‹ Œuvres de d'AguesseauChapitre 28 sur 29 · CONSEILLER D ETAT · texte numérisé non relu

CONSEILLER D ETAT

Je regarde, mes chers enfants, comme la plus douce et la plus solide consolation de ma disgrâce présente, le plaisir de vous parler de mon père, et de profiter du loisir qu'elle me donne pour le faire revivre en quelque manière à vos yeux, et vous offrir dans sa personne l'exemple le plus accompli que je puisse jamais vous proposer en tout genre de mérite et de vertu.

Je vous avouerai cependant, mes chers enfants, que vous n'êtes pas mon seul objet dans cet ouvrage : je l'entreprends pour moi autant que pour vous; et je cherche bien moins à vous donner ici des leçons, qu'à en recevoir de celui que je regarde comme votre maître et le mien. Je veux me remplir avec vous , me nourrir, et , si j'ose parler ainsi , me rassasier pleinement des vertus de mon père; l'étudier dès son enfance, le suivre pas à pas dans les progrès de son mérite comme dans ceux de ses années, le conduire avec vous jusqu'au moment douloureux de sa mort ; et plût à Dieu qu'il me fût possible de ne laisser échapper à votre instruc-

tion commune aucun jour d'une vie dont les moindres traits sont des modèles !

Vous n'y trouverez point ces faits singuliers, ces événements extraordinaires qui attachent l'attention d'un lecteur curieux, dont le cœur voudrait être ému par une histoire, comme il l'est par un spectacle, mais, en récompense , vous y verrez ce qui est peut-être encore plus rare, et sans doute plus intéressant pour vous et pour moi , un caractère suivi, toujours semblable à lui-même, et constamment soutenu depuis la première jeunesse jusqu'à la plus extrême vieillesse; un esprit vaste, fécond, lumineux, aussi aimable par ses grâces naturelles qu'admirable par sa grande élévation, assez facile pour pouvoir dédaigner le secours du travail, et si laborieux qu'il semblait ignorer son heureuse facilité; un cœur tendre, noble, généreux, toujours occupé des intérêts d'autrui , et jamais des siens, sachant se rendre tout à tous par une charité qui ne connaissait de bornes que celles des besoins de l'humanité; un homme simple, vrai, ennemi de toute ostentation , humble même jusqu'à l'excès , si l'homme pouvait jamais être trop humble, respectable par sa sagesse, vénérable par sa sainteté; en un mot, un homme orné de toutes les vertus, à qui il n'est presque échappé, durant le cours d'une longue vie, ni action ni parole qui n'aient été inspirées par la raison et consacrées par la religion.

Tel a été votre aïeul, mes chers enfants, et telle est l'idée générale qu'il fallait d'abord vous donner de son caractère.

Il est temps de lever le voile dont sa modestie prenait un si grand soin de couvrir son mérite. Le public , qui révérait sa vertu, n'a connu que la moindre partie d'un si grand homme. Mon père aurait voulu pouvoir se dérober aux yeux mêmes de ses enfants; et c'était presque malgré lui qu'une longue habitude les mettait en état de pénétrer jusque dans le sanctuaire de cette âme vertueuse qui n'avait rien à cacher aux hommes, mais qui ne voulait se montrer qu'à Dieu. Je

remplirai donc un devoir de justice en lui rendant, après sa mort, une partie de la gloire qu'il a méprisée pendant sa vie ; je la lui rendrais bien plus entière sans cette môme modestie que je loue ici presque à regret , et dont je me plaindrais bien plus volontiers en ce moment. De combien d'actions mémorables nous a-t-elle enlevé la connaissance ! Dieu, qui les a vues, en sera la récompense éternelle; mais nous les ignorons, et elles manqueront toujours à notre instruction. Mon père parlait si peu de lui-môme, et il le faisait si sobrement, quand il ne pouvait l'éviter, que nous ne savons presque de ses actions que celles qu'il n'a pu nous cacher. Encore fallait-il le surprendre en quelque manière pour les savoir, et ce n'a été que par une espèce de larcin ou, si l'on veut, par une industrie louable, que nous avons pu lui dérober au moins quelques traits de sa vie.

Mais c'est ce qui m'excite encore plus à en recueillir les restes précieux, pour immortaliser sa mémoire dans ma famille avec ma juste reconnaissance, heureux si je pouvais employer pour lui tout ce que j'ai reçu de lui ! Je lui dois le peu que je suis, je lui dois môme ce que je ne suis pas, puisqu'il n'a pas tenu à lui que je ne le fusse ; et si je n'ai pas eu le mérite de répondre pleinement à ses soins, j'aurai au moins celui de le mettre à ma place , et de vous dire : Mes chers enfants, remontez directement à votre aïeul, oubliez le degré qui vous en sépare, et, vous rapprochant ainsi de ce grand exemple, rendez-vous dignes d'en profiter beaucoup mieux que celui qui n'est propre qu'à vous le montrer.

Je m'arrête peut-être trop longtemps à vous expliquer les motifs du discours que je vous adresse. La vie d'un tel père, écrite à de tels enfants, ne demande point de préface; mais c'est ici bien moins une production de mon esprit qu'une effusion de mon cœur. Vous vous en aperceverez souvent dans la suite, mes chers enfants. Le sentiment me conduira dans ce récit beaucoup plus que l'ordre des temps; et vous ne devez le regarder que comme une espèce de conversation

libre et indépendante des règles du style historique que j'ai avec vous sur le caractère, sur les mœurs et sur les vertus de mon père.

Il pouvait dire de lui ce qu'il nous a mis en état de dire de nous-mêmes : Nous sommes les enfants des saints.

Il était iils d'un père ] et d'une mère dont il avait reçu la sainteté comme par une espèce de succession ; mais il ne put jouir des exemples du premier. Il avait à peine sept ans lorsqu'une mort prématurée le lui enleva, et le laissa entre les mains d'une mère vraiment chrétienne, qui ne resta dans le monde que pour l'élever dans la vertu : contente de son ouvrage, elle eut la force de renoncer à en jouir; et, se détachant d'un objet si digne de sa tendresse, elle se consacra entièrement à Dieu dans le monastère des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, où elle n'eut plus qu'à lever les mains au ciel pour un lils qui venait d'entrer clans le tourbillon des affaires; et ce fut là que, malgré la délicatesse de son tempérament et les grandes infirmités dont elle était affligée, elle soutint, pendant près de vingtcinq ans, l'austérité d'une vie sainte que Dieu couronna par une plus sainte mort.

Un frère aîné 2, qui était beaucoup plus âgé et d'un autre lit que mon père, eut aussi pour lui des soins presque paternels, mais par des vues plus humaines que celles de ma grand'mère. Né avec beaucoup plus de génie, et capable de s'élever par son mérite, il n'était pas aussi exempt d'ambition que mon père l'a toujours été, et il pensait peut-être encore plus à avancer son frère qu'à le former.

Mais Dieu semblait prendre soin de l'instruire et de le former lui-même ; il suppléait à ce qui manquait aux connaissances de la mère , et il prévenait même les souhaits am-

1 Antoine d'Aguesseau, premier président du parlement de Bordeaux

2 François d'Aguesseau, maître des requêtes et président du grand conseil.

bitieux du frère par l'heureux naturel et les inclinations vertueuses qu'il avait données à mon père, dont l'esprit, né pour ainsi dire raisonnable, le conduisait dès l'enfance et lui tenait lieu du père le plus sage et le plus vigilant.

On le mit au collège de Navarre, qui était alors le plus célèbre de l'Université, et on lui donna un précepteur qui eut plus besoin de le retenir que de l'exciter à s'instruire.

Il marchait d'un pas si rapide, qu'il fut en état d'entrer en rhétorique à l'âge de douze ans. Toutes les années du cours de ses études le virent sortir victorieux de la carrière, c'est-à-dire après y avoir remporté les quatre premiers prix qu'on distribue à la fin des classes. Toutes les heures que les exercices ordinaires du collège lui laissaient libres, et une grande partie même des jours de repos, il les donnait à la lecture suivie des plus grands modèles de l'antiquité grecque et latine. Les poètes embellissaient son imagination , sans y laisser la moindre impression dont sa timide vertu pût être alarmée. Il en savait cueillir toutes les fleurs, sans en prendre le poison qu'elles cachent souvent sous une surface agréable. Les beautés de la poésie et de la prose frappaient tellement son goût, et il avait reçu de la nature une mémoire si heureuse , que , quoique ses occupations eussent rompu de bonne heure ce commerce étroit qu'il avait d'abord lié avec les muses, on eût dit, même à l'extrémité de sa vie, qu'il ne l'avait employée qu'à étudier les belleslettres. Des passages entiers de poètes, d'historiens, d'orateurs , venaient s'offrir à lui comme d'eux-mêmes ; et il en répétait les propres paroles avec une facilité et une exactitude dont lui seul n'était pas surpris, parce qu'il croyait que tous les hommes étaient nés aussi heureusement que lui. 8a vertu se déclara aussi promptement que son amour pour la science, et il en donna une marque si rare dès son enfance, qu'elle mérite bien que j'en conserve ici la mémoire. Il n'est rien d'indifférent dans la vie des grands hommes , et ce sont

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quelquefois les traits les plus faibles en apparence qui découvrent le mieux leur caractère.

Les camarades de mon père, qui connaissaient la bonté et la facilité de ses mœurs autant que celles de son esprit, le venaient souvent prier de faire leur ouvrage pour eux. Il se prêtait d'abord de tout son cœur à leurs désirs, et la facilité de son génie était si grande, qu'il lui en coûtait peu pour les satisfaire; mais il s'aperçut bientôt de lui-même qu'il les servait trop bien pour leur paresse, et fort mal pour leur instruction. 11 se reprocha de contribuer, par son travail, à les mettre en état de tromper leurs maîtres, ou plutôt de se tromper eux-mêmes, en prenant une habitude d'ignorance et de dissipation dont ils se repentiraient un jour. Il les pria donc de trouver bon qu'il ne leur rendît plus un service si dangereux ; et, après leur avoir fait aimer sa complaisance, il commença dès lors à leur faire honorer sa vertu. J'ai su ce fait d'un de ceux mêmes qui avaient reçu de lui d'abord ce secours et ensuite cette instruction. Aussi m'a-t-il assuré plus d'une fois que les enfants du même âge que mon père le regardaient moins comme le compagnon de leurs études que comme un modèle qui excitait plus d'admiration que d'envie , parce que sa modestie , égale à ses talents, ne leur inspirait pour lui qu'une tendresse mêlée de respect, et déjà même d'une espèce de vénération.

Il sortit fort jeune du collège, où je ne sais si on lui laissa le temps d'achever sa philosophie : c'était peut-être celle de toutes les sciences qu'il avait le moins cultivée. On l'enseignait assez mal de son temps, mais il n'avait presque pas eu besoin de l'apprendre. La science du raisonnement et la connaissance de la morale, en quoi consiste la plus solide philosophie, étaient pour lui comme des sciences infuses. A voir l'ordre simple et naturel qui régnait dans tous ses écrits, il semblait qu'il eût passé sa jeunesse à étudier la logique et les mathématiques. La connaissance du cœur lui avait encore moins coûté que celle de l'esprit humain. Il

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n'avait eu qu'à étudier le sien pour y trouver les règles de tous les devoirs, et jamais il n'y a eu d'homme dont on ait pu dire, avec plus de vérité, qu'il avait appris à connaître Dieu en l'aimant, et la vertu en la pratiquant.

Ce fut avec de si heureuses dispositions que mon père entra dans l'étude du droit; et, comme il aimait la science par devoir, encore plus que par inclination, il s'appliqua entièrement à cette étude, parce que c'était celle de son état. Peu content de savoir la jurisprudence en disciple, il voulut la posséder en maître, remontant jusqu'aux premiers principes, pour en descendre par degrés jusqu'aux dernières conséquences; et, toujours plus attentif à la raison de la loi qu'à la loi même, il la dégageait de ce mélange de subtilités dont la science du droit est comme surchargée , pour la ramener à la pureté de sa source, je veux dire à ce que l'idée de la justice naturelle présente sur chaque matière à des esprits raisonnables qui savent la méditer attentivement. C'est ainsi que se formaient en lui cette étendue et cette supériorité de lumières qui étonnaient, dans la suite, les plus célèbres avocats lorsqu'ils travaillaient avec lui; ce qui leur faisait dire qu'ils avaient appris le droit en jurisconsultes, mais que mon père le savait en législateur.

Il entra dans la carrière de la magistrature par une charge de conseiller au parlement de Metz , qui lui laissait le temps démettre ordre à ses affaires, dont l'état demandait qu'il s'y livrât d'abord entièrement ; mais un événement singulier lui donna bientôt beaucoup plus de richesses qu'il n'en désirait, et il s'en fallut peu que son désintéressement ne le mît hors d'état d'en profiter.

Son frère , marié depuis peu de temps , et dont la femme était grosse, tomba dans une maladie de langueur qui parut enfin incurable. Il voulut faire son testament et donner tout son bien à mon père , en cas que l'enfant dont sa femme était sur le point d'accoucher vînt à mourir. Il confia ses intentions à mon père, et il le pria plusieurs fois de lui

amener M. Auzanet, avocat dîme grande capacité, avec lequel il voulait faire le projet de sa dernière disposition. Mon père éludait toujours ses instances en le remettant d'un jour à un autre, jusqu'à ce qu'enfin le malade , voyant bien qu'il ne serait jamais obéi , précisément parce que mon père; avait intérêt de le l'aire, envoya lui-même chercher cet avocat, et fit peut-être plus de plaisir à mon père en ménageant ainsi sa pudeur que par le don de tout son bien : il mourut peu de temps après avoir fait son testament; sa femme le suivit le même jour, elle perdit la vie en accouchant, et son fils ne vécut que pour recevoir le baptême. La mort qui les avait joints , lit aussi qu'on réunit leurs funérailles ; et le public vit passer la lugubre cérémonie du père, de la mère et du fils unique , portés tous trois en terre dans le même convoi: spectacle touchant, même à l'égard d'une famille particulière , mais qui de nos jours a excité bien plus justement les larmes de toute la France sur les pertes redoublées de la maison royale.

Plus affligé de la mort de son frère que content d'en avoir recueilli la succession, mon père y trouva une charge de maîtres des requêtes, dont il demanda l'agrément, et dans laquelle il fut reçu à l'âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans. Son goût y eut peu de part, encore moins les conseils de l'ambition. Il y entra par l'avis de sa famille, qui crut que cet établissement convenait à l'état de sa fortune ; et je lui ai entendu dire plusieurs fois que , s'il avait pu suivre son inclination naturelle, il se serait borné à passer ses jours dans une charge de conseiller au parlement de Paris. C'était ce qu'il appelait la pure et véritable magistrature : rien ne lui paraissait plus heureux que de vivre dans l'indépendance de la cour, au milieu d'une compagnie qui, faisant gloire de ne connaître que les règles de la justice, trouve sa route toujours tracée par des lois immuables, ou par des maximes qui ne sont pas sujettes aux variations du gouvernement ou du ministère. L'homme de bien ne craint point ces repro-

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clics secrets de la conscience, dont il est souvent menacé dans les emplois où il faut trouver ce tempérament si difficile , ce milieu si rare , entre la soumission qui est due au prince et la fidélité qu'exige le devoir. Si le conseiller au parlement s'élève moins haut qu'un petit nombre de ceux qui réussissent au conseil, il n'est point en danger de tomber aussi bas que le plus grand nombre.

Les maîtres des requêtes ressemblent aux désirs du cœur humain, ils aspirent à n'être plus; c'est un état qu'on n'embrasse que pour le quitter, un corps où l'on n'entre que pour en sortir, et quiconque y vieillit se sent tous les jours dépérir et tomber dans l'oubli ; pendant que le magistrat qui s'est fixé au parlement vit content dans son état, parce qu'il ne veut être que ce qu'il est, toujours sûr, s'il a du mérite, de voir croître sa considération avec le nombre de ses années, et de recevoir des mains de la vieillesse, suivant l'expression de l'Écriture, cette couronne de dignité qui ne se trouve que dans les voies de la justice.

Ainsi parlait cet homme vertueux dans un temps où il n'avait pas sujet de se repentir du parti qu'il avait pris, et où l'opinion publique lui promettait ce qu'il avait beaucoup mieux mérité que son fils.

Mais je tombe déjà dans les digressions que je vous ai annoncées, mes chers enfants, et les sentiments de mon père me font perdre le fil de son histoire. Il entra donc dans la charge de maître des requêtes , mais avec les dispositions du plus sage sénateur. On ne le vit point, comme la plupart de ceux qui font ce premier pas dans la route de la fortune, s'empresser de faire sa cour, se ménager des protecteurs , s'insinuer par toutes sortes de voies auprès des ministres qui sont les maîtres ou le canal des grâces, et ne donner à la justice que les restes d'une attention usée par les soins et les mouvements de l'ambition ; il ne parut à la cour que par nécessité, et il ne connut dès lors, comme dans toute la suite de sa vie , d'autre protecteur que son mérite , d'autre

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degré pour s'élever que sa seule réputation, d'autre vue que celle de remplir son devoir. Il fallut en effet , comme vous le verrez bientôt, que la Providence prît soin de sa fortune; mais, sans en désirer le progrès, il ne pensait qu'à le mériter , et je présume que ce fut dans les premières années de son service au conseil, qu'étant moins chargé d'occupations , il trouva le loisir d'étudier à fond les ordonnances de nos rois, et les principales règles de l'ordre public, dont il était plus instruit qu'aucun magistrat du royaume.

Tranquille dans le pays même de l'inquiétude et des désirs, la seule chose qui manquait à son bonheur était d'en jouir avec une femme de son caractère. Il la chercha et il la trouva, ou plutôt le ciel lui lit ce présent si rare, et qu'il n'accorde pas toujours, môme à l'homme de bien.

M. de la Houssaye, maître des requêtes, qui se distinguait au conseil par sa vertu autant que par ses talents, et qui avait connu mon père dès le collège, était lié étroitement avec lui, par la conformité des inclinations, et par cette espèce de sympathie naturelle qui unit les hommes vertueux. Il voulut en resserrer les nœuds, en y joignant ceux de, l'alliance; et comme Me de Perigny, dont il avait épousé la fille aînée , en avait une seconde dont il connaissait tout le mérite, il crut qu'elle était née pour mon père, comme mon père était né pour elle. La Providence venait même de rompre un mariage presque conclu pour mon père, et qui, selon toutes les apparences, n'aurait pas été aussi heureux. M. de la Houssaye profita de l'occasion, et, le ciel secondant ses soins, il parvint heureusement à faire son beau-frère de celui qui était son meilleur ami.

Le mariage n'a peut-être jamais uni tant de raison et de vertu de part et d'autre dans cette espèce de société où les biens de l'esprit doivent entrer encore plus que ceux du corps. J'ose dire néanmoins que mon père et ma mère y apportèrent des caractères fort différents , et des genres de mérite dont on pouvait dire qu'ils étaient plutôt égaux que

semblables ; égaux par l'esprit et par la manière de penser, égaux par le eœur et par la noblesse des sentiments, égaux par la raison qui était la règle commune de leurs actions, égaux enfin par la religion , qui les rendait plus grands encore aux yeux de Dieu que la raison à ceux des hommes ; mais cette égalité de mérite était variée en eux, dans tous les degrés, par la différence de leurs caractères.

L'esprit de mon père avait naturellement je ne sais quoi de plus doux et de plus également aimable; c'était, pour ainsi dire, une raison vivante et animée, qui agissait si simplement et si uniment en lui, que, comme elle était toujours la même au dedans, elle paraissait toujours la même au au dehors , sans qu'il eût jamais besoin de détendre ou de remonter l'harmonie de son âme , qui se soutenait sans peine et sans efforts sur un ton toujours uniforme.

Ma mère était née avec un esprit plus vif, plus rapide, plus impétueux; et si elle s'était livrée à son caractère, on aurait pu l'admirer d'abord par estime, plutôt que l'aimer par cet attrait sensible que la douceur de mon père répandait naturellement : sa raison avait quelque chose de plus haut et de plus dominant; elle aurait pu même devenir impérieuse, si ma mère n'eût été toujours attentive à la tempérer par sa sagesse. L'un, du côté de l'esprit, donnait plus qu'il ne promettait dans le premier abord ; l'autre promettait davantage , et ne donnait pas moins. Le génie de mon père était plus fécond et plus facile. Capable d'acquérir toutes les sciences, et surtout celles qui dépendent de la beauté de l'esprit, également propre à plaire aux hommes par des charmes naturels , et à les conduire par la force de sa raison. L'esprit de ma mère, quoique très-aimable, paraissait plus déterminé à ce dernier genre de mérite : esprit véritablement mâle dans un corps de femme , on eût dit qu'elle était née pour gouverner, et elle l'aurait pu faire par goût, au lieu que mon père s'y portait par devoir plutôt que par inclination.

;]ii DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

Le cœur, qui a tant de part aux opérations de l'esprit, était aussi distingué en eux par des caractères différents : ils l'avaient tous deux également tendre, également capable d'amitié et de charité, mais la tendresse de mon père était plus douce et celle de ma mère était plus vive.

Les malheurs ou les défauts de ceux qu'elle aimait la touchaient beaucoup plus que mon père, et elle sentait peutêtre aussi plus fortement leur bonheur et leurs vertus. L'imagination est toujours bien plus proche du cœur; mon père n'en avait qu'autant qu'il est nécessaire pour le secours et pour l'ornement de la raison, dont elle ne faisait chez lui que suivre et animer les mouvements. Ma mère en avait assez pour dominer par son imagination même, si elle n'eût trouvé qu'il était plus digne d'elle de ne régner que par la raison ; et comme la raison peut bien réprimer, mais non pas prévenir les premiers mouvements, h sensibilité et la délicatesse de son cœur étaient si grandes que sa santé en souffrait quelquefois. Il semblait (pie son corps se fût chargé de toutes les faiblesses de la nature, pour n'en laisser aucunes à son aine.

Sa religion même était égale à celle de mon père, sans lui être entièrement semblable. La piété paraissait avoir eu plus à combattre dans l'un que dans l'autre. Ma mère était née avec plus de goût pour le monde, et son caractère même avait beaucoup plus besoin d'une espèce de dissipation. Une conversation vive et animée aurait eu de grands charmes pour elle, et personne n'y était plus propre quand elle voulait bien s'y prêter. Peut-être même, si la religion n'avait étouffé en elle tous les sentiments humains, n'aurait-elle pas été entièrement insensible à l'ambition et à cette espèce de politique dont les femmes d'un génie supérieur sont encore plus touchées que les hommes. Elle avait un air de dignité et un talent naturel pour la représentation qui auraient pu taire le mérite d'une autre femme , mais qui ne servaient en elle que de matière aux efforts de sa vertu et d'exercice à son

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humilité. Véritablement digne du nom de la femme forte, tout ce qu'elle avait de plus grand et de plus aimable, selon le monde, elle eut le courage de le sacrifier sans réserve à la religion.

