LA JUSTICE DU MAGISTRAT DANS SA VIE PRIVÉE
Souffrez que, sortant des bornes ordinaires de notre censure et plus occupé des devoirs de l'homme que de ceux du magistrat, nous vous disions aujourd'hui : Ministres de la justice, aimez-la, non-seulement dans l'éclat de vos fonctions publiques, mais dans le secret de votre vie privée; aimez l'équité lorsque vous êtes assis pour juger les peuples soumis à votre pouvoir; mais aimez-la encore plus, s'il est possible, quand il faut vous juger, et peut-être vous condamner vous-mêmes.
En vain vous vous honorez du titre glorieux d'homme juste parce que vous croyez pouvoir vous flatter d'avoir conservé dans vos fonctions toute l'intégrité de votre innocence Sévère estimateur du mérite, le public veut vous faire acheter plus chèrement ce titre respectable, unique mais digne récompense de vos travaux.
Il sait que, dans le grand jour du tribunal, tout concourt à inspirer au magistrat l'amour de la justice et la haine de l'iniquité, un certain fonds de droiture naturelle qui domine aisément en nous , lorsqu'il ne s'agit que des intérêts d'autrui ; un reste de pudeur qui fait quelquefois au dehors
l'office de la vertu ; un désir purement politique de conserver cette fleur de réputation qui se flétrit au moindre souffle de la médisance ; la vue même de ce sanctuaire auguste, la présence du sénat, l'exemple de la justice animée qui y préside; en un mot, tout ce qui environne l'homme public semble le mettre dans une heureuse impuissance de s'écarter des sentiers de la justice, et rendre pour lui le vice plus difficile que la vertu.
Ce n'est donc pas sur la seule conduite du magistrat dans les fonctions de sa dignité que le public, le moins flatteur et le plus fidèle de tous les peintres, trace le portrait de l'homme juste ; il ne l'envisage pas seulement sur le tribunal, où le juge se présente presque toujours avec trop d'avantage, et où il ne montre au plus que la moitié de luimême. Pour le mettre dans son véritable point de vue, et pour le peindre tout entier, le public le suit jusque dans cet intérieur, où le magistrat, rendu à lui-même, laisse souvent éclater au dehors ces mouvements dissimulés avec adresse, ou étouffés avec efforts dans l'exercice de la magistrature; et c'est de ces traits simples et naïfs, qui échappent à la nature lorsqu'elle n'est plus sur ses gardes, que se forme cette parfaite ressemblance, cette vérité de caractère que le public attrape presque toujours dans ses portraits.
Il est vrai, dit-il tous les jours, que ce magistrat fait paraître au dehors une droiture inflexible lorsqu'il tient la balance entre le faible et le puissant ; mais conserve-t-il au dedans ce même esprit de justice ? Soutient-il avec fermeté la rigoureuse épreuve de son propre intérêt? La conduite du père de famille ne dément-elle jamais en lui celle du magistrat? Ne se fait-il point deux espèces de morale, et, pour ainsi dire, deux sortes de justice : l'une qu'il montre au public, pour suivre la coutume et conserver un reste de bienséance; l'autre qu'il réserve pour ses intérêts particuliers; l'une, sur laquelle il condamne les autres hommes ; l'autre, sur laquelle il s'absout lui-même?
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Ici juge sévère, il s'élève dans le sénat contre ces débiteurs artificieux qui, par un prestige trop ordinaire, empruntent toutes sortes de formes, et changent tous les jours de ligure pour échapper à la juste poursuite d'un créancier légitime. Là, plus subtil souvent et plus dangereux encore, il imite, il surpasse dans sa vie privée ces détours qu'il vient de condamner dans sa vie publique, si ce n'est que, plus hardi peut-être et fier de son autorité, il ne cherche pas même à pallier sa fuite et à colorer ses retardements. A l'abri de la magistrature, comme d'un rempart impénétrable, à couvert sous la pourpre dont il avait été revêtu pour un plus noble usage, il se fera du caractère même de juge un titre d'injustice, et souvent d'ingratitude; et il regardera comme un des apanages de la magistrature l'odieux privilège de ne payer ses dettes que quand il plaît au magistrat.
