grandeur d'âme en nous exerçant à la pratiquer!
Souffrez que nous suspendions durant quelques moments les sévères fonctions de la censure publique, pour n'envisager que la perte qu'elle vient de faire.
La voix qui devait se faire entendre aujourd'hui s'est éteinte avant le temps par une mort précipitée, et la censure, presque réduite au silence, semble ne devoir être occupée qu'à regretter la mort du censeur l.
Compagnon de sa dignité et coadjuteur de ses travaux, nous avons vu , nous avons connu de plus près , dans ce sage magistrat, ce fonds de droiture et de probité qui paraissait tellement né avec lui, qu'on eût dit qu'il était vertueux non-seulement par choix, mais par une heureuse nécessité; ces inclinations bienfaisantes qui tempéraient la rigueur de son ministère; ce caractère de candeur et de sincérité que la nature avait gravé sur son front comme une vive image de celle de son âme; cette douceur et cette affabilité qui rassuraient les faibles, qui consolaient les malheureux, qui guérissaient les plaies que sa justice avait faites, et qui don-
1 M. de la Briffe, procureur général.
17i QUATRIÈME MERCURIALE.
liaient des grâces jusqu'à ses refus; enfin, cette religion si pure et si sincère qui s'est toujours également soutenue dans une longue suite de dignités, et qui, l'ayant accompagné depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'au, dernier moment de sa vie , a fait respecter en lui le chrétien encore plus que le magistrat.
Tristes et inutiles honneurs que nous rendons à sa mémoire! Cherchons dans l'accomplissement de nos devoirs la seule consolation qui convienne à la sévérité de notre ministère ; et souvenons-nous que si les censeurs sont mortels , la censure doit être immortelle.
Avouons-le néanmoins , et disons à la gloire de la magistrature que jamais la justice n'a eu la satisfaction de voir dans ses ministres tant de droiture et tant d'intégrité. Des mains pures et innocentes offrent un culte agréable à ses yeux. La probité est devenue si commune, qu'elle n'est plus regardée comme une distinction. On rougirait de n'être point vertueux, on ne se glorifie point de l'être, et le vice, non-seulement condamné, mais inconnu dans cette auguste compagnie, est réduit à se cacher dans des tribunaux obscurs, éloignés de la lumière du sénat.
Mais que sert à la gloire du magistrat cette innocence dont il se flatte, si sa vertu renfermée au dedans de lui-même ne jette aucun éclat au dehors, et si, pendant qu'il révère la sainteté de la justice, il ne craint point d'avilir la dignité du magistrat?
C'est à cette dignité que la vertu même doit une partie de sa gloire. Par elle la justice cesse d'être invisible ; elle se rend sensible, elle se communique aux yeux des mortels, et, si elle reçoit leurs hommages , c'est la dignité seule qui lui concilie cette espèce d'adoration. Le public , accoutumé à juger sur les apparences, croit qu'il n'y a point de vertu solide où il ne voit pas de véritable dignité. Et qui sait en effet combien le magistrat conservera encore cette sévérité intérieure dans laquelle il met toute sa confiance? Il porte déjà l'extérieur
du relâchement, il livre à son ennemi les dehors de son âme, et peut-être il le recevra bientôt dans le fond de son cœur.
Ainsi périt tous les jours la gloire du magistrat, ainsi s'efface l'éclat de cette dignité dont le dépôt sacré est remis entre ses mains pour donner du crédit aux lois et du poids à la justice.
En vain ceux qui ont vu l'ancienne gloire du sénat veulent chercher dans nos mœurs les traces de notre première dignité. A peine en conserve-t-on une image légère dans les fonctions publiques de la magistrature, et cette image même, toute faible qu'elle est, ne se trouve plus dans la vie privée du magistrat.
Ennuyé des plaisirs passés, ou impatient d'en goûter de nouveaux , fatigué de sa propre paresse et chargé du poids de son inutilité, on voit un jeune magistrat monter négligemment sur le tribunal. Il y traîne avec tant de dégoût les marques extérieures de sa dignité, qu'on dirait que, comme un captif, il gémit du lien auquel il se voit attaché.