Dieu seul peut savoir combien ce sacrifice constant et universel a coûté chez elle à la nature, et, pour finir ici ce parallèle des différentes vertus de mon père et de ma mère , on peut dire que si l'un a joui du bonheur de n'avoir presque point d'obstacles à surmonter dans la voie du salut, la gloire de l'autre a été de les avoir tous surmontés ; en sorte que, si Dieu mesurait le mérite, comme les hommes le font souvent, par la difficulté de l'entreprise, la vertu qui a combattu avec tant de succès l'emporterait sur celle qui semble n'avoir rien eu à combattre. Mais qui serait assez téméraire pour vouloir décider de la préférence entre deux âmes, dont l'une fut, pour ainsi dire, assez sainte pour n'avoir pas besoin de se vaincre, et l'autre assez vertueuse pour se vaincre toujours? Je dirai donc seulement que le ciel en les unissant, les avait associés par la diversité même de leurs caractères. Le mélange de leurs grandes qualités, plutôt différentes que contraires , ne formait du mari et de la femme qu'une seule âme parfaite, dont les vertus, toujours tempérées l'une par l'autre, se devaient réciproquement le mérite accompli, d'être toutes deux également éloignées du défaut et cle l'excès.

La douceur de leur union fut sur le point d'être rompue presque clans sa naissance, par la petite vérole, dont ma mère fut attaquée si dangereusement qu'on désespéra plus d'une fois de sa vie. Mon père qui n'avait jamais eu cette maladie, s'enferma avec elle, et ses prières, beaucoup plus que les soins des médecins, la retirèrent des portes de la mort. Il la reçut donc une seconde fois des mains de Dieu , et il ne crut pas acheter trop chèrement cette faveur par le même mal qu'il n'avait que trop mérité par son assiduité auprès de ma mère. Il en sortit avec beaucoup moins de danger ; et la joie de se

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voir rendus l'un à l'autre succéda heureusement à leurs alarmes réciproques.

Il entra donc dans l'exercice de ses fonctions, et il y joignit celles de la charge de président au grand conseil, qu'il avait achetée pour y trouver une occupation qui, dans un âge plus avancé, pût remplir le vide et presque le néant d'un ancien maître des requêtes, Son mérite était tellement reconnu que, sans ambition même, il aurait pu se croire à portée d'obtenir une intendance; mais le décri dans lequel la plupart des intendants étaient tombés pendant la mauvaise administration des finances, la réputation de dureté que M. Colbert s'était acquise, en voulant y établir un meilleur ordre, et, plus que tout cela, une délicatesse de conscience effrayée des dangers inséparables de la fonction d'intendant, faisaient que mon père la redoutait, bien loin de la désirer. Ma mère n'y avait pas moins d'éloignement, non par le goût des plaisirs qui attachent les autres femmes à la vie de Paris , mais par la liberté et la tranquillité dont on y jouit, lorsqu'on est assez heureux pour ne pas connaître l'ambition, ou assez sage pour la vaincre.

Une occasion imprévue, qu'on peut bien regarder comme un coup de la Providence, changea en un moment le plan qu'ils s'étaient formé pour toute la suite de leur vie.

Mon père fut chargé d'une affaire qui regardait la finance, et à laquelle on savait que M. Colbert donnait une grande attention. Ce ministre la regardait en contrôleur général, et mon père, qui ne la voyait qu'avec les yeux d'un magistrat, y trouva, ce qui n'est que trop ordinaire, la finance directement opposée à la justice. Il la rapporta avec l'ordre, la justesse et la solidité qui lui étaient naturels. Il appuya son avis de toutes les raisons que ses lumières et son amour pour la justice pouvaient lui inspirer. M. Colbert opina fortement pour le parti contraire. La modeste et judicieuse résistance de mon père balança quelque temps les suffrages ; mais enfin la raison fut vaincue par l'autorité , c'est son sort le plus or-

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dinaire , et l'on crut que sa défaite serait fatale à son défenseur. Ceux qui aspiraient aux intendances regardèrent mon père comme un homme dont la fortune était perdue; peutêtre même s'applaudirent-ils en secret d'avoir un concurrent de moins, et un concurrent si dangereux par son mérite.

Leur attente fut trompée, et M. Colbert, qui avait opiné sur le procès en ministre de la finance , jugea du rapporteur en homme juste et d'un génie supérieur. [1 conçut une idée avantageuse, et de la droiture d'un jeune maître des requêtes qui avait eu le courage de lui résister, et de la capacité avec laquelle il l'avait fait. 11 renferma pour lors ces sentiments au dedans de lui-même; mais l'intendance du Limousin ayant vaqué peu de temps après, il fit nommer mon père pour la remplir, sans lui en avoir parlé. La commission en fut expédiée avec le même secret, et portée au sceau par l'ordre de M. Colbert. Elle y serait demeurée longtemps, si un secrétaire de M. le chancelier Seguier ayant rencontré par hasard M. de la Houssaye, ne lui eût demandé pourquoi mon père faisait si peu de cas de sa commission d'intendant, qu'il semblait attendre qu'on allât la porter chez lui. Surpris et embarrassé d'un pareil discours , M. de la Houssaye lui répondit que la raison en était bien simple , quoique difficile à croire , que c'était parce que mon père n'en savait rien, qu'il n'avait même jamais demandé d'intendance, et qu'il était bien éloigné de croire que M. Colbert pensât à lui, sans lui en rien dire. Il fut, en effet, encore plus étonné que M. de la Houssaye ne l'avait été , d'apprendre cette nouvelle. Son premier mouvement le portait à refuser ce que ses égaux briguaient avec tant d'ardeur, et qu'on ne lui laissait pas seulement la peine de demander; mais enfin le conseil de ses amis, qui prévoyaient déjà tout le bien qu'il devait faire dans la fonction d'intendant , le détermina à suivre l'ordre de Dieu , si clairement marqué par la singularité d'un tel choix. Il fit donc retirer

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sa commission du sceau , et il alla remercier M. Colbert d'une grâce qui avait prévenu jusqu'à ses désirs. 11 entra chez ce ministre en tremblant, soit par un effet ordinaire de sa pudeur et de sa modestie, soit par la répugnance mémo qu'il sentait toujours au dedans de lui pour le service auquel il ahait s'engager; mais il en sortit content et plein de confiance , moins par les témoignages d'estime qu'il reçut de M. Colbert, que par les bonnes intentions qu'il reconnut en lui pour le soulagement des peuples , pour le rétablissement du commerce , et pour tout ce qui pouvait contribuer au bien public.

Telle fut, mes chers enfants, la vocation de mon père aux fonctions d'intendant , et il serait à souhaiter que celle de tous les hommes appelés à des places importantes fût aussi légitime. Je ne sais cependant ce qu'on doit admirer le plus dans cet événement, ou de la fermeté d'un jeune magistrat qui ose résister non-seulement avec sagesse, mais avec force, à un ministre tout -puissant, ou de la modération et de la justice du ministre qui le choisit de lui-même, et qui le préfère à tous autres maîtres des requêtes, précisément parce qu'il lui avait résisté.

Malgré l'esprit de servitude qui augmente tous les jours, il est encore des magistrats capables de s'exposer, en faisant leur devoir, à la haine du ministre le plus accrédité; mais il est glorieux de mériter la faveur des hommes par la seule contradiction qu'on oppose à leurs sentiments. Une telle action ne fait donc pas moins d'honneur à M. Colbert qu'à mon père, et si la rareté décidait de la préférence, la vertu du ministre pourrait avoir ici l'avantage sur celle du magistrat.

Après avoir reçu les instructions de M. Colbert, mon père n'eut plus qu'à partir pour son intendance ; et ce fut vers la fin de l'année 1665 qu'il en alla prendre possession. Il y répondit d'abord à l'attente du ministre, et je ne craindrai point de paraître suspect si je dis qu'il la surpassa.

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Le Limousin le dirait beaucoup mieux que moi, si je pouvais faire parler ici cette province. La mémoire de l'homme juste qui l'a gouvernée y est encore en bénédiction; les pères y ont transmis à leurs enfants le souvenir de ses vertus, et tous les peuples y regardent le temps de son administration comme une heureuse époque qu'ils célébreront toujours par leurs regrets.

Les habitants de ce pays pouvaient dire en effet, comme ceux de l'Espagne lorsque le jeune Scipion y arriva : Venisse diis simillimum juvenem omnia vincentem benignitate ac beneficiis. Mon père comprit d'abord qu'un intendant placé entre le roi et le peuple doit se regarder comme l'homme de l'un et de l'autre, tellement destiné à être l'organe des volontés du maître, qu'il le soit peut-être encore plus des vœux et des prières des sujets , qui ne peuvent presque s'adresser qu'à lui pour faire entendre jusqu'aux pieds du trône la voix de leurs misères. Deux devoirs , si peu compatibles en apparence , se réunirent toujours dans la conduite de mon père; il trouva sans peine ce tempérament, si rare et si difficile à garder, entre les intérêts du roi et ceux de ses peuples. Il prit, entre ces deux grands objets de ces fonctions , le caractère d'un arbitre équitable rendant à César tout ce qui est dû à César, et au peuple tout ce qui convient au peuple, parce qu'il commençait toujours par rendre à Dieu ce qui est dû à Dieu.

J'ai entendu dire à ceux qui en avaient été les témoins que c'était une chose admirable de lui voir faire le département des tailles. Ce n'était point en traversant toute sa généralité d'une marche rapide et plus convenable à un voyageur ou même à un courrier qu'à un intendant; il s'arrêtait longtemps dans le même lieu, attentif à écouter toutes les plaintes , encore plus à connaître et à réformer tous les abus. Aucun besoin, aucune affliction des peuples n'échappait à sa vigilance. Il entrait dans les moindres détails, non-seulement sur ce qui regardait les impositions et

la levée des droits du roi , mais sur tout ce qui pouvait contribuer à rétablir l'agriculture, à faire fleurir l'industrie, à faciliter et à perfectionner le commerce. La justice, sa première inclination , qui dominait toujours dans son cœur, comme s'il n'eût été chargé que de la rendre, se mêlait aux fonctions de la finance sans les retarder. Il veillait, autant qu'il est permis à un intendant de le faire, sur la conduite des juges ; il s'informait de leur caractère et de leur réputation ; il les avertissait de leur faute , et souvent par le seul poids de ses paroles il les obligeait à les réparer. Cette espèce de visite qu'il faisait tous les ans, et souvent même plus d'une fois , dans sa province , était moins la visite d'un intendant que celle d'un magistrat. Elle imitait même en quelque manière celle d'un évoque, par l'attention de mon père à s'informer des besoins de chaque paroisse, des réparations qu'on faisait; ou qu'on devait faire aux églises, des écoles destinées à l'instruction des enfants , de l'état des hôpitaux et des maisons qui servent d'asile aux misérables. Toutes les propositions qu'on lui faisait , ou pour soutenir, ou pour augmenter ces sortes d'établissements, trouvaient auprès de lui un accès favorable. Il prévenait même souvent les désirs et les vues de ceux à qui l'administration en était confiée. Chaque genre de misère trouvait en lui le remède qui lui était propre, et sa charité était ingénieuse à lui inspirer les moyens d'exécuter tout ce qu'elle lui avait fait désirer.

On ne craignait donc point son arrivée , on l'attendait au contraire avec impatience ; et les peuples regardaient le temps de son département comme la saison la plus heureuse de l'année, où leurs maux allaient être soulagés, autant qu'il était possible , ou du moins adoucis par l'espérance d'un avenir plus favorable; et les malheureux, dont il avait reçu efficacement les plaintes dans une élection, annonçaient , par leurs bénédictions , le même bonheur à celle qu'il allait visiter.

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Ce fut cette attention suivie et continuelle qui lui fit connaître si parfaitement, en peu de temps, toutes les parties et tous les biens, comme tous les maux de sa généralité, qu'on eût dit qu'elle était devenue sa patrie; et d'un autre côté il en avait tellement gagné tous les cœurs , qu'il semblait que les habitants du Limousin ne fussent à son égard que comme une seule famille dont il était le père.

De toutes les connaissances particulières qu'il acquérait, soit dans le département des tailles , soit dans ses autres occupations , il en tirait comme des conséquences générales sur lesquelles il formait le plan de tout ce qui se pouvait faire de plus utile , soit pour le service du roi , ou pour le bien de ses sujets , dans la partie de l'administration publique qui était commise à ses soins. La supériorité de son esprit le portait naturellement à ne pas estimer beaucoup ces remèdes particuliers qui ne font, pour ainsi dire, que fermer une seule plaie , et qui , n'agissant point sur toute l'habitude du tempérament, n'empêchent pas qu'il ne s'en forme de nouvelles peut-être encore plus dangereuses. Il estimait infiniment plus, dans l'ordre de la police extérieure, ce que l'on peut appeler la ' médecine de précaution , qui s'attache à prévenir les maladies encore plus qu'à les guérir ; et si une âme aussi sincèrement humble que la sienne eût pu être susceptible d'un secret retour de complaisance sur elle-même, c'aurait été uniquement lorsqu'il pouvait se flatter d'avoir découvert, non pas un moyen ae punir les fautes, mais l'art d'empêcher qu'on n'en pût commettre, et de faire en sorte qu'il y eût moins de crimes à condamner, parce qu'il y aurait moins de criminels.

Si la bonté de son cœur lui faisait souhaiter de ne trouver que des innocents, elle ne l'empêchait point de punir les coupables, quand il avait bien connu leurs crimes; et s'il était indulgent par inclination, il savait devenir sévère par nécessité. Il trouva dans le Limousin des gentilshommes dont la naissance ne servait qu'à rendre les attentats plus

dangereux, parce qu'ils étaient plus impunis, et qui, par des faussaires qu'ils avaient à leurs gages, ou par les ministres et les instruments de leurs violences, exerçaient sur les peuples une espèce de tyrannie.

La justice ordinaire était trop faible pour les attaquer avec succès. Mon père, qui avait informé la cour de leur conduite, en reçut l'ordre et le pouvoir de leur faire leur procès, dont la fin donna au public la satisfaction de voir de grands exemples qu'il désirait depuis longtemps, mais qu'il n'attendait presque plus. A la vérité , il en coûtait beaucoup à l'humanité de mon père, lorsqu'il présidait à ces sortes de jugements : il souffrait intérieurement, et son âme était dans une espèce d'angoisse quand il fallait décider souverainement de la vie des hommes. Les indices, les présomptions, les preuves, étaient pesés dans la balance de la plus exacte justice; s'il ne manquait plus rien à la parfaite conviction , son cœur affligé ne suivait encore qu'à regret le jugement de son esprit ; et il aurait dit volontiers en ces occasions , comme un empereur romain : Quam vellem nescire litteras!

Il conserva non - seulement dans ses autres intendances , mais jusqu'à la fin de sa vie, cette précieuse timidité d'une conscience tendre et vertueuse. Longtemps après son retour de Languedoc, il fut un des commissaire que le feu roi nomma pour faire le procès à un chanoine de Béarnais qui avait voulu faire périr plusieurs de ses confrères par la calomnie la plus atroce. On fut surpris de voir ce magistrat si respectable, si ennemi de la fraude et de l'imposture, si supérieur en lumières et en expérience à tous les autres juges, n'opiner, sur ce procès, qu'avec une espèce de tremblement qui trahissait l'agitation intérieure de son âme. Plusieurs même de ses confrères regardèrent cet excès de délicatesse comme peu convenable à l'élévation de son génie; mais qu'il est heureux , mes chers enfants , d'être le fils et

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le petit-fils d'un homme à qui on ne peut reprocher qu'une faiblesse si semblable à la vertu.

Je reviens à l'idée générale que j'ai voulu vous tracer, par rapport à sa première intendance, de l'esprit avec lequel il les a toutes remplies.

Dieu y répandait une bénédiction visible sur ses travaux. M. Colbert, charmé d'un mérite qui, dès qu'il parut, se montra parfait, semblait avoir une déférence aveugle pour ses avis. Cette âme, si ferme et si inflexible dans ses sentiments, se rendait sans peine à ceux d'un jeune homme sans expérience, mais qui ne lui présentait jamais que la raison et le bien public. Un tel intendant était vraiment lait pour un tel ministre. M. Colbert, c'est d'après mon père que je le dis, joignait à un esprit droit, capable de saisir et d'aimer le vrai, un cœur noble et généreux qui se portait naturellement au bien de l'État; aussi laborieux que pénétrant, il savait soutenir, par une application infatigable, les grandes vues qu'il avait pour la gloire du prince et pour la félicité des peuples. Tant qu'il en fut le maître, il ne sépara jamais ces deux objets, qui sont en effet inséparables; il sentait, ce qui est bien rare dans le ministère de la finance, qu'un roi de France n'est jamais plus riche que lorsque ses sujets le sont, et qu'au contraire les richesses du roi portées à un trop grand excès, en appauvrissant les peuples, appauvrissent enfin le prince même.

Mon père le servait véritablement selon son goût : ou il suivait exactement, ou il prévenait même les meilleures pensées de M. Colbert; et comme son caractère, tel que je viens de vous le représenter, le portait toujours à simplifier ses idées et à les rendre plus générales par leur simplicité même, ce qu'il proposait pour le bien de son intendance se trouvait presque toujours également convenable à celui des provinces mêmes qui n'étaient pas confiées à son administration; en sorte qu'en travaillant pour la sienne, il servait également toutes les autres, méritant ainsi, par la

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supériorité de ses lumières et par l'étendue de son zèle, d'être regardé, en quelque manière, comme l'intendant de tout le royaume.

Aussi, rien n'était égal à la satisfaction que M. Golbert témoignait avoir des services de mon père. Il le proposait pour modèle à tous les intendants , il en parlait souvent à ses enfants mêmes. Tous ceux qui travaillaient sous lui étaient témoins du plaisir qu'il avait à lire les lettres de mon père, et les mémoires qui les accompagnaient souvent. « C'est ainsi , disail-il , qu'il faut écrire ; il n'y a que M. d'Aguesseau qui sache donner ce tour et cet arrangement aux affaires. » Il portait ses lettres au conseil sans en faire d'extrait , il les lisait au roi, et il ne manquait presque jamais d'en faire valoir l'ordre, la netteté, l'exactitude, la solidité.

Mon père, de son côté, l'honorait véritablement, non par un amour-propre trop ordinaire, comme un homme dont il était si estimé, mais par les sentiments d'une exacte justice, comme un des plus grands ministres que la France ait jamais eus. Il répétait souvent que les années les plus heureuses de sa vie étaient celles qu'il avait passés en intendance, dans les premiers temps du ministère de M. Colbert. C'était alors, disait-il, qu'il était non-seulement facile, mais délicieux, de servir sous un contrôleur général qui entrait si pleinement dans tout ce qui tendait au bien public, qu'on était sûr de lui faire sa cour en ne faisant que son devoir. Si les suites de ce ministère n'ont pas été aussi heureuse^ pour les peuples que les commencements ; si M. Colbert s'est souvent vu forcé de s'écarter de ses premiers principes; s'il s'est même repenti, comme on le prétend, à la fin de ses jours, d'avoir trop montré au roi jusqu'où il pouvait porter sa grandeur, il en a subi la peine par les jugements peutêtre trop rigoureux du public. Mon père, qui était un juge plus équitable, l'excusait par la conjoncture des temps, qui avait été plus forte que les bonnes intentions de M. Colbert, et surtout par la concurrence d'un ministre ambitieux et peu

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sensible à la ruine de l'État, pourvu qu'il vînt à bout de détruire son rival. Ainsi , plaignant plutôt M. Colbert qu'il ne le condamnait, mon père , sans juger de la personne, se contentait de déplorer les malheureux engagements d'une place où , selon lui , il était rare d'entrer juste , et encore plus rare de demeurer, sans y devenir injuste. Un ministre si éclairé trouva bientôt que l'intendance de Limoges était trop bornée pour un mérite aussi étendu que celui de mon père, et à peine l'y eut-il laissé pendant trois ans, qu'il le fit passer à celle de Bordeaux, qui était une des plus grandes intendances du royaume, parce qu'on n'en avait pas encore retranché ce qui a servi depuis à former presque entièrement la nouvelle intendance d'Auch.

Mon père sortit donc du Limousin avec les regrets des peuples qui y avaient vu croître avec plaisir sa famille, et non pas sa fortune. Il n'avait que deux filles lorsqu'il y alla, il en sortit avec trois filles et un fils. C'est lui qui est votre père, mes chers enfants, et qui n'en fut que mieux reçu pour s'être fait attendre plus longtemps. Il est incroyable à quel point toute la province , et surtout la ville de Limoges , partagea la joie de mon père dans cet événement ; on eût dit qu'il était né un fils à chacun de ses habitants. Aussi mon père ne fut guère moins affligé de les quitter qu'ils le furent de le perdre ; mais il fallait aller où l'ordre de la Providence l'appelait.

Il trouva un plus grand théâtre à Bordeaux , mais il n'eut pas besoin d'y porter de plus grandes vertus. Il n'avait plus à vivre avec des Limousins, peuple simple et docile, mais avec des Gascons déliés et remuants, qui conservaient une espèce de liberté par l'exemption de certains impôts , et qui semblaient ne pouvoir être bien conduits que par un intendant du caractère de M. Pellot, prédécesseur de mon père, qui avait gouverné cette province avec une hauteur et une sévérité sans lesquelles il avait cru, sans doute, qu'il était impossible de la contenir.

Outre le génie de la nation , mon père trouvait dans cette intendance des difficultés qu'il n'avait pas éprouvées dans la première : la nécessité de se ménager avec un parlement vit' et délicat sur son autorité, et l'obligation de vivre avec un gouverneur résidant à Bordeaux. C'était alors le maréchal d'Albret, qui, avec beaucoup d'esprit, était susceptible de cette jalousie ordinaire aux gouverneurs contre les intendants, dont la politique de M. Colbert soutenait le pouvoir pour balancer celui que les gouverneurs de province et les grands seigneurs s'étaient attribué pendant la minorité du roi.

Mon père n'eut besoin que de sa sagesse et de sa douceur naturelle pour se mettre bientôt au-dessus de tous les obstacles. Son prédécesseur avait voulu se faire craindre, il ne pensa qu'à se faire aimer ; et il fut encore plus le maître par l'amour que M. Pellot ne l'avait été par la crainte. Le gouverneur fut bientôt son meilleur ami, et le parlement comprit d'abord qu'il n'avait rien à craindre d'un intendant qui, bien loin de vouloir entreprendre sur ses fonctions, ne cherchait qu'à adoucir les coups que cette compagnie, contre laquelle la cour était assez mal prévenue, s'attirait quelquefois par l'imprudence d'une partie de ses officiers. Elle était d'ailleurs naturellement bien disposée en faveur de mon père. Les habitants de Bordeaux le regardaient, avec raison , comme leur compatriote, puisqu'il était né dans cette ville, et la mémoire des vertus de son père , qui avait rempli pendant longtemps la place cle premier président , y était encore vivante; mais, quand la naissance ne lui aurait pas donné ces avantages, il les aurait bientôt acquis par la manière dont il vivait avec les officiers de ce parlement. Plus occupé qu'eux-mêmes de leurs véritables intérêts, prévenant tous les sujets de plaintes, ou les étouffant dans leur naissance, devenu le canal de toutes les grâces qui se répandaient sur cette compagnie, il se l'attachait en général par sa justice, et en détail par les services qu'il rendait à chacun de ses membres.

