L'AMOUR DE LA SIMPLICITÉ
Dans un temps où l'ancienne sévérité des lois semble se ranimer pour proscrire le luxe et la fausse grandeur, la magistrature, dont un des principaux devoirs a toujours été le sage éloignement de ces vices, ne doit-elle pas par sa conduite prêter de nouvelles forces à l'autorité de la loi qui les condamne, et, par la voie moins rigoureuse, mais plus persuasive des exemples, rétablir, s'il est possible, la simplicité dans les mœurs?
Qu'il nous soit donc permis, en ces jours solennels, destinés à nous retracer l'image de nos devoirs, de rappeler au magistrat l'idée de cette vertu, précieuse dans tous les temps, et qui fait le bonheur de toutes les conditions.
Ennemie de l'artifice, de la pompe et de l'ostentation, elle consacre l'homme à la vérité, et l'attache à son devoir par des liens indissolubles; elle l'éclairé sur la véritable grandeur ; elle lui fait connaître que ce n'est qu'à sa faiblesse qu'il faut imputer la recherche de ses dehors brillants inventés pour le déguiser aux \eux des autres, et pour le dérober, s'il se pouvait, aux siens propres; que l'éclat extérieur n'augmente pas le prix des talents et de la raison ; que la
l'amour de la simplicité. 187
sagesse l'a toujours dédaigné, et qu'il est le partage de ces mérites superficiels qui se repaissent du vain plaisir d'en imposer au vulgaire.
Ce n'est pas que, par un caprice farouche, la simplicité de mœurs méprise l'estime du public : elle en connaît les avantages utiles à la vertu même, mais elle cherche à la mériter et non à la surprendre; elle ignore l'art de se faire valoir, elle ne pense qu'à faire le bien et ne s'occupe pas à le faire remarquer aux autres; elle se montre telle qu'elle est, et néglige les secours et les ornements étrangers.
Semblable à ces personnes que la nature elle-même a ornées d'une beauté vraie, qui méprisent un éclat emprunté, peu attentives aux grâces qui les parent, elles plaisent sans chercher à plaire et même sans paraître le savoir, et remportent sur Fart et sur l'affectation une victoire qui ne leur coûte ni soins ni désirs.
Telle se montre à nos yeux une noble et vertueuse simplicité : non contente de conduire le cœur et d'éclairer l'esprit, elle règle encore l'extérieur dont elle écarte tout le faste, elle se peint dans tous les traits de l'homme de bien et se fait sentir dans toutes ses paroles, elle bannit les expressions trop recherchées, enfin elle imprime aux moindres actions ce caractère aimable de vérité qui fait toute la sûreté et toute la douceur de la société civile.
Mais si la raison ramène tous les hommes à la simplicité de mœurs , la justice en fait une loi encore plus indispensable au ministre qu'elle choisit pour prononcer ses oracles.
Il doit se regarder quelquefois comme le protecteur et toujours comme le père de ceux qui recourent à son autorité. Loin de les éloigner de lui par un appareil fastueux, son premier devoir est de rassurer leur timidité et d'exciter leur confiance : il faut que tout annonce en lui un ministre de paix et de justice; qu'il soit à portée de toutes les conditions ; que le faible et l'opprimé puissent espérer que leurs plaintes seront portées directement à celui qui peut les faire
finir; que rien n'arrête et n'étouffe la voix du pauvre qui implore son secours, et que, né pour le peuple, son extérieur ne soit pas moins populaire que son cœur même.
Dépositaire public de toutes les vertus , c'est par leur éclat seul qu'il doit briller : le luxe, le faste et la vanité ne lui offrent que des objets frivoles, incapables d'éblouir une âme qui se sent destinée à de grandes choses; le bien public est son objet unique; il ne trouve de véritable plaisir qu'à être utile à sa patrie.
Toutes les fonctions de la magistrature sont toujours respectables à ses yeux; si elles ne lui semblent pas également augustes , aucune ne lui paraît pouvoir être méprisée : il n'imite point ces hommes fastueux dont l'attention se prête avec plaisir à ces contestations célèbres qui leur paraissent faire honneur à leur pouvoir ou être véritablement dignes de leur application , et se refusent à ces causes légères et à ces détails rebutants en eux-mêmes qui entrent essentiellement dans l'ordre de la justice; il sait que la destinée des pauvres y est presque toujours attachée, et que le véritable honneur du magistrat n'est pas de prononcer entre les grands ou sur des difficultés importantes , mais de retracer dans ses jugements l'image fidèle et vivante de la loi même qui établit des règles invariables sans distinguer les personnes et les conditions.
Ennemi de toute affectation , il ne fait sentir aux autres aucune supériorité, ni de naissance ni de talents; toujours prêt de faire à la justice un sacrifice de ses opinions les plus chéries, les contradictions l'instruisent loin de le révolter; une éloquence douce et vraie semble couler de ses lèvres; la candeur et la modestie qui se montrent dans son extérieur, découvrent la pureté de son cœur. C'est ainsi qu'il mérite la confiance des autres ministres de la justice, et que la vérité, qu'il a trouvée, parce qu'il la cherchait sans prévention, triomphe parce qu'il la défend sans aigreur.
Loin de lui les soins inquiets qui captivent les autres
l'amour de la simplicité. 180
hommes. Le luxe étale en vain en d'autres lieux tout ce qu'il peut avoir de plus séduisant; il n'en est point ébloui : il lui préfère l'ancienne simplicité qu'il aime à conserver, à retenir, du moins autant qu'il est en son pouvoir; les seules vertus lui paraissent les seuls ornements dignes de son état; sa vie uniforme, mais toujours vénérable, se passe ou dans une heureuse ignorance de ce qu'on appelle les avantages de la fortune, ou (ce qui est plus estimable encore) dans une noble disposition de cœur à n'en être point touché. Une vie simple en apparence, mais vraiment digne d'un magistrat, a été dans tous les temps le caractère et l'heureux partage des plus illustres ministres de la justice.
Cette vertu , éloignée de toute affectation , lui attire bientôt une considération supérieure à celle de la plus brillante fortune; mais cette considération même ne diminue rien de la simplicité de ses mœurs : il est surpris de ce qu'on lui fait un mérite de cet attachement invariable à ses devoirs ; il ignore seul qu'il est digne de louanges, et il semble quelquefois que l'estime et la reconnaissance publiques, biens sur lesquels il a un droit si légitime, le gênent et l'embarrassent.
Pour conserver cette précieuse simplicité, le magistrat évite avec soin de se laisser surprendre au vain éclat des objets extérieurs ; il sait que d'un sage mépris pour ces objets dépend tout son bonheur, et qu'en se livrant à la jouissance de ces faux biens , on perd peu à peu le goût qui nous attachait aux véritables.
Artisans de nos propres malheurs, nous prêtons nousmêmes les plus fortes armes aux ennemis de notre raison : nous commençons par traiter de grossiers ces temps heureux où l'on ne connaissait point le luxe ni un vain faste ; il semble que nous ignorions à quel point il est dangereux de se familiariser avec des séducteurs qui deviennent ensuite des tyrans domestiques. L'admiration commence à séduire notre âme; elle est bientôt suivie de nos désirs : un malheu-
reux raffinement nous les présente de jour en jour sous de plus flatteuses images, et nous croyons perfectionner notre goût, lorsque nous ne faisons qu'affaiblir notre vertu.
On se persuade que l'attachement aux avantages extérieurs n'a rien de contraire à l'esprit de justice qui doit animer le magistrat, qu'il en fera dans les occasions un sacrifice éclatant à son devoir. Mais que c'est peu connaître notre cœur! il ne partage pas si longtemps ses affections. Ou la raison y règne en souveraine, et alors elle le détache de tous les autres objets ; ou par des combats continuels elle le fatigue, elle vient à lui paraître importune et trop sévère, il ne la suit plus qu'à regret; et, dans la fausse idée d'acheter son repos, il cesse enfin d'écouter une voix qui le trouble sans le déterminer.
