‹ Œuvres de d'AguesseauChapitre 21 sur 29 · ET SA SOUMISSION A L 'AUTORITÉ DE LA LOI · texte numérisé non relu

ET SA SOUMISSION A L 'AUTORITÉ DE LA LOI

Pouvoir tout pour la justice, et ne pouvoir rien pour soimême, c'est l'honorable mais pénible condition du magistrat.

Que l'ambitieux se flatte du faux honneur de pouvoir tout ce qu'il désire ; la gloire solide de l'homme juste est de confesser avec joie qu'il n'est le maître de rien.

Mais que la vertu lui fait acheter chèrement cette gloire, et qu'il en coûte à celui que sa dignité met au-dessus des autres hommes pour s'élever , par sa modération , au-dessus de sa dignité même!

Tout ce qui environne le magistrat semble conspirer à le séduire : tout ce qu'il voit autour de lui lui offre d'abord l'image agréable et, si l'on ose le dire, la trompeuse idole de son autorité.

L'éclat de la pourpre dont il est revêtu, les honneurs que l'on rend à sa dignité et que son amour-propre ne manque guère de rapportera sa personne, le silence majestueux de son tribunal; ce respect, cette sainte frayeur, et cette espèce

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de religion avec laquelle on dirait que le timide plaideur y vient invoquer la puissance du magistrat; enfin, l'autorité suprême et le destin irrévocable des oracles qui sortent de sa bouche, tout semble l'élever au-dessus de l'homme, et l'approcher de la divinité.

Il parle, et tout obéit à sa voix; il commande, et tout s'exécute; devant lui tombent et s'anéantissent toutes les grandeurs de la terre : il voit tous les jours à ses pieds ceux mêmes dont on adore ou dont on craint la fortune. D'autant plus soumis qu'ils sont plus élevés, de grands intérêts leur inspirent de grandes bassesses; et, devenant en apparence les humbles sujets , les esclaves rampants de la magistrature, le premier artifice qu'ils emploient pour se rendre les maîtres du magistrat est de lui persuader qu'il est le maître de tout.

Malheur à celui qui, renversant les idées naturelles des choses, a commencé le premier à donner le nom de grâce à ce qui n'était que justice, et qui, offrant un encens criminel au magistrat, lui a fait l'injure de le remercier d'un bien que le magistrat ne pouvait lui refuser, et de le louer de n'avoir pas fait un crime.

Non que le magistrat, jaloux de son autorité, soit toujours assez aveugle pour croire, sur la foi du plaideur artificieux, que le ministre de la loi peut dominer sur la loi même.

Mais s'il rougissait de succomber à une tentation si grossière, n'écoutera- t-il point les conseils dangereux de cet amour-propre plus délié qui veut composer avec la règle , chercher un milieu entre le vice et la vertu, et qui insinue souvent au magistrat que s'il ne lui est pas permis d'usurper l'empire de la justice, il ne lui est pas toujours défendu de le partager avec elle?

Ainsi se forme dans son cœur le coupable projet d'un partage téméraire entre le pouvoir de l'homme et celui de la loi.

Bientôt amateur de l'indépendance et avide d'étendre sa

domination , il lui échappera des désirs secrets de ne laisser à la justice que ces causes faciles, dont la décision est gravée avec des traits si lumineux dans les tables de la loi, qu'il n'est pas possible de la méconnaître; et, se réservant toutes celles que le plaideur subtil aura su couvrir d'un nuage épais , il voudra peut-être que tous les doutes fassent partie de son domaine , ou du moins il se persuadera bientôt qu'il est des questions véritablement problématiques où la justice, incertaine, chancelante, et presque contraire à elle-même , abandonne sa balance à la volonté souveraine du magistrat.

Nous savons que la Providence permet quelquefois que des causes obscures fassent naître une espèce de guerre innocente entre les ministres de la justice où tous les avantages paraissent également partagés ; où l'on voit combattre la vertu contre la vertu , la doctrine contre la doctrine , l'expérience contre l'expérience; et où l'orgueil de l'homme ; pleinement confondu , est obligé de reconnaître l'humiliante incertitude des jugements humains.