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Je n'entrerai point ici dans ce qui regarde l'exercice des fonctions ordinaires d'un intendant, je ne pourrais que vous répéter ce que j'en ai dit dans le tableau général que j'ai essayé de vous tracer de sa conduite; il méritait qu'on dît véritablement de lui que

Ses vertus, l'une à l'autre enchaînées,

Ramenaient, tous les ans, ses premières années.

[1 fut donc le môme dans la Guyenne qu'il avait été dans lé Limousin , si ce n'est que son mérite semblait croître avec l'étendue et la difficulté de ses emplois; uniquement attentif à celui qu'il remplissait, sans penser jamais à ceux qu'il pouvait remplir, et regardant toujours le degré qu'il occupait comme s'il eût été le dernier dans l'ordre de sa fortune.

Il passa environ trois ans dans cette province, comme il avait fait dans celle du Limousin , et il aurait dû naturellement y demeurer plus longtemps : mais, soit que l'air de Bordeaux tût contraire à son tempérament, soit que la multiplicité des affaires et les fréquents voyages qu'il était obligé de faire pour se porter partout où le besoin des peuples et son devoir l'appelaient, eussent altéré sa santé, il fut attaqué d'un mal de poitrine et d'un crachement de sang qui donnèrent de l'inquiétude pour sa vie. Les médecins de Paris, que sa famille consulta, crurent que le séjour de Bordeaux pourrait lui être funeste : lui seul n'était point alarmé de son mal. 11 commençait, en effet, à être mieux, et ma mère même, plus aisée à effrayer que lui sur ce qui regardait sa santé, était pleine d'espérance, lorsqu'il apprit que sa famille, par un excès d'affection pour lui, avait eu l'imprudence pardonnable de précipiter son retour, dans le tempp même qu'il venait d'écrire à M. Colbert qu'il espérait d'être bientôt en état de reprendre la suite de ses affaires. Il en reçut une lettre par laquelle ce ministre lui mandait que le roi lui accordait à regret la permission de revenir à Paris,

et que Sa Majesté n'avait pu la refuser aux instances de sa famille, qui croyait son retour absolument nécessaire pour sauver sa vie. Tout autre que mon père aurait pris le parti de désavouer sa famille auprès d'un ministre qui aurait été ravi de révoquer une permission qu'on avait arrachée plutôt qu'obtenue de lui; mais, soit que ma mère crût qu'il fallait prévenir le retour du mal que l'air de Bordeaux pouvait renouveler, soit que le dégoût naturel pour les fonctions d'intendant, et le désir de mener une vie plus conforme à son inclination , eussent repris le dessus dans son cœur, ou qu'il craignît enfin que sa conduite n'eût un air de variation et d'inconstance, s'il ne profitait pas de la permission qu'on lui envoyait, il se détermina à partir, et il arriva à Paris si parfaitement rétabli , qu'il était comme honteux de se porter si bien, et qu'il fut obligé de s'en justifier auprès de M. Colbert, par l'inquiétude louable, mais excessive de sa famille.

On s'aperçut bientôt à Bordeaux de son départ, et à peine fut-il sorti de la province qu'il s'alluma dans cette ville une sédition qui pensa coûter la vie au gouverneur; ce qui fit sentir ce que c'est que la présence d'un homme de bien qui tient en sa main les cœurs de tout un peuple , et dont la vertu se fait respecter des factieux mêmes. Ce fut peut-être la seule chose qui lit regretter à mon père le séjour de Bordeaux ; au surplus , il se repentit si peu du parti qu'il avait pris , que, sans être sensible à la perte des services qu'il avait rendus dans deux intendances , il reprit les fonctions de ses charges avec autant de tranquillité que si des emplois plus brillants, et remplis avec une si grande distinction, ne lui eussent pas donné lieu d'espérer une plus haute fortune.

Il passa une année entière dans cet état , croyant que la cour ne pensait plus à lui, parce qu'il ne pensait plus à elle; mais M. Golbert ne l'oubliait pas , quoiqu'il dût être assez peu content de la manière dont on avait exigé de lui le retour de mon père. M. de Bezons, conseiller d'État, qui était depuis vingt ans intendant en Languedoc, ayant demandé

à en revenir, M. Colbert n'hésita pas sur le choix du successeur, et il apprit à mon père que le roi l'avait nommé pour remplir une place si importante. Presque aussi surpris de ce choix qu'il l'avait été du premier, mon père suivit la règle ordinaire, qui était de ne rien désirer, mais de se prêter aux ordres de la Providence. Ce ne fut pourtant pas sans efforts qu'il prit la résolution de s'arracher à une vie tranquille pour rentrer dans le mouvement des affaires , et se charger de conduire non-seulement une des plus grandes provinces du royaume, mais une des plus difficiles à gouverner.

Il en prit l'administration dans les derniers mois de l'année 1673, ayant laissé à Paris tous ses enfants, dont le nombre était augmenté d'un second lils qu'il avait eu pendant son séjour à Bordeaux, et qui est mon frère l'abbé.

On put bien lui dire, lorsqu'il arriva en Languedoc, ce que Galba disait à Pison : Vous allez gouverner des hommes qui ne peuvent supporter ni une entière servitude y ni une entière liberté. Tel est à peu près le caractère des peuples de cette province. Le roi veut bien y demander ce qu'il commande ailleurs, e\ y recevoir comme un don ce qu'il exige des autres provinces comme une dette. Si les prières des rois ne sont que des ordres adoucis, les états de Languedoc conservent au moins une apparence de liberté, par le pouvoir qu'ils ont de délibérer sur les secours que le roi leur demande, et sur la manière de les donner. La délibération était plus sérieuse lorsque le gouvernement était plus faible ; mais quoiqu'à présent ils ne sachent plus qu'obéir, la province tire au moins cet avantage de son obéissance, que c'est elle qui impose et qui fait faire les recouvrements , non avec l'avidité d'un financier qui ne craint point de ruiner les peuples pourvu qu'il s'enrichisse promptement, mais avec la modération d'un bon père de famille qui ménage ses débiteurs, de peur de les rendre insolvables; et c'est ainsi que prenant toujours les moyens les plus doux pour s'exécuter

elle-même, elle l'ait sentir aux peuples combien l'ombre même (l'une liberté sage et mesurée leur est avantageuse.

Les états de Languedoc étaient sur le point de s'assembler lorsque mon père y arriva; et le premier, comme le plus important devoir qu'il eut à remplir, fut de s'instruire à fond de la nouvelle forme de gouvernement que cette province lui présentait. Personne n'eût dit néanmoins qu'elle lui fût nouvelle, tant il semblait être né dans tous les pays où il allait, tant il avait de facilité à en prendre l'esprit et à y proportionner sa conduite.

Le seul talent qui parut nouveau en lui, parce qu'il n'avait pas encore eu occasion de le montrer, fut celui de l'éloquence. Il charma d'abord les états par la beauté des discours qu'il y lit, et qui semblaient n'avoir pas besoin du secours de l'autorité pour persuader ceux qui les écoutaient; mais, plus attentif à bien faire qu'à bien dire, il lit voir, dès ces premiers états, et encore plus dans ceux qui les suivirent, qu'un homme sage et désintéressé, qui n'est occupé que des intérêts de ceux qu'il gouverne, est toujours sûr de réussir auprès d'eux, en leur faisant faire un meilleur usage de leur liberté qu'ils ne le feraient eux-mêmes.

11 comprit d'abord que le bonheur de la province dépendait principalement d'un concert parfait entre les trois principaux personnages, qui sont comme l'âme et le premier mobile des états : le gouverneur, l'intendant et le président des trois ordres de la province.

Tous les honneurs appartiennent au premier, et l'intendant ne saurait trop le rassasier de cette espèce de représentation , dont il est ordinairement à souhaiter qu'il se contente pour le bien de la province. Un intendant qui est pleinement au fait des affaires du Languedoc et qui a toute la confiance du ministre , n'a besoin que d'une déférence extérieure pour tenir le gouverneur dans une dépendance effective, et pour conserver toute l'autorité réelle et décisive qui réside véritablement dans sa personne. Le président des

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états y a aussi un grand crédit, et quoique l'intendant soit toujours le plus fort, comme l'homme du roi, il domine néanmoins d'une manière désagréable pour lui, et souvent nuisible au service, s'il n'agit de concert avec le président, et s'il ne le ménage de telle manière qu'il commence par le persuader pour le mettre en état de persuader les autres.

Mon père n'avait rien à souhaiter du côté du gouverneur; M. le duc de Verneuil , qui l'était alors du Languedoc , vraiment fils de Henri IV, au moins par la douceur, la simplicité et la facilité de ses mœurs, ne pensait qu'à se faire aimer encore plus que respecter; il ne venait dans la province que pour y tenir les états, et, plus occupé de la chasse et de la représentation extérieure que du soin des affaires , il s'estimait heureux de pouvoir s'en reposer sur un intendant si capable de les conduire , et si attentif à lui rendre tout ce qui lui était dû.

Le cardinal de Bonzy, archevêque de Narbonne , et en cette qualité président né des états , était d'un caractère aussi doux en apparence, mais non pas si facile à manier. Né avec tout l'esprit d'un Italien et toutes les grâces d'un Français, il s'était acquis un tel ascendant dans les états que, bien loin de lui résister ou de le contredire en rien, ils ne paraissaient occupés que du soin de lui faire leur cour, aussi bien qu'au marquis de Castries, son beau-frère, un des lieutenants généraux de la province , dont la femme était plus habile encore et plus profonde en politique que le cardinal son frère.

Le roi avait d'ailleurs de grands égards pour ce cardinal , qui , soit par la protection du grand-duc dont sa maison était née sujette, soit par les services qui l'avaient élevé à la dignité de cardinal, était très-bien à la cour, où il remplissait la charge de grand aumônier de la reine. Le roi , qui voulait être bien servi par un intendant, voulait aussi qu'il ménageât extrêmement le cardinal de Bonzy ; et M. de Bezons, homme d'esprit et de talent, mais plus vif et moins

égal que mon père, avait éprouvé qu'il n'était pas sûr de se commettre avec un homme si accrédité. J'ai ouï dire en Languedoc qu'ils se faisaient souffrir alternativement l'un l'autre, et que dans les temps mêmes où ils agissaient de concert, leur union, plus apparente que réelle, n'éteignait pas des soupçons qui n'étaient qu'endormis, et prêts à se réveiller à la première occasion.

Mon père, plus heureux, parce qu'il était plus sage et plus maître de lui-même, se soutint toujours dans une parlaite égalité avec le cardinal de Bonzy. Sa prévoyance allait au-devant de toutes les difficultés, et ne leur laissait pas le temps de se former ; et s'il s'élevait quelques nuages imprévus, il savait les dissiper aisément par l'exposition simple et naïve des motifs de sa conduite; attentif à ne donner jamais de fausses espérances par une facilité sujette au repentir, et lent à s'engager, parce qu'il ne variait jamais dans ses engagements, il donnait lieu au cardinal et à ses amis de dire souvent qu'il promettait moins que les autres, mais qu'il tenait davantage, et que sa retenue se trouvait à la fin plus utile que leurs avances.

Mais, quoique plein d'attention et de ménagement pour le cardinal, il évitait cependant avec soin de faire passer une liaison nécessaire jusqu'à une familiarité superflue et souvent dangereuse; il en était même heureusement dispensé par le fond de son caractère. Autant le cardinal de Bonzy le trouvait aimable dans les affaires et dans les devoirs communs de la vie, autant sa présence l'aurait-elle contraint dans une société de plaisirs et dans un cercle d'amusements; mon père s'y serait encore plus contraint lui-même. Le jeu et les autres divertissements qu'on cherche dans le monde étaient encore plus ennuyeux pour sa raison qu'ils ne lui paraissaient dangereux pour sa vertu. Il se souvenait toujours qu'il était né magistrat, et il en préférait la qualité à celle d'intendant. Assujetti sans effort aux bienséances les plus exactes de son état, il en conservait même l'habit ordinaire

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dans les lieux où il faisait sa principale résidence. Bien éloigné de prendre les airs militaires que les intendants se donnent aujourd'hui, on le voyait toujours vêtu comme s'il eût été à Paris, et il était passé en proverbe de dire, en parlant d'une chose perdue, qu'elle était avec l'épée de M. l'intendant. Sa maison, ouverte à tout le monde, mais plus pour les affaires que pour les plaisirs , présentait à ceux qui en approchaient, l'image de la plus respectable magistrature. Aucun luxe , aucun faste n'y blessait les yeux les plus modestes ; honorable sans être magnifique , elle était grande pour celui qui l'habitait. On croyait, en y arrivant, entrer dans le domicile de la sagesse, et sa simplicité même en faisait la véritable dignité. Sa table, bien servie et suffisante sans être somptueuse, exprimait, comme tout le reste, le caractère de sa modération naturelle; une liberté honnête, un visage toujours serein et gracieux , en faisaient le plus doux assaisonnement. Ma mère, qui avait su vaincre le penchant qu'elle avait pour le jeu, ne jouait jamais en Languedoc, et elle y donnait très-rarement à jouer; mais sa conversation était si amusante, et tellement proportionnée à tous les esprits, qu'elle ne laissait presque pas le loisir de désirer un autre divertissement. La vertu de l'un et de l'autre, austère au dedans, aimable au dehors, leur donnait pour amis tous ceux qui les voyaient assez pour les connaître. Mon père n'avait donc pas à craindre qu'on prît pour une marque de hauteur ou de singularité le soin qu'il avait d'éviter ce commerce trop libre , et ces sociétés dont le plaisir fait en même temps le mérite et le danger. La douceur, la bonté, l'humanité et la complaisance étaient tellement peintes sur son front, qu'on ne pouvait le voir sans être persuadé que, s'il ne se livrait pas plus à ce qu'on appelle le monde , l'humeur n'y avait aucune part, et que c'était la raison seule qui lui faisait garder cette réserve, comme plus convenable à la dignité de sa vie, dont il se croyait aussi responsable au public que de sa vertu même.

30i DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

Tel se montra-t-il d'abord aux yeux des états de Languedoc , tel parut-il toujours à ceux de toute la province pendant un séjour de douze années. Il n'eut pas de peine à s'y rendre maître de tous les cœurs, et l'on peut dire que les Languedociens gagnèrent aussi le sien , non qu'il ne connût leurs défauts; il savait qu'ils étaient légers, flatteurs, courtisans, et par conséquent intéressés. Personne n'avait plus que lui le don de discerner les esprits, et il n'avait pas besoin de l'avis que Cicéron donne à son frère Quintus, de se défier de ceux qu'une longue habitude de dépendance rend toujours amis de quiconque vient les gouverner; mais il aimait les bonnes qualités des habitants de sa province, et il n'en craignait point les mauvaises; ils lui plaisaient par un caractère d'esprit vif et ingénieux, mais encore plus souple et plus docile ; assez patient pour les laisser d'abord jeter un premier feu dont souvent ils ne sont pas les maîtres, il savait après cela en faire tout ce qu'il voulait, et il disait quelquefois qu'il n'avait point connu de pays où il fut si aisé à un intendant de faire le bien : il devait ajouter à un intendant tel que lui. L'opinion de son zèle et de son affection pour les avantages de la province, était tellement enracinée dans les esprits que , quoiqu'il eût le déplaisir d'en voir augmenter les charges presque tous les ans par l'immensité des dépenses du feu roi, il ne lui en coûtait que quelques paroles de plus pour trouver toujours dans les cœurs la même déférence pour la sagesse des tempéraments par lesquels il essayait d'adoucir la dureté des propositions qu'il était obligé de leur porter : on lui savait gré non-seulement de ce qu'il faisait, mais de ce qu'il aurait voulu faire, et on lui tenait compte de ses efforts pour le soulagement de la province , dans le temps même où il ne pouvait lui offrir que des désirs. Je ferais une espèce d'injure à sa mémoire si je parlais ici de son désintéressement , et il me reprocherait de louer en lui ce qu'il n'a jamais regardé comme une vertu ; mais je ne dois pas aussi vous laisser ignorer, mes chers en-

fants, jusqu'où il l'a porté. Les états de Languedoc voulurent lui donner une marque publique de leur reconnaissance, en le priant de recevoir une augmentation assez considérable du présent que la province fait tous les ans aux intendants, ce qui fait partie de leurs appointements. Mon père, dont la fortune avait souffert de grandes brèches, n'eut point à combattre contre lui-même pour résister à une proposition qu'il lui aurait été d'autant plus facile de faire approuver à la cour qu'il n'en eût rien coûté au roi, et qu'en effet les appointements de l'intendance du Languedoc n'étaient alors nullement proportionnés à la dépense qu'un intendant est obligé d'y soutenir. Il remercia donc les états de leur bonne volonté, et il les assura qu'il se tenait plus que récompensé de ses services par l'affection qu'ils lui témoignaient : ils ne se rebutèrent pas néanmoins, et comme c'était le cœur qui agissait en eux, ils voulurent tenter ma mère, espérant qu'une femme serait peut-être moins inflexible sur l'intérêt; ils essayèrent de la toucher en lui représentant le grand nombre de ses enfants, dont il y en avait trois qui étaient nés en Languedoc, et ils n'oublièrent rien pour vaincre sa délicatesse en paraissant la ménager. Mais une telle femme était au-dessus des faiblesses d'un homme même: leurs efforts furent inutiles auprès d'elle, comme ils l'avaient été auprès de mon père; et les états, contents d'avoir fait au moins tout ce qui dépendait d'eux pour témoigner leur gratitude, s'estimèrent heureux d'être gouvernés par un homme qui augmentait tous les jours leur estime, sans vouloir souffrir qu'ils augmentassent pour lui leur dépense.

Aussi attentif à enrichir la province qu'il était ferme à refuser de s'enrichir lui-même, il ne perdait jamais de vue tout ce qui pouvait y faire refleurir le commerce, unique ressource d'une grande partie du Languedoc, dont les habitants sont du nombre de ceux à qui la nature semble avoir refusé la fécondité de la terre pour les rendre plus riches par l'activité de leur industrie.

Ce fut dans cette vue qu'il y fit les premiers établissements de ces manufactures qui leur tiennent lieu de l'abondance des denrées, et qui ont été d'une si grande utilité à cette province , tant que les temps ont permis de les soutenir avec l'affection que mon père avait pour une partie si importante du commerce. Tous ceux qui étaient capables d'y réussir, animés par ses soins et encouragés par les secours ou les récompenses qu'il leur procurait, le regardaient non-seulement comme leur protecteur, mais comme leur guide et leur conseil dans des entreprises dont les commencements sont souvent si difficiles. Il entrait avec eux dans les moindres détails , et c'est là qu'il puisait dès lors ces lumières que les plus célèbres négociants ont depuis admirées en lui , lorsqu'il fut mis à la tête du conseil du commerce.

Le plus grand et le plus mémorable de ses travaux pour le bien du Languedoc fut la continuation et la perfection du canal destiné à la communication des deux mers qui était à peine commencé, lorsque mon père arriva dans cette province.

M. Riquet était un de ces hommes en qui le génie tient la place de l'art. Élevé pour la finance, sans avoir jamais eu la moindre teinture des mathématiques, il n'avait pour tout instrument, comme je l'ai entendu dire plusieurs fois à mon père, qu'un méchant compas de fer; et ce fut avec si peu d'instruction et de secours que , conduit seulement par un instinct naturel qui réussit quelquefois mieux que la science, il osa former le vaste projet d'unir l'Océan à la Méditerranée par un canal de plus de quarante lieues, qui en valent au moins quatre-vingts de ce pays-ci ; projet dont l'exécution était encore plus difficile par la sécheresse et l'inégalité du terrain par lequel il fallait faire passer ce canal, que par la longueur. Tout autre qu'un génie de ce caractère aurait été effrayé d'une entrepise aussi hasardeuse; tout autre ministre que M. Colbert en aurait été rebuté ; mais rien ne put vaincre ni la hardiesse de l'entrepreneur ni la constance du ministre ,

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et ils avaient besoin l'un et l'autre d'un intendant tel que mon père pour couronner enfin leur persévérance.

La justesse et la pénétration de son esprit le mettaient à portée d'entendre ce qu'il n'avait jamais appris : d'abord disciple de bonne foi, il devenait bientôt maître, et capable de diriger, par la supériorité de son génie , ceux mêmes qui en savaient plus que lui dans ces sortes d'ouvrages; souvent ils ne s'accordaient pas entre eux, et il y avait une espèce de guerre déclarée entre les ingénieurs que M. Golbert lui envoyait. J'ai été plusieurs fois témoin de leurs combats, et j'en ai connu deux surtout qui étaient bien plus occupés à se décrier réciproquement qu'à avancer le succès de l'entreprise; mais la raison de mon père était si puissante, qu'il savait en donner à tous ceux qui l'approchaient. Leur contradiction réciproque ne servait qu'à l'éclairer et à lui montrer plus sûrement le meilleur parti. Il se transportait souvent dans les lieux où sa personne devait être nécessaire pour terminer leurs querelles ou pour animer leurs travaux ; et, n'épargnant ainsi ni sa peine ni ses soins, il en fut bien récompensé par l'entière perfection de l'ouvrage, dont il eut le plaisir de jouir lui-même en faisant deux fois la navigation du canal depuis le port de Cette jusqu'à Toulouse; j'eus le bonheur de la faire toutes les deux fois avec lui, et ce fut en effet un temps véritablement heureux pour moi , parce qu'il y était encore plus attentif à me former qu'à perfectionner les ouvrages du canal.

Le roi en profita bientôt après , par la facilité qu'il trouva à faire passer de l'Océan dans la Méditerranée les armes destinées au bombardement de Gênes, et toute la province, dont ce canal est devenu comme l'âme et la vie , par l'abondance d'une partie du Languedoc qu'il verse dans l'autre, et par l'argent qu'il rapporte réciproquement de la dernière dans la première, le regardera toujours comme un monument immortel du courage et de l'application de mon père

à surmonter tous les obstacles qui s'opposaient à l'exécution d'une si utile mais si laborieuse entreprise.