Il n'en est pas ainsi du sage magistrat qui joint à l'éloignement de ces vices l'heureux secours de l'habitude. Loin de voir diminuer peu à peu sa vertu, il éprouve au contraire qu'elle acquiert tous les jours de nouvelles forces; elle devient inébranlable, et le soutient contre le torrent qui entraîne les autres hommes : les mœurs simples sont les seules digues insurmontables aux passions.
L'ambition écartera-t-elle de son devoir un magistrat qui n'est point sensible aux récompenses qu'elle promet? Plus attentif aux devoirs qu'exigent les dignités qu'à l'éclat qu'elles répandent, il craint de nouveaux honneurs, loin de s'empresser à les chercher. Il se borne à remplir les obligations de son état. Un nouveau joug ne lui paraît pas mériter les soins qu'il faut prendre pour se l'imposer.
Quelle différence de sentiment entre le magistrat ambitieux et celui qui se dévoue à une vertueuse simplicité ! L'un fait servir ses devoirs à ses projets; l'autre, sans être distrait par des projets, n'envisage que son devoir. Les talents de l'un ne sont utiles au public que quand il croit qu'ils peuvent être utiles à ses desseins ; les services de l'autre sont dégagés de tout désir de récompense, et il s'en
l'amour de la simplicité. 191
trouve assez payé par la satisfaction intérieure de faire le bien. De secrètes inquiétudes, des attentions incommodes, des agitations continuelles, des mouvements souvent inutiles, troublent toute la vie de l'un; l'autre voit couler ses jours dans une heureuse paix , et ne craint que ce qui pourrait donner atteinte à sa vertu. L'un , après l'accomplissement de ses plus ardents désirs, voit son bonheur lui échapper dans le sein de la possession même : il forme de nouveaux vœux. Ce qu'il n'a point encore efface dans son esprit ce qu'il a eu tant de peine à obtenir, et, pour tout fruit de ses travaux, il ne sent souvent que le poids accablant des remords; l'autre, toujours heureux, toujours tranquille, se renferme dans sa vertu, et, content de servir sa patrie dans les fonctions dont elle l'a chargé, il lui fait sans regret le sacrifice d'une fortune à laquelle il aurait pu aspirer. Enfin l'un est consumé par l'ennui d'un tumultueux esclavage qui avilit la noblesse de sa profession; l'autre goûte le plaisir d'une heureuse indépendance des passions qui l'élève audessus de sa dignité même,
La simplicité de mœurs fait encore ignorer au magistrat ces timides ménagements, ces retours secrets d'amourpropre, ces vues de fortune pour soi, ou pour sa famille, qui portent l'âme à désirer que la cause la plus accréditée soit la plus juste, et la séduisent quelquefois jusqu'à lui faire croire ce qu'elle désire. Peut-on seulement soupçonner que de tels sentiments trouvent entrée dans un cœur qui ne connaît que le devoir; qui ne regarde les plus illustres clients qu'avec les yeux de la justice, devant qui toutes les conditions disparaissent, et qui, peu touché d'un éclat extérieur, n'est conduit que par la lumière pure de la raison et de la vérité?
Le luxe, en multipliant les besoins, allume la soif des richesses, et entretient dans le cœur un fonds de cupidité; la simplicité des mœurs, en détachant le magistrat des objets
extérieurs, est comme un rempart impénétrable qui défend sa vertu.
Nous ne parlons point de cette indigne corruption qui n'ose pénétrer dans ces lieux sacrés; elle y serait regardée comme ces monstres, horreur de la nature, qu'on prend soin d'étouffer dès leur naissance; mais il est des mouvements d'intérêt plus imperceptibles, et qu'on se cache à soimême, qui font qu'on voit avec moins de peine des incidents qui rendent la décision d'une contestation plus lente et plus ruineuse; qu'on s'oppose avec moins de fermeté à cette multiplication immodérée d'écritures inutiles; qu'on a moins d'attention à ménager ces instants si précieux aux parties ; qu'on semble même regarder comme une possession et comme une espèce de patrimoine un procès considérable ; et qu'on s'afflige, comme d'une perte domestique, d'une sage conciliation qui , en modérant la rigueur des prétentions qui divisaient les parties, rapproche en même temps et les intérêts et les cœurs.
On ne craindra point ces faiblesses dans un magistrat qui se renferme dans les bornes que lui prescrit une modeste simplicité. Content des dons qu'il a reçus de la fortune, ou si elle le traite en mère injuste, riche au moins par sa modération, il est possesseur d'un bien supérieur à cette opulence à laquelle il ne porte point envie. Heureux si , laissant à ses descendants le patrimoine de ses pères, accru seulement de sa réputation, il peut leur transmettre le mépris du luxe et du faste, et leur apprendre par son exemple, plus encore que par ses discours, combien la simplicité de mœurs est utile à la conservation des vertus de son état !
Offrons à ce sage magistrat un motif encore plus grand et véritablement digne de l'animer, le bien de l'État même.
Il sait qu'il doit au public non-seulement la dispensation de la justice, mais encore l'exemple de la vertu : le peuple devient aisément imitateur de ceux qu'il respecte. Les faiblesses des personnes que leur état expose à un plus grand
l'amour de la simplicité. J93
jour sont plus dangereuses que les vices mêmes de ceux que leur sort cache dans l'obscurité. Plus le pouvoir s'accroît, plus l'attention à fuir l'erreur doit redoubler; et les peuples sont véritablement heureux lorsque des vertus sans nombre accompagnent une puissance sans bornes.
Après l'exemple de ceux en qui réside la suprême puissance, il n'en est point qui fasse plus d'impression sur l'esprit des peuples que celui des magistrats. Le ministre de la justice est par état l'ennemi des vices qui peuvent troubler la société civile ; l'interprète des lois est en même temps le censeur des désordres qu'elles condamnent.
De tous les vices contre lesquels il doit s'armer, il n'en est point de plus pernicieux que le faste et la fausse grandeur. L'esprit de simplicité prévient tous les maux que ces passions entraînent avec elles; il peut seul arrêter ce poison subtil qui se communique peu à peu à toutes les parties du corps de l'État, et qui par un feu caché le mine et le détruit.
11 n'en faut point douter : ces jalousies odieuses entre les professions qui ne cherchent à s'élever à l'envi les unes audessus des autres que par un vain éclat extérieur; ces efforts pour soutenir un pompeux appareil que souvent la fortune ne permet pas, et que la raison condamne toujours; ces chagrins renfermés dans le secret du domestique, mais vifs et cuisants, qu'inspire l'impuissance de briller au gré de sa vanité; cet oubli criminel du bien public toujours sacrifié à des vues particulières; cet indigne empressement à chercher les routes de la fortune , quelquefois aux dépens de son innocence; cet esclavage honteux où l'on captive jusqu'à ses lumières, où l'on désapprend à penser pour s'attacher aux idées fausses de ceux dont on attend des secours ou des bienfaits; enfin cet esprit général de servitude si différent de la noble obéissance : tous ces vices , la ruine des familles, la perte des vertus, et, par une suite nécessaire, l'affaiblissement de l'État, doivent leur naissance à l'amour du faste, et ne peuvent être réprimés que par l'exemple des
d'achesseai' T. I. 13
personnes publiques , et la simplicité respectable de leurs mœurs.
Cet éclat extérieur dont les yeux étaient éblouis commence à paraître frivole , lorsqu'on voit qu'il est négligé par les sages; on cesse de l'admirer quand on ne le trouve point dans ceux qu'on révère : le désir du bien public succède insensiblement à la recherche de ces faux biens ; le service de l'État devient alors l'affaire de toutes les conditions; il n'est personne qui ne mette son bonheur à travailler dans sa profession à la grandeur de son prince et de sa patrie; et le public, juste dispensateur de la gloire, proportionne l'honneur aux services qu'on s'empresse à lui rendre.
C'est ainsi que s'est accrue cette puissance si redoutable des Romains; la simplicité des mœurs de leurs premiers citoyens les a rendus plus recommandables encore que leurs victoires, ou plutôt elle produisait en même temps et leur grandeur et leurs succès ; la magnificence et le faste ont préparé leur ruine, et la décadence de leur empire a été présagé par leur éloignement de la simplicité des mœurs anciennes.