Mais vouloir que l'esprit d'un seul magistrat, partagé comme par deux factions contraires , devienne le théâtre de cette guerre civile , et que , dans ce combat qui se passe pour ainsi dire entre lui et lui-même, il ne puisse jamais savoir de quel côté penche la victoire, c'est se laisser surprendre par une douce imposture , que l'amour de l'indépendance se plaît à former.

Rentrons au dedans de nous-mêmes , et interrogeons notre cœur : entre deux routes différentes qui s'ouvrent en même temps à nos yeux , il en est toujours une qui nous plaît plus ({lie l'autre , et qui nous attire à elle comme par des chaînes invisibles, et par un charme secret que nous ne pouvons nous cacher à nous-mêmes ; sans cela notre esprit , entraîné d'un côté par une pente naturelle et retenu de l'autre par un égal contre-poids, demeurerait immobile, et, ébloui plus qu'éclairé par deux jours opposés, son attention ne produirait que le doute, et sa lumière ne serait que ténèbres.

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Que le magistrat, convaincu de sa propre faiblesse, hésite avec tremblement entre deux partis qui semblent d'abord lui offrir également l'image respectable de la vérité, nous n'en sommes pas surpris, et nous louons môme sa sainte délicatesse. Mais s'il est de bonne foi, ce doute ne saurait durer longtemps : un rayon de clarté, digne fruit d'une vive et persévérante attention, percera ces nuages qui troublaient la sérénité de son âme ; un calme profond succédera à cet orage , et la tempête môme le jettera dans le port.

C'est alors que, goûtant cette heureuse paix qui est réservée à l'homme juste, il apprendra à ne pas confondre ce doute innocent, qui est comme le travail pénible par lequel notre âme enfante la vérité , avec ce doute criminel qui craint la lumière , qui chérit ses ténèbres , et qui se plaît à répandre une nuit favorable à l'autorité du magistrat , où son esprit, frappé d'un aveuglement volontaire, veut souvent douter de tout, afin de pouvoir tout.

Mais que servirait au magistrat d'avoir su éviter cet écueil si , pour fuir l'illusion de ce doute imaginaire , il se précipitait dans l'extrémité opposée d'une soudaine et présomptueuse liberté de décision : véritable caractère de ces esprits indépendants, qui regardent la domination de la loi comme un joug servile sous lequel la hauteur de leur raison dédaigne de s'abaisser?

C'est en vain que, pour déguiser leur révolte contre la règle, ils osent quelquefois combattre la justice sous le voile spécieux de l'équité.

Premier objet du législateur, dépositaire de son esprit, compagne inséparable de la loi , l'équité ne peut jamais être contraire à la loi môme. Tout ce qui blesse cette équité, véritable source de toutes les lois, ne résiste pas moins à la justice : le législateur l'aurait condamné, s'il F avait pu prévoir; et si le magistrat, qui est la loi vivante, peut suppléer alors au silence de la loi morte, ce n'est pas pour

combattre la règle, c'est au contraire pour l'accomplir plus parfaitement.

Mais cette espèce d'équité , qui n'est autre chose que l'esprit même de la loi, n'est pas celle dont le magistrat ambitieux se déclare le défenseur; il veut établir sa domination, et c'est pour cela qu'il appelle à son secours cette équité arbitraire dont la commode flexibilité reçoit aisément toutes les impressions de la volonté du magistrat. Dangereux instrument de la puissance du juge, hardie à former tous les jours des règles nouvelles, elle se fait, s'il est permis de parler ainsi , une balance particulière et un poids propre pour chaque cause. Si elle paraît quelquefois ingénieuse à pénétrer dans l'intention secrète du législateur, c'est moins pour la connaître que pour l'éluder ; elle la sonde en ennemi captieux plutôt qu'en ministre fidèle; elle combat la lettre par l'esprit, et l'esprit par la lettre; et, au milieu de cette contradiction apparente, la vérité échappe, la règle disparaît, et le magistrat demeure le maître.

C'est ainsi que souvent l'autorité de la justice n'a point d'ennemi plus dangereux que l'esprit du magistrat; mais elle ne le redoute jamais davantage que lorsque, établi pour exercer les vengeances publiques, il entreprend d'en régler les bornes beaucoup moins en juge qu'en souverain.