Il est à la vérité des juges moins injustes, ou plus prudents, qui rougiraient d'abuser si grossièrement de leur dignité ; mais ne veulent-ils pas au moins qu'elle soit comptée pour quelque chose, lorsqu'ils traitent avec les autres hommes? Savants dans l'art utile de mettre à profit toutes les facilités qu'elle leur ouvre, tous les obstacles qu'elle oppose à ceux qui peuvent avoir besoin d'eux, ils s'applaudissent en secret de posséder l'indigne, le méprisable talent de donner un prix à leur crédit, et de faire entrer peut-être, en compensation de ce qu'ils doivent, la crainte que l'on a de leur autorité.
Faut-il s'étonner après cela si nous vous entendons déplorer quelquefois la pénible nécessité d'être juges de ceux qui ont l'honneur d'être associés à votre dignité?
C'est alors que vous apprenez malgré vous, par une trop sûre expérience, à faire le discernement de la vraie et de la fausse justice; c'est alors que l'intérêt, infaillible scrutateur du cœur humain , vous montre à découvert cette injustice secrète que le magistrat cachait peut-être depuis long-
d'aguesseau T. I. 16
temps dans la profondeur de son âme, et qui n'attendait qu'une occasion pour éclore aux yeux du public.
Devant ce sénateur qui paraissait autrefois si équitable, mais que sa passion trahit aujourd'hui , tous les objets commencent à prendre une face nouvelle : il n'y voit plus ce qu'il y voyait alors, et il y voit ce qu'il n'y avait jamais vu. Ce qui lui paraissait le plus injuste dans les autres hommes, semble être devenu juste pour lui : peu s'en faut même qu'il ne condamne ses premiers jugements , et qu'il ne se repente de sa justice passée pour excuser son injustice présente.
Celui qui s'armait, comme juge, d'une rigueur salutaire contre la lenteur affectée et les coupables retardements des plaideurs, a maintenant changé de morale. Ce temps qui lui semblait autrefois si précieux; ces moments critiques, après lesquels une justice trop lente dégénère souvent en une véritable injustice, ne lui paraissent plus dignes de l'attention des magistrats; il fatigue la patience de ses parties, et il abuse de celle des juges.
Ministres de la justice, redoublez votre zèle: écoutez plutôt les cris du pauvre et du misérable qui vous demandent une prompte expédition, que la voix de votre confrère qui veut vous en détourner. Mais c'est en vain que votre vertu vous rend sourd à ses prières; il saura arracher malgré vous à votre fermeté ce qu'il n'a pu obtenir de votre complaisance.
Semblable à ces transfuges d'autant plus dangereux qu'ils connaissent plus parfaitement tous les endroits par lesquels on peut surprendre la place dont ils s'échappent, on dirait qu'il n'a été juge que pour mieux posséder ces voies obliques et ces chemins tortueux par lesquels on peut se rendre maître de toutes les avenues de la justice ! Il sait que la forme en est la partie faible, si l'on ose s'exprimer ainsi, et c'est par cet endroit qu'il l'assiège ordinairement; content s'il pouvait la tenir longtemps captive dans les liens de la procédure, et comme enchaînée dans ses propres lois.
Ou si tous ses efforts ne peuvent plus l'arrêter, s'il voit approcher enfin , malgré lui , le moment fatal de la décision, à combien d'épreuves ne mettra-t-il pas alors la vertu de ses juges ! Combien de mouvements secrets , d'insinuations délicates , de sollicitations séduisantes ! Dangereux instrument du crédit, dernière ressource du plaideur injuste, secours injurieux à la probité, humiliant pour la magistrature, un magistrat ne rougira pas pourtant de s'en servir; et, à la honte du caractère de juge dont il est revêtu, il osera faire parler en sa faveur une autre voix que celle de la justice I
Ne craignons pourtant pas pour la cause qu'il semble attaquer avec tant d'avantage; l'équité triomphera toujours. Nous attestons ici avec confiance la fermeté tant de fois éprouvée du sénat ; mais heureux ceux qui l'auront condamné , s'il se contente de satisfaire son ressentiment par des reproches glorieux et par des injures honorables à leur vertu : heureux si, lorsqu'ils tomberont peut-être à leur tour entre ses mains, il ne les fait pas souvenir, par une injustice affectée, de la justice trop éclatante qu'ils auront exercée contre lui !