Livré aux caprices de ses pensées et à l'inquiétude d'une imagination vagabonde, il ne se contente pas d'errer dans le vaste pays de ses distractions, il veut avoir des compagnons de ses égarements, et, plaçant une conversation indécente dans le silence majestueux d'une audience publique, il trouble l'attention des autres juges, et déconcerte souvent la timide éloquence des orateurs; ou , s'il fait quelque effort pour les écouter, bientôt l'ennui succède à la dissipation, et le chagrin qui est peint sur son visage fait trembler la partie, et glace son défenseur. On le voit inquiet, agité, prévenir les suffrages des autres juges par des signes indiscrets, et accuser en eux une lenteur salutaire qu'il devrait imiter.
Une molle indolence pourra seule fixer cette agitation importune ; mais quelle peut être la dignité de celui qui ne doit sa tranquillité apparente qu'à une langueur véritable?
Il semble que le tribunal soit pour lui un lieu de repos, où il attend entre les bras du sommeil l'heure de ses affaires ,
ou celle de ses plaisirs. C'est ainsi que l'arbitre de la vie et de la fortune des hommes se prépare à porter un jugement irrévocable. La justice, il est vrai, conservera toujours ses droits, nous le présumons ainsf de la sagesse de ses ministres ; un moment d'attention réparera une longue négligence ; il sortira du trône de la justice un de ces rayons lumineux qui percent les plus profondes ténèbres, et qui, dissipant les vapeurs du sommeil, éclairent le juge le moins attentif dans le moment fatal de la décision : mais la dignité du magistrat sera blessée, quand même la justice ne le serait pas; et le témoignage de sa conscience ne saurait le mettre à couvert de la maligne censure du public qui voit son indolence, et qui ne peut être témoin de l'heureuse certitude de son jugement.
Mais ne nous arrêtons pas plus longtemps à l'envisager dans l'éclat et dans le grand jour de l'audience. Plein de cette généreuse liberté qu'inspire l'amour du bien public, osons lever ce voile respectable qui sépare le sanctuaire du reste du temple, et qui le cache aux profanes.
Que nous serions heureux si, saisi d'une sainte frayeur en entrant dans ce sanctuaire vénérable, étonné de la majesté des sénateurs qui l'habitent, nous pouvions imiter cet ancien philosophe qui se récria, à la vue du sénat romain, qu'il avait vu une assemblée, une multitude de rois!
Nous savons qu'il en est encore qui pourraient attirer les regards de Cinéas, et le remplir de l'admiration de leur dignité. Malgré la décadence extérieure dont nous nous plaignons, nous avons la consolation de voir dans ce sénat des magistrats dignes d'être choisis par Caton pour entrer dans le sénat de l'ancienne Rome, des sénateurs qui gémissent avec nous des malheurs de la magistrature, mais qui ne se contentent pas de pleurer vainement sur les ruines du sanctuaire, qui s'appliquent à les réparer, et dont la vie honorable à la magistrature, précieuse à la justice, est la censure de leur siècle et l'instruction des siècles à venir.
Mais elle diminue tous les jours, cette troupe choisie qui renferme dans son sein nos dernières espérances. La justice voit croître sous ses yeux un peuple nouveau, ennemi de l'ancienne discipline et de cette contrainte salutaire qui conservait autrefois la dignité du magistrat.
Les jeunes sénateurs commencent à mépriser les anciens ; les inférieurs se révoltent contre les supérieurs. Chaque membre veut être chef; chaque magistrat s'érige un tribunal séparé qui ne relève que de ce qu'il appelle sa raison. L'esprit divise les hommes, au lieu de les réunir. La diversité des opinions allume dans le sein de la justice une espèce de guerre civile qui remplit les juges d'aigreur et les jugements de confusion. A peine la voix de la vérité peut-elle se faire entendre dans le tumulte d'un combat. Et quel spectacle pour les parties ! Quelle idée peuvent-elles concevoir de la magistrature, lorsqu'elles voient que la discorde règne dans l'empire de la justice, et que les juges ne peuvent conserver entre eux cette paix qu'ils sont chargés de donner aux autres hommes !