En travaillant ainsi à enrichir le Languedoc par le commerce, il était toujours également occupé du dessein de le soulager, au moins par l'ordre et la règle qu'il voulait rétablir dans la levée des impositions. Cette province est un pays de taille réelle. Mon père en avait également approfondi les avantages et les inconvénients ; mais comme , après les avoir bien balancés, il croyait que ce genre d'imposition est plus exempt d'injustice que la taille personnelle, plus propre à nourrir l'industrie, à l'aire augmenter la culture des terres et à diminuer les frais de l'exaction , il voulait en retrancher les abus , et porter la taille réelle au plus haut degré de simplicité et de perfection dont elle pût être susceptible. Mais, comme je l'ai dit ailleurs, son zèle pour le bien public ne se renfermait pas dans les bornes de sa province, et il aurait pu dire avec plus de vérité que le vieillard de Térence : Je suis homme, et rien de tout ce qui est utile aux hommes nest étranger pour moi. Il voulut donc que les provinces voisines du Languedoc, où les tailles sont aussi réelles, pussent profiter, comme le Languedoc même, du travail qu'il avait entrepris pour en corriger les défauts; et, sur les mémoires qu'il envoya à M. Colbert, ce ministre ordonna aux intendants des généralités de Bordeaux , de Montauban , du Dauphiné et de la Provence, de s'assembler à Montpellier chez mon père, pour travailler à un règlement qui intéressait également tous les peuples confiés à leurs soins. Il n'évita par là que la peine du voyage, mais toute celle de l'ouvrage tombait sur lui : c'était son sort ordinaire lorsqu'il travaillait en compagnie. Les autres intendants n'eurent presque qu'à louer toutes ses vues ; et ce fut pour eux un voyage de plaisir où ils recueillirent les fruits du repos laborieux . de mon père. Ils s'en retournèrent tous aussi charmés de la douceur de son commerce que remplis d'admiration pour l'étendue de ses lumières ; et le résultat de leur assemblée

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fut un projet de règlement sur les tailles réelles, que le roi revêtit de la forme d'une loi, et dont les peuples de quatre grandes provinces sentirent toujours l'utilité.

Des affaires domestiques obligèrent mon père à faire la même année le voyage de Paris , où depuis huit ans il n'avait pu aller qu'une seule fois pour très-peu de temps. Je ne parle ici de ce voyage, que pour dire, en passant, qu'il était si peu avide d'un honneur que les intendants regardent comme le prix de leurs travaux et le terme de leur course, qu'on eut beaucoup de peine à lui faire prendre la résolution de demander au roi, avant son retour en Languedoc, qu'il voulût bien se souvenir de ses services lorsqu'il vaquerait une place de conseiller d'État.

Il revint dans cette province au mois d'octobre de l'année 1681; et, reprenant ses fonctions ordinaires avec le même esprit, il s'attacha plus fortement que jamais au grand objet de la religion prétendue réformée, dont j'ai différé de parler jusqu'ici, pour ne pas séparer ce qui regarde une matière si importante.

C'était véritablement sur ce point qu'on pouvait dire que mon père avait les sentiments et la conduite du plus saint évêque ; et les prélats du Languedoc ne se trompaient pas lorsqu'ils l'accusaient, quelquefois en riant, d'avoir manqué sa vocation qui l'appelait à l'épiscopat, encore plus qu'à la fonction d'intendant. Ennemi de l'erreur, et plaignant ceux que le malheur de leur naissance y tenait engagé, non-seulement il les aimait, mais il savait s'en faire aimer. Ils trouvaient toujours en lui la même justice, la même attention, la même charité que s'ils étaient catholiques. Désirant avec ardeur l'extinction d'une hérésie qui avait été si funeste à la France, il ne connaissait point d'autre voie pour y parvenir que l'instruction et la persuasion : aussi excitait-il tous les ministres de l'Église à y travailler sans relâche. On lui rendait un compte exact de tous les religionnaires qui étaient ébranlés et qui paraissaient disposés à entendre la voix de la vérité: peu

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content de les adresser à des docteurs pour achever de lever leurs doutes, il y joignait des exhortations, et des services souvent plus efficaces pour rendre les hommes capables de se prêter à la lumière. Il s'attachait principalement aux ministres, et à ceux dont l'exemple pouvait être d'un plus grand poids pour encourager les faibles, pour vaincre l'obstacle du faux honneur, et pour les affranchir de la servitude du respect humain qui les retenait encore dans les liens de l'erreur.

C'était dans le même esprit qu'il approuvait l'usage de ces lois temporelles, dont je ne doute pas même qu'il n'ait inspiré plusieurs, par lesquelles le roi excluait les protestants des fonctions publiques, ou de la participation de certains privilèges. Il disait souvent que le prince étant le maître de ces grâces, il pouvait très-justement ne les pas faire tomber sur ceux qui étaient suspects à l'État, soit par la différence même de leur religion, soit par une pente secrète à la révolte qu'elle leur avait inspirée autrefois, soit enfin par un esprit de parti qui se conserve toujours dans les sectes, ce qui en forme comme un corps séparé du reste des citoyens, ou comme une espèce de république dans le sein d'une monarchie ; mais cette voie, légitime en soi, lui plaisait principalement parce qu'elle excitait les religionnaires à rentrer en eux-mêmes, à mieux approfondir les causes de leur séparation, et à se convaincre, par un examen qu'ils n'avaient peut-être jamais fait, de l'injustice des prétextes qui avaient porté les premiers réformateurs à quitter la route de leurs pères.

Il ne s'appliquait pas avec moins de zèle à faire observer exactement toutes les conditions inséparables de la liberté d'exercice, dont les religionnaires jouissaient en vertu des édits de pacification. Aucunes lois ne lui paraissaient devoir être plus rigoureusement interprétées que celles où des sujets rebelles avaient forcé leur roi, les armes à la main, de leur accorder le pouvoir d'élever dans son royaume autel contre

autel. On vit, en effet, tomber par ses jugements un grand nombre de leurs temples pour punir le crime de ceux qui osaient violer les lois mêmes à la faveur desquelles ils jouissaient d'un privilège si odieux.

Ses maximes sur la conversion des huguenots étaient donc bien simples, et encore plus conformes au véritable esprit de l'Église : prêcher, instruire, exhorter, détacher principalement les chefs et les appuis du parti protestant, employer même le secours des privations, et non pas des peines temporelles, pour engager des esprits prévenus à faire des réflexions salutaires; restreindre et diminuer, autant que la justice le permettait, la liberté de l'exercice public; favoriser les nouveaux convertis , et leur rendre avec usure les avantages dont on ne les avait privés que pour leur bien ; considérer enfin la religion protestante comme une place forte qu'il fallait bien se garder de vouloir prendre d'assaut, mais qu'on devait attaquer à la sape, pour ainsi dire, en gagnant tous les jours du terrain sur elle , jusqu'à ce qu'on l'eût réduite insensiblement à être si peu de chose qu'elle tombât enfin comme d'elle-même.

La cour s'accommoda longtemps de ces maximes de mon père ; et sans troubler son ouvrage par une précipitation dangereuse, j'ose dire qu'elle était assez sage pour le laisser faire. Elle désapprouva même la conduite d'un ou deux intendants qui, pour signaler leur zèle ou leur ambition, s'étaient donné à eux-mêmes la mission peu canonique de convertir les huguenots, en les fatiguant par des logements arbitraires de troupes, où l'on faisait au soldat un mérite des vexations que l'on punissait partout ailleurs. L'un de ces intendants fut réprimé, et l'autre essuya une révocation dont la honte ne put être entièrement effacée par l'honneur qu'on lit à son nom et aux bonnes qualités qu'il avait d'ailleurs, de le placer au conseil.

L'assemblée du clergé qui se tint extraordinairement en l'année 1682, fit même, peu de temps après, une démarche

que ceux qui ne voient que la surface des affaires, prirent d'abord pour un signe certain de la douceur avec laquelle on voulait encore travailler à la réunion des protestants.

Cette assemblée, qui venait de se déclarer hautement contre la doctrine des ultramontains sur la toute-puissance qu'ils attribuent au pape , ne fut peut-être pas fâchée de faire paraître en même temps un monument public de son zèle vraiment catholique, pour la conversion d'une secte ennemie de l'Église ; elle adressa donc une exhortation tendre et pathétique à tous les religionnaires du royaume, pour leur représenter l'injustice des reproches qu'ils faisaient à la communion romaine , et les inviter paternellement à rentrer dans le sein de leur mère. On donna à cet écrit, qui fut imprimé en latin et en français, le nom d'avertissement; quelques-uns même l'appelèrent le commonitoire , à l'exemple du fameux ouvrage de Vincent de Lerins qui porte ce titre. Le roi, toujours prêt à protéger et à favoriser le zèle du clergé, envoya cette exhortation, non-seulement à tous les prélats, mais à tous les intendants de son royaume, avec ordre de la faire lire dans chaque consistoire, en présence d'un commissaire ecclésiastique , qui serait nommé par l'évêque diocésain, de dresser un procès-verbal de cette lecture, et d'y insérer la réponse que le consistoire y aurait faite.

Mon père, en recevant cet ordre de la cour, n'eut pas de peine à prévoir qu'une telle démarche ne ferait qu'un éclat inutile et peut-être dangereux.

Ce n'est pas qu'il désapprouvât absolument la chose en ellemême, mais il ne la trouvait ni assez méditée, ni amenée avec l'ordre et le concert nécessaires pour la conduire à une heureuse et utile maturité.

Il aurait voulu qu'on eût tellement arrangé l'exécution de ce dessein, que le commonitoire eût pu être porté presque dans le même jour à chacun des consistoires, afin que la variété, ou même la contradiction qu'on ne manquerait pas de trouver dans des réponses qu'ils n'auraient pas eu le temps

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de concerter, pût devenir un témoignage authentique de leur ignorance, ou de leur division. Mais la précaution qu'il regardait comme la plus essentielle, et sans laquelle tout le reste ne lui paraissait qu'une vaine représentation, aurait été de s'assurer par avance d'une partie considérable des ministres, ce qu'il ne croyait pas impossible, et il n'était pas accoutumé à se flatter dans ses conjectures ; alors , disaitil, ce commonitoire aurait pu être placé avantageusement, surtout si l'on y avait joint l'Exposition de la foi, qui a fait un honneur immortel à M. Bossuet, son auteur; et si Ton avait pressé les ministres de déclarer s'ils croyaient qu'il fût impossible de se sauver dans l'Église catholique, en suivant la doctrine si clairement expliquée dans cet ouvrage. La plupart des ministres n'auraient osé le nier ; ceux mêmes qui étaient les mieux intentionnés auraient pu prendre cette occasion , ou ce prétexte , pour se déclarer et pour amener avec eux une partie de leur troupeau , entraînée par l'exemple du pasteur.

Mais si mon père jugeait intérieurement que , faute d'avoir pris toutes ces précautions, la démarche du clergé serait plus propre à flatter la piété du roi qu'à la satisfaire véritablement, il n'en témoigna rien au dehors, et il s'y prêta d'aussi bonne foi que s'il en avait espéré le succès. II alla lui-même porter le commonitoire dans les consistoires les plus célèbres, et je me souviens de l'y avoir suivi une fois; mais, comme ils avaient tous eu le temps de se concerter, et qu'on n'avait prévenu aucun des ministres , toute cette cérémonie se passa, de leur part, en protestations de zèle et de fidélité pour le service du roi. Ils gardèrent le silence sur le fond de la doctrine , ou ils se contentèrent de dire qu'elle était assez expliquée dans leur profession de foi et dans leurs livres de controverse. On n'en exigea pas davantage, et bientôt il ne fut non plus question du commonitoire que si l'on n'en avait jamais parlé, tant l'impatience française est prompte à entreprendre ce qu'elle néglige ensuite d'achever,

et ce qu'il lui est même impossible de bien finir, parce qu'elle l'a mal commencé.

Mais si les catholiques perdirent aisément le souvenir de cette démarche du clergé, les calvinistes ne l'oublièrent pas. Les politiques de leur parti la regardèrent comme le présage certain de leur ruine prochaine, et comme une espèce de manifeste qu'on affectait de faire paraître, avant la déclaration de la guerre. La difficulté de délibérer dans leurs synodes, en présence d'un commissaire du roi, qui éclairait toujours leur conduite, et l'embarras encore plus grand de pourvoir aux événements imprévus qui arrivaient dans l'intervalle d'un synode à l'autre, avaient porté les religionnaires à mettre leurs intérêts communs entre les mains de six directeurs, dans chaque province, et ces directeurs crurent qu'il était temps de lever le masque, en s'exposant, s'il le fallait ; aux dernières extrémités, pour maintenir la liberté de conscience et l'exercice public de leur religion. Cette résolution devait éclater par des assemblées qui se tiendraient dans les lieux mêmes dont les temples avaient été détruits ou interdits, et par le concert unanime avec lequel les ministres refuseraient d'obéir plus longtemps aux lois rigoureuses qu'on leur avait imposées par rapport à la police extérieure de leurs églises. On prétend que ces mesures, qui devaient être appuyées par une requête présentée au roi, furent prises dans une assemblée clandestine de seize directeurs, de différentes provinces, qui se rendirent secrètement à Toulouse, dans l'année 1683. On en eut d'abord quelque soupçon ; mais comme le secret est souvent mieux gardé, par l'esprit de parti, dans une fausse religion, qu'il ne l'est dans la véritable, par le seul amour du bien public, on ne put pénétrer dans le fond de leurs desseins , quelques efforts qu'on eût faits , par le ministère du procureur général au parlement de Toulouse, pour tâcher de le découvrir.

Mon père alla, cette même année, à Toulouse, dans le carême , et il eut la douleur, presque en y arrivant , d'y voir

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mourir une de ses filles, qui était née dans le Limousin comme moi, et qui méritait une vie plus longue, moins par tous les agréments de son sexe dont la nature l'avait favorisée, que par les talents de son esprit, dont un homme aurait pu se l'aire honneur, mais surtout par une raison et une douceur qui la rendaient encore plus estimable. Mon père la pleura comme s'il ne lui lut pas resté sept entants , et pour moi, je la regretterai toujours, par la tendre amitié qui nous unissait, et qui m'oblige à rendre ici ce dernier devoir à sa mémoire.

Je n'avais alors que quatorze ans, et je n'étais pas en âge d'être le conlident des secrets de mon père ; mais comme , deux mois après , il traversa tout le Languedoc pour aller de Toulouse au Puy par le Vivarais, il me fut aisé déjuger, surtout après l'événement dont je vais parler, que les religionnaires avaient été le motif d'un si long voyage, où, sous d'autres prétextes, mon père voulait approfondir les soupçons qu'il avait contre eux, tâcher de les contenir par sa présence, ou se mettre, du moins, plus à portée de remédier au mal qu'il craignait.

Cette espèce de conspiration éclata enfin, au mois de juillet, pendant qu'il était au Puy. Les assemblées des religionnaires commencèrent à Saint-Hippolyte, dont mon père avait fait démolir le temple. On en tint de semblables dans les lieux du Vivarais qui avaient eu le même sort ; et peu de jours après, ce qui lit voir combien le complot était général, les prétendus réformés du Dauphiné suivirent l'exemple du Languedoc. Les catholiques effrayés crurent que cette entreprise était le signal d'une nouvelle guerre civile; on prit les armes des deux côtés, et le mal croissait chaque jour, par les précautions mêmes que l'on prenait , avec trop de précipitation, pour s'en garantir.

Mon père, après avoir donné d'abord les ordres nécessaires pour prévenir les suites de ces premiers mouvements, jugea à propos d'aller s'établir dans le Vivarais même, pour

être en état de les réprimer encore plus efficacement. Il partit donc du Puy, avec sa femme et ses trois fils , sans prendre aucune précaution pour sa sûreté ; je me souviens même que, comme il sortait du Velay pour entrer dans le Vivarais, nous vîmes arriver, autour de sa litière, une troupe assez nombreuse de gentilshommes , bien montés et bien armés, qui venaient lui offrir de l'escorter jusqu'à Tournon où il allait. Ils lui représentèrent vivement toutes les raisons qui pouvaient le toucher, dans une pareille conjoncture , quel danger pour sa personne en passant près des lieux où le feu paraissait le plus allumé, quelle indignité pour l'autorité dont il était le dépositaire, et quel contre -temps pour le service du roi, s'il avait le malheur d'être enlevé, avec sa famille, par des furieux qui ne gardaient plus aucunes mesures. Quel triomphe pour eux, s'ils s'étaient mis en état de capituler, en quelque manière, avec le roi, en s'assurant d'abord de tels otages ! Mon père , qui était né aussi intrépide que modeste, leur répondit qu'il ne craignait rien, ni pour sa personne, ni pour sa famille; qu'il savait bien que ce n'était pas à lui que les religionnaires en voulaient; que, d'ailleurs, le mal n'était pas encore aussi grand qu'on se l'imaginait; qu'il se garderait bien de l'aigrir par des marques d'une inquiétude prématurée, et de rendre une faible troupe de mutins véritablement terrible en paraissant la craindre. Ainsi, après les avoir remerciés de leur zèle, il les pria de retourner chacun dans leurs terres, où ils seraient plus utiles, pour contenir les esprits émus, que s'ils marchaient à sa suite ; et il continua sa route avec autant de bonheur que de sécurité.

Il ne trouva pas la ville de Tournon moins alarmée que la noblesse des Cevennes et du Vivarais. On lui proposa d'en faire garder les portes, pour prévenir au moins un coup de surprise ; mais tout ce qui pouvait présenter une image ou un soupçon de guerre, n'était pas de son goût; et, sans se laisser émouvoir par tous les bruits qui couraient, il crut

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n'y devoir opposer au dehors que sa seule tranquillité. Il avait avec lui un trésorier de France, de Montpellier, compagnon ordinaire de ses voyages, homme d'esprit et même de sens, qui avait longtemps couru le monde pendant sa jeunesse; mais, après avoir essuyé plusieurs dangers avec la reine de Suède, à laquelle il s'était attaché, il avait bien résolu de ne s'y plus exposer, et, l'âge augmentant encore sa prudence, il ne cessait point de blâmer le sang-froid et ce qu'il appelait l'indolence de mon père. Il aurait fallu presque mettre tout à feu et à sang, pour le rassurer; et comme mon père lui paraissait toujours médiocrement touché de ses remontrances, il lui déclara enfin qu'il ne pouvait pl'is soutenir une confiance si téméraire, et qu'il lui demandait la permission de se retirer à Montpellier. Mon père y consentit d'autant plus volontiers, qu'il regardait sa peur comme un mal contagieux qui pouvait gagner ceux qui étaient auprès de lui. Le trésorier de France ne se le fit pas dire deux fois ; mais il pensa éprouver ce que dit Horace :

Mors et fugacem prosequitur virum.

Il s'embarqua sur le Hhône, et, à quelques lieues au-dessous de ïournon, deux troupes de fanatiques, qui étaient sur les deux bords de cette rivière , tirèrent sur son bateau : les balles passèrent si près de ses oreilles qu'il eût bien voulu, clans ce moment, être encore à Tournon. Son aventure fut bientôt racontée à mon père, et elle ne laissa pas de le divertir, quand il sut que le trésorier de France en avait été quitte pour la peur.

Sa tranquillité apparente n'était nullement oisive, et elle méritait encore moins le nom d'indolence ; elle était , au contraire, plus active et plus efficace que son inquiétude ne l'aurait pu être. Pendant qu'elle rassurait tous ceux qu'il approchaient, sa prudence mettait en œuvre tous les moyens possibles pour apaiser, sans le secours des armes, l'émotion

des religionnaires. 11 détachait, tous les jours, quelqu'un des sujets les plus accrédités de leur parti, et ceux qu'il avait gagnés lui servaient ensuite à en gagner d'autres. Il savait mêler habilement les menaces aux caresses, et la crainte du châtiment à l'espoir de la récompense ; sa bonté , reconnue et souvent éprouvée par les séditieux mêmes, le servait plus utilement que la force et la violence. Toute son ambition était de ramener par la douceur ceux qui s'étaient laissé entraîner dans cette révolte ; et le jour qu'il aurait regardé comme le plus heureux de sa vie, eût été celui où, pour finir un si grand mouvement, il n'aurait plus eu qu'à demander grâce pour des coupables soumis et désarmés. Le comte du Roure, lieutenant de la province, quittant, fort à propos, en cette occasion, la lecture d'Horace et de Virgile, qui était son occupation ordinaire, se joignit à mon père, et , étant venu le trouver à Tournon , entra dans les mêmes sentiments. Ils agirent tous deux avec un tel concert et un si grand succès que, se servant habilement des religionnaires mêmes du bas Languedoc, qui étaient assez sages, pour ramener les esprits beaucoup plus échauffés des Cevennes et du Vivarais, ils parvinrent à leur faire quitter les armes, abandonner tout exercice de religion dans les lieux interdits , et signer un acte de soumission absolue aux volontés du roi, en se remettant entre les mains de sa clémence. Ceux qui, abusant de la crédulité d'une secte naturellement prévenue contre le gouvernement, n'ont pas craint de dire que cet acte avait été surpris sous des conditions qu'on avait mal tenues dans la suite, auraient été démentis par les réformés mêmes qui avaient eu le plus de part à raccommodement, s'ils avaient osé publier ce mensonge lorsque le fait était encore récent. Ils devaient dire que les rebelles ayant manqué les premiers à leur engagement, en reprenant les armes contre la foi de l'acte qu'ils avaient signé, le roi aurait été pleinement dispensé, même dans une guerre légitime , de tenir la parole que ses ministres leur avaient fait

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espérer de sa bonté; mais comme cette vérité n'aurait pas été avantageuse au parti protestant, son historien a jugé à propos de faire tomber le reproche du manquement de parole sur l'intendant, que sa réputation seule en aurait justifié dans toute la province, et qui d'ailleurs aurait souhaité de pouvoir effacer de son sang ces écrits , peu dignes d'une plume catholique, où une fausse science a voulu prouver autrefois qu'on n'était pas obligé de tenir les paroles données aux hérétiques.

Dans le temps même où l'on veut le rendre suspect d'avoir tendu des pièges aux religionnaires, il n'était occupé qu'à intercéder pour eux, à fléchir la cour en leur faveur, et l'on connaissait assez par ses discours que , si quelque chose troublait alors la paix de son aine, c'était seulement la crainte de n'y pas réussir. Il redoutait presque plus les conseils violents de ceux qui étaient auprès du roi que la fureur des factieux. Toute son industrie s'exerçait continuellement à retarder l'arrivée des troupes qu'on avait résolu d'envoyer en Languedoc ; il écrivait lettres sur lettres , pour obtenir qu'on lui donnât le temps d'apaiser les troubles par des moyens plus doux. Malgré sa grande prudence, et sa modestie encore plus grande, il osait prendre l'événement sur lui, et répondre à la cour d'un succès qui aurait été infaillible, en effet, sans des contre-temps qui firent voir que la Providence voulait punir les attentats des religionnaires, avant que de leur faire goûter le fruit des conseils modérés de mon père. Soit que le mal parût plus grand en Dauphiné, soit qu'on n'y eût pas la même attention à ménager la vie des sujets du roi, les troupes y entrèrent plus tôt, et quelques escadrons de dragons ayant attaqué un corps de rebelles qui allaient tenir une assemblée, passèrent environ deux cents hommes au fil de l'épée, qui firent même acheter assez chèrement leur mort.