C'est ainsi que s'éteint insensiblement jusque dans les fonctions publiques cet esprit de droiture que le magistrat n'a pas su conserver dans ses intérêts particuliers. Triste mais infaillible progrès du relâchement de la vertu ! Il n'est presque aucun magistrat qui n'aime la justice dans la ferveur naissante de son ministère ; mais cette ardeur, compagne de la première innocence, se ralentit peu à peu à la vue des intérêts personnels du magistrat. Un reste d'honneur le soutient pendant quelque temps sur le tribunal ; il n'est déjà plus vertueux, il veut encore le paraître: mais enfin le poison monte par degré jusqu'à la partie supérieure de son âme ; il s'accoutume à soutenir sans horreur la vue de l'injustice ; il se familiarise avec le monstre dans sa vie privée; il n'en sera bientôt plus effrayé dans sa vie publique.
Ce n'est donc pas sans raison que la voix de la renommée, toujours libre et toujours sûre dans ses jugements, ne défère le nom de juste qu'à celui qui, après avoir soutenu ce noble caractère dans tous les états de sa vie , mérite de recevoir enfin cette couronne de justice que la vertu prépare à l'homme de bien , au bout d'une longue et pénible carrière.
Attentif à conserver jusqu'à la fin de ses jours cette probité tendre et délicate qui s'effraie à la moindre apparence d'un intérêt douteux et équivoque ; incapable de préventions et toujours prêt à prononcer contre lui-même un jugement qui ne coûte aucun effort à sa vertu, il est rare qu'il soit obligé de recourir à un autre tribunal que celui de son cœur ; ou si quelquefois une triste et inévitable nécessité l'y appelle, il approche, comme suppliant, des autels de la justice avec autant de religion que s'il y allait monter comme ministre. Content d'y avoir fait parler pour lui la voix toujours modeste et toujours soumise de la raison, sans y mêler jamais le langage violent et impérieux de la passion, il attend en repos un jugement qui doit, ou confirmer le sien, ou le redresser. Plus estimable encore lorsqu'il succombe que lorsqu'il est victorieux, il fait servir heureusement son erreur passagère à l'instruction du public; et, persuadé que l'injustice est une maladie de l'âme dont la justice est le seul remède, il apprend au plaideur, par son exemple, à bénir l'utile rigueur de la main qui ne l'a frappé que pour le guérir.
Mais ce serait peu pour lui d'avoir écarté quelqu'une de ces injustices qui déshonorent souvent la vie privée du magistrat; il veut les attaquer toutes jusque dans leur source; et, convaincu qu'elles n'en ont point de plus commune que l'ardeur de s'enrichir par une industrie criminelle qui veut recueillir ce qu'elle n'a pas semé, il n'aspire qu'à conserver en paix l'héritage de ses pères, par une modération féconde qui augmente ses revenus de tout ce qu'elle retranche à ses désirs.
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Loin de lui cette somptuosité contraire à son état, qui naît ordinairement dans le sein de l'iniquité, et qui la produit souvent à son tour; ce luxe insatiable qui, après avoir dévoré la substance d'un magistrat, le force presque à relever par son injustice une fortune qu'il a renversée par sa vanité.
C'est alors que , pour sauver quelques débris du naufrage , le sang- le plus pur et le plus précieux du sénat ne dédaigne plus de s'avilir par des alliances inégales. C'est alors que l'on mêle sans pudeur le reste de ce patrimoine, amassé lentement par une innocente frugalité, avec ces richesses subites, ouvrage aussi injuste que bizarre du caprice du sort ; et l'on ne craint point d'attirer par ce mélange 7 sur les biens les plus légitimes, ce caractère de réprobation que la main invisible de la Providence a gravé sur les trésors acquis par l'iniquité.
L'esprit de désintéressement se perd aisément au milieu de cette abondance suspecte; et, par une malédiction encore plus fatale, la contagion de l'injustice passe souvent des biens dont l'origine est infectée , jusqu'à la personne même de ceux qui les possèdent.