Puisse la dignité de la magistrature se soutenir sur le penchant, et s'arrêter sur le bord du précipice ! Puissions-nous même ne trouver ici aucune créance dans les esprits , et mériter qu'on nous reproche l'amertume de notre censure ! Mais qui peut assurer, si la licence de quelques jeunes magistrats continue à croître sans mesure, que les yeux de la justice ne soient pas blessés par des emportements encore plus indécents que ceux que l'opposition des sentiments a fait naître? Déjà de tristes préludes ont semblé nous annoncer ce malheur. Hâtons mous de tirer le rideau sur un spectacle si humiliant. A quoi serviraient ici nos paroles? On entend jusqu'à notre silence.
Mais si la discorde dégrade honteusement le magistrat, et triomphe publiquement de sa gloire, il y a d'autres passions plus délicates et souvent plus dangereuses qui effacent en secret jusqu'aux moindres traits de sa dignité.
d'aguesseau T. I. -12
Tel est le caractère de la plupart des hommes, qu'incapables de modération, un excès est presque toujours pour eux suivi d'un excès contraire. Les premiers feux d'une jeunesse impétueuse n'inspirent au magistrat que du dégoût pour les affaires : il rougit de son état, et met une partie de sa gloire à mépriser sa dignité.
Attendons quelques années, et nous verrons peut-être ce magistrat, autrefois si dédaigneux, devenu un homme nouveau, avoir pour les affaires une avidité dont il serait luimôme surpris s'il conservait encore le souvenir de ses premières inclinations. Attentif à les prévoir avant qu'elles soient formées, annonçant leur naissance, se réjouissant de leurs progrès heureux quand il les voit arriver au point de maturité dans lequel il se flatte de s'en rassasier, assidu courtisan de ceux qu'il considère comme les distributeurs de sa fortune, jaloux de ceux qu'il croit plus accablés de travail que lui, il regarde avec un œil d'envie l'utile douceur de leurs fatigues, content, s'il pouvait seul porter tout le poids qu'il partage à regret avec les compagnons de sa dignité.
A peine peut-on l'arracher de ce séjour autrefois si craint et maintenant si chéri. L'amour du plaisir l'en éloignait dans un temps, l'intérêt l'y ramène dans un autre. Il faisait injure à ses fonctions lorsqu'il les dédaignait, il ne les déshonore pas moins lorsqu'il les recherche; et la justice, qui condamnait autrefois sa paresse , rougit à présent de son avidité.
Et que peut- on penser lorsqu'on le voit, indifférent pour les fonctions honorables de la magistrature , en remplir les devoirs utiles avec une exacte mais servile régularité; si ce n'est que, comme un vil mercenaire, il mesure son travail à la récompense qu'il en reçoit? Créancier importun de la république, il ignore la douceur de cette gloire si pure que l'homme de bien trouve à pouvoir compter la patrie au nombre de ses débiteurs. Il veut que chaque jour , chaque heure, chaque moment, lui apportent le salaire de ses
peines , malheureux de se croire ainsi payé de ses travaux , et véritablement digne de n'en recevoir jamais qu'une si basse récompense !
Où trouverons-nous donc la dignité du magistrat? L'extérieur du tribunal , l'intérieur du sénat , tout semble nous menacer de sa perte ; et comment pourrait-elle se conserver hors du temple si , dans le temple môme et à la face de ses autels, elle n'a pu se soutenir?
Aussi ne devons-nous presque plus la chercher dans la vie privée du magistrat.
Toutes les passions qui ont conspiré contre sa grandeur l'attendent à la porte du temple pour partager entre elles le malheureux emploi de profaner sa dignité.