11 est vrai que la loi positive, qui ne saurait compter les degrés infinis de la malice des hommes, ne peut pas toujours marquer exactement la juste mesure des peines; mais si elle fait l'honneur au magistrat de remettre entre ses mains ce discernement si difficile, c'est à sa sagesse qu'elle le confie, et non pas à son caprice. Le salut du peuple est une loi suprême qui lui doit servir de règle , lorsque la loi positive l'abandonne et le laisse dans la main de son propre conseil. A la vue d'un si grand objet, le zèle du magistrat qui n'aspire qu'à établir le règne de la justice s'allume au fond de son cœur ; il cherche scrupuleusement cette proportion naturelle qui est entre le crime et la peine, et qui, sans attendre

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le secours de la loi, a droit de forcer les suffrages du juge, et de lui imposer une heureuse nécessité ; il tend non-seulement au bien, mais au plus grand bien, et, toujours déterminé par un motif si puissant , il ne se croit jamais moins libre que lorsqu'il paraît l'être davantage.

Plein de ces sentiments, et religieux adorateur de la loi, il n'imitera pas non plus ces magistrats qui, fidèles à la justice dans ce qui regarde le fond des jugements, sont encore plus fidèles à leur autorité dans ce qui n'appartient qu'à la forme. Comme s'il suffisait pour être innocent d'avoir su éviter les plus grands crimes, ils croient pouvoir faire librement tout ce qui ne porte pas un coup mortel à la justice; ils se flattent qu'il viendra un jour où, plus instruits de la vérité, ils corrigeront eux-mêmes l'erreur excusable de leurs premières démarches ; cependant , sur la foi de cette espérance trompeuse , ils donnent le présent à leur autorité , et ils ne laissent à la justice qu'un avenir incertain, et souvent le plaideur, fatigué, succombe avant que d'avoir vu luire ce jour favorable qui devait réparer tout le passé. La plaie que sa cause avait reçue paraissait légère dans les commencements, mais le temps l'a rendue incurable, et la justice, impuissante pour le secourir, est réduite à déplorer tristement le dangereux et souvent l'irréparable effet des faveurs anticipées du magistrat.

Ne craignons donc pas de dire hautement, dans ce jour consacré à la plus exacte vérité, que nous ne connaissons pas d'actions indifférentes dans la vie publique du magistrat : tout est commandé, tout est de rigueur dans le ministère redoutable qu'il exerce ; toutes ses fonctions ne sont pas également importantes , mais elles appartiennent toutes également à la justice. Son temps même n'est pas à lui ; c'est un bien consacré à la république , et qui, tenant de la nature des choses saintes, doit être distribué au poids du sanctuaire.

Que le magistrat orgueilleux se repaisse vainement du spectacle frivole de cette suite nombreuse de suppliants qui

n'approchent de lui qu'avec tremblement; qu'il les regarde comme un peuple soumis à ses lois, et qu'il croie qu'il est de sa grandeur de les faire languir dans une attente inquiète, et dans le long martyre d'une fatigante incertitude.

Le fidèle ministre de la justice ne regarde qu'avec peine cette foule de clients qui l'environnent; il croit voir autour de lui une multitude de créanciers avides , dont la présence semble lui reprocher sa lenteur; et, lorsqu'il ne peut satisfaire en même temps leur juste impatience, c'est le devoir, c'est l'équité seule qui règle leurs rangs, et qui décide entre eux de la préférence.

Quelle joie pour le pauvre et pour le faible quand il a la consolation de précéder le riche et le puissant dans cet ordre tracé par les mains de la justice même! et quelles bénédictions ne donne-t-il pas au magistrat quand il voit que le gémissement secret de sa misère est plus promptcment et plus favorablement écouté que la voix éclatante de la plus haute fortune!

Puisse le magistrat goûter toute la douceur de ces bénédictions, et préférer une gloire si pure à la vaine ambition de faire éclater son pouvoir sur ceux que leur intérêt seul abaisse à ses pieds!