A la vue d'un malheur aujourd'hui si commun , qu'il nous soit permis , à l'exemple du sage , de demander au ciel poui le magistrat qu'en lui faisant éviter l'écueil de la pauvreté, il le préserve de la tentation encore plus dangereuse des grandes richesses ; et qu'il lui fasse l'inestimable présent d'une précieuse médiocrité, source de la modération, mère de l'équité, et seule garde fidèle de cette justice entière et parfaite qui fait respecter l'homme privé encore plus que l'homme public dans le magistrat.
Vouloir paraître juste, sans l'être en effet, c'est le comble de l'injustice, et c'est en même temps le dernier degré de l'illusion. 11 est des impostures qui éblouissent d'abord, mais il n'en est point qui réussissent longtemps, et l'expérience de tous les siècles nous apprend que, pour paraître homme de bien, il faut l'être véritablement.
Ministres de la justice, à qui nous proposons aujourd'hui cette grande vérité , espérez encore moins que le reste des peuples , de suspendre le jugement du public. Elevés audessus des hommes qui environnent votre tribunal , vous n'en êtes que plus exposés à leurs regards. Vous jugez leurs différends, mais ils jugent votre justice. Le public vous voit à découvert au grand jour que votre dignité semble répandre autour de vous ; et tel est le bonheur ou le malheur de votre condition , que vous ne sauriez cacher ni vos vertus ni vos défauts.
Non , de quelques couleurs que la fausse probité du magistrat ose se parer, elle n'a qu'un vain éclat qui disparaît bientôt aux premiers rayons de la vérité. Plus son imposture est commune dans le siècle où nous vivons , plus elle se dé-
couvre aisément. Accoutumés à la voir de près , et familiarisés, pour ainsi dire, avec le prestige , les hommes ne s'y trompent plus. Le monde même le plus corrompu n'a pas l'esprit aveuglé comme le cœur. Il agit souvent mal , mais il juge presque toujours bien. Oserons-nous même le dire? Les hommes les moins vertueux sont quelquefois ceux qui se connaissent le mieux en vertus. Au travers d'un dehors trompeur qui impose d'abord à la facile candeur de l'homme de bien, leur malignité plus pénétrante fait porter le flambeau dans les sombres replis d'un cœur hypocrite. Les uns par haine ou par intérêt, les autres par envie ou par ambition, tous par des motifs différents , entreprennent également de le dévoiler. Il n'est presque aucune passion qui ne s'arme contre l'hypocrisie ; et , comme si le vice même combattait pour la vertu , il la venge sans y penser de l'injure que lui fait la fausse probité.
A ces ennemis étrangers se joignent bientôt des ennemis domestiques, plus redoutables encore que ceux du dehors; et il semble que les passions mêmes du magistrat entretiennent une secrète intelligence avec celles des autres hommes, pour le livrer malgré lui à la censure qu'il évite.
En vain il se flatte de pouvoir les retenir sans les combattre , et les couvrir sans les étouffer. Il faudrait pour soutenir cet état que l'homme fût toujours d'accord avec luimême ; qu'une seule passion eût la force de subjuguer toutes les autres, et que la vanité pût faire toujours l'office de la vertu. Mais la fierté du cœur humain , qui a tant de peine à plier sous le joug aimable de la raison même, ne saurait s'abaisser longtemps sous la tyrannie d'une seule passion. Une âme livrée à l'iniquité est un pays séditieux qui change souvent de maître. C'est une république divisée , où l'une des factions trahit toujours l'autre. Une passion découvre ce qu'une autre passion avait caché. La volupté fait tomber le voile dont l'ambition du magistrat se couvrait, et l'intérêt lève le masque que l'amour de la gloire nous faisait porter.
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Laissons-le jouir néanmoins pour un temps do cette douer et flatteuse illusion, qui lui fait espérer d'être toujours en garde contre la surprise des passions. Mais cette vanité, qui lui doit tenir lieu de toutes les vertus et sous laquelle il se flatte de cacher tous ses défauts, pourra-t-elle se cacher ellemême ; et le frivole d'un esprit qui ne cherche qu'à paraîtra ce qu'il n'est pas, ne se laissera-t-il pas entrevoir sous le nuage de sa dissimulation ?