A peine en sera-t-il sorti que , séduit par les conseils imprudents d'une aveugle jeunesse, il ne connaîtra peut-être plus d'autre école que le théâtre, d'autre morale que les maximes frivoles d'un poème insipide, d'autre étude que celle d'une musique efféminée, d'autre occupation que le jeu, d'autre bonheur que la volupté. Ou s'il est assez heureux pour conserver encore, malgré la licence qui l'environne, cette première fleur de dignité qui se flétrit si aisément au milieu des plaisirs, il la sacrifiera bientôt à l'intérêt; et, par un malheur qui n'est que trop commun dans la magistrature, il perdra peut-être dans ses affaires particulières cette réputation de droiture et d'équité qu'il avait acquise dans les fonctions publiques.
Telle est la peine fatale des magistrats qui vont demander aux autres juges une justice qu'ils devraient se rendre à euxmêmes. Il semble souvent qu'ils aient déposé sur le tribunal non-seulement leur dignité, mais leur vertu, lorsqu'ils en descendent pour se rabaisser au rang des parties.
Tantôt faibles et timides clients, on les voit trembler, gémir, supplier auprès de leurs égaux; oublier qu'euxmêmes accordent tous les jours la justice non aux prières, mais aux. raisons des parties ; ne point rougir d'emprunter
la voix d'une sollicitation étrangère; et par là faire dire, à la honte de la magistrature, qu'un secours qui paraît nécessaire aux magistrats mêmes, ne peut pas être inutile auprès d'eux.
Tantôt fiers et impérieux, et souvent plus injustes que le plaideur le moins instruit des règles de la justice , ils consacrent jusqu'à leur caprice, et érigent toutes leurs pensées en oracles. Les plus vaines subtilités reçoivent bientôt entre leurs mains le caractère de l'infaillibilité. Il n'est plus pour eux de règles certaines et inviolables : ils rappellent comme parties, dans l'empire de la justice, les maximes qu'ils en avaient proscrites comme juges. On les voit se perdre et s'égarer volontairement dans les chemins tortueux d'une procédure artificieuse , marcher avec confiance dans des voies obliques qu'ils ont tant de fois condamnées dans les autres plaideurs , et ne montrer qu'ils sont juges que parce qu'ils possèdent mieux la science, si commune en nos jours, d'éluder la justice et de surprendre la loi.
Et que sera-ce encore si l'intérêt, après avoir soumis à ses lois la vie privée du magistrat, veut l'introduire dans les voies difficiles de l'ambition , et l'initier dans les mystères de la fortune?
C'est alors qu'insensible à la gloire de sa profession , il commencera, pour son malheur ; à distinguer sa propre grandeur de celle de la magistrature. Peu content de s'élever avec les compagnons de sa dignité , il n'aspirera qu'à s'élever au-dessus d'eux : leur faiblesse pourra même flatter sa vanité, et leur bassesse fera sa grandeur. Il verra avec indifférence, et peut-être avec joie, la magistrature humiliée, pourvu que sur les ruines de son état il puisse bâtir le superbe édifice de sa fortune. Mais dédaignant la grandeur que la justice lui donne , il méritera de ne pas obtenir celle que la fortune lui promet ; et peut-être il aura la disgrâce , après avoir dégradé sa dignité, d'avilir encore plus sa personne.
Enfin le dégoût sera son supplice et le dernier de ses malheurs. 11 lui persuadera qu'il n'est plus pour le magistrat de véritable dignité, que nous courons inutilement après une ombre qui nous fuit, que c'est un fantôme que la simplicité de nos pères a adoré, mais dont un goût plus solide et plus éclairé a connu le néant et la fatigante vanité.
Ainsi parle le dégoût , et la paresse le croit ; mais à Dieu ne plaise que nous portions jamais un si triste jugement contre notre condition !
Nous savons qu'il y a une dignité qui ne dépend point de nous, parce qu'elle est en quelque manière hors de nousmêmes. Attachée dans le jugement du peuple à la puissance extérieure du magistrat, avec elle on la voit croître , avec elle on la voit diminuer; le hasard nous la donne, et le hasard nous l'enlève. Comme elle ne s'accorde pas toujours au mérite, on peut l'acquérir sans honneur, on peut la perdre sans honte; et reprocher au magistrat de ne pas conserver cette espèce de dignité, ce serait souvent lui imputer l'injustice du sort et le crime de la fortune.