Sans chercher des exemples étrangers , nos anciens héros qui ont chassé de l'intérieur du royaume les fiers ennemis de l'État, et porté le nom français jusqu'aux extrémités du monde , n'ont-ils pas puisé leur valeur , et cet amour éclatant pour leur patrie, dans le sein de la vie simple et frugale? Et après avoir rempli l'univers du bruit de leurs exploits, ils venaient jouir de leur gloire dans ces mêmes retraites qui leur avaient donné la naissance, et dont la simplicité blesse aujourd'hui les yeux de leurs superbes descendants.
Ces chefs illustres des compagnies , ces sénateurs vénérables qui les secondaient, choisis quelquefois par des souverains étrangers pour être les arbitres de leurs différends; ces magistrats, l'honneur de ce tribunal auguste, qui par des décisions respectées dans tous les siècles, ont transmis jusqu'à
l'amour de la simplicité. 195
nous le dépôt inviolable de ces maximes adoptées par les ordonnances de nos rois, ou consacrées par l'usage de tous les temps, ont-ils dû leur gloire au luxe et à la somptuosité? et notre délicatesse au contraire ne serait-elle pas blessée du seul récit de ce que les histoires particulières nous apprennent de la simplicité de leurs mœurs?
Jusqu'à nous la magistrature s'était préservée de la corruption générale ; elle a été longtemps l'unique asile où la simplicité de mœurs semblait s'être retirée, et avec elle toutes les vertus qui l'accompagnent.
Des prétextes frivoles ont enfin altéré cette innocence digne des premiers temps, et balancé dans quelques esprits ces puissants motifs de l'intérêt du magistrat, de l'utilité publique, et de l'exemple de tous les siècles.
Plusieurs de ceux qui sortent de la vie privée pour être admis dans le sanctuaire de la justice confondent le faste avec la dignité; ils ignorent encore les vraies prérogatives de leur état destiné à l'amour du peuple et à l'utilité publique. Ils affectent en toute occasion d'en faire sentir la supériorité. Tout, jusqu'à leur accueil, leur paraît devoir changer; ils croient surtout que la simplicité dans les mœurs les avilirait aux yeux des hommes, qu'elle est l'obscure vertu de l'homme privé, et que l'extérieur brillant est le véritable apanage des fonctions publiques.
D'autres se persuadent que ces marques de grandeur servent à faire respecter la justice et le souverain dont ils exercent l'autorité.
Mais peut-on regarder comme un véritable respect qui puisse nous flatter, ces apparences de soumission qu'attirent des dehors fastueux, que le besoin arrache, et que le cœur dément toujours? Jaloux de son indépendance, plus on affecte l'air de domination , plus sa liberté s'en offense ; et pour se dédommager de l'effort qu'il se fait en dissimulant, il se livre au plaisir d'abaisser en secret ceux qui exigent ces vains honneurs.
11 n'en est pas ainsi de l'hommage sincère qu'on rend sans contrainte à la simplicité des mœurs : c'est un tribut légitime dont personne ne veut se dispenser. Moins on paraît empressé à le recevoir, plus le public s'efforce à le payer par un respect intérieur, seul digne d'un magistrat, et infiniment préférable à cette impression d'étonnement que laisse la magnificence.
Loin de nous ces âmes timides dans la pratique du bien , qui , sans entrer dans l'examen de la vérité , se font des idées des vertus au gré de leurs penchants, ou de leur indolence, et se représentent la simplicité de mœurs sous une image qui les rebute ; ils se persuadent qu'elle est toujours accompagnée d'une effrayante sévérité , qu'elle écarte tous les amusements, et que se consacrer à cette vertu, c'est se dévouer à la tristesse et à l'ennui.
Le magistrat, il est vrai, conduit par la sagesse, évite tout ce qui pourrait altérer la simplicité de ses mœurs, et affaiblir sa vertu. En s' écartant d'une route dont la raison lui montre les périls, il s'épargne la fatigue du combat, et n'en mérite pas moins l'honneur de la victoire ; il sait que l'éclat bruyant de la vanité, en frappant l'imagination, peut faire illusion à l'esprit, et qu'un des plus grands philosophes de l'antiquité avouait qu'en quittant les lieux où régnait la magnificence, s'il n'en sortait pas moins vertueux, il en sortait moins content et moins tranquille.
Mais n'est-il point d'autres plaisirs que* ceux que procure un luxe somptueux? Le magistrat simple dans ses mœurs sait en trouver de plus doux, et de moins sujets aux importuns retours du repentir.
L'amitié des gens vertueux, les agréments d'une société d'autant plus aimable que la ressemblance des mœurs et des sentiments en fait le lien; les amusements de la vie champêtre dans ces intervalles où il lui est permis de les goûter, et de cesser d'être homme public; les délices qu'il sait se procurer à lui-même dans ces moments d'un précieux loisir
l'amour de la simplicité. 197
qu'il restitue aux lettres et aux sciences, moments qu'il se reprocherait comme autant d'infidélités s'il les prenait sur le temps qui est consacré à ses devoirs, et qui appartient à l'État ; enfin tout ce qui est capable de faire le délassement d'une grande âme, et de la rendre plus propre aux nouveaux travaux qu'exige le bien public, forme les plaisirs innocents de la vie simple.
Une trop grande austérité peut être quelquefois l'effet du caractère et non de la simplicité de mœurs. La modération l'accompagne : éloignée de tout ce qui peut blesser l'amourpropre des autres, elle se fait aimer et honorer en même temps, parce qu'elle ne parle que le langage de la raison.
Que celui qui redoute cette vertu cesse donc de se trahir lui-même ; que ses yeux dessillés s'ouvrent enfin à la lumière de la vérité; qu'instruit par l'expérience de tous les temps, il se persuade que la magistrature ne sera jamais plus respectée que lorsqu'elle sera dégagée de toute pompe extérieure; et que le magistrat, s'il est véritablement digne de l'être, doit regarder sa dignité comme un titre qui le dévoue à la simplicité de mœurs.
Heureux si, après avoir reçu de nos prédécesseurs le dépôt précieux des vertus qu'elle renferme, comme autrefois les mains les plus pures recevaient ce feu sacré auquel la destinée de l'empire était attachée , nous pouvons le transmettre sans aucune diminution à ceux qui viendront après nous, et cependant retracer à notre temps les mœurs de ces illustres personnages dont l'histoire nous a conservé la mémoire pour être le modèle et l'admiration de tous les siècles !
A la vue de cet auguste sénat, au milieu de ce temple sacré, où le premier ordre de la magistrature s'assemble en ce jour, pour exercer sur lui non le jugement de l'homme, mais la censure de Dieu même , par où pouvons-nous mieux commencer les fonctions de notre ministère qu'en vous adressant ces nobles et sublimes paroles que l'Écriture consacre à la gloire et à l'instruction des magistrats : Juges de la terre, vous êtes des dieux, et les enfants du Très-Haut.
Puisse le magistrat conserver toujours cette haute idée de la grandeur de son caractère! Image de la Divinité, puisset-il ne déshonorer jamais cette glorieuse ressemblance ! Mais oserons-nous le dire, et nous sera-t-il permis de juger de l'avenir par le passé? A peine cette assemblée si respectable sera-t-elle séparée , que nous verrons peut-être les enfants du Très-Haut, confondus dans la foule des enfants des hommes, déposer les mœurs de la magistrature avec les marques de leur dignité , et mériter que nous leur appliquions ces sévères et redoutables paroles de la même Écriture : Je vous ai dit que vous êtes des dieux, mais vous mourrez comme les autres hommes.
LES MOEURS DU MAGISTRAT. J Oïl
Loin du sage ministre de la justice cette indigne alternative de grandeur et de bassesse, de vie et de mort. C'est en vain que l'on cherche à distinguer en lui la personne privée et la personne publique : un même esprit les anime, un même objet les réunit; l'homme, le père de famille, le citoyen tout est en lui consacré à la gloire du magistrat. Sa vie privée nous cache un spectacle moins éclatant, mais non pas moins utile que celui que sa vie publique nous montre, et l'image de ses mœurs est aussi respectable que celle de sa justice.