Avide de dérober, pour ainsi dire, une gloire qu'il ne peut mériter, il se hâtera sans doute de signaler les commencements de sa magistrature par quelques traits éclatants d'une rigide vertu. Mais, tout occupé du désir d'un faux honneur ou de la crainte d'une fausse infamie (uniques fondements de sa faible et chancelante probité), il prendra bientôt l'ombre pour le corps, l'apparence pour la vérité, et la gloire pour la vertu. Comme sa vanité est sans bornes , sa fausse sagesse sera d'abord sans mesure. Incapable de s'arrêter dans ce juste milieu, dont la solide vertu ne s'écarte jamais, il ira peut-être au-delà de la justice môme ; et dans. ces occasions délicates où un devoir austère, opposé en apparence à la gloire du magistrat, exige de lui le magnanime effort d'oser être homme de bien, au péril de cesser de le paraître, on verra le vain imitateur de la vertu saisir l'image de la probité pour la probité même, et préférer le faux honneur de paraître juste sans l'être véritablement, au pénible mais solide mérite de l'être en effet sans le paraître.
Ce ne seront là néanmoins que les premiers efforts d'une hypocrisie naissante, qui veut acheter comme par un excès de justice le droit d'en manquer impunément dans la suite, et bientôt cet excès passager sei a suivi d'un défaut plus durable. Toujours mesurée dans ses démarches, et prudente dans les voies de l'iniquité, la vanité du magistrat gardera encore des ménagements avec la vertu; il craindra qu'une rupture trop ouverte ne lui fass ; perdre une utile réputation de justice, dont il fera quelque jour le plus dangereux ins-
trament de son iniquité; et il affectera même de se déclarer hautement contre l'injustice lorsque, éclairé de toutes parts, il se verra forcé de combattre contre elle à la lumière du soleil.
Mais que son sort lui paraîtrait heureux si la fortune faisait tomber entre ses mains cet anneau mystérieux qui répandait une épaisse nuit autour de celui qui le portait; ou plutôt, pour parler sans ligure, que la destinée de la justice sera malheureuse, lorsqu'il espérera pouvoir la trahir sans cesser de lui paraître lidèle. Il ne cherchera plus qu'à se rendre, pour ainsi dire, invisible; et tel sera son aveuglement qu'il se flattera enfin de le devenir, surtout si la nature lui a fait le présent dangereux d'un génie captieux et séduisant. Il entreprendra de cacher son injustice sous le faux brillant d'un esprit qu'il tourne et qu'il manie comme il lui plaît. On dirait, en effet, qu'il le tienne dans sa main, comme cet anneau fabuleux, pour se rendre, quand il veut, visible ou invisible ; appeler à son gré la lumière et les ténèbres; montrer la vérité où elle n'est pas, et la cacher où elle est; faire tomber ceux qui l'écoutent dans le piège de son injustice, et leur paraître toujours juste : comme si la vérité et la justice n'étaient que des noms spécieux , que celui qui a le plus d'esprit sait toujours mettre de son côté.
Mais à quoi se terminent enfin tous les artifices d'une si éblouissante subtilité ? Cet esprit si fécond en couleurs , ce génie si souple, et, pour nous servir de cette expression, si pliant et si versatile, ne sert qu'à avertir les autres sénateurs d'être sur leurs gardes. A peine ce magistrat si délié a-t-il commencé de parler, qu'une secrète défiance se répand comme naturellement dans leur esprit. Les maximes les plus certaines perdent quelque chose de leur crédit, lorsqu'il les avance; on croit y sentir un venin caché; et bien loin qu'il puisse réussir à faire passer le faux pour le vrai, on dirait que la vérité môme périclite clans sa bouche.
Que l'esprit joue mal le personnage du cœur, et que c'est une entreprise téméraire de prétendre allier une justice apparente avec une injustice véritable! Ni la vertu ni le vice même ne peuvent souffrir ce mélange. Donner l'intérieur à l'un, et l'extérieur à l'autre, c'est un partage aussi impossible qu'injuste. La crainte de la honte défend mal le dehors de notre âme, lorsque l'iniquité s'est une fois rendue maîtresse du dedans ; et celui qui ne rougit plus devant soimême cessera bientôt de rougir devant les autres hommes. Sa fausse justice succombera un jour avec éclat ; et une chute marquée sera tôt ou tard le triste dénoûment et comme la catastrophe honteuse du spectacle qu'il avait donné pendant quelque temps au public.