Au bruit de cette action, les séditieux du Vivarais, que leurs chefs ranimaient tous les jours par de faux avis de

l'arrivée des troupes en Languedoc, et des exécutions sanglantes qu'elles y allaient faire, n'écoutèrent plus que leur fureur ou leur désespoir, et, reprenant les armes qu'ils avaient déposées , ils mirent mon père hors d'état d'empêcher plus longtemps les troupes du roi d'entrer dans leur pays. Cependant, mon père ne perdit pas encore toute espérance de les y rendre inutiles par sa sagesse. Heureusement pour lui, l'amnistie générale qu'il avait demandée à la cour, et dont un petit nombre de coupables avaient été exceptés, arriva presque dans le même temps ; mon père la fit publier aussitôt, avec quelques adoucissements qu'il était bien sûr d'obtenir de la bonté du roi, et dont l'historien des protestants veut encore faire un crime à sa prudence et à son humanité. Son unique objet était d'engager les rebelles à quitter une seconde fois des armes qui allaient leur être si funestes, pour se mettre en état de dire à ceux qui commandaient les troupes qu'ils n'avaient plus d'ennemis à combattre; mais l'aveuglement que la révolte inspire, surtout en matière de religion, fut plus fort que ses bonnes intentions. La publication de l'amnistie ne put faire rentrer tous les factieux dans leur devoir. Mon père voulait que l'on différât encore de les attaquer ; mais l'ardeur guerrière, et peut-être encore plus celle d'avancer sa fortune , la crainte d'avoir fait un voyage inutile , l'exemple du prompt succès que la voie des armes avait eu en Dauphiné, enfin des ordres rigoureux de M. de Louvois, qui reprocha même assez durement à mon père d'avoir arrêté les troupes, l'emportèrent sur la sagesse de ses remontrances. Peut-être cependant auraient-elles été plus efficaces, s'il n'avait eu affaire qu'au comte de Tessé, à présent maréchal de France, qui commandait alors les dragons; mais il avait avec lui le marquis de Saint-Ruhe , plus brave soldat que grand capitaine , qui ne respirait que le carnage, et qui ne pouvait souffrir que la prudence d'un intendant lui fit manquer ce qu'il regardait presque comme une partie de chasse, propre à le délasser

de l'ennui de la paix. 11 n'eut pourtant pas l'honneur de l'expédition; le duc de Noailles, commandant en Languedoc depuis la mort du duc de Verneuil et pendant la jeunesse du duc du Maine, nouveau gouverneur de la province, était en chemin pour aller tenir les états, et, ayant précipité sa marche sur le bruit de ce qui allait se passer en Vivarais , il arriva assez promptement pour ôter au marquis de Saint- Ruhe et le commandement et la gloire du combat, si l'on peut donner ce nom à ce qui ne fut qu'une déroute et une espèce de boucherie. Nous avions quitté alors mon père , qui avait voulu que nous prissions les devants, avec ma mère, pour arriver à Montpellier, où les états le rappelaient ; mais j'ai entendu dire à ceux qui demeurèrent auprès de lui que, quoiqu'il pleurât par avance le sang qu'on allait verser, il lit néanmoins si bonne contenance avec les officiers militaires qu'il les suivit jusqu'au lieu du combat , et leur donna tous les secours nécessaires, avec tant de liberté et de présence d'esprit que, changeant en éloges les plaisanteries qu'ils avaient d'abord faites sur la tendresse de son cœur, ils se dirent l'un à l'autre que cet homme, qui paraissait d'un naturel si doux et si humain, n'aurait pas été moins ferme qu'eux s'il avait pris le parti des armes.

Il restait encore six ou sept cents hommes armés qui s'étaient cantonnés dans les montagnes, auprès de Saint-Hippolyte; mais le duc de Noailles, qui avait une entière déférence pour les sentiments de mon père, trouva, de concert avec lui, le moyen de les ramener par la douceur; et, si ce commandant ne put prévenir tellement la licence des troupes qu'il n'arrivât aucun désordre, il n'y eut au moins aucunes violences ordonnées ni approuvées, ni même tolérées, et celles qu'on ne put empêcher servirent à faire voir avec combien de raison mon père craignait l'arrivée des gens de guerre , qu'il est bien plus aisé de ne point appeler à son secours, que de contenir lorsqu'on les y a une fois appelés.

Ce fut au moins une grande consolation pour mon père, dans ce qui le regardait personnellement, d'avoir pu finir cette grande affaire sans qu'il en coûtât plus d'un seul supplice à son humanité. Le ministre Homel, qui avait été pris les armes à la main , fut l'unique coupable dont le sang répara le crime de tous les autres : il fut condamné à la roue, après qu'on lui eut fait son procès dans les formes ordinaires. Mon père obtint la grâce d'un autre ministre qui avait été pris en même temps qu'Homel, mais qui parut se convertir sincèrement dans la prison. Le reste des ministres séditieux, aussi coupables que ceux qui avaient été arrêtés, mais plus heureux par leur fuite, lui laissèrent la satisfaction de n'avoir à les juger que par contumace. Un exemple lui suffit pour achever de rétablir la tranquillité dans sa province, et il ne lui resta plus d'autre combat qu'avec les gens de guerre, dont il fallait réprimer toujours la vivacité, souvent excitée par l'imprudence de quelques rcligionnaires, mais qui n'eut cependant aucunes suites considérables.

Je joins ici tous ces faits, quoiqu'ils ne soient pas tous arrivés en même temps. En effet, mon père fut obligé d'interrompre la suite de ces procédures pour assister aux états. La harangue qu'il y prononça cette année était d'un caractère si parfait qu'il semblait que mon père n'eût eu que ce seul ouvrage à faire; mais qu'aurait-on dit si l'on avait su, comme nous, que cette pièce, qui était un chef-d'œuvre d'éloquence et de sentiments, ne lui avait coûté qu'une matinée qu'il alla passer dans une cellule des carmes de Tournon. Il y entra à sept heures, il en sortit à midi; et, malgré tous les soins dont sa tête était remplie, il en rapporta un des ouvrages les plus accomplis que l'esprit humain ait peut-être jamais produit en ce genre.

Cette année, si agitée pour mon père, ne fut pas moins douloureuse pour lui par la mort de M. Colbert. Il la sentit vivement pour sa personne, et encore plus pour l'Etat, qui aurait fait presque une perte irréparable si M. Colbert avait

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toujours pu suivre ses intentions, sans être obligé de seconder, souvent malgré lui, celle de son concurrent dans la laveur du roi et dans l'autorité du ministère.

La mort, ni les déchaînements injustes du peuple qui la suivirent, n'affaiblirent point la fidélité de l'attachement que mon père avait pour lui. Il apprit quelque temps après qu'on voulait attaquer sa mémoire sur un fait dont il savait le véritable dénoûment, qui n'était bien connu de personne; il fit de lui-môme l'apologie de M. Colbert sur ce fait, qu'il autorisa par des pièces, et par des raisons qui justifiaient pleinement la conduite de ce ministre. Il l'envoya à M. de Seignelay, qui fut aussi surpris que charmé de recevoir des armes victorieuses auxquelles il ne s'attendait pas. Il s'en servit avantageusement pour couvrir de confusion les ennemis de son père; et il n'a jamais oublié pendant sa vie, qui méritait d'être plus longue, un service rendu si à propos, et avec une reconnaissance que les ministres n'éprouvent guère après leur mort.

M. Colbert avait cependant fini ses jours sans faire mon père conseiller d'État; et si M. Pelletier, son successeur, le surpassa en quelque chose, ce fut dans l'empressement qu'il eut d'acquitter cette espèce de dette du ministre précédent. M. le ïellier, alors chancelier de France, se joignit à lui pour dire au roi qu'il était honteux de ne pas voir dans son conseil un homme du mérite de M. d'Aguesseau, auquel on ne pouvait reprocher que de ne pas demander avec assez d'ardeur une place dont il était depuis longtemps le plus digne. Elle lui fut plutôt donnée qu'accordée vers la fin de l'année 1683. Je vis la belle lettre qu'il écrivit au roi pour lui rendre ses actions de grâces. Il y jetait de loin les premières semences de son retour, qu'il avait déjà résolu de demander bientôt. Ce n'était point qu'il fût fatigué ou dégoûté du travail : son génie le portait tellement à l'occupation, qu'il ne lui avait pas été possible de vivre dans l'oisiveté, et le désir de servir sa patrie se fortifiait tous les

38i DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

jours, et rajeunissait, pour ainsi dire, dans son cœur, bien loin de s'user et de vieillir avec les années ; il n'avait même alors que quarante-huit ans. Mais, d'un côté, la santé de ma mère, qui ne pouvait soutenir l'air du Languedoc, et qui avait pensé trois fois y perdre la vie; de l'autre, le soin de sa famille qui lui semblait exiger son séjour à Paris, plus pour l'éducation de ses enfants que pour leur fortune, étaient pour mon père des motifs si pressants, que celui qui n'avait jamais fait la moindre démarche pour aller en intendance, ne cessa bientôt plus d'importuner la cour pour avoir la liberté d'en revenir. Elle y résista pendant près de deux ans; mais plus il y trouvait d'opposition, plus il redoublait ses instances, et la conjoncture des temps lui fournit une nouvelle raison, peut-être encore plus forte que toutes les autres, pour demander son retour de telle manière qu'on ne pût plus le lui refuser.

Le royaume jouissait alors d'une profonde paix qui n'avait été troublée que par l'expédition , tant de fois reprochée à la France , du siège de Luxembourg. Les affaires de la religion prétendue réformée, qui étaient presque les seules dont le roi parût véritablement occupé, devinrent un objet trop important pour le laisser tout entier à M. de Châteauneuf, qui jusqu'alors en avait eu presque seul la direction. M. de Louvois voulut aussi y prendre part; et il n'est pas surprenant qu'un homme qui régnait depuis longtemps dans le ministère de la guerre ne pût voir sans une extrême impatience que des sujets eussent l'opiniâtreté de résister si longtemps, dans le cœur de la France, à un roi toujours victorieux au dehors , devant qui toute l'Europe avait été obligée de fléchir le genou. Le public a donc cru que c'était M. de Louvois qui avait le plus conseillé au roi d'exterminer les restes d'un parti odieux , et d'ajouter au titre de conquérant celui de destructeur de l'hérésie , saisissant ainsi cette occasion de soutenir son crédit dans la paix comme dans la guerre, en faisant servir les troupes mêmes d'instrument à

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la religion dont le roi était rempli; mais si ce ne fut pas ce ministre qui lui lit prendre cette résolution, s'il y résista même d'abord, comme d'autres l'ont dit, et s'il est vrai qu'elle fut inspirée par l' archevêque de Paris et par le père de la Chaise, il eut au moins la principale part à l'exécution , et il faut l'excuser s'il n'a pas cru devoir être plus scrupuleux sur ce point qu'un archevêque et un confesseur.

Ce ne fut donc plus, comme en l'année 1681, par l'entreprise téméraire d'un intendant sujet au désaveu, et désavoué en effet, ce fut par l'autorité du roi même que ses troupes marchèrent, précédées de la crainte et de la terreur qu'elles répandaient partout, pour abolir la religion protestante dans le royaume.

Je ne nommerai point ici l'intendant qui, par une distinction peu honorable pour lui , fut chargé de faire le premier essai d'une méthode si nouvelle pour la conversion des hérétiques. Il était des amis de mon père et des miens, homme d'un esprit doux, aimable dans la société, orné de plusieurs connaissances et ayant du goût pour les lettres comme pour ceux qui les cultivent; mais, soit par un dévouement trop ordinaire aux intendants pour les ordres de la cour, soit parce qu'il croyait, comme bien d'autres, qu'il ne restait plus dans le parti protestant qu'une opiniâtreté qu'il fallait vaincre, ou plutôt écraser par le poids de l'autorité, il eut le malheur de donner au reste du royaume un exemple qui n'y fut que trop suivi , et dont le succès surpassa d'abord les espérances mêmes de ceux qui le faisaient agir; il n'eut besoin que de montrer les troupes, en déclarant que le roi ne voulait plus souffrir qu'une seule religion dans ses États, et l'hérésie parut tomber à ses pieds. Les abjurations ne se faisaient plus une à une : des corps et des communautés entières se convertissaient par délibération et par des résultats de leurs assemblées, tant la crainte avait fait d'impression sur les esprits, ou plutôt, comme l'événement l'a bien

d'aguksseau T. I. 25

fait voir, tant ils comptaient peu tenir ce qu'ils promettaient avec tant de facilité.

C'était dans une province voisine du Languedoc que se passait un événement si extraordinaire. Mon père, qui en sentait toutes les conséquences, en fut aussi effrayé par des vues de politique que par un sentiment de religion. Il n'en gémit pas moins comme bon citoyen que comme bon catholique. Il prévoyait dès lors ce que la cour n'a voulu croire que lorsque le mal a été sans remède : la fuite et la désertion d'une grande partie des religionnaires, surtout de ceux qui faisaient fleurir les arts et les manufactures; les avantages de l'industrie et du commerce, transportés dans les pays étrangers, la double perte que le royaume en souffrirait, soit parce qu'il manquerait de gagner, soit parce que les États voisins gagneraient au lieu de la France; la haine que cette conduite allumerait dans le cœur des puissances protestantes, l'imprudence de les fortifier contre nous, soit pour la paix, soit pour la guerre, en leur envoyant un si grand nombre de sujets du roi dont ils feraient bientôt ses plus grands ennemis ; l'abus et l'illusion de ces conversions imaginaires, inutiles et même nuisibles à la véritable religion, encore plus contraires à la tranquillité intérieure de l'État, où elles se termineraient à produire un genre de citoyens qui, vivant sans culte, sans pasteurs, sans aucun exercice de piété, feraient connaître tôt ou tard combien il est plus dangereux de n'avoir point de religion que d'en avoir une mauvaise , formant comme un peuple de mécontents nourris dans le sein de l'État, toujours prêts à se rallumer, comme un feu caché sous la cendre, à la première étincelle qui viendrait d'un dérangement intérieur, ou d'une jalousie étrangère.

Telles étaient les tristes réflexions que j'ai souvent entendu faire à mon père sur ces conversions précipitées. Il était véritablement affligé de ce qu'on ne suivait pas les projets qu'il avait tant de fois proposés, et dont le succès paraissait

si assuré à l'homme du monde le moins présomptueux, qu'il espérait qu'on parviendrait, en les suivant constamment, à consommer, dans un petit nombre d'années et sans aucune contrainte, le grand ouvrage de la réunion des protestants; mais comme il vit qu'une témérité, d'abord trop heureuse, l'emportait sur la prudence, et que le mal était non-seulement inévitable, mais prêt à s'étendre dans la province de Languedoc , il comprit qu'il n'avait point d'autre parti à prendre, à la vue de l'orage prêt à fondre sur lui, que de finir promptement une navigation glorieuse jusqu'alors, mais qui allait devenir fatale pour lui s'il ne faisait force de voiles pour rentrer dans le port. 11 profita donc de cette conjoncture même pour hâter son retour. Sa santé , qui était alors assez altérée, lui fournit une raison apparente pour y insister fortement ; mais il ne craignait point que l'on devinât la véritable, et je crois en effet que ce fut celle qui servit le plus à avancer le succès de ses désirs.

Ceux qui conduisaient de loin ces conversions militaires le connaissaient assez pour savoir qu'elles ne seraient pas de son goût ; et il ne leur avait pas même laissé ignorer ses sentiments sur ce sujet. Ils sentaient qu'il aimait trop la province de Languedoc et qu'il y était trop aimé pour vouloir y devenir l'instrument d'une violence qui l'aurait rendu odieux à la fin de sa course , et qui lui aurait fait perdre tout le fruit d'une longue et honorable carrière. Il leur fallait un homme nouveau qui pût se charger de faire par la crainte ce que mon père n'aurait jamais voulu faire que par la douceur. Tout conspira donc à seconder les vœux qu'il faisait depuis longtemps pour la retraite. Le roi lui fit écrire, au mois d'août de l'année 1685, qu'il accordait à ses prières réitérées la permission de venir le servir dans son conseil, et que Sa Majesté voulait seulement qu'il attendît à Montpellier l'arrivée de son successeur pour le mettre au fait des affaires du Languedoc. Ce successeur était M. de Basville, homme d'un très-grand mérite,

et peut-être le seul digne de succéder à mon père, niais qui n'avait pas la même répugnance pour les voies d'autorité, comme il venait de le montrer en Poitou, par les conversions qu'il y avait faites, et comme il l'a encore plus fait voir en Languedoc.

Mon père, content d'avoir si heureusement placé le moment de sa retraite, et seulement affligé pour la province qu'il allait quitter, attendait avec impatience l'arrivée de M. de Basville. Les troupes commençaient déjà à filer dans le haut Languedoc, et y redoublaient par leur vue la douleur qu'on y avait, comme dans le reste du pays, de perdre un intendant dont le départ n'avait pas besoin de cette circonstance pour y faire répandre des larmes non suspectes.

M. de Basville arriva au mois de septembre, précédé ou accompagné d'un grand nombre de troupes, comme s'il tut venu pour faire la conquête du Languedoc. L'homme pacifique, je veux dire mon père, vit tout cet appareil avec douleur, et, ne pensant plus qu'à s'épargner promptement un si triste objet, il se hâta d'instruire son successeur de la situation où il laissait les affaires de la province. Je lui servis même souvent d'interprète en cette occasion, parce que la délicatesse naturelle de sa poitrine et un rhume qui s'y était joint faisaient qu'il avait de la peine à se faire entendre de M. de Basville, qui était déjà fort sourd.

Il ne lui restait plus qu'à partir ; mais la santé de ma mère, qui revenait lentement d'une fort grande maladie, l'obligeant à différer son départ de quelques jours, le rendit spectateur, malgré lui, d'une partie des maux qu'il voulait au moins éviter de voir en précipitant sa retraite. Il n'eut pas plutôt remis l'autorité du roi entre les mains de M. de Basville, qu'à la faveur des dragons qui remplissaient toute la ville de Montpellier, les prêtres ne pouvaient plus suffire à recevoir la foule des calvinistes, qui se hâtaient de venir faire leur abjuration. La manière dont ce miracle

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s'opérait n'a été que trop connue. Mon sujet ne m'oblige point à l'expliquer, et plût à Dieu qu'il me fût aussi possible d'en effacer à jamais le souvenir de la mémoire des hommes qu'il m'est aisé de n'en point parler! Les faits singuliers qu'on venait tous les jours nous raconter sur ce sujet auraient pu percer un cœur moins tendre et moins religieux que celui de mon père; il en souffrait d'autant plus au -dedans de lui-même qu'il ne voulait ni les approuver ni les condamner au dehors; ma mère, qui n'en était pas moins touchée, prit enfin sur elle de se mettre en chemin malgré sa grande faiblesse : ils partirent donc en litière vers le milieu du mois d'octobre, accompagnés des vœux et des regrets de tous les gens de bien de l'une et l'autre religion. Nous les suivions, mon frère et moi, dans leurs carrosses , et nous arrivâmes en même temps qu'eux à Nîmes, où nous apprîmes qu'en moins de trois jours plus de soixante mille âmes, soit de la ville ou du diocèse, avaient changé de religion. Il en était de même dans tous les lieux du Languedoc où nous passions, et mon père ne commença à respirer un peu plus librement que lorsqu'il eut traversé le Rhône au Pont-Saint-Esprit pour entrer dans le Dauphiné , qui éprouvait la même révolution , mais qui ne le touchait pas aussi sensiblement qu'une province pour laquelle il avait une si grande affection qu'il se reprochait jusqu'aux malheurs qu'il n'avait pu en détourner. La santé de ma mère devint meilleure en chemin, et elle acheva de se rétablir en Bourgogne, dans les terres de M. de Ta vannes, son gendre, qui l'y attendait avec ma sœur, qu'il avait épousée deux ans auparavant. Ce fut en passant par Dijon que nous apprîmes la mort de M. le chancelier le Tellier, et le choix que le roi avait fait de M. Boucherat pour lui succéder plutôt que pour le remplacer, Le reste du voyage se passa avec moins de tristesse que le commencement, et nous arrivâmes enfin heureusement à Paris à la Saint-Martin de l'année 1685.

Mon père alla d'abord saluer le roi , qui le reçut comme un homme dont il n'avait jamais entendu dire que du bien. Il prit ensuite sa place au conseil, et, peu occupé du monde et de la cour, il se réduisit à une vie simple, frugale et modeste, avec autant de facilité que s'il n'eût pas été accoutumé à représenter depuis vingt ans dans les provinces. Ses fonctions, sa famille, la religion, la lecture, un petit nombre d'amis vertueux, remplissaient toute sa vie; et, vraiment exempt de toute ambition , il comptait passer aussi tranquillement le reste de ses jours dans ce loisir accompagné de dignité que donne la place de conseiller d'État.

Son repos fut cependant troublé en l'année 1687 par de nouvelles idées que M. le Pelletier, alors contrôleur général, avait conçues pour la réformation de la finance. Il lit nommer par le roi un certain nombre de conseillers d'État pour aller visiter les provinces qu'on appelle Pays d'élection ou de taille personnelle, recevoir toutes les plaintes qu'on voulait leur faire des malversations commises par ceux qui étaient chargés de la perception des revenus du roi, et s'informer exactement de tout ce qu'on pourrait faire pour la rendre plus utile à l'État, et moins onéreuse au peuple, alin de travailler ensuite, sur leur rapport et leur avis, à une réformation générale.

Mon père fut un des commissaires choisis par le roi. Les généralités de Tours et d'Orléans lui tombèrent en partage ; et comme on donnait un maître des requêtes pour adjoint à chaque conseiller d'État, la Providence, qui lui associa feu M. d'Ormesson, fit de ce voyage une époque fort heureuse, au moins pour moi, puisque ce fut à cette occasion que se formèrent les premières idées d'un mariage qui a fait et qui fait encore tout le bonheur de ma vie.

Après le retour de tous les commissaires, le roi voulut leur donner la satisfaction de lui rendre un compte exact de leur voyage. Il eut la patience d'en entendre le récit pendant une après-dînée entière ; et comme je ne dois pas

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être modeste pour mon père, je ne craindrai point de dire que le roi n'en fut bien dédommagé que par l'ordre, la netteté et la précision avec laquelle mon père lui donna une idée générale et des maux et des remèdes. Le roi leur ordonna de renfermer toutes leurs vues dans un avis qu'ils donneraient par écrit. Ils le firent en effet, et ceux qui étaient plus capables d'en juger que moi me dirent alors que mon père avait eu encore plus d'avantage par la plume que par la parole.