Quel plaisir de le contempler lorsque, éloigné de cette foule de clients qui l'environne presque toujours, déchargé du poids de ses fonctions publiques , et déposant , si l'on peut parler ainsi, les rayons de sa gloire, le magistrat nous laisse voir l'homme tout entier, et nous le montre dans cet état où il est véritablement lui-même.
Nous ne le trouverons point occupé à délibérer sérieusement sur le choix de ses plaisirs, ou à tracer laborieusement le plan de sa fortune. Renfermé au-dedans de lui-même, jouissant en paix de cette douce et innocente volupté que donne à l'homme de bien le spectacle de son cœur, il cherche continuellement non ce qui peut le faire paraître plus grand , mais ce qui doit le rendre meilleur ; il cultive les semences de vertu que la nature lui a données; il arrache tous les jours ces épines malheureuses que la même nature fait croître tous les jours dans la terre la plus fertile, pour exercer la pénible industrie du laboureur.
Quelquefois, s'élevant au-dessus de lui-même, il porte la sainte, la rapide audace de ses regards jusqu'au trône de la Divinité pour y contempler la justice dans la justice même, et pour former ses mœurs sur ce grand modèle.
Que ne lui est- il permis de demeurer dans ce séjour lumineux , et de se livrer à la douceur de cette haute spéculation ! Mais la voix de la société le rappelle sur la terre pour se dévouer, dans une vie active et laborieuse, au salut de la
200 SIXIÈME 3IERCURIALE.
république. Ses yeux, accoutumés à contempler la justice dans sa plénitude, découvrent sans peine cette multitude infinie de devoirs que le magistrat impose à l'homme, et que l'homme à son tour exige du magistrat : il joint l'expérience aux préceptes, et l'usage à la raison. Peu content des exemples vivants , il cherche dans les monuments des grands hommes ces restes de sagesse et de vertu qu'on ne voit presque plus sur la terre, et qui respirent encore dans leurs cendres.
Qu'on ne demande point dans quel temps il peut amasser ces trésors , et s'approprier les vertus de tous les siècles î Ses jours sont plus longs que ceux des autres hommes. Attentif à ménager le court intervalle qui sépare ses occupations publiques, il fixe ces moments rapides, il enchaîne ces heures fugitives que le commun des magistrats laisse échapper vainement, et se perdre sans retour par une fuite éternelle.
Il n'est point de jour de sa vie à la fin duquel il ne puisse dire avec joie : J'ai vécu. Si le ciel veut ajouter encore un jour à ceux qu'il m'a donnés , ce jour sera semblable à celui qui l'a précédé; la religion, la justice, le public, en partageront tous les moments; heureux si je puis dire, en le finissant avec autant de paix qu'aujourd'hui : J'ai vécu!
Tels ont été vos pères; ainsi se sont formés les illustres auteurs de ces races patriciennes où nous respectons encore leurs noms. Puissions-nous y trouver toujours leur esprit !
La retraite conservait les vertus qu'elle avait formées; la sévérité de leurs mœurs avait mis comme une barrière de pudeur et de modestie entre la corruption de leur âge et la sainteté de leur état. Il semblait alors que le magistrat vivait dans un autre siècle, qu'il était citoyen d'un autre pays; qu'il avait d'autres sentiments, d'autres mœurs, qu'il parlait même une autre langue. Il n'était pas nécessaire de le connaître pour le distinguer des autres hommes; l'étranger comme le citoyen le reconnaissait à la gravité de ses mœurs,
et le caractère de sa dignité était écrit dans la sagesse de sa vie.
Heureux les anciens sénateurs qui ont vu ce siècle d'or de la magistrature ! plus heureux encore ceux qui n'ont point survécu à sa gloire, et qui l'ont vue sans tache autant qu'ils ont vécu!
Que diraient aujourd'hui ces graves magistrats s'ils voyaient comme nous un peuple nouveau entrer en foule dans le sanctuaire de la justice, et y porter ses mœurs, au lieu d'y prendre celles de la magistrature?
A la vue d'un si triste spectacle, leurs entrailles seraient émues, leur zèle s'allumerait bien moins contre ce peuple étranger que contre une partie de leur nation même, ou, si l'on ose le dire, contre leurs propres enfants.
« Épargnons , vous diraient-ils , ceux qui ne sont que la moindre cause de nos disgrâces, excusons ceux qu'une naissance différente a privés des avantages d'une éducation patricienne; on n'a pu les tourner de bonne heure vers les images de leurs ancêtres, et faire croître leur vertu à l'ombre des exemples domestiques. Ils n'ont rien vu dans leur enfance qui pût exciter en eux cette noble émulation qui a formé tant de grands hommes, et souvent, dans toute la vie de leurs pères, ils n'ont trouvé à imiter que leur fortune.
» Mais vous , généreux sang des anciens sénateurs ; vous que la justice a portés dans son sein , qu'elle a vus croître sous ses yeux , et qu'elle a regardés comme ses dernières espérances; vous, pour qui la sagesse des mœurs était un bien acquis et héréditaire que vous aviez reçu de vos pères et que vous deviez transmettre à vos enfants, qu'est devenu ce grand dépôt que l'on vous avait confié? Enfants des patriarches, héritiers de leur nom, successeurs de leur dignité, qu'avez-vous fait de la plus précieuse portion de leur héritage , de ce patrimoine de pudeur , de modération , de simplicité, qui était le caractère et comme le bien propre de l'ancienne magistrature? Faut-il que cette longue suite, cette
succession non interrompue de vertueux magistrats qui devait faire toute votre gloire, s'arrête en votre personne, et que l'on puisse dire de vous : « Ils ont cessé de marcher dans la voie de leurs pères; ils ont abandonné la trace de leurs pas, ils ont effacé cette distinction glorieuse; ils ont confondu ces limites respectables qui devaient séparer à jamais les véritables enfants de la justice, de ceux qu'elle n'a adoptés qu'à regret : malheureux d'attirer sur leur tête les malédictions que l'Écriture prononce contre les enfants qui osent arracher les bornes que la sagesse de leurs pères avait posées! »
Ainsi parle encore aujourd'hui la voix éclatante de l'exemple de vos aïeux. Mais où sont les jeunes magistrats qui l'entendent, et comment pourraient-ils l'écouter? Ennemis de la réflexion, ils ne s'écoutent pas eux-mêmes.
Une dissipation éternelle, tout au plus un cercle et un enchaînement de devoirs frivoles , dont une fausse bienséance a fait une espèce de nécessité ; un commerce d'inutilité, une société d'amusements, où tout ce qui est solide déplaît, et où tout ce qui ne l'est pas est bien reçu; dont le jeu est l'occupation la plus sérieuse, et où les hommes, comme dans un séjour enchanté, ne travaillent qu'à se procurer le délicieux oubli de leur condition : voilà l'image de la vie d'un magistrat, voilà le digne sujet de ses veilles , et ce sont là les grandes occupations qui ne lui permettent de se livrer au sommeil qu'à l'heure à laquelle ses pères entraient au sénat.
La mollesse succède à la dissipation, et achève d'affaiblir le cœur du magistrat. Dangereuse ennemie delà vertu, vice dominant de notre siècle, elle a respecté longtemps le laborieux séjour de la magistrature ; mais enfin elle a su y répandre son poison léthargique; elle a rompu peu à peu les chaînes honorables de cette salutaire contrainte qui conservait autrefois la sagesse du magistrat; elle lui a inspiré un dégoût général pour toutes les marques extérieures de sa dignité. La
pourpre qui l'honorait autrefois n'est plus aujourd'hui qu'un fardeau qui l'accable. Disons mieux, c'est un témoin importun, c'est une censure muette dont on craint la présence. On veut cacher ses mœurs à sa dignité, et l'homme cherche à fuir la vue du magistrat.
Dispensez-nous, Messieurs, de suivre ce transfuge de la vertu jusque dans le camp du vice, où la dissipation et la mollesse vont enfin le conduire. Ne perçons point ce nuage épais qui le dérobe à nos yeux, laissons-le jouir de cette obscurité dans laquelle il s'enveloppe. Puisse-t-il rougir encore du vice dans un temps où la jeunesse ne rougit presque plus que de la vertu!