Mais il est une autre dignité qui survit à la première, qui ne connaît ni la loi des temps, ni celle des conjonctures; qui, loin d'être attachée en esclave au char de la fortune, triomphe de la fortune même. Elle est tellement propre, tellement inhérente à la personne du magistrat que, comme lui seul peut se la donner, lui seul aussi peut la perdre. Jamais il ne la doit à son bonheur, jamais son malheur ne la lui ravit. Plus respectable souvent dans les temps de disgrâce que dans les jours de prospérité, elle consacre la mauvaise fortune; elle sort plus lumineuse du sein de l'obscurité dans laquelle on s'efforce de l'ensevelir; et jamais elle ne paraît plus sainte et plus vénérable que lorsque le magistrat , dépouillé de tous les ornements étrangers , renfermé en lui-même, et recueillant toutes ses forces, ne brille que de sa lumière, et jouit de sa seule vertu.
Vivre convenablement à son état, ne point sortir du caractère honorable dont la justice a revêtu la personne du magistrat; conserver les anciennes mœurs; respecter les exemples de ses pères, et adorer, si l'on peut parler ainsi, jusqu'aux vestiges de leurs pas; ne chercher à se distinguer des autres magistrats que par ce qui distingue le magistrat des autres hommes; former son intérieur sur les conseils de la sagesse et son extérieur sur les règles de la bienséance; faire marcher devant soi la pudeur et la modestie; respecter le jugement des hommes et se respecter encore plus soimême; enfin, mettre une telle convenance et une proportion si juste entre toutes les parties de sa vie, qu'elle ne soit que comme un concert de vertu et de dignité, et comme une heureuse harmonie dans laquelle on ne remarque jamais la moindre dissonance, et dont les tons, quoique différents, tendent tous à l'unité : voilà la route qui, dans tous les temps, nous sera toujours ouverte pour arriver à la véritable dignité. On est toujours assez élevé quand on l'est autant que son état. Les fonctions de la magistrature peuvent diminuer, mais la solide grandeur du vertueux magistrat ne diminuera jamais.
Fidèle observateur de ses devoirs , et timide dépositaire de sa dignité , il ne la confie qu'au secret de la retraite et au silence de la solitude.
Il sait que l'on méprise souvent de près ceux qu'on avait révérés dans l'éloignement; que le magistrat doit paraître étranger dans le pays de la fortune; qu'il lui est glorieux d'en ignorer les lois, et souvent jusqu'à la langue même; que c'est une terre qui dévore ses habitants, et surtout ceux qui la préfèrent au repos de leur patrie; que le magistrat y devient odieux s'il en condamne les mœurs, méprisable s'il les approuve, coupable s'il les imite, et que le seul parti qui lui reste est de les censurer par sa retraite , et de les combattre en les fuyant.
On ne le verra donc point, frivole adorateur de la for-
tune, aller avec tant d'autres magistrats brûler un encens inutile sur ses autels. Si la fortune peut se résoudre à se servir d'un homme de bien , il faudra qu'elle aille le chercher dans l'obscurité de sa retraite. Mais à quelque degré d'élévation qu'elle le fasse parvenir, elle ne pourra jamais lui faire perdre l'ancienne gravité de ses mœurs et cette austérité rigoureuse qui sont comme les gardes fidèles de sa dignité.
Disons-le hardiment : comme il n'y a qu'une vie dure et sévère qui assure parfaitement l'innocence du magistrat, elle seule peut aussi conserver l'éclat pur et naturel de la simple majesté.
C'est dans le séjour laborieux de l'austère vertu que les enfants reçoivent de leurs pères bien moins les dignités que les mœurs patriciennes.
Là, se conservent encore, dans le déclin de notre gloire et au milieu de ce siècle de fer, les restes précieux de l'âge d'or de la magistrature.
Là , tous les objets qui frappent les yeux inspirent l'amour du travail et l'horreur de l'oisiveté.
Là, règne une vertueuse frugalité, image de celle des anciens sénateurs : une modération féconde qui s'enrichit de tout ce qu'elle ne désire point, et qui trouve dans le simple retranchement du superflu la source innocente de son abondance.