On s'attendait que le public en recueillerait bientôt le fruit, mais les décisions étaient plus rares chez le ministre que les projets. Peut-être môme le désir de faire trop de bien le conduisit à ne rien faire du tout, ou du moins à entreprendre un nouveau travail sur les droits des cinq grosses fermes, dont le poids tomba principalement sur mon père en l'année 1688. Le roi le chargea de la visite des provinces de Bourbonnais, d'Auvergne, du Lyonnais, du Dauphiné et de la Provence, pendant que d'autres conseillers d'État parcouraient d'autres provinces dans la môme vue. On ne leur donna point de second , comme la première fois, pour les soulager dans cette commission; et M. de la lloussaie, qui se destinait à être maître des requêtes, en profita pour accompagner mon père, et se former de bonne heure sous un si grand maître. Il eut en eifet le bonheur, que mon âge me refusa, d'être le témoin de l'application surprenante avec laquelle mon père passa environ six mois à aller de province en province, et de ville en ville, jusqu'à l'extrémité du royaume; travaillant partout avec les intendants, ou plutôt leur apprenant à travailler, écoutant les plus habiles financiers, interrogeant les négociants de la plus grande réputation; entrant, avec tous, dans les moindres détails sur l'origine, sur l'étendue, sur la régie des droits du roi, mais encore plus sur ce qui regardait le fond du commerce des manufactures et des arts, pour y découvrir toutes les sources de l'abondance, et tous les moyens qui

peuvent servir d'aiguillon à l'industrie. Les mémoires qu'il se donna la peine de faire lui-même sur les matières les plus importantes, et que je conserve précieusement, suffiraient pour montrer l'élévation de son génie et l'ardeur de son zèle pour le bien public.

Il revint à Paris vers le mois d'octobre, après avoir eu la satisfaction de revoir en passant une partie des amis qu'il avoit laissés en Languedoc, qui accouraient, au bruit de sa marche, pour voir encore, de leurs yeux, un intendant qu'ils avaient toujours présent dans le cœur.

Mon père profita plus de ce voyage par les instructions qu'il y prit, que les peuples n'en reçurent de soulagement effectif. La face des affaires était changée pendant son absence : la guerre était sur le point de se rallumer plus fortement que jamais, soit par la révolution qui arriva en Angleterre , soit par la jalousie de toutes les puissances de l'Europe, qui se liguèrent de nouveau contre la France, premier fruit des conversions militaires. À peine mon père fut-il arrivé, que le siège de Philisbourg ouvrit la scène d'une guerre qui a coûté tant de sang et d'argent à ce royaume; ainsi, les projets de réforme s'évanouirent au premier bruit des armes, et mon père n'était guère en état d'y travailler.

La chaleur extraordinaire de l'été qu'il avait passé en Provence, et un travail encore plus excessif, avaient allumé un si grand feu dans son sang qu'il s'en est toujours senti pendant plus de vingt-huit ans qu'il a survécu à ce voyage. Il s'y joignit, au mois de janvier 1689, un rhumatisme si violent sur les muscles de la poitrine que les douleurs, qui redoublaient de temps en temps comme par accès, lui causaient des convulsions fréquentes dans les bras et dans les mains, et elles ne finissaient guère que par un crachement de sang qui obligea les médecins à le faire saigner six ou sept fois. Aucun des remèdes ordinaires ne le soulageait dans cet état, qui dura plus de six semaines, et

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il n'avait de ressource que dans sa patience, aussi extrême que son mal. L'usage d'un opium bien préparé adoucit enfin ses douleurs ; mais ce ne fut qu'au bout de six mois qu'il se trouva en état de travailler, conservant toujours néanmoins une insomnie habituelle et des inquiétudes douloureuses qui l'obligeaient à marcher pendant une grande partie de la nuit, et qui ne s'apaisaient que trèsrarement sans le secours de l'opium, qui lui devint presque aussi nécessaire que le boire et le manger. 11 essaya d'abord de s'en passer, par la crainte de s'y trop accoutumer; mais comme il payait chèrement cette précaution par de mauvaises nuits qui altéraient son tempérament, il fut réduit à en prendre presque tous les soirs, ce qu'il a fait pendant vingt-huit ans, sans jamais avoir été obligé d'en augmenter la dose , qui était très-médiocre , et sans qu'il en ait ressenti aucune incommodité.

Je ne sais par quel motif M. de Louvois eut la pensée de faire rentrer mon père dans le triste métier d'intendance , en lui écrivant, sans préparation, dans le temps de la maladie dont je viens de parler , que le roi l'avait nommé à l'intendance de Dauphiné, qui, à la vérité, devenait dors très-importante , par les desseins qu'on avait sur la Savoie.

Mon père ne se consola pas seulement de son rhumatisme en cette occasion, mais il remercia même Dieu de lui avoir donné une excuse si légitime , que M. de Louvois reçut plus humainement qu'il ne lui appartenait, et avec plus d'honnêteté qu'il n'en avait eu , en faisant à mon père une proposition si peu convenable.

Ce fut dans cette même année qu'il arriva un changement considérable dans le ministère. M. le Pelletier, destiné dès lors à donner l'exemple de la retraite , se démit plus glorieusement de la place de contrôleur général qu'il ne l'avait exercée, et ne demeura plus dans le conseil qu'en qualité de ministre. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si ce fut lui-

39 i DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

même qui se donna M. de Pontchartrain pour successeur, ou s'il eut seulement l'habileté de se faire honneur du choix du roi. Un homme qui pouvait le savoir m'a assuré que M. le Pelletier, ayant formé de loin la résolution de demander un successeur, avait d'abord jeté les yeux sur mon père, et qu'il n'avait rien négligé pour l'engager à s'attacher à lui ; mais que , comme mon père avait paru recevoir assez froidement les avances qu'on lui faisait de la part de ce ministre, il s'était tourné du côté de M. de Pontchartrain. Si ce fait est véritable, la pensée même de M. le Pelletier aurait suffi pour empêcher mon père de cultiver son amitié, et comment se serait-il assujetti à lui faire sa cour, pour obtenir une place qu'il aurait refusée, si on la lui avait offerte, puisqu'il m'a dit plus d'une fois...

M. de Pontchartrain entra donc dans ce difficile ministère, et il parut d'abord supérieur à son emploi. 11 arrive souvent, surtout en France, où l'on se lasse volontiers de l'état présent, qu'on cherche, dans le choix d'un successeur, des qualités directement opposées à celles du prédécesseur, et ce contraste n'a jamais été mieux marqué que dans les différents caractères de M. le Pelletier et de M. Pontchartrain. La lenteur et l'indécision de l'un furent mises dans tout leur jour , par la comparaison qu'on en fit avec la vivacité et la prompte décision de l'autre ; mais, quelque surprenantes que fussent la pénétration et la rapidité de génie dont la nature avait favorisé M. de Pontchartrain, il aimait à consulter ceux dont il connaissait les lumières, et, possédant l'art de s'approprier en un instant leurs plus longues réflexions, il en recueillait toute la substance avec une si heureuse précision, qu'il semblait que, dans son esprit, comme dans le fond de son œil, tous les objets vinssent se réunir sans confusion en un seul point.

Avec de telles dispositions, un ministre si clairvoyant ne pouvait pas manquer de sentir tout le mérite de mon père, et d'y avoir souvent recours, quand même il n'aurait pas

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été le cousin germain de ma mère; mais comme il voulait ménager une délicatesse de conscience, qui n'était pas moins reconnue dans mon père que l'étendue de ses lumières , il n'avait garde de le consulter sur des affaires de cette finance arbitraire qui était alors confiée au pouvoir absolu du contrôleur général. Use reposait donc sur des esprits moins scrupuleux du soin d'examiner et de discuter les propositions qu'on lui faisait, pour procurer au roi des sommes immenses. Mais s'agissait-il d'établir un meilleur ordre dans la perception des revenus du roi , de soutenir ou favoriser le commerce, de maintenir la police générale du royaume , à laquelle le contrôleur général avait la principale part, c'était alors que mon père était consulté, et il se livrait tout entier à un travail où sa religion et sa modestie goûtaient le plaisir de servir si gratuitement le public, qu'il n'en avait que la peine , pendant qu'un autre en avait tout l'honneur.

L'objet qui lui plaisait le plus , et qui forma pour lui , dans la suite, une espèce de département particulier, était la direction générale du commerce et des manufactures du royaume. M. de Pontchartrain la confia pendant longtemps à mon père seul, qui l'aurait toujours conservée de cette manière s'il n'avait jugé lui-même à propos d'y faire donner une autre forme, par l'établissement nouveau d'un conseil de commerce, dont il fut, en quelque manière, le fondateur.

Non-seulement il y fut porté par la défiance qu'il avait naturellement de lui-même , et par le désir d'être aidé ou assuré par les lumières d'autrui ; mais il sentit que la promptitude des décisions d'un ministre, chargé de bien d'autres affaires, avait souvent besoin d'être retardée par l'utile lenteur des délibérations d'un conseil. 11 connaissait assez le caractère de ceux qui sont dans les premières places, pour comprendre que les remontrances de plusieurs personnes graves et expérimentées imposent plus que celles d'un seul

homme , quelque mérite qu'il puisse avoir, et que le ministre le plus autorisé se trouve souvent comme forcé de suivre un avis bien médité dans un conseil , soutenu par le poids comme par le nombre des suffrages, dont il ne saurait contredire les raisons devant le roi sans commettre sa réputation et son crédit. Mon père était d'ailleurs persuadé que ce qui regarde le commerce devait être conduit avec un esprit économique et presque semblable à celui des républiques, autant qu'il est possible dans une monarchie. Ce fut dans cette vue qu'il voulut qu'on appelât de célèbres négociants au nouveau conseil dont il formait le plan , non pour y avoir voix, délibérative mais pour y être entendus , et pour donner même leur avis , par écrit , sur les matières d'une plus grande importance. Il croyait par là faire deux grands biens en même temps, l'un d'honorer et d'accréditer le commerce, soit par l'entrée qu'il donnait à un certain nombre de négociants dans un conseil, soit par le privilège dont ils jouiraient, d'être consultés sur toutes les résolutions qui pouvaient intéresser la fortune des négociants du royaume, et d'avoir une voie toujours ouverte pour faire au roi toutes les représentations qu'ils jugeraient convenables au bien du commerce; l'autre, d'instruire le conseil d'une matière si importante, et d'y former comme une suite et une succession de conseillers d'État, qui en sauraient les maximes, et qui seraient capables de les soutenir, dans ce royaume, contre les entreprises continuelles de la finance, qu'on y accuse souvent de sacrifier à un intérêt présent et passager la source constante et perpétuelle des véritables richesses de l'État.

Telles furent les principales raisons qui engagèrent mon père à partager avec d'autres conseillers d'État et quelques maîtres des requêtes bien choisis, une fonction qu'il exerçait seul auparavant, et qu'un autre se serait réservée comme une espèce de mystère, dont il aurait perdu tout le mérite en le révélant.

Si un conseil établi avec tant de sagesse n'a pas toujours

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été aussi utile à l'État qu'on l'aurait pu désirer, le malheur des temps et des conjonctures ne doit point diminuer l'honneur de celui qui le fit instituer. Il ne serait pas difficile de montrer le bien que cet établissement a fait au royaume, même au milieu des plus grandes guerres; mais quand on ne lui tiendrait compte que des maux qu'il a empêchés , il y en aurait encore assez pour faire honorer la mémoire de son auteur.

Aux occupations que les affaires du commerce donnaient à mon père, le roi en joignit deux de confiance, dont la première fut même regardée comme le présage d'une plus grande fortune : c'était l'inspection des affaires de M. le duc du Maine, qui était auparavant entre les mains de M. de Fieubet, et qui fut remise à mon père après la vertueuse résolution que ce magistrat prit d'instruire et d'édifier le monde par sa retraite, autant qu'il l'avait longtemps charmé par ses talents et par les grâces naturelles de son esprit. L'autre fonction fut la direction des économats et de la régie des biens confisqués sur les religionnaircs fugitifs ; direction que le roi donna encore à mon père sans qu'il eût jamais pensé à la demander.

L'honneur de travailler seul avec le roi, et d'en recevoir directement les ordres, ne fut point ce qui le flatta davantage dans cette seconde commission. Sa charité ne lui ht presque sentir que la satisfaction de ménager avec soin les fonds dont l'administration lui était confiée , soit pour soutenir les nouveaux convertis , qui étaient encore faibles dans la foi, soit pour ramener entièrement ceux qui étaient ébranlés, soit pour dédommager, en quelque manière , par des secours donnés à propos, ceux qui avaient eu le courage de ne pas suivre leur fortune avec leurs parents, hors de la France. C'est ainsi qu'après l'avoir empêché d'être l'instrument des conversions forcées, Dieu lui donnait la consolation d'en affermir de volontaires, et de réparer, autant qu'il était en

lui , la faute de ceux qui, pour multiplier les premières, avaient désolé une si grande partie du royaume.

Son zèle , ses lumières , son expérience sur tout ce qui regardait les religionn aires bien ou mal convertis, étaient si connus qu'on ne faisait rien , à leur égard , sans le consulter. C'est lui qui a dressé une partie des déclarations qui ont été faites depuis son retour sur cette matière , ou qui a eu la principale part à celles que d'autres ont rédigées. Il était du conseil que le roi tint pendant plusieurs années sur les affaires de la religion prétendue réformée ; et j'ai môme tout lieu de croire que ce fut lui qui donna l'idée de ce conseil, soit afin que la conduite uniforme de la cour et de ceux qu'elle chargeait de ses ordres, fît voir aux religionnaires , par la stabilité même, qu'ils n'avaient aucun changement à espérer, soit pour prévenir tous les inconvénients qui naissaient auparavant de la diversité des décisions, aussi différentes que les caractères de ceux qui n'en auraient dû être que les organes et qui en devenaient souvent les maîtres.

Outre ces différents genres d'occupations, tous les événements extraordinaires qui devenaient le sujet d'une délibération importante, toutes les calamités générales ou particulières, tous les abus nouveaux, qui demandaient aussi de nouveaux remèdes, retombaient presque toujours sur mon père, qui, dans le secret de son cabinet, et, encore plus, dans celui de sa modestie, était le conseil du ministère, et comme l'oracle de la cour. Le seul chancelier Boucherat lui donnait moins d'occupations que les autres, non-seulement par l'inutilité dans laquelle il vivait lui-même , mais parce que les liaisons de mon père avec M. de Pontchartrain lui avaient donné de l'ombrage, ou plutôt parce qu'il semblait haïr dans mon père le successeur que la voix publique lui destinait.

Je ne finirais donc point si je voulais entrer dans le détail de tous les services que le travail continuel de mon père rendait au public; et je ne pourrais d'ailleurs que vous y

représenter toujours le même caractère d'une âme vertueuse et d'un génie supérieur, qui savait se prêter également à tous les besoins, se plier à toutes les conjonctures, se proportionner à tous les caractères , et se rendre toujours utile , sans faire jamais sentir qu'il était nécessaire.

Je ne puis cependant , mes chers enfants , me refuser le plaisir de vous rapporter un trait de sa sagesse, que je choisis entre plusieurs autres parce qu'il donna lieu à un nouvel établissement qui, suivant toutes les apparences, durera autant que la monarchie.

L'ordre de Saint-Lazare , autrefois utile à ce royaume, dans le temps que la lèpre y était une maladie commune, avait tellement dégénéré de sa première institution , que les raaladreries , fondées pour les pauvres, par la piété et la libéralité de nos pères, n'étaient plus regardées que comme des bénéfices simples, dont on disposait sans faire aucune attention à la volonté des fondateurs. M. de Louvois, habile à profiter de tout ce qui pouvait étendre ou affermir son crédit, en se rendant le distributeur, ou plutôt le maître des grâces, avait comme forcé M. de Nérestang à abdiquer la place de grand maître de l'ordre, pour se revêtir de sa dépouille et gouverner les affaires de cet ordre aussi militairement que celles de la guerre même. On avait donc entièrement perdu de vue le véritable objet de cet établissement; et il n'y avait que les pauvres qui ne profitassent en aucune manière d'un bien qui n'avait été donné que pour eux, à un ordre purement hospitalier dans son origine.

L'autorité de M. de Louvois , qui soutenait cet abus , ayant cessé avec sa vie , le roi , dont la conscience était naturellement fort délicate, commença à sentir plus vivement un scrupule que la domination de son ministre avait longtemps étouffé; et l'on prétend qu'il crut avoir besoin de demander au pape un bref d'absolution sur ce qu'il avait autorisé une espèce de simonie, dans la vente qui avait été faite par force, à M. de Louvois, de la charge de grand maître.

;iOO discours sur la vie. et la mort

Peu content d'avoir effacé sa faute, le roi voulut la réparer. Il choisit ce qu'il y avait de plus sage et de plus éclairé dans le conseil, pour examiner rigoureusement le passé, et pourvoir encore plus utilement à l'avenir , en réglant la forme qu'on donnerait à un ordre qui n'en avait presque plus que le nom, et surtout l'usage qu'on ferait des biens dont il était en possession. Mon père fut un des commissaires nommés par le roi dans cette affaire importante, et il en devint bientôt le maître par les déférences que ses confrères eurent tous pour lui.

Il n'y eut entre eux aucune diversité de sentiments sur le vice, l'abus et la violence de tout ce qui s'était passé du temps de M. de Louvois; mais il n'en fut pas de même de la manière de réparer un mal si évident, et particulièrement de l'application qu'on ferait des biens de l'ordre de Saint-Lazare, ordre devenu si peu utile à la religion et à l'État, que plusieurs des commissaires étaient d'avis de le supprimer et d'en unir les maladreries à l'hôtel royal des Invalides.

Mon père convenait sans peine de l'entière inutilité d'un ordre dont la cause avait cessé; mais comme la suppression ne se pouvait faire que par le concours de deux puissances peut-être difficiles à concilier, il la regardait comme l'objet des vœux plutôt que de la délibération des commissaires.

Il réduisait donc cette délibération à déterminer l'emploi le plus utile des richesses de cet ordre, soit qu'il subsistât encore, soit qu'on prît le parti de le détruire; et quoiqu'il n'y eût plus de lépreux en France , il ne croyait pas que le roi dut se croire absolument le maître de changer entièrement la destination des biens qui appartenaient à l'ordre de Saint-Lazare, ni de les appliquer à un usage entièrement éloigné de l'intention des fondateurs. Il distinguait deux objets dans leur charité : l'un général, qui était le soulagement des pauvres; l'autre particulier, qui était de procurer

ce soulagement à une espèce singulière de pauvres malades. Si ce second objet de leur libéralité avait cessé avec la maladie qui l'avait excitée, le premier subsistait toujours; et cette espèce de religion avec laquelle on doit toujours respecter les volontés de ceux qui ne sont plus en état de les expliquer eux-mêmes, exigeait de la piété du roi qu'il approchât, autant qu'il était possible, de leur intention, en se conformant, du moins, à l'objet général de leur charité, qui était le soulagement des pauvres sains, mais invalides, au défaut des malades.

Son sentiment fut donc qu'il fallait réunir les maladreries de l'ordre de Saint-Lazare aux Hôtels-Dieu les plus proches , ou aux hôpitaux des lieux où il n'y avait point d'Hôtels-Dieu, sur les avis des évêques diocésains et des intendants, sur lesquels le roi faisait expédier des lettres patentes pour consommer chaque union en particulier.

Il restait à vaincre l'obstacle des politiques, qui avaient de la peine à priver les officiers militaires du secours des commanderies de l'ordre de Saint-Lazare. Mon père était bien éloigné d'envier aux gens de guerre des récompenses qu'ils achètent aux dépens de leur sang; mais il lui paraissait injuste de les prendre sur le patrimoine des pauvres ; et entre deux objets qui méritaient également la protection du roi , le seul parti qu'il trouvait convenable à la majesté royale, était de concilier ces deux vues, au lieu de les faire combattre l'une contre l'autre. Ainsi , pendant qu'il était occupé de faire rendre aux pauvres la justice qui leur était due, suivant l'esprit de la fondation , il voulait , d'un autre côté , faire éclater la magnificence du roi à l'égard de ceux qui le servent dans ses troupes , par l'institution d'un ordre militaire qu'il serait aisé d'établir par un retranchement insensible sur les dépenses de la guerre, et dont la croix serait une distinction honorable, et les commanderies une récompense utile pour les officiers que le roi voudrait en favoriser.

Tous les commissaires entrèrent enfin dans des vues dont

d'aguesseau T. I. 26

;i02 DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

la noblesse égalait la justice. Mon père fut chargé, lorsque le roi eut approuvé son avis, de dresser les édits et les arrêts qu'il fallait donner pour consommer ce projet. Il eut l'honneur de les présenter au roi, qui se les fit lire avec plaisir, trouvant sa conscience aussi soulagée par l'usage auquel on destinait les biens de l'ordre de Saint-Lazare, que sa gloire flattée par l'institution d'un ordre militaire dont il serait le maître et le chef comme le fondateur.

Ainsi fut établi l'ordre de Saint-Louis , qui doit sa naissance, sa forme, ses règlements à mon père, et qui aurait été encore plus utile à l'État si l'on avait toujours été aussi attentif que le feu roi l'était à en faire valoir la distinction. Je me souviens, à ce sujet, d'avoir entendu raconter à M. le duc d'Orléans, qu'un officier subalterne, à qui le roi avait fait donner le choix d'une pension de 800 livres ou de la croix de Saint -Louis, vint lui dire en sa présence, qu'il préférait la croix, si Sa Majesté voulait bien l'en honorer. Je le crois bien, Monsieur, lui dit le roi, d'un ton grave et propre à lui faire sentir le prix de sa grâce. M. le duc d'Orléans ne put s'empêcher de rire de la préférence ; mais le roi lui dit qu'il se gardât bien de le faire , et de lui ôter le plaisir de rendre un homme heureux avec une demi-aune de ruban rouge. Heureux encore le prince qui peut contenter ses sujets par de telles faveurs, et à qui iJ en coûte si peu pour payer le sang qu'ils répandent à son service.