Nous savons que la justice peut avoir quelque indulgence pour ceux qui lui sacrifient les prémices de leur liberté et les plus beaux jours de leur vie ; qu'il est même des moments où la plus sévère vertu ne rougit point de dérider son front, et de se rabaisser aux lois communes de l'humanité.
Les grâces, n'en doutons point, peuvent entrer quelquefois dans la maison du magistrat; mais ce ne sont pas des grâces molles et licencieuses , ce sont des grâces modestes , et, si l'on peut parler ainsi, des grâces austères qui tempèrent l'éclat de sa majesté, mais qui ne l'obscurcissent pas, qui ornent même sa dignité, et qui la font aimer.
Que des plaisirs purs, préparés par la nécessité, modérés par la sagesse, consacrés par l'utilité, réparent ses forces épuisées par un long travail , et détendent les ressorts de son âme, fatigués par une trop grande contention.
Que l'utile douceur de l'agriculture, et les charmes de la vie rustique, en délassant son esprit, lui inspirent en même temps le goût de la retraite et l'amour de la simplicité,
Qu'il cherche dans le séjour des muses, et dans le sein de la philosophie, cette chaste et sévère volupté qui fortifie l'âme au lieu de l'affaiblir, et qui charme l'esprit sans corrompre le cœur.
20 i SIXIÈME MERCURIALE.
Enfin, si le ciel lui a donné des enfants, qu'il ne trouve point de plaisir plus doux, ni de joie plus pure, que celle de voir croître sous ses lois une famille innocente ; et que , joignant la sagesse du père de famille aux mœurs de l'homme de bien, il s'applique à former ce peuple naissant dont il doit être le premier législateur.
A peine ses enfants auront-ils commencé à ouvrir les yeux, qu'il leur montrera de loin la sainteté de la justice dont ils doivent être les ministres ; il voudra que le premier sentiment raisonnable qui se forme dans leur cœur soit l'amour de leur état; il saura plier de bonne heure sous le joug de la vertu leur esprit encore souple et docile. Une éducation simple, frugale, laborieuse, endurcira leur corps, et fortifiera leur esprit. Loin d'une si sage demeure le moindre souffle de cet air empoisonné que l'on respire dans le reste du monde ; l'ignorance du vice n'y conserve pas moins l'innocence que la connaissance de la vertu.
Ici, Messieurs, nous commençons à tracer un tableau dont nous trouvons l'original dans les siècles précédents , mais dont nous ne voyons presque plus de copies dans le nôtre.
Il semble que les magistrats mêmes aient oublié qu'ils doivent à leurs enfants une seconde vie beaucoup plus précieuse que la première. Bien loin de s'appliquer au pénible travail de former leurs mœurs, ils se donnent à peine le loisir de les voir; leur présence importune, leur souvenir même est amer : il corrompt toute la douceur d'une vie molle et délicieuse. Ils croissent inconnus à leurs pères, et ne les connaissent pas eux-mêmes; ce sont des plantes que l'on jette au hasard dans le champ de la république : une heureuse nature en sauve quelques-unes, le reste périt par le défaut de nourriture, ou est entraîné par le torrent de la corruption commune.
Combien y a-t-il même d'enfants pour qui la maison paternelle n'est plus un asile favorable , mais un séjour dan-
gereux , et souvent fatal à leur innocence? Le premier exemple qu'on aurait dû leur cacher est celui de leur père : on dirait que la qualité de magistrat n'est unie à celle de père que pour donner plus de crédit au vice, et de nouvelles armes à la corruption. Des enfants plus malheureux: que coupables ne craignent point de s'égarer sur les traces d'un père et d'un magistrat; ils imitent ce qu'ils révèrent, et ils pèchent à l'exemple des dieux. Heureux les enfants que leur père conduit à la perfection, bien moins par la voie longue et difficile des préceptes que par le chemin court et facile des exemples i Image vivante de la vertu , il la rend sensible à leurs yeux. Ce n'est plus cette vertu élevée au-dessus de l'humanité que les philosophes nous représentent assise sur un rocher escarpé, au bout d'une rude et pénible carrière; c'est une vertu présente, accessible, et si l'on ose le dire, familière, que ses enfants apprennent comme par goût et par instinct , qu'ils croient voir et sentir , et qui semble emprunter une forme corporelle pour s'accommoder à la faiblesse de leur raison naissante, et pour exciter en eux non pas une admiration stérile, mais une utile imitation. Il conserve son ouvrage avec autant de soin qu'il l'a formé; son attention redouble dans le temps qui voit cesser celle des autres pères. Cet âge dangereux où le cœur hésite encore entre le vice et la vertu , cette saison incertaine où le calme est toujours proche de la tempête , ces jours critiques qui décident souvent de toute la vie du magistrat, ont fait trembler de loin la timide tendresse du sage père de famille, il les voit approcher avec encore plus de frayeur. C'est alors que , voyant la vertu de ses enfants aux prises avec la corruption de leur siècle, il leur apprend à soutenir les premières et souvent les plus rudes attaques d'un ennemi si redoutable ; et son active vigilance ne se repose jamais, jusqu'à ce qu'une entière victoire ait enfin terminé ce dangereux combat en faveur de la vertu.
Plus heureux encore le père dont les enfants remportent
20(î SIXIÈME MERCURIALE.
cette victoire sans effort, et triomphent sans combat î Telle a été la rare félicité du sage magistrat ', dont la perte, commune à cette auguste compagnie , est pour nous le sujet d'une douleur particulière. Heureux d'avoir pu se rassasier pendant sa vie du spectacle délicieux de la gloire de ses enfants; une mort lente, et qui s'est approchée comme par degrés, lui a fait sentir jusqu'où allait pour lui leur tendresse. Content d'avoir vu leurs vertus privées égaler leurs vertus publiques, père aussi fortuné que digne magistrat , il est mort entre les bras de la paix; et s'il reste encore après la vie quelque sentiment de ce qui se passe sur la terre, il jouira du plaisir de voir croître tous les jours leur mérite et leur réputation, et de se croire surpassé par eux, pendant qu'ils mettront toute leur gloire à égaler sa vertu.
C'est là l'unique objet de l'ambition du véritable magistrat. S'il élevé les mains au ciel pour ses enfants, il ne demande pour eux que ce qu'il a demandé pour lui-même, un esprit droit, un cœur simple, une âme forte et généreuse, qui ne craigne que le vice, qui ne désire que la vertu. Il sait qu'il doit transmettre à ses enfants encore plus de sagesse qu'il n'en a reçu de ses pères, mais non pas plus de fortune; et qu'après tout c'est leur laisser un assez grand trésor que de l'émettre entre leurs mains des richesses bornées, mais innocentes, un bien acquis lentement mais justement, une fortune médiocre mais assurée.
Avec de telles dispositions , que l'on ne craigne point qu'il imite ces ministres infidèles qui comptent leur crédit et leur autorité parmi les revenus de leur charge; qui se croient dispensés de se rendre justice , parce qu'ils la rendent aux autres; ou plutôt qui se font de la qualité même de juge une espèce de rempart inaccessible à la justice.
1 M. Joly de Fleury, conseiller de grand'chambre , père de M. Joseph- Omer Joly de Fleury, avocat général au parlement, et de M. Guillaume- François Joly de Fleury, avocat général à la cour des aides, et après la mort de son frère, avocat général au parlement, depuis procureur général.
Nous savons quel est le malheur des temps, et nous voudrions pouvoir l'ignorer ; mais nous savons aussi que pendant qu'on le déplore, on porte plus loin que jamais l'excès d'un luxe téméraire qui semble insulter à la misère publique, et qui croît dans la môme proportion que la pauvreté.