Mais sans attendre même cette juste et inévitable révolution , une affectation inséparable de sa vanité révélera infailliblement le mystère de sa fausse vertu dans les plus beaux jours mêmes de son hypocrisie.
La nature a un degré de vérité dont tous les efforts de l'art ne sauraient approcher. Le pinceau le plus brillant ne peut égaler l'éclat de la lumière, et l'affectation la plus parfaite n'exprimera jamais la lumineuse simplicité de la vertu.
L'homme de bien l'est sans art, parce qu'il l'est sans effort. Il n'a point de vice à cacher, et il n'affecte pas de montrer ses vertus. Content du témoignage de son cœur, et sûr de lui-même, il possède son âme en paix; et il y a dans sa tranquille vertu une confiance modeste, et une espèce de sécurité qui lui fait attendre les jugements des hommes sans inquiétude, comme sans empressement. Uniquement touché de l'amour du devoir, insensible à sa fortune, au-dessus de sa gloire même, il fait le bien sans faste, sans éclat, pour le plaisir de le faire, non pour l'honneur de paraître l'avoir fait; et il parle si modestement des victoires les plus éclatantes de sa justice, qu'on dirait qu'il n'en connaît pas le mérite et que lui seul ignore le prix de sa vertu : heureux de montrer aux hommes, par son exemple,
que le caractère le plus auguste de la véritable grandeur est de dire et de faire simplement les plus grandes choses.
Ne craignons donc pas que la basse et méprisable affectation du magistrat qui ne travaille qu'à orner la superficie de son âme puisse jamais soutenir la comparaison, et, si nous l'osons dire, le contraste d'une si noble et respectable simplicité. Les efforts qu'il fait pour étaler avec art une vertu empruntée montrent ce qu'elle lui coûte, et font voir qu'elle n'est chez lui qu'un ornement étranger. En vain son zèle imposteur paraît quelquefois plus vif et plus ardent que la modeste vertu de l'homme de bien : c'est un peintre qui outre tous les caractères, et qui perd le vrai de la nature en cherchant le merveilleux de l'art. Il veut paraître trop vertueux, mais c'est parce qu'il ne l'est pas assez ; et la probité est toujours dans sa bouche, parce qu'elle n'est jamais dans son cœur. Malheureux de ne pas sentir que plus il fait l'éloge de sa droiture, moins on la croit véritable; et que le nom sacré de la justice , qu'il met à la tête de tous ses discours , n'est regardé que comme une vaine préface qui ne sert qu'à annoncer qu'il va être injuste.
Quand même son affectation serait d'abord plus heureuse, pourrait-il soutenir longtemps ce personnage forcé, et passer toute sa vie dans l'état violent d'une dissimulation perpétuelle? Non, le vice coûterait plus que la vertu s'il fallait toujours le cacher, et l'hypocrisie trouverait son supplice dans son crime même si elle ne cessait jamais.
Conserver toujours le même caractère, marcher d'un pas égal sur la ligne du devoir, et couronner d'honorables travaux par une persévérance encore plus glorieuse, c'est le privilège de la sincère vertu. Affermie sur des fondements immuables, elle seule est au-dessus de l'inconstance et de la vicissitude des passions. Celui qui a une fois goûté combien la justice est aimable cesse rarement de l'aimer. La vertu dont il a éprouvé les précieuses faveurs dès sa première jeunesse ne lui paraîtra pas moins désirable dans un
âge plus avancé. Au contraire, elle aura acquis en lui la force et le charme de l'habitude; et si l'amertume de sa racine lui a d'abord causé quelques peines, la douceur de ses fruits ne lui donnera plus que des plaisirs.