C'est ainsi que celui qui ne se regarde que comme le débiteur du public s'acquitte tous les jours d'une dette qui se renouvelle tous les jours. Pourrait- il donc se croire le maître de se dérober souvent aux yeux du sénat, à l'exemple de plusieurs magistrats, et d'attendre, dans l'assoupissement de la mollesse ou dans l'enchantement du plaisir, que les prières des grands le rappellent au tribunal, et le fassent souvenir qu'il est juge? Toujours simple et toujours uniforme dans sa conduite, il ne sait ni chercher, ni éviter ces jours d'éclat et ces occasions délicates où le magistrat tient entre ses mains les plus hautes destinées : les chercher, c'est affectation; les éviter, c'est faiblesse; les regarder avec indif-

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férence , et n'y envisager que le simple devoir, c'est la véritable grandeur de l'homme juste.

Mais qu'il est rare de trouver cette fermeté d'âme dans ceux mêmes qui font une profession publique de vertu!

Combien en voit-on qui croient avoir beaucoup fait pour la justice , parce qu'ils se flattent de n'avoir rien fait contre elle; qui, rougissant de la combattre, et craignant de la défendre, osent encore se croire innocents, et se laver les mains devant tout le peuple, comme s'ils n'étaient pas coupables d'une injustice qu'ils ont commise en ne s'y opposant pas !

Qui n'est point pour la justice est contre elle, et quiconque délibère s'il la défendra l'a déjà trahie. Malheur au juge prévaricateur qui donne sa voix à l'iniquité ! mais malheur aussi au tiède magistrat qui refuse son suffrage à la justice! Et qu'importe, après tout, au faible qui est opprimé de succomber par la prévarication, ou de périr par la lâcheté de celui qui devait être son défenseur? Peut-être ce magistrat, qui fuit aux premières approches du péril, aurait-il fait triompher le bon droit par son suffrage, ou, si sa vertu avait eu le malheur d'être accablée par le nombre , il aurait été vaincu glorieusement avec la justice, et il aurait fait envier aux vainqueurs mêmes la gloire d'une telle défaite.

Mais , après avoir déploré la faiblesse de ces déserteurs de la justice qui l'abandonnent au jour du combat, ne nous sera- 1- il pas permis d'accuser ici l'aveugle facilité avec laquelle les magistrats violent tous les jours la sainteté d'un secret qui est la force du faible et la sûreté de la justice? On ne respecte plus la religion d'un serment solennel, le mystère des jugements est profané, la confiance réciproque des ministres de la loi est anéantie, la plus sainte de toutes les sociétés devient souvent la plus infidèle, le juge n'est pas en sûreté à côté du juge même, la timide vertu ne peut presque soutenir la crainte d'être trahie, le voile du temple

est rompu, et l'iniquité, voyant à découvert tout ce qui se passe dans le sanctuaire, fait trembler la justice jusque sur ses autels.

Cependant une infidélité si coupable, si dangereuse, est mise au rang de ces fautes légères qui échappent tous les jours à l'homme juste, tant il est rare de trouver un cœur entièrement dominé par la justice qui ait toujours devant les yeux l'image sévère du devoir, et qui sache supporter avec joie, dans toutes les fonctions de son ministère, et sa propre impuissance et la toute-puissance de la loi.

Mais si sa domination paraît souvent trop pesante au magistrat dans la majesté même du tribunal , pourra-t-il en souffrir encore la contrainte, lorsqu'il ne sera plus dans le temple de la justice? Et ne croira-t-il pas au contraire être sorti heureusement d'un lieu de servitude pour entrer dans une terre plus libre et dans le séjour de l'indépendance?

C'est alors qu'impatient de jouir d'un pouvoir trop longtemps suspendu, il voudra commencer enfin à être magistrat pour lui-même après l'avoir été pour la justice.

Ardent à signaler son crédit, il envoie pour ainsi dire sa dignité devant lui ; il veut qu'elle lui ouvre tous les passages, qu'elle aplanisse toutes les voies, que tous les obstacles disparaissent en sa présence, que tout genou fléchisse, et que toute langue confesse qu'il est le maître. Combien de facilités aveugles, combien de complaisances suspectes, combien d'offices équivoques exigés, ou, pour mieux dire, extorqués des ministres inférieurs de la justice! Les moindres difficultés l'irritent ; la plus légère résistance est un attentat à son autorité ; il se croirait déshonoré si on osait lui refuser ce qu'il demande; malheureux de ne pas sentir que ce qui le déshonore véritablement est de demander, sans rougir, ce qu'on devrait lui refuser !