On ne connaît plus son état, on ne se connaît plus soimême; le fils dédaigne d'habiter la maison de ses pères; il rougit cle leur ancienne simplicité. Ce patrimoine, amassé pendant tant d'années par les mains de la tempérance et de la frugalité , est bientôt sacrifié au spectacle enchanteur d'une vaine magnificence : ou si, par un malheur encore plus grand, l'avarice se trouve jointe à l'amour du luxe, qui sait si l'on ne verra pas l'avide magistrat chercher avec ardeur à multiplier ses revenus par des voies honteuses à la magistrature, et souvent fatales à sa famille; ne point rougir d'apprendre le malheureux art de donner à un métal stérile une fécondité contraire à la nature, et, devenu semblable aux enfants de la fortune, insulter à la sainte délicatesse des sages magistrats, qui croient encore que la magistrature doit regarder ce vice comme une espèce de monstre qui dévore la substance du pauvre , qui arme les passions d'une jeunesse imprudente, et qui flatte l'avidité d'une insatiable vieillesse?
Nos pères redoutaient les pièges qu'il tendait à leurs enfants ; ils ne prévoyaient pas un malheur encore plus grand pour la magistrature. On s'est familiarisé avec le monstre , et la justice, qui croyait n'avoir à regretter que la perte des magistrats qu'il ruine , sera bientôt réduite à déplorer encore plus la honte de ceux qu'il enrichit.
A la vue de tant de disgrâces, le sage magistrat n'a plus cle goût que pour la solitude; de quelque côté qu'il tourne ses yeux, il ne voit que des sujets d'affliction; désespérant de réformer son siècle, heureux s'il pouvait l'oublier, il ne pense plus qu'à se réformer lui-même, et à faire de sa maison un asile sacré où la vertu, bannie du commerce des
hommes et contrainte de céder au courant du vice, puisse se retirer avec lui.
On n'en approche qu'avec un saint respect et une espèce de religion : on la regarde comme un de ces anciens temples, monuments de la piété de nos pères , que la fureur de la guerre a épargnés, pendant qu'elle ravageait le reste de la terre. La modestie en garde les portes, et elle les ouvre jour et nuit aux prières des malheureux. Jamais le triste suppliant n'est obligé de corrompre un ministre intéressé pour en acheter l'entrée. Il y trouve une divinité bienfaisante, toujours prête à écouter ses vœux. Il n'est point de lieu dans ce temple qui ne soit plein de la majesté du dieu qui l'habite; il se peint ; il se retrace lui-même dans tout ce qui l'environne ; on dirait que tous ceux qui l'approchent se transforment en lui, et qu'il ait gravé sur eux le caractère et comme le sceau de la sagesse.
La douceur de sa solitude, et le juste dégoût qu'il conçoit pour son siècle, ne lui font point oublier les engagements d'un citoyen. Nul ne sait mieux que lui retrancher les devoirs inutiles, nul ne sait mieux remplir les devoirs nécessaires.
Il ne connaît les grands que par la justice qu'il leur rend. Il mérite leur estime, mais il ne recherche point leur amitié; il craint même leurs caresses, et, sage aux dépens des autres magistrats, il fuit avec soin le dangereux honneur de leur familiarité.
Loin du séjour tumultueux des passions humaines, il se renferme dans le cercle étroit d'un petit nombre d'amis, dont les mœurs sont la preuve des siennes. Il les choisit avec discernement, il les cultive avec fidélité, il les aime avec persévérance ; il les préfère à lui-même , non à la justice ; l'amitié le conduit jusqu'au pied des autels, mais, soumise à son devoir, elle ne l'accompagne que pour augmenter le mérite de son sacrifice.
Enfin un caractère de bienséance et de dignité, qui donne
de la grâce à ses plus grandes actions, et de la grandeur aux plus petites, est et le plus précieux ornement et le dernier fruit de la sagesse.
Et soit que cette rare qualité ne soit qu'une espèce de pudeur inspirée par la nature, et augmentée par la vertu; soit qu'elle consiste dans l'heureux concert et dans la parlaite harmonie des pensées et des sentiments , des actions et des paroles; soit que l'on ne puisse distinguer la bienséance de la cause qui la produit, et qu'elle ne soit autre chose que le dehors éclatant, et, si l'on peut s'exprimer ainsi , la surface lumineuse de la vertu ; disons au moins que c'est à la sagesse des mœurs qu'il est réservé de répandre sur toute la personne du magistrat ce charme secret et imperceptible qui se sent, mais qui ne peut s'exprimer; qu'on admire, mais qu'on ne saurait imiter. Un mélange de sévérité et de douceur, de grâce et de majesté, lui soumet tous les esprits et lui gagne tous les cœurs. Les fruits de sa justice sont bornés , et quelquefois amers à ceux qui les cueillent; mais ceux de sa sagesse sont infinis, et leur douceur égale toujours leur utilité.
Puissions -nous exprimer dans notre conduite cette image de la vie privée du magistrat, dont nous avons essayé de tracer le modèle !
Puissions -nous regarde]' la sagesse des mœurs comme le plus précieux de tous les biens de la magistrature, bien solide et durable que la vertu nous donne, et que la fortune ne peut jamais nous ôter!
d'aguesseau T. I. U
Tous les hommes désirent d'avoir de l'esprit; mais ce bien , qui est l'objet de leurs souhaits, est le présent le plus dangereux que la nature puisse faire au magistrat, si trop sensible à cet avantage, et dédaignant le secours de la science, il est assez malheureux pour n'avoir que de l'esprit. . *
Tel est cependant le malheur d'un grand nombre de magistrats. Sous les yeux de la justice et au milieu de son empire , s'élève une secte contagieuse que son esprit éblouit , et que ses lumières aveuglent ; qui est née dans le sein de la mollesse , dont le caractère est la présomption , et dont le dogme dominant est le mépris de la science et l'horreur du travail.
Le magistrat, nous l'entendons dire tous les jours, n'a besoin que d'un esprit vif et pénétrant. Le bon sens est un trésor commun à tous les hommes. Emprunter les lumières d'autrui, c'est faire injure aux nôtres. La science ne fais souvent naître que des doutes: c'est à la raison seule qu'il appartient de décider. Que manque-t-il à celui qu'elle éclaire? C'est elle qui a inspiré les législateurs; et quiconque la possède est aussi sage que la loi même.
Ainsi parle tous les jours une ignorance présomptueuse. Et qu'est-ce que cet esprit dont tant de jeunes magistrats se flattent vainement?
Penser peu, parler de tout, ne douter de rien; n'habiter que les dehors de son âme, et ne cultiver que la superficie de son esprit ; s'exprimer heureusement ; avoir un tour d'imagination agréable, une conversation légère et délicate, et savoir plaire sans savoir se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d'une conception prompte , et se croire par là au-dessus de la réflexion; voler d'objets en objets, sans en approfondir aucun; cueillir rapidement toutes les fleurs, et ne donner jamais aux fruits le temps de parvenir à leur maturité, c'est une faible peinture de ce qu'il plaît à notre siècle d'honorer du nom d'esprit.
Esprit plus brillant que solide , lumière souvent trompeuse et infidèle, l'attention le fatigue, la raison le contraint, l'autorité le révolte ; incapable de persévérance dans la recherche de la vérité, elle échappe encore plus à son inconstance qu'à sa paresse.
Tels sont presque toujours ces esprits orgueilleux par impuissance, et dédaigneux par faiblesse, qui, désespérant d'acquérir par leurs travaux la science de leur état , cherchent à s'en venger par le plaisir qu'ils prennent à en médire.
Nous savons qu'il est une science peu digne des efforts de l'esprit humain; ou plutôt, il est des savants peu estimables en qui le bon sens paraît comme accablé sous le poids d'une fatigante érudition. L'art, qui ne doit qu'aider la nature, l'étouffé chez eux et la rend impuissante. On dirait qu'en apprenant les pensées des autres, ils se soient condamnés eux-mêmes à ne plus penser, et que sa science leur ait fait perdre l'usage de leur raison. Chargés de richesses superflues, souvent le nécessaire leur manque ; ils savent tout ce qu'il faut ignorer, et ils n'ignorent que ce qu'ils devraient savoir.
A Dieu ne plaise qu'une telle science devienne jamais l'objet des veilles du magistrat ! Mais ne cherchons point
aussi à faire, des défauts de quelques savants, le crime de la science même.