Mais cette félicité, qui est assurée à l'homme juste, est un trésor caché pour celui qui ne sacrifie qu'à l'apparence de la justice. Dévoré par ses désirs, et toujours environné du tumulte des passions, il ne connaît point ces délices du cœur, et cette innocente volupté que l'homme de bien goûte dans le calme profond de sa conscience. Privé des plaisirs delà véritable justice, et soutenu seulement par un effort d'ambition ou de vanité, il reconnaît bientôt le néant de cette fausse gloire, à laquelle il ne saurait même parvenir. Fatigué de vouloir toujours embrasser un fantôme qui lui échappe, et dégoûté de cette illusion laborieuse, il se réveille comme d'un songe pénible ; il retombe de son propre poids» et par une espèce de lassitude, dans son état naturel; et, déposant le personnage d' autrui, il se résout enfin à n'être plus que lui-même.
C'est alors que, dépouillé des apparences honorables de la justice et couvert de toute la honte de l'iniquité, réduit à envier le sort de ces pécheurs de bonne foi qui, plus simples dans le mal, ont toujours paru ce qu'ils étaient en effet, il éprouve qu'il est un dernier degré de confusion réservé pour l'hypocrite, une infamie durable qui le suit partout, et qui semble imprimer sur lui un caractère ineffaçable. Quand même il pourrait devenir sincèrement vertueux, ce changement, heureux pour son innocence, serait inutile pour sa réputation. Il a perdu la confiance publique , et c'est un bien qui se perd sans retour. Les hommes qu'il a une fois trompés par sa fausse probité ne se fieraient pas même à sa véritable vertu : son déshonneur survivrait à son crime ; et, par un juste retour, après avoir voulu passer pour homme de bien sans l'être véritablement , il le serait en effet sans le paraître.
Mais c'est cela môme qui rend son mal presque incurable. Celui qui n'a pu être fidèle à la vertu lorsqu'elle pouvait encore lui attirer l'estime et l'admiration des hommes, pourrait-il se résoudre à devenir vertueux lorsque par sa faute il ne pourra plus exercer qu'une vertu ignorée, ou méconnue même du public? La probité lui paraîtra sans attraits, parce qu'elle sera sans éclat ; et le vice devenant presque nécessaire pour lui, si le ciel ne fait un prodige en sa faveur, il tombera dans une espèce de désespoir et de paraître jamais et d'être véritablement homme de bien.
Ainsi périssent les espérances de la fausse vertu. Ainsi la Providence se plaît à confondre les efforts de l'hypocrisie. Ainsi la honte devient tôt ou tard la compagne du vice, pendant que la gloire marche toujours sur les pas de la vertu. Etre connu, c'est la punition de l'hypocrite, et la récompense de l'homme de bien. Une affectation artificieuse pourra couvrir pour un temps les défauts de l'un ; une modestie profonde pourra cacher une partie , des vertus de l'autre : mais l'affectation et la modestie, contraires dans tout le reste, ont cela de commun qu'elles se trahissent enfin elles-mêmes. Le désir d'un faux honneur se termine à une véritable confusion , et le mépris des louanges élève enfin l'homme de bien au-dessus des louanges mêmes. Tl retrouve avec usure, dans un âge plus avancé, cette gloire qu'il avait négligée dans sa jeunesse. Quelquefois obscure dans ses commencements, lente clans son progrès, elle n'en est que plus éclatante clans sa fin. La voie du juste n'est d'abord qu'une trace presque imperceptible de lumière , qui croît comme par degrés jusqu'à ce qu'elle devienne un jour parfait1. Aussi durable , aussi immortelle que la vertu qui la produit , elle accompagne l'homme de bien jusqu'à la fin de sa vie. Mais sa gloire ne s'éteint pas avec lui clans l'obscurité du tombeau. Il semble même qu'elle reçoive un nouvel éclat par
1 Proverbes, chapitre IV, verset 18.
25 i • ONZIÈME MERCURIALE.
sa mort. Victorieuse de l'envie, elle n'excite plus que l'admiration ; et consacrant la mémoire du juste à l'éternité, elle apprend à tous les magistrats qu'on n'arrive à l'honneur que par la vertu, et que quiconque y aspire par une autre voie n'impose pas longtemps au public, et ne trompe enfin que lui-même.
Prononcée à Pâques, 1709.