La suite des occupations de mon père m'a fait passer le temps de vous parler, mes chers enfants, d'un événement qui me regarde personnellement ; mais je vous ai averti d'abord que je renonçais à l'ordre chronologique. Mon père avait désiré dès mon enfance que je pusse exercer un jour la charge d'avocat général , soit qu'il n'en connût point de plus propre à former un magistrat, ou qu'il eût envie de m'éviter la servitude des intendances, et de me faire naviguer sur une mer moins orageuse que celle du conseil. L'occasion s'en présenta au mois de novembre de l'année 4690, par la

création d'une troisième charge d'avocat général. Mon père s'adressa d'abord à M. de Pontchartrain, qui en était le créateur, et à M. le chancelier, qui aurait dû en être le dispensateur , pour en demander l'agrément en faveur de son fils ; mais il trouva l'un déjà engagé avec M. le Pelletier , à présent doyen du conseil, pour M. Turgot, son gendre, et l'autre médiocrement bien intentionné, comme je l'ai déjà dit, pour tout ce qui le regardait. Cependant comme M. de Pontchartrain, qui se repentait de s'être engagé si promptement, lui avait dit que ses vœux seraient pour moi , et qu'il lui conseillait d'agir directement par lui-même auprès du roi, mon père, qui craignait que sa modestie ne l'empêchât de parler aussi bien qu'il savait écrire , prit le parti de s'expliquer au roi par une lettre qui était un chef-d'œuvre clans son genre. Il y amenait si naturellement l'histoire du long séjour de la charge d'avocat général dans la famille de MM. Talon, dont le premier qui l'eût remplie était mon bisaïeul maternel , qu'il semblait qu'il y eût une espèce de justice à donner une charge semblable à son arrière-petit-lils. Il y parlait ensuite de moi avec une confiance persuasive par sa modestie même, et il finissait sa lettre en disant qu'il était né sujet avant d'être père, qu'il devait infiniment plus au roi qu'à son propre fils, et qu'il serait bien fâché de le proposer à Sa Majesté s'il ne le croyait capable de répondre dans la suite à une si grande grâce. Ce n'est pas sans beaucoup de pudeur que je vous rapporte ici des paroles qui me faisaient trop d'honneur, mes chers enfants ; peut-être la seule chose qui ait besoin d'excuse, dans la vie d'un homme si respectable, est d'avoir été beaucoup plus père , en cette occasion , qu'il ne se l'imaginait. Sa lettre fut rendue au roi comme Sa Majesté rentrait au conseil, où l'on devait lui parler des différents sujets qui se présentaient pour remplir la nouvelle charge d'avocat général; le roi se la fit lire tout entière, et il parut qu'elle faisait impression sur lui. M. le chancelier discourut assez longuement sur le mérite des concurrents, mais d'une ma-

40 i EISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

nière si confuse et si embarrassée que tout ce qu'on y put démêler, fut qu'il penchait du côté de M. Turgot. M. de Pontchartraiu , comme mon père l'a toujours cru , se contenta de dire au roi qu'il ne pouvait que bien choisir entre M. Turgot et moi; le roi saisit cette parole, et dit que, puisque cela était, il voulait faire plaisir à mon père, qui était incapable de le tromper, même sur son propre fils. C'est ainsi que la chose fut décidée en ma faveur par le seul suffrage de mon père. M. de Pontchartrain le lui fit assez entendre, en lui écrivant sur-le-champ de venir remercier le roi d'une grâce qui devait lui faire d'autant plus de plaisir qu'il n'en avait l'obligation qu'à lui-même. Il lit le lendemain son remercîment au roi, en me présentant à Sa Majesté, qui ajouta encore la grâce de la parole au mérite de celle qu'il m'avait faite, ou plutôt à mon père.

Je serais donc bien ingrat si je ne reconnaissais ici que c'est à lui seul que je fus redevable, non -seulement de la place d'avocat général, mais du peu de succès que je puis y avoir eu. Il m'y avait préparé par une éducation à laquelle, tout autre que moi aurait peut-être mieux répondu ; il m'y a soutenu par ses lumières, par ses conseils, par ses exemples. Que ne puis-je rendre à mon fils aîné, qui remplit à présent le même ministère, tout ce que j'ai reçu d'un père si accompli ! Je m'en acquitte, au moins autant que je le puis, en lui présentant un si grand modèle, dont j'espère qu'il profitera encore mieux que je n'ai tâché de le faire.

J'éprouvai , quelques années après , la même bonté de mon père, lorsqu'il fut question d'un autre établissement pour moi, je veux dire de mon mariage. Il voulut bien se conformer à mon goût, parce que je ne crains pas de dire que la raison y avait encore plus de part que l'inclination, ou plutôt son goût même était aussi décidé que le mien en faveur d'une personne dont le nom semblait être devenu celui de la vertu même, et qui m'apportait, avec un bien suffisant à mes désirs, des richesses de pudeur, de sagesse, de modestie,

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préférables à toutes celles qu'on offrait à mon père avec des partis d'ailleurs très convenables. Il en a remercié Dieu , comme moi , dans tout le reste de sa vie , attaché à une belle-lîlle que le ciel semblait avoir formée pour lui , avec des sentiments de tendresse et de confiance dont ses propres enfants auraient pu être jaloux, s'ils n'avaient tous été pour elle dans les mêmes dispositions.

Environ un an après mon mariage, mon père fit un pas dans le conseil, qui donna lieu au public de croire qu'il en ferait bientôt un plus considérable. M. d'Argouges , conseiller d'État, mourut presque subitement à Versailles, au mois d'août de l'année 1695, et fit vaquer par sa mort une des deux places de conseiller au conseil royal des finances, qui excitaient alors l'ambition de tous les conseillers d'État. Elles les tiraient de pair, pour ainsi dire, et les approchaient fort près du ministre, par l'honneur d'assister deux fois la semaine à un conseil où le roi était présent, avec le chancelier, le chef du conseil et le contrôleur général. M. de Breteuil, grand-père de celui qui est aujourd'hui secrétaire d'État, disait que ceux qui remplissaient ces deux places, étaient comme de petits dieux placés entre le conseil ordinaire, qu'il comparait à la nature humaine, et les ministres, qu'il regardait comme les dieux de la terre.

Mon père, quoique le plus digne, était peut-être celui de tout le conseil qui pensait le moins à demander la place vacante par la mort de M. d'Argouges; il croyait même qu'elle était destinée à un autre , auquel il l'aurait si peu enviée qu'il aurait voulu la lui procurer. Il était donc fort tranquille sur cet événement, comme sur tout autre, lorsque, le lendemain de la mort de M. d'Argouges, il vit arriver chez lui, sur les trois heures après midi, un courrier chargé d'une lettre cle M. de Pon tchar train , qui lui apprenait que le roi l'avait choisi pour remplir la place qui vaquait dans son conseil royal.

J'étais avec lui lorsqu'il reçut cette lettre, et je fus témoin

«les premiers mouvements qu'elle excita dans son âme. Au lieu de recevoir agréablement cette nouvelle, je le vis nonseulement surpris, mais affligé d'un tel choix, et je sentis bien qu'il se représentait en ce moment toute la délicatesse d'une place qui l'obligeait à donner son avis sur les propositions les plus hasardeuses de la finance ; il ne put même entièrement contenir l'émotion intérieure de sa conscience. Les larmes lui vinrent aux yeux, et il fallut presque le consoler de ce qui aurait donné une si grande satisfaction à tout autre conseiller d'État ; cependant il se remit après quelques moments de réflexion, et, espérant que Dieu soutiendrait sa vertu dans une place qu'il semblait que Dieu même lui envoyât, il résolut d'aller le lendemain à Versailles pour remercier le roi d'une grâce moins désirée encore qu'espérée.

Il paraissait, en effet, assez extraordinaire que M. de Pontchartrain, naturellement fort attentif à l'avancement de ses proches, et qui avait dans le conseil un frère et un beaufrère, dont le dernier fut même très-mortilié de n'avoir pas la place de M. d'Argouges, leur eût préféré mon père, qui n'était que son cousin germain par alliance. M. de Pontchartrain a toujours dit que c'était le roi seul qui avait agi dans ce choix, soit que la chose fût véritable, soit qu'il eût intention de ménager une famille dont il voulait étouffer le murmure et les reproches. Plus il parlait ainsi, plus on voulait que ce fût Mme de Maintenon qui eût inspiré au roi un si digne choix. Elle était alors, en effet, comme la déesse de la fortune, à laquelle on attribuait, dans le paganisme, tous les effets dont on ne voyait point de cause apparente. Je n'ai cependant jamais entendu rien dire à mon père qui pût appuyer cette conjecture; je sais seulement que Mme de Maintenon paraissait avoir beaucoup d'estime pour lui, quoiqu'il ne lui eût jamais parlé que par rapport aux affaires de M. le duc du Maine ; elle lui écrivit même une lettre de compliment sur son entrée au conseil royal, qui était tournée avec cet air naturel et délicat qu'elle savait donner à toutes

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ses lettres, mais qui ne pouvait faire entendre qu'elle eût eu la moindre part à la nouvelle dignité de mon père ; cependant le public en jugeait autrement, et, tirant de là des conséquences pour un avenir qui ne paraissait pas fort éloigné, avec un chancelier de quatre-vingts ans , il regardait la place ([ii'on venait de donner à mon père, comme le degré d'où il devait monter à celle de chancelier de France.

Mais mon père ne s'y conduisit pas comme un homme qui aurait eu des espérances; il ne pensa qu'à y soutenir le caractère d'une vertu toujours égale, et qui, si j'ose parler ainsi, avait encore toute la fleur de sa première innocence.

Il n'imita donc point ceux qui, dans la même place, s'étaient accoutumés à regarder la volonté du contrôleur général comme une loi suprême à laquelle ils pouvaient conformer leurs suffrages sans blesser leur réputation ni même leur conscience. 11 sut toujours être juste, dans le règne même de la finance, et pendant plus de vingt ans qu'il y a passé , il se conserva toujours la vertueuse liberté de ne pas suivre, et même de combattre sagement les avis du contrôleur général qui lui semblaient contraires à la justice ou au bien public. Quoique la politique ordinaire des contrôleurs généraux les portât à éviter souvent le conseil , et à faire prendre au roi les plus grandes résolutions sur la finance lorsqu'ils travaillaient seuls avec lui, il y eut cependant plusieurs occasions importantes, comme, par exemple, lorsqu'il fut question du retranchement ou de la réduction des rentes sur la ville, dans lesquelles mon père fit paraître cette judicieuse fermeté qui consistait à montrer la raison avec autant de lumière que de simplicité, et à convaincre au moins la conscience de ceux qui pensaient autrement que lui.

Le roi et, ce qui est encore plus surprenant, les contrôleurs généraux mêmes qu'il contredisait, ne lui en ont jamais su mauvais gré; il savait accompagner sa résistance de tant de douceur et de modestie qu'on ne pouvait s'empêcher de

l'estimer et de l'aimer, lors même qu'on ne suivait pas ses sentiments; et la seule vengeance que l'on se permit quelquefois d'exercer contre lui, était de lui reprocher qu'il était trop vertueux, et qu'il portait la délicatesse sur le devoir jusqu'au scrupule.

Le feu roi, je ne craindrai point de le dire, semblait luimême révérer une si grande vertu. Il écoutait souvent mon père avec une attention marquée; et on eût dit quelquefois qu'il aurait bien voulu ne s'être pas fait une règle de suivre toujours l'avis du contrôleur général en matière de finance, lorsque ce ministre avait pour lui la pluralité des suffrages , qu'il ne manquait guère d'entraîner.

M. le duc de Beauvilliers , qui faisait profession de vivre en chrétien au milieu de la cour, prévenu dès sa jeunesse d'une grande estime pour mon père par ce qu'il en avait entendu dire à M. Colbert, honora encore plus sa vertu lorsqu'il le vit de plus près au conseil royal. Mon père était d'ailleurs lié d'une ancienne amitié avec M. l'abbé de Fénélon, depuis archevêque de Cambrai, qui était précepteur des enfants de France, et dont le génie, fort supérieur à celui du duc de Beauvilliers, avait un entier ascendant sur les sentiments de ce duc. Ils conservaient encore tous deux un crédit, qu'ils perdirent depuis, sur l'esprit de Mme de Maintenon , plus puissante que jamais auprès du roi, à qui son âge , et encore plus le dégoût ou la lassitude de tous les olaisirs, ne faisaient plus trouver de charmes que dans la douceur de sa société. Mon père, qu'elle estimait fort, comme je l'ai déjà dit, était donc alors véritablement dans la route de la fortune. La cour et la ville le croyaient ainsi ; lui seul paraissait ou l'ignorer, ou le craindre ; mais la révolution que le quiétisme causa bientôt après , ne fut que trop favorable à la modestie de mon père, quoique personne ne dût y avoir moins de part que lui. Le livre des Maximes des saints, qui échappa à l'archevêque de Cambrai, par l'imprudence et le zèle peu éclairé de ses amis, excita d'abord

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un soulèvement presque universel, et aurait pu avoir des suites plus funestes pour l'Église, si ce chef du parti qu'on appelait quiétiste n'eût eu encore plus de modération qu'il n'avait de beauté d'esprit.

Personne cependant n'osait en parler au roi; on craignait le crédit de l'archevêque de Cambrai, du duc de Beauvilliers et de tout ce qui les environnait. On craignait même celui de Mme de Maintenon, que l'on croyait encore gouvernée par eux. ML. de Pontchartrain fut le seul qui osa rompre ce silence trop politique , quoiqu'il eût toujours été intimement lié avec M'ne de Maintenon ; et il y a lieu d'espérer pour lui qu'il en recevra la récompense dans le ciel, puisqu'il en a porté la peine sur la terre par la perte de son crédit, qui commença dès lors à éprouver une décadence dont il ne s'est jamais relevé. Le roi, dont la droiture ne pouvait être trop louée, reçut M. de Pontchartrain, lorsqu'il l'avertit du bruit que faisait le livre de l'archevêque de Cambrai , comme David aurait écouté un prophète envoyé de Dieu pour lui donner un avis salutaire. Aussi surpris qu'affligé de cette nouvelle, il alla d'abord chez Mme de Maintenon, et lui dit, d'un ton qui faisait sentir sa douleur et sa religion : Eh quoi, Madame, que deviendront donc mes petits-enfants? En quelles mains les ai-je mis? L'émotion du roi passa aisément jusqu'à Mme de Maintenon, qui donnait alors sa véritable confiance à l'évêque de Chartres, et qui conservait encore une très-grande considération pour M. de Noailles, archevêque de Paris, tous deux fort opposés au quiétisme. Le sort de l'archevêque de Cambrai fut bientôt décidé. Banni de la cour avec les abbés de Langeron et de Beaumont, on crut que la disgrâce du précepteur et de ceux qui lui étaient le plus attachés, entraînerait celle du gouverneur. La délicatesse infinie du roi sur la religion le faisait pencher vers le parti le plus rigoureux ; et , après avoir frappé le chef du parti , il lui paraissait dangereux d'en épargner le principal appui. On lui inspira néanmoins, ou il résolut de lui-même, par

il 0 DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

cet esprit d'équité qui lui était naturel, de consulter l'archevêque de Paris, dont il estimait alors sincèrement la vertu, avant que de prendre cette grande résolution.

Le sort du duc de Beauvilliers fut donc remis, par là, entre les mains d'un des plus grands ennemis du quiétismc; et si l'archevêque de Paris avait été élevé dans les principes de Machiavel , il n'aurait pas hésité à saisir une occasion si favorable de perdre un homme qu'il ne pouvait jamais espérer de gagner véritablement. Mais il fut plus chrétien que politique; et, se déliant de lui-même, il ne voulut se déterminer que par l'avis de mon père, capable, par son esprit, de sentir toutes les vues de la plus profonde politique, incapable par son cœur de suivre jamais d'autres mouvements que ceux de la conscience la plus éclairée.

Mon père honorait sincèrement dans M. de Beauvilliers un esprit de religion, de modération et de justice qui éclatait dans toute sa conduite. Il ne regardait sa prévention pour les mystiques modernes que comme une illusion passagère et comme un éblouissement de piété, que l'exemple et l'autorité de l'archevêque de Cambrai avaient causés, mais que la condamnation et la rétractation de ce prélat dissiperaient entièrement. La qualité d'homme de bien qu'il respectait dans la personne de ce ministre, était pour lui un si grand titre qu'il ne croyait pas qu'on dût le sacrifier sur de simples soupçons, ni punir sans retour la faiblesse excusable d'avoir trop déféré aux sentiments d'un génie aussi supérieur et aussi séduisant que celui de l'archevêque de Cambrai. Il se faisait même un véritable scrupule de contribuer à bannir de la cour l'homme qui y donnait le plus grand exemple de religion, et à ôter d'auprès du roi le plus vertueux de tous ceux que ce prince honorait de sa confiance. Il jugea donc mieux du duc de Beauvilliers que le duc de Beauvilliers n'aurait peut-être jugé de mon père même; et il fit voir, en cette occasion, qu'on n'a pas eu tort de dire que plus un homme est vertueux, moins il est porté à se défier

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de la vertu des autres. L'archevêque de Paris, fixé par un avis d'un si grand poids, conseilla au roi de conserver M. de Beauvilliers dans tous ses emplois ; et il le fit d'autant plus volontiers qu'il avait reçu une espèce d'abjuration solennelle de ce duc, accompagné de sa femme, du duc et de la duchesse de Chevreuse. qui vinrent tous lui déclarer qu'ils renonçaient sincèrement à tout ce qui avait pu les éblouir d'abord dans le langage spécieux des mystiques.

Soit que M. de Beauvilliers ait su, ou qu'il ait ignoré la part que mon père avait eue au conseil de l'archevêque de Paris, il est au moins certain que depuis l'affaire du quiétisine, il affecta plus de paraître ami de mon père qu'il ne le fut en effet. Je ne veux pas croire, quoique des gens dignes de foi me l'aient assuré, qu'il ait eu la malignité de vouloir le faire passer pour un homme qui avait une pente secrète, sinon pour le jansénisme, au moins pour les jansénistes, soupçon qu'il suffisait alors de répandre pour perdre les meilleurs sujets dans l'esprit du roi. Je sais qu'on n'aime guère dans le monde, et qu'on hait même à la cour, ceux à qui l'on croit devoir trop, et dont la présence semble nous dire toujours qu'ils ont été les maîtres de notre sort; mais je ne règle point mon jugement par de telles conjectures; je suis au moins bien assuré que mon père, qui voyait fort clair dans le cœur des autres, quoiqu'il ne parlât presque jamais de ce qu'il y voyait, a toujours cru que celui de M. de Beauvilliers s'était fort refroidi pour lui depuis la disgrâce de l'archevêque de Cambrai.

Peut-être, après tout, ce changement ne doit-il être attribué qu'à des impressions reçues trop facilement, par ce duc, de quelques sulpiciens, dont le génie borné convenait assez à la mesure du sien, ou des liaisons que mon père avait avec la maison de Noailles , et que le Languedoc avait formées; maison qui était l'objet de l'envie des courtisans, et que le parti quiétiste regardait comme son ennemie; mais il faut laisser à Dieu le jugement du cœur humain, et

iJ2 DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

tâcher d'imiter, au moins sur ce sujet, le silence et la modération de mon père.

Le refroidissement du duc de Beauvilliers à son égard ne pouvait lui nuire dans l'esprit de Mme de Maintenon , qui ne parut avoir aucune peine à se détacher de ce duc et de l'archevêque de Cambrai, soit par son inconstance naturelle, soit par les conseils de l'évêque de Chartres, qui la dominait comme ont toujours fait ses directeurs, ou, ce qui lui ferait plus d'honneur, par une délicatesse de religion ; mais ce prélat avait si bien réussi à lui faire voir le jansénisme où il n'était pas, et d'ailleurs mon père était un courtisan si peu assidu que tout ce qu'il pouvait espérer de mieux était qu'elle ne lui fut pas contraire, comme je croirais volontiers qu'elle n'en a jamais mérité le reproche.

Ainsi s'évanouirent toutes les espérances que les amis de mon père avaient conçues de l'élévation de sa fortune, et l'on reconnut bientôt que sa destinée était de mériter les premières places sans jamais y parvenir. Mais, avant que de parler du changement qui arriva par la mort du chancelier, il me reste à vous expliquer, mes chers enfants, la dernière part que mon père eut à l'affaire du quiétisme.

Le bref du pape Innocent XII contre le livre de l'archevêque de Cambrai étant enfui arrivé , et tous les évêques du royaume l'ayant reçu dans les assemblées de chaque province qui furent tenues par l'ordre du roi, M. de Pontchartrain fut chargé de dresser les lettres patentes nécessaires pour faire enregistrer ce bref dans les parlements. Ce ministre eut recours, pour faire cet ouvrage, aux lumières et à l'expérience de M. de Harlay, premier président au parlement, son ancien ami, et alors son concurrent déclaré pour la place de chancelier. Comme il avait pour mon père une confiance beaucoup plus sincère, il lui envoya le projet de ces lettres patentes telles que M. de Harlay les avait dressées, pour l'examiner avec moi, à cause de la place d'ancien avocat général que j'avais alors l'honneur de remplir. Mon

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père fut surpris aussi bien que moi eu lisant ce projet, non pas tant du style diffus et embarrassé qui caractérisait ordinairement les ouvrages de M. de Harlay, que de n'y point voir la clause dont on se sert quand on veut laisser au parlement l'examen de la forme extérieure d'une bulle, et la liberté d'y mettre les modifications nécessaires pour la conservation des maximes du royaume. Au lieu d'employer cette clause dans son projet, M. de Harlay n'avait fait que copier trop fidèlement le style des lettres patentes données sur les bulles des papes dans l'affaire du jansénisme, où l'on faisait toujours dire au roi qu'il avait fait examiner ces bulles dans son conseil, et qu'il n'y avait rien trouvé de contraire à nos libertés , en sorte qu'après un examen fait par le roi même , il ne restait plus au parlement que la gloire de l'obéissance.

M. de Harlay avait donc agi en cette occasion comme l'aurait pu faire un conseiller d'État jaloux de l'autorité du conseil, et mon père lit, au contraire, le personnage d'un premier président attentif à l'honneur de son corps et encore plus au bien de l'État. Il croyait en général qu'il était avantageux au roi de mettre toujours son parlement entre lui et la cour de Rome , pour le charger de la haine d'un examen , ou de ces modifications que cette cour supporte si impatiemment ; et il sentit d'autant plus la nécessité de suivre cet ancien usage, à l'égard du bref d'Innocent XII en particulier, que nos évoques mômes ne l'avaient reçu qu'avec plusieurs modifications par rapport aux libertés de l'Église gallicane, qu'on y avait assez mal ménagées.

Mon père envoya à M. de Pontchartrain un mémoire qu'il avait fait avec moi sur ce sujet, où il relevait aussi quelques termes obscurs du projet dressé par M. de Harlay ; et ce ministre en fut tellement frappé , qu'il détermina le roi à suivre le style le plus favorable au parlement, ou plutôt aux véritables intérêts du roi même. M. de Harlay n'a jamais su à qui il était redevable d'avoir obtenu en cette occasion plus qu'il ne demandait; il affecta d'abord d'en parler avec

-il -4 DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

assez d'indifférence; niais dans la suite, ayant eu le temps de se pardonner à lui-même de n'y avoir pas pensé, il iit arrêter au parlement que le parquet en irait rendre grâces au roi au nom de la compagnie.

Le chancelier Boucherat ne survécut qu'environ quinze jours à la fin de cette grande affaire. Son successeur n'aurait pas été douteux si le public en eût eu la nomination. Ce mot de Tacite semblait être fait pour mon père : La voix du peuple choisit souvent pour le prince ; et s'il veut chercher le plus digne , un consentement unanime le lui présente. Mais le roi était alors plus occupé du désir d'avoir un nouveau contrôleur général, que du soin de bien choisir un chancelier. Il commençait à se lasser de M. de Pontchartrain , qui avait soutenu pendant plusieurs années une faveur plus marquée que celle d'aucun de ses prédécesseurs. Mme de Maintcnon, à qui il avait résisté quelquefois trop librement, le haïssait autant qu'elle l'avait autrefois aimé. Un goût nouveau pour M. Chainillard ne s'était pas moins déclaré dans elle que dans le roi, qui, charmé du respect et de la modestie que celui-ci avait su conserver dans la familiarité intime où il avait été admis, le regardait comme un homme qu'il formerait à son gré, et en qui il pourrait se complaire comme dans son ouvrage; mais on ne pouvait le placer sans déplacer M. de Pontchartrain, à qui il paraissait impossible d'ôter le titre de contrôleur général sans le faire chancelier. Ainsi , ce fut par une espèce de disgrâce qu'il parvint à la première dignité de l'État, et le roi l'en revêtit moins pour lui donner la place de chancelier, que pour lui ôter celle de contrôleur général.