Il est une culture savante; il est un art ingénieux qui, loin d'étouffer la nature et de la rendre stérile, augmente ses forces et lui donne une heureuse fécondité; une doctrine judicieuse, moins attentive à nous tracer l'histoire des pensées d' autrui qu'à nous apprendre à bien penser; qui nous met. pour ainsi dire , dans la pleine possession de notre raison , et qui semble nous la donner une seconde fois en nous apprenant à nous en servir ; enfin une science d'usage et de société qui n'amasse que pour répandre, et qui n'acquiert que pour donner. Profonde sans obscurité, riche sans confusion , vaste sans incertitude, elle éclaire notre intelligence, elle étend les bornes de notre esprit, elle fixe et assure nos jugements.
Notre âme, enchaînée dans les liens du corps et comme courbée vers la terre, ne se relèverait jamais si la science ne lui tendait la main pour la rappeler à la sublimité de son origine.
La vérité est en même temps sa lumière , sa perfection , son bonheur. Mais ce bien si précieux est entre les mains de la science : c'est à elle qu'il est réservé de le découvrir à nos faibles yeux. Elle dissipe le nuage des préventions; elle fait tomber le voile des préjugés ; elle irrite continuellement cette soif de la vérité que nous apportons en naissant ; elle forme dans notre âme l'heureuse habitude de connaître, de sentir sa présence , et de saisir le vrai comme par goût et par instinct.
En vain nous nous glorifions de la force et de la rapidité de notre génie : si la science ne le conduit , son impétuosité ne sert souvent qu'à l'emporter au-delà de la raison. La nature la plus heureuse se nuit à elle-même par sa propre fécondité : plus elle est abondante, plus elle est menacée de tomber dans une espèce de luxe qui l'épuisé d'abord et la fait bientôt dégénérer, si une main savante ne retranche cette
superfluité dangereuse, et ne coupe avec art ces rameaux inutiles qui consument vainement le plus pur suc de la terre.
C'est ainsi qu'une adroite culture sait augmenter les forces de notre âme ; elle l'empêche de se dissiper par une agitation frivole, de s'épuiser par une ardeur imprudente , de s'évaporer par une vaine subtilité. Ce feu qui, dispersé et répandu hors de sa sphère, n'avait pas même de chaleur sensible, renfermé dans son centre et réuni comme en un point, dévore et consume en un moment tout ce qui s'offre à son activité.
Par cet innocent artifice, combien a-t-on vu d'esprits médiocres atteindre et souvent surpasser la hauteur des génies les plus sublimes î Une heureuse éducation leur a appris dès l'enfance à mettre à profit tous les moments de leur attention ; et, en leur inspirant le goût d'une véritable et solide doctrine, elle leur a donné la méthode de l'acquérir, présent que la science seule peut faire, et qui est encore plus précieux que la science même.
Avec ce rare talent, la justice n'a plus pour eux de mystère caché , ni de profondeur impénétrable : ils parlent , et les ténèbres se dissipent, le chaos se débrouille, et l'ordre succède à la confusion.
C'est par cle semblables prodiges que l'art a la gloire de vaincre la nature, que le bonheur de l'éducation l'emporte sur celui de la naissance, et que la doctrine ose s'élever audessus cle l'esprit même.
Mais c'est peu pour elle de l'éclairer, elle doit encore l'étendre et l'enrichir, et c'est le seul avantage que ses ennemis mêmes sont forcés de lui accorder.
Par elle , l'homme ose* franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l'ait renfermé; citoyen de toutes les républiques , habitant de tous les empires , le monde entier est sa patrie. La science, comme un guide aussi fidèle que rapide , le conduit de pays en pays , de royaume en royaume ; elle lui en découvre les lois , les mœurs, la religion , le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l'Orient
21 i SEPTIÈME MERCURIALE.
et de l'Occident; et joignant les richesses' étrangères à ses propres trésors, il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine.
Dédaignant les bornes des temps comme celles des lieux, on dirait qu'elle l'ait fait vivre longtemps avant sa naissance, ("est l'homme de tous les siècles comme de tous les pays. Tous les sages de l'antiquité ont pensé, ont parlé, ont agi pour lui : ou plutôt il a vécu avec eux, il a entendu leurs leçons, il a été le témoin de leurs grands exemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu'à admirer leurs lumières, quels aiguillons leurs paroles ne laissent-elles pas dans son esprit? Quelle sainte jalousie leurs actions n'allumentelles pas dans son cœur?
Ainsi nos pères s'animaient à la vertu. Une noble émulation les portait à rendre à leur tour Athènes et Rome même jalouses de leur gloire; ils voulaient surpasser les Aristide en justice, les Phocion en constance, les Fabrice en modération, et les Caton même en vertu.
Si les exemples de sagesse, de grandeur d'âme, de générosité, d'amour de la patrie, deviennent plus rares que jamais, c'est parce que la mollesse et la vanité de notre âge ont rompu les nœuds de cette douce et utile société que la science forme entre les vivants et ces illustres morts dont elle ranime les cendres pour en former le modèle de notre conduite.
Où sont aujourd'hui les magistrats qui travaillent à rétablir ce commerce si avantageux , si nécessaire à l'homme de bien? Loin de chercher dans la science l'agréable et l'utile, on n'y cherche pas même l'essentiel et le nécessaire, et il semble qu'on ignore qu'elle seule peut fixer l'incertitude de nos jugements.
Sans elle, possesseur timide et chancelant de ses propres sentiments, le magistrat cède souvent l'empire de son âme aux premiers efforts de quiconque ose l'usurper , ou, s'il fait encore quelque résistance , il se défend plus par l'usage que
par la raison; il décide peut-être heureusement, mais il ne saurait se rendre compte à lui-même de sa décision. Renfermé dans le cercle des jugements dont il a été le témoin, il ne peut sortir de ses bornes étroites sans s'exposer à faire autant de chutes que de démarches , et , confondant les faits qu'il devrait distinguer , il substitue des exemples qu'il applique mal, à des lois qu'il ne lit Jamais.
Ainsi s'égarent souvent ceux qui n'ont que l'usage pour guide.
Non que, pour relever l'éclat de la doctrine, nous voulions imiter ici l'orgueil de quelques savants qui, par une témérité que la science même condamne, méprisent le secours de l'usage.
Nous sentons tous les jours et nous éprouverons encore longtemps la nécessité des leçons d'un si grand maître.
Mais ce maître, aussi lent que solide, ne forme ses disciples que par un secret et insensible progrès dans une longue suite d'années; et malheur au magistrat qui ne craint point de hasarder les prémices de sa magistrature, et de livrer à l'ignorance les plus beaux jours de sa vie, dans l'attente d'un usage qui est le fruit tardif d'une vieillesse éloignée, à laquelle il n'arrivera peut-être jamais !
La science nous donne en peu de temps l'expérience de plusieurs siècles. Sage sans attendre le secours des années, et vieux dans sa jeunesse, le magistrat reçoit de ses mains cette succession de lumières, cette tradition de bon sens, à laquelle le caractère de certitude, et, si l'on ose le dire, de l'infaillibilité humaine, semble être attaché. Ce n'est plus l'esprit d'un seul homme, toujours borné quelque grand qu'il soit; c'est l'esprit, c'est la raison de tous les législateurs, qui se fait entendre par sa voix, et qui prononce par sa bouche des oracles d'une éternelle vérité.
Loin du sage magistrat l'aveugle confiance de celui qui n'a pour garant de ses décisions que les seules lumières de sa faible raison; sa témérité sera criminelle, lors même
qu'elle ne sera pas malheureuse, et la justice lui demandera compte non-seulement de ses défaites, mais de ses victoires mêmes.
Flattons néanmoins sa présomption , et laissons-le se vanter de pouvoir découvrir les principes du droit naturel par les seules forces de son génie.
Mais ce droit naturel, qu'il prétend être du ressort de la simple raison, ne renferme qu'un petit nombre de règles générales. Le reste est l'ouvrage du droit positif, dont Finfinie variété ne peut être connue de l'esprit le plus sublime que par le secours de la science.