Loin de cette heureuse demeure l'excès d'une magnificence inconnue à nos pères, et dont nous rougirions nousmêmes si les mœurs n'avaient prescrit contre la raison ; le séjour du sage magistrat n'est orné que de sa seule modestie. Si le prince veut renfermer le luxe dans des bornes légitimes, sa maison pourra servir de modèle à la sévérité des édits, et l'exemple d'un particulier méritera de devenir une loi de la république.
Accoutumé à porter de bonne heure le joug de la vertu, élevé dès son enfance dans les mœurs rigides de ses an-
cotres, le magistrat comprend bientôt que la simplicité doit être non-seulement la compagne inséparable, mais l'âme de sa dignité; que toute grandeur qui n'est point simple n'est qu'un personnage de théâtre, et, si l'on peut s'exprimer ainsi , qu'un masque emprunté qui tombe bientôt pour laisser voir à découvert la vanité de celui qui le portait ; que quiconque affecte de jouir de sa dignité, l'a déjà perdue; et que telle est la nature de ce bien, qu'il fuit ceux qui le cherchent avec art, pour s'offrir à ceux qui, marchant dans la simplicité de leur cœur, sans faste, sans ostentation, ne travaillent qu'à être vertueux, sans penser à le paraître.
Une égalité parfaite, une heureuse uniformité sera le fruit de la simplicité dont il fait profession, et le dernier caractère de sa grandeur. Chaque jour ajoute un nouvel éclat à sa dignité ; on la voit croître avec ses années : elle l'a fait estimer dans sa jeunesse, respecter dans un âge plus avancé, elle le rend vénérable dans sa vieillesse.
Mais ce n'est ni le nombre de ses années ni les rides que l'âge a gravées sur son front qui lui attirent cette espèce de culte qu'on rend à sa gravité. Le souvenir de ses longs travaux, l'image toujours récente de ses grands services, l'idée de cette dignité toujours soutenue avec une constance invariable pendant tout le cours de sa vie, l'environnent toujours et lui concilient cette autorité qui est le dernier présent et comme la suprême faveur de la vertu.
Telle est la douce récompense qu'elle prépare aux travaux d'une partie des magistrats qui nous écoutent. C'est sur le modèle de leur conduite que nos faibles mains ont essayé de former le véritable caractère de la dignité du magistrat.
Puissions-nous suivre de si grands exemples dans la place à laquelle la bonté du roi nous appelle, et retracer dans nos actions les vertus que nous venons de peindre par nos paroles !
Pénétré d'une juste reconnaissance des grâces dont le roi vient de m'honorer, avec quelle effusion de cœur ne devrais-je
pas lui offrir ici un encens qui ne peut jamais être rejeté lorsqu'il est offert par les mains de la gratitude? Mais ne dois-je pas craindre que sa bonté n'ait surprif en cette occasion l'infaillible certitude de son jugement, et que le choix qu'il a fait n'ait plus besoin d'apologie que d'éloge? Retenons donc nos paroles ; un silence respectueux peut seul exprimer et la grandeur du bienfait et l'impuissance de le reconnaître , ou , si quelque choix excite aujourd'hui nos louanges, que ce soit celui qui nous donne pour successeur ' un magistrat plus digne de nous précéder que de nous suivre. Et vous, Messieurs, qui avez rassuré les timides démarches de notre première jeunesse, vous qui nous avez toujours animé par votre présence, instruit par vos exemples, éclairé par vos oracles, achevez votre ouvrage, et soutenez avec moi un fardeau que sans vous je n'aurais jamais porté. Le public, témoin depuis dix ans de votre indulgence peur moi, le sera éternellement de ma reconnaissance pour vous, et de mon zèle pour la dignité d'une compagnie où j'ai presque eu le bonheur de naître, et où la bonté du roi m'assure, par ses bienfaits, l'honneur de passer avec vous tous les jours d'une vie dont je ne souhaite la durée que pour la consacrer plus longtemps à votre gloire.
M. le Nain.
Composée pour Pâques, 1702.