« Heureux le sort de Caton, disait un de ses admirateurs, à qui personne n'ose demander une injustice ! plus heureux encore d'avoir su parvenir à cette rare félicité en ne de-

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mandant jamais que la justice ! » Tel est le grand modèle du sage magistrat : loin de se laisser prévenir en faveur de son autorité, il redoute son propre crédit, il craint la considération que Ton a pour sa dignité; et s'il conserve encore quelque prévention , ce n'est que contre lui-même. Toujours prêt à se condamner dans ses propres intérêts, et plus attentif encore, s'il est possible, sur les grâces qu'il demande que sur la justice qu'il rend, il porte souvent sa scrupuleuse modération jusqu'à ne vouloir pas exposer la faiblesse de ses inférieurs à la tentation de n'oser lui résister.

La justice est pour lui une vertu de tous les lieux et de tous les temps; loin des yeux du public, et dans l'intérieur même de sa maison , s'élève une espèce de tribunal domestique où l'honnête le plus rigide, armé de toute sa sévérité, dicte toujours ses justes mais austères lois : l'utile et l'agréable, dangereux conseillers du magistrat, sont presque toujours exclus de ses délibérations; ou s'ils y sont admis quelquefois, ce n'est que lorsque l'honnête même leur en ouvre l'entrée.

C'est là qu'il se redit tous les jours que cette autorité dont l'homme est naturellement si jaloux n'a qu'un vain éclat qui nous trompe ; que c'est un bien dangereux , dont l'usage ne consiste presque que dans l'abus ; bien inutile à l'homme juste, bien fatal au magistrat ambitieux qui ne l'élève que pour l'abaisser, et qui ne lui présente une fausse idée d'indépendance que pour le rendre plus dépendant de tous ceux dont il attend sa fortune.

Combien de chaînes a brisées en un jour celui qui se charge volontairement de celles de la justice ! Par une seule dépendance il s'est délivré de toutes les autres servitudes; et, devenu d'autant plus libre qu'il est plus esclave de la loi, il peut toujours tout ce qu'il veut, parce qu'il ne veut jamais que ce qu'il doit.

Ses envieux diront sans doute que c'est un homme inutile à ses amis, inutile à soi-même; qui ignore le secret de faire

des grâces, et qui ne sait pas même l'art de les demander. On fera passer sa justice pour rigueur, sa délicatesse pour scrupule, son exactitude pour singularité, et si nous étions encore dans ces temps où l'homme de bien portait la peine de sa vertu, et où la patrie ingrate proscrivait ceux qui l'avaient trop bien servie, peut-être, semblable en tout à Aristide, il se verrait condamné comme lui à un glorieux ostracisme par les suffrages de ceux que le nom de juste importune, et qui regardent son attachement invariable au devoir comme la censure la plus odieuse de leur conduite.

Mais il a prévu ces reproches, il les a méprisés; et s'ils étaient capables d'exciter encore quelques mouvements hnmains dans son cœur, il ne pourrait craindre que la vanité. Quelle gloire, en effet, de voir sa vertu consacrée par le soulèvement de l'envie, et comme scellée par l'improbation d'un siècle corrompu ! Quel encens peut jamais égaler la douceur des reproches que reçoit un magistrat, parce qu'il est trop rigide observateur de la justice ; qu'il réduit tout à la règle simple et uniforme du devoir; que, destiné à être l'image visible et reconnaissable de la loi , il est sourd et inexorable, comme la loi même; et que, dans l'obscurité de sa vie privée, il n'est pas moins magistrat que dans l'éclat de sa vie publique !

Reproches précieux, injures honorables, puissions-nous ne les point craindre : puissions-nous même les désirer, et ne nous estimer jamais plus heureux que lorsque nous aurons eu la force de les mériter!

Prononcée à Pâques, 1708.

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