Chaque peuple, chaque province a ses lois, et, si on ose le dire, sa justice. Les montagnes et les rivières, qui divisent les empires et les royaumes, sont aussi devenues les bornes qui séparent le juste et l'injuste. La différence des lois forme plusieurs États dans un seul. Il semble que, pour abattre l'orgueil des hommes, Dieu ait pris plaisir à répandre la même confusion dans leurs lois que dans leurs langues ; et la loi, qui, comme la parole, n'est donnée aux hommes (pic pour les réunir, est devenue, comme la parole, le signe et souvent le sujet de leurs divisions.
A la vue de cette multitude de lois dont le magistrat doit être l'interprète, qui ne croirait que, justement effrayé du poids de son ministère, il va consacrer tous les jours de sa vie à acquérir ce qui n'est que la science de son état? Triste mais digne sujet de la censure publique ! Ce sera au contraire à la vue de cette multitude de lois qu'il prendra la téméraire résolution de n'en étudier aucune. L'étendue même de ses devoirs lui servira de prétexte pour ne les pas remplir; et il ne saura rien, parce qu'il doit beaucoup savoir.
Qu'a fait ce jeune sénateur pour parvenir à cette fermeté intrépide de décision avec laquelle il tranche les questions qu'il ne peut résoudre, et coupe le nœud qu'il ne saurait délier? 11 ne lui en a coûté que de souffrir qu'on le fit magistrat. Jusqu'au jour qu'il est entré dans le sanctuaire de la
DE L'jESPRIT ET DE LA SCIENCE. 217
justice, l'oisiveté et les plaisirs partageaient toute sa vie; cependant on le revêtit de la pourpre la plus auguste ; et celui qui7 la veille de ce jour si saint, si redoutable pour lui, ignorait peut-être jusqu'à la langue de la justice, s'assied sans rougir sur le tribunal , content de lui-même et lier d'un mérite soudain qu'il croit avoir acheté avec le titre de sa dignité.
Il a changé d'état, il n'a pas changé de mœurs; les fonctions de la justice ne lui servent qu'à remplir le vide de quelques heures inutiles dont il était embarrassé avant que d'entrer dans la magistrature. Donner les premiers moments de la journée à la bienséance, et croire avoir acquis par là le droit de perdre tout le reste ; courir de théâtre en théâtre , voler rapidement en ces lieux où le monde se donne en spectacle à lui-même, pour partager ensuite les heures de la nuit entre le jeu et la bonne chère : voilà la règle et le plan de sa vie, et, pendant que ce sont là ses plus sérieuses et souvent ses plus innocentes occupations, il ose se plaindre de n'avoir pas le temps nécessaire pour s'instruire des devoirs de son état.
Quelle règle pourra suivre celui qui fait profession de n'en point apprendre? Et faudra-t-il s'étonner si la légèreté préside souvent à ses jugements, si le hasard les dicte quelquefois, et presque toujours le tempérament? Puissances aveugles, et véritablement dignes de conduire un esprit qui a secoué le joug pénible, mais glorieux et nécessaire, de la science.
Combien voyons -nous en effet de magistrats errer continuellement au gré de leur inconstance, changer tous les jours de principes, et faire naître de chaque fait autant de maximes différentes; auteurs de nouveaux systèmes, les créer et les anéantir avec la même facilité, aimer le vrai et le faux alternativement; quelquefois justes sans mérite, et plus souvent injustes par légèreté?
C'est ainsi que le magistrat qui ne veut relever que de sa
raison se soumet, sans y penser, à l'incertitude et au caprice de son tempérament.
Comme la science n'est plus la règle commune des jugements, chacun se forme une règle, et, si l'on ose le dire, une justice conforme au caractère de son esprit.
Les uns, esclaves de la lettre qui tue , sont sévères jusqu'à la rigueur; les autres, amateurs de cet esprit de liberté qui donne la mort à la loi même, portent l'indulgence jusqu'au relâchement. Les premiers ne voient point d'innocents , les autres ne trouvent presque jamais de coupables. Ils mesurent la grandeur des crimes non par la règle uniforme et inflexible de la loi, mais par les impressions changeantes et variables qu'ils font sur leurs esprits. Quelle preuve peut soutenir leur indulgente subtilité? Semblables à ces philosophes qui, par des raisonnements captieux, ébranlent les fondements de la certitude humaine, on dirait qu'ils veulent introduire dans la justice un dangereux pyrrhonisme qui, par les principes éblouissants d'un doute universel , rend tous les laits incertains et toutes les preuves équivoques. Ils appellent quelquefois l'humanité à leur secours, comme si l'humanité pouvait jamais être contraire à la justice ; et comme si cette fausse et séduisante équité, qui hasarde la vie de plusieurs , en épargnant celle d'un seul coupable, n'avait pas toujours été regardée comme une compassion cruelle et une miséricorde inhumaine.
Ainsi s'effacent tous les jours ces règles antiques , respectables par leur vieillesse, que nos pères avaient reçues de nos aïeux, et qu'ils avaient transmises jusqu'à nous comme les restes les plus précieux de leur esprit.
Vous le savez, vous qui êtes nés dans des jours plus heureux , et qui avez blanchi sous la pourpre ; vous le savez , et nous vous l'entendons dire souvent, il n'est plus de maxime certaine : les vérités les plus évidentes ont besoin de confirmation ; une ignorance orgueilleuse demande hardiment la preuve des premiers principes. Un jeune magistrat veut
obliger les anciens sénateurs à lui rendre raison de la foi de leurs pères, et remet en question des décisions consacrées par le consentement unanime de tous les hommes.
Ne portons pas plus loin la juste sévérité de notre censure : disons seulement que la justice, menacée de devenir souvent contraire à elle-même, redoute tous les jours cet esprit dont notre siècle est presque idolâtre. Plus le magistrat se flatte de ce dangereux avantage, plus elle craint de voir bientôt tous les jugements rendus arbitraires, et l'indifférence des opinions devenir la religion dominante de ses ministres.
Heureux donc le magistrat qui, désabusé de l'éclat de ses talents, instruit de l'étendue de ses devoirs, étonné des tristes effets du mépris de la science, donne à notre siècle l'utile et le nécessaire exemple d'un grand génie qui connaît sa faiblesse et qui se défie de lui-même !
Il marche lentement, mais sûrement. Pendant que la réputation de ceux qui ne sacrifient qu'à l'esprit s'use par le temps, et se consume par les années, sa gloire augmente tous les jours , parce que tous les jours il fait croître sa science avec lui.
Attentif à lui attirer l'amour encore plus que l'admiration des hommes, il sait la réconcilier avec les partisans mêmes de l'ignorance ; elle perd en lui cet air de fierté et de domination qui lui fait tant d'ennemis; elle est simple, modeste et même timide; d'autant plus docile, qu'elle devient plus éclairée; cherchant à s'instruire par goût, et n'instruisant les autres que par nécessité.
Délices de l'intelligence, douce et innocente volupté de l'homme de bien, elle délasse le magistrat des fatigues de ses emplois , elle ranime ses forces abattues par un long travail; elle est l'ornement de sa jeunesse , sa force clans un âge plus mûr, sa consolation dans la vieillesse.
C'est alors qu'il recueille avec plaisir ce qu'il a semé avec peine; et que, goûtant en paix les fruits délicieux de ses
travaux, il redit tous les jours à ses enfants qu'il voit marcher après lui dans la carrière de la justice : « Instruisez-vous, juges de la terre. Ne comptez ni sur cet esprit qui vous éblouit, ni même sur ce zèle qui vous anime. En vain vous aimerez la justice, si vous ne vous appliquez à la connaître. Malheur au magistrat qui la trahit en la connaissant ! Mais malheur aussi à celui qui l'abandonne . parce qu'il ne la connaît pas ! »
Heureux au contraire le magistrat qui apprend à la connaître parce qu'il l'aime, et qui l'aime parce qu'il la connaît! Heureux enfin celui qui , ne séparant point ce qui doit être indivisible, tend à la sagesse par la science, et à la justice par la vérité î
Prononcée à Pâques, 1 706.