Je ne parlerais point ici de la manière dont ce choix fut consommé, si l'on n'avait cru que le roi avait eu mon père en vue dans ce qu'il dit à M. de Pontchartrain en le faisant chancelier. Savant, comme tous les princes, dans l'art de parer et d'embellir leurs bienfaits, il lui demanda s'il serait content de quitter sa place pour celle de chancelier. Ce

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ministre, toujours libre et décidé dans ses réponses, lui dit : Moi, Sire ! Et comment ne serais-je pas content de quitter la finance pour devenir chef de la justice , puisque j'aurais Hé charmé de la quitter pour nôtre rien? Le roi se mit à rire, et lui dit : Puisque cela est , il faut penser à disposer de voire place. Il y a des gens qui en voudraient bien, et dont je ne voudrai pas; il y en a que je voudrais bien y mettre, et qui ne voudraient pas y entrer; il y en a enfin qui la voudront bien prendre, et que je voudrai bien aussi y placer. On crut que le roi avait voulu caractériser M. de Caumartin par le premier trait, mon père par le second, et M. Chamillard psr le troisième. On devinait juste au moins pour le dernier, puisque le roi l'envoya chercher sur-le-champ, pour lui apprendre qu'il le faisait contrôleur général.

Mon père, qui savait depuis longtemps quelles étaient les vues du roi sur ce changement, et qui craignait la place de contrôleur général , sans désirer celle de chancelier, dont il disait quelquefois de la meilleure foi du monde qu'il ne se croyait pas digne, était plus content et plus heureux que ceux qu'on élevait aux plus grandes places; et je suis sûr qu'il remerciait Dieu en secret d'avoir tellement arrangé la suite des conjonctures qu'il ne courût pas même le risqua de monter plus haut.

Il goûtait encore plus la tranquillité dont il jouissait dans le second rang lorsqu'il voyait de près les divisions qui agitaient presque toujours ceux que la faveur avait élevés au premier. Elles lui donnèrent bientôt une occupation peu agréable et encore moins facile, pour concilier, s'il se pouvait, le nouveau contrôleur général avec le secrétaire d'État de la marine, dont la fonction était exercée en chef par M. de Pontchartrain , fils du chancelier, depuis que son père avait été élevé à cette dignité. Le sujet ordinaire de leurs différends était le commerce , qui avait un rapport presque égal à leurs ministères. La terre et la mer semblaient en faire le partage naturel; mais comme ce que la mer apporte est

destiné à l'usage de la terre, et que les richesses de la terre sont aussi confiées à la mer, les limites du pouvoir de ces deux ministres étaient souvent confondues, et les objets en paraissaient tellement mêlés qu'il était assez difficile d'en faire une juste séparation. Mon père y réussit néanmoins : il dressa comme les articles d'un traité de paix entre deux puissances, encore plus jalouses qu'opposées. Le ministre de la finance comme celui de la marine, convinrent de se renfermer, de part et d'autre, dans les bornes que sa sagesse leur avait marquées; et ils auraient vécu tous deux plus tranquilles s'ils ne les avaient jamais passées.

Mon père, qui aimait beaucoup mieux servir de médiateur ou de conseil aux ministres, que d'être ministre luimême, vit croître ses occupations plus laborieuses qu'éclatantes, par l'élévation de M. de Pontchartrain à la dignité de chancelier de France. 11 y avait conservé la même confiance pour mon père, et il le consultait encore avec plus de plaisir sur les voies de la justice qu'il ne l'avait fait sur celles de la finance. Comme mon père, de son côté, lui répondait avec bien plus de goût, sur une matière qui était si conforme à son inclination , il croyait être rentré dans sa patrie avec le nouveau chancelier, et n'avoir plus qu'à y respirer son air natal , au lieu que la finance était pour lui comme une terre étrangère. Toutes les difficultés qui naissaient dans l'ordre de la justice , toutes les consultations importantes des parlements, tous les règlements dont ils avaient besoin, et toutes les lois nouvelles qu'ils demandaient , étaient confiés à l'examen de mon père , qui , travaillant véritablement en chancelier de France , sans en avoir le titre, envoyait à M. de Pontchartrain non-seulement des matériaux excellents, mais des ouvrages parfaits, auxquels il ne manquait plus que le nom du chancelier, ou le caractère de l'autorité royale.

Il aurait bien souhaité que M. de Pontchartrain ne se fut pas contenté de suffire pleinement au courant des affaires,

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et qu'il eût été plus susceptible des idées aussi sages qu' étendues dont mon père était rempli, pour réformer ou pour perfectionner l'administration de la justice dans ce royaume; mais, soit que la rapidité de génie qui était le caractère singulier de M. de Pontchartrain , ne lui permît pas d'arrêter longtemps sa vue sur le même objet; soit qu'il crut que, la subtilité de l'esprit humain étant plus ingénieuse à éluder la loi que le législateur ne l'est à en assurer l'exécution, la multitude des remèdes ne servait souvent qu'à multiplier les maux; soit enfin qu'il eût trop appris dans la place de contrôleur général , que la finance se joue des plus saintes lois, mettant la justice au nombre de ses revenus, et ne regardant la règle que comme une occasion d'en vendre la dispense , il est toujours certain que les projets de législation n'étaient nullement de son goût ; et c'est en partie ce qui a privé le public des grands avantages qu'un chancelier plus législateur aurait tirés des lumières et du travail de mon père. Je dois néanmoins dire ici à sa décharge , que la conjoncture des temps n'était que trop propre à fortifier en lui cette disposition. Il fut fait chancelier à la veille de la plus grande guerre que la France ait jamais soutenue , et il cessa de l'être un an après la paix. C'était beaucoup faire, dans des temps si difficiles, de remédier aux maux les plus pressants; et il fallait avoir, comme mon père, un excès de zèle, et si je puis parler ainsi , pour oser entreprendre de travailler au milieu de la guerre même, à un ouvrage qui paraît réservé pour un temps de paix.

Mon père ne laissait pas de gémir souvent avec moi du peu d'attention qu'on donnait à la justice ; et il se reprochait presque de ne lui être pas plus utile, surtout lorsqu'il me vit encore plus à la portée de seconder ses vues dans la charge de procureur général, où j'entrai un an après que M. de Pontchartrain eut été fait chancelier.

Mon père n'eut pas la peine de demander pour moi une

d'aguesseau T. I. 27

place qui convenait naturellement au plus ancien officier du parquet. M. de Harlay, qui était alors dans un accès de tendresse pour moi par le contre-coup de la haine qu'il avait pour mon prédécesseur , en avait parlé le premier au roi, et M. le chancelier de Pontchartrain m'aurait volontiers tenu lieu de père en cette occasion. Le roi partait pour Fontainebleau quand M. de la Briffe mourut; et à peine mon père y fut-il arrivé qu'il eut le plaisir d'apprendre que je sortais de la place d'avocat général , qui commençait à l'inquiéter pour ma santé , et que j'entrais dans celle de procureur général , où j'ai eu le bonheur d'être assisté de ses conseils pendant seize années entières, c'est-à-dire pendant presque tout le temps que je l'ai remplie.

Ce fut dans la même année, et environ un mois auparavant, qu'il fit le mariage de ma troisième sœur avec M. le Guerchois , alors maître des requêtes et à présent conseiller d'État, digne par sa droiture, par sa justice et par son désintéressement , d'être le gendre de mon père.

La joie qu'il eut de ces deux événements fut bientôt troublée par la perte qu'il fit l'année suivante de ma sœur l'aînée , qui aurait pu porter la sainteté dans sa maison , si elle ne l'y avait pas reçue.

Peu de temps avant que mon père revînt du Languedoc, le goût naturel qu'elle avait pour la retraite lui avait inspiré la résolution de se consacrer à Dieu dans la maison des Filles de l'enfance , établie à Toulouse par Mme de Mondon ville. Elle y trouvait une grande régularité, sans aucune des austérités corporelles que la délicatesse de son tempérament ne lui aurait pas permis de soutenir dans une autre maison religieuse. Mon père et ma mère suspendirent longtemps l'exécution de son dessein , soit par la peine qu'ils avaient à se séparer d'elle pour toujours , ou plutôt pour mieux éprouver sa vocation ; mais sa fermeté l'emporta enfin sur leur résistance, et, quoique je fusse encore bien jeune, je la vis entrer avec douleur dans une commu-

nauté qui était dès lors en butte à des ennemis si puissants que je craignais comme bien d'autres qu'elle ne pût y résister. L'événement ne justifia que trop mes pressentiments. A peine mon père fut-il sorti du Languedoc que, malgré le concours des deux puissances qui avaient également conspiré en faveur de ce nouvel établissement, il fut renversé par un coup d'autorité, et ma sœur obligée de venir se réfugier dans l'asile de la maison paternelle avec Mme le Guerchois , que ma mère avait laissée auprès d'elle , et qui n'avait alors que six ou sept ans. Arrachée ainsi, malgré elle, du lieu de sa retraite, elle avait su s'en faire une nouvelle au milieu de sa famille. Elle trouvait, à la vérité, dans mon père et dans ma mère, des exemples de vertus dignes d'être proposés aux plus saints religieux; mais fidèle jusqu'au scrupule à ses premiers engagements, elle avait obtenu d'eux la liberté de vivre séparée d'eux-mêmes dans leur maison, ne mangeant jamais à leur table, venant les voir seulement après leurs repas, disparaissant à la première visite qu'on annonçait, renfermée tout le reste du jour dans son appartement, dont elle ne sortait que pour aller à l'église, et où elle passait saintement sa vie, sans aucune autre société que celle d'une fille de l'enfance qui la servait, et de Mme le Guerchois, dont la vertu fait l'éloge de l'éducation qu'elle en a reçue. Au milieu d'une vie si retirée , elle conservait une douceur , une gaieté et des grâces mêmes dont le monde aurait pu faire cas. Mais son caractère dominant était la raison , et il semblait qu'elle l'eût reçue singulièrement de mon père, comme par une espèce de droit d'aînesse. Amie tendre et solide , il n'y avait point de secret qu'on ne pût confier sûrement à sa discrétion, comme il n'y avait point d'affaire sur laquelle elle ne fût en état de donner un bon conseil; mais elle était bien éloignée de s'y présenter d'elle-même et de succomber à la tentation de faire sentir son mérite. Insensible à tout ce qui flatte la nature, et entièrement morte au monde, on eût

dit qu'elle ne cherchait qu'à se rendre toujours plus invisible, et à cacher sa vie dans le sein de Dieu; vraiment digne du nom de sainte que nous lui avions donné, mais sainte aussi aimable que respectable, qui était non-seulement l'exemple, mais les délices de sa famille. Les plus douces heures de ma vie sont celles que j'ai passées avec elle : fatigué du travail et de l'ennui des affaires, je n'avais qu'à monter dans sa chambre pour respirer un air pur et serein, qui me délassait en un moment de l'application la plus pénible, et les charmes de sa société me tenaient presque lieu de tous les plaisirs. Un médecin, qui eut le malheur de réussir à la délivrer d'un asthme habituel, la lit tomber dans une maladie de langueur où, après avoir joint le mérite de la pénitence à celui de la plus parfaite innocence, elle expira entre mes bras et ceux de Mme le Guerchois, qui eut comme moi la triste consolation de recevoir ses derniers soupirs.

La foi soutint mon père dans cette affliction. Soumis sans réserve à la volonté de Dieu, malgré la tendresse naturelle de son cœur, il s'occupait saintement du bonheur de celle qui n'avait fait que le précéder dans le ciel, où il vivait déjà par son espérance; il fut même obligé de prendre beaucoup sur lui en cette occasion pour ne pas augmenter la douleur de ma mère qui était fort incommodée, et à qui par cette raison l'on fut obligé de cacher d'abord la mort de ma sœur.

Il reprit bientôt ses occupations ordinaires, persuadé qu'un homme public doit trouver sa principale consolation dans l'accomplissement de ses devoirs. La grande uniformité de sa vie, qui n'en faisait que comme un seul jour, m'engagerait dans une répétition continuelle, si je voulais entrer dans un détail suivi de ses travaux; il me suffit de vous en avoir donné une idée générale , comme je l'ai déjà fait, et d'y ajouter que, toujours le même au dedans, et méritant toujours les mêmes égards au dehors, il avait une

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égale part à la confiance des ministres qui étaient le plus opposés l'un à l'autre, tels que M. de Chamillard et M. de Pontchartrain, le secrétaire d'État, honoré de tous comme un homme qui n'était véritablement ami que de la raison , et qui ne tenait qu'à son devoir.

M. Desmarets, qui fut fait contrôleur général des finances en l'année 1708, à la place de M. de Chamillard, avait succédé à la haute estime de M. Colbert pour mon père, comme à presque toutes ses grandes qualités; j'ai été plusieurs fois à portée d'en voir des preuves, mais surtout dans une espèce de commission à la tête de laquelle il mit mon père , pour diriger et pour animer toute la police du royaume, par rapport à l'incroyable disette de blés dont la France fut affligée en 1709, ce qu'il fit encore à l'égard de la maladie des bestiaux qui survint quelque temps après. Mon père était nonseulement le chef, mais l'âme de ces commissions, où M. Desmarets avait souhaité que j'entrasse aussi pour être comme le lien des opérations du conseil et de celles du parlement en cette matière. Il suivait avec une entière déférence tous les avis de mon père, et il ne faisait presque que signer les ordres et les instructions qu'il en recevait toutes dressées pour les envoyer dans les provinces, assuré qu'il avait rempli tout ce qu'il devait à l'Etat , dans des conjonctures si importantes, en remettant les intérêts publics entre les mains du meilleur citoyen , de l'homme le plus sage et du conseil le plus éclairé quïl y eût dans le royaume.

La finance suffisait d'ailleurs pour l'occuper entièrement dans ces tristes années , où nous avions à combattre en même temps des ennemis victorieux au dehors, et la famine encore plus à craindre au dedans; où les revenus du roi diminuaient chaque jour , pendant que les dépenses croissaient sans mesure, et où cependant M. Desmarets eut la gloire de soutenir l'État par un crédit inespéré, et de lui donner le temps de finir une guerre presque fatale à la France, par une paix non-seulement tolérable, mais glorieuse.

L'époque de cette paix , si heureuse pour le royaume , fut marquée d'une manière bien triste pour mon père par la perte qu'il lit, en l'année 4713, de ce qu'il aimait le plus dans le monde, et qu'il devait le plus aimer.

Le roi était parti pour Fontainebleau les derniers jours du mois d'août ; mon père devait s'y rendre le 4 septembre , et toutes ses mesures étaient prises pour le voyage que ma mère devait faire avec lui.

Le samedi au soir , qui était le 2 septembre , ma mère fut attaquée vers minuit d'une fièvre si violente qu'elle parut presque frappée à mort dès le premier moment de sa maladie. Le mal porta d'abord à sa tête, qui demeura presque toujours si embarrassée qu'il parut que c'était comme par une espèce de pressentiment qu'elle s'était confessée le samedi matin avec autant d'attention, suivant le témoignage de son confesseur, que si elle eût cru faire la dernière confession de sa vie. Les saignées redoublées, et d'autres remèdes qu'on y joignit, donnèrent néanmoins, deux jours après, une légère espérance de guérison; mais, à la fin du quatrième jour, elle tomba clans un état si fâcheux qu'on crut devoir profiter de quelque intervalle de connaissance pour lui faire recevoir les sacrements de l'Église. Elle en profita elle-même pour prier mon père de faire distribuer aux pauvres environ mille écus qui étaient dans son cabinet. Mon père, qui avait déjà prévenu ses désirs par une aumône à peu près égale, les suivit en y ajoutant encore cette somme; en sorte que, dans l'espace de sept jours, ils déposèrent entre les mains des pauvres un trésor que ma mère retrouva le septième dans le ciel. Depuis ce temps -là, sa raison, toujours obscurcie, ne laissait entrevoir quelques rayons de lumière que lorsqu'on lui parlait de Dieu. Il semblait alors qu'elle se ranimât pour devenir capable d'attention, et son amour pour la religion lui faisait recouvrer une connaissance qui lui manquait sur tout le reste. Elle retombait aussitôt après dans une espèce de rêverie où son cœur, nourri dans une longue habitude de fer-

de m. d'aguesseau. 423

veur et d'oraison, mettait dans sa bouche les prières qui lui étaient les plus familières , qu'elle ne cessait de répéter avec tant d'ardeur et de contention qu'on était obligé de la prier de renfermer dans son sein ce que sa voix ne pouvait prononcer sans faire un effort qui avançait sa fin. Elle le promettait inutilement : son cœur, plus vivant que son esprit, pouvait bien produire encore les sentiments dont il était pénétré; mais il n'avait plus la force de les contenir. Ce fut dans cet état qu'elle s'endormit du sommeil des justes , pour aller jouir dans le ciel de celui qu'elle avait si ardemment aimé sur la terre, et dont son âme accablée et sa voix mourante ne pouvaient se lasser de répéter le nom.

Nous perdions la meilleure mère qui fut jamais , et nous croyions presque pleurer avec elle le meilleur de tous les pères. Nous n'espérions pas, dans ce triste moment, qu'à l'âge de soixante-dix-huit ans, avec une santé toujours trèsdélicate, il pût survivre à une mort qui rompait les nœuds d'une union de plus de cinquante ans, mais encore aussi tendre que si elle eût été dans sa naissance , ni soutenir le vide affreux que cette séparation allait mettre dans sa vie, dont ma mère remplissait tout le temps que les affaires lui laissaient.

Dieu nous consola au moins par rapport à cette crainte, en nous faisant trouver dans mon père une raison et une religion supérieure à la plus juste et à la plus vive douleur. Il se jeta à genoux lorsqu'on vint lui apprendre que ma mère avait rendu le dernier soupir, et demeura environ un quart d'heure en prière , offrant à Dieu , dans toute l'amertume de son âme, le sacrifice le plus douloureux qu'il pût jamais lui faire, et méritant de recevoir toutes les consolations du ciel par le prompt effort d'une foi vive et soumise sans réserve à la volonté de Dieu. Il nous renvoya tous ensuite, et coucha seul dans une chambre de la maison que j'occupais alors à côté de la sienne. A peine l'heure de se lever fut-elle venue, qu'il alla se confesser et entendre la

messe dans la chapelle du collège qui est auprès de Saint- André-des-Arcs ; nous l'y suivîmes, et nous l'y vîmes communier avec la ferveur d'un saint qui ne paraissait plus occupé qu'à se réunir en Dieu à celle qu'il venait de perdre. Il se releva de sa prière, et il revint chez moi avec un courage dont il me donna dans le moment des preuves si touchantes pour moi , que je ne puis y penser sans verser encore des larmes mêlées de tendresse et d'admiration. Il nous dit qu'il allait dans l'appartement de ma mère pour y chercher le testament qu'elle avait fait, et il prit avec lui M. l'abbé Couet pour l'y accompagner. Il fallait nécessairement traverser la chambre où ma mère était morte pour entrer dans un petit cabinet où étaient ses papiers, et même passer aux pieds de son lit. M. l'abbé Couet, frappé d'une circonstance si douloureuse, offrit à mon père de lui apporter l'un après l'autre tous les papiers qui se trouveraient dans le cabinet, afin qu'il pût les examiner dans une autre chambre, sans s'exposer à une si triste vue; mais mon père lui répondit que Dieu lui avait fait la grâce de n'avoir point l'imagination trop aisée à émouvoir, et que ces sortes de circonstances extérieures ne faisaient pas assez d'impression sur lui pour rien ajouter à sa douleur; qu'il était dans l'ordre que ce fût lui-même qui fit la recherche de ce testament , et qu'il fallait s'y conformer. Il entra donc dans le cabinet par un passage si étroit aux pieds du lit où était le corps de ma mère , qu'à peine une personne seule pouvait y passer. 11 trouva bientôt le testament olographe qu'il cherchait, où, après avoir fait des legs particuliers à ses autres enfants, ma mère m'instituait son légataire universel; mais il fut aussi affligé que surpris de voir que, quoique ce testament fût entièrement fini dans toutes ses dispositions générales , il y manquait encore quelques lignes , en sorte que , signé au bas de toutes les pages, il ne l'était point à la fin de la dernière, parce qu'elle n'était pas entièrement achevée. H espéra d'abord d'en trouver un autre original entièrement

pariait, mais ce fut inutilement qu'il remua plus d'une fois tous les papiers de ma mère; et, après avoir passé une heure et demie dans une recherche si triste en elle-même, et encore plus triste par ses circonstances, il revint chez moi fort touché de n'apporter qu'un testament imparfait. Il cherchait néanmoins à s'en consoler en remarquant que la signature qui était au bas de chaque page semblait pouvoir suffire pour autoriser les dispositions qui y étaient contenues, et qui marquaient assez le partage que ma mère faisait de sa succession; mais cette consolation aurait été peu solide s'il avait eu des enfants d'un autre caractère, et Dieu lui en préparait une autre plus heureuse pour moi, et plus digne d'un tel père. Mes frères et Mme de Tavannes (car Mme le Guerchois était à Besançon) entendirent la lecture du testament imparfait, avec le récit que mon père leur fit de ses recherches inutiles, et dans le même instant, sans s'être consultés l'un l'autre, sans hésitation, sans partage, et par un vœu commun qui partait librement de la bonté et de la noblesse de leur cœur, ils déclarèrent tous à mon père que les formalités des testaments n'étaient pas faites pour une famille comme la sienne; qu'il leur suffisait de savoir la volonté de ma mère, et qu'ils la regardaient comme une loi inviolable, dont ils exécuteraient les dispositions avec autant de soumission et plus de plaisir que s'il ne lui manquait rien du côté de la forme. Mon père sentit vivement la consolation que lui donnait une résolution si prompte, si généreuse, si unanime, et il mêla des larmes de joie à celles que lui faisait verser sa douleur. Je ne fus pas moins touché que lui d'un procédé si noble et si vertueux ; mais , s'il m'est permis de parler ici de moi, formé du môme sang que ma sœur et mes frères, je sentis au dedans de moi autant de répugnance à profiter de leur désintéressement qu'ils avaient d'ardeur à me le témoigner. Je résistai donc fortement à leur générosité; je leur dis que j'en avais le cœur pénétré, et que je l'aurais toute ma vie, mais que j'étais né aussi avec trop de délica-

tesse de sentiment pour vouloir leur céder sur ce point, et qu'entre eux et moi , ce qui devait décider n'était ni leur amitié ni mon scrupule, mais l'ordre de la Providence, qui avait permis que ma mère mourût sans avoir achevé son testament. Mon père jouit pendant quelque temps du spectacle d'un combat si peu ordinaire dans les familles, ce qu'il méritait presque seul de voir dans la sienne ; mais enfin il le termina en me disant que je ne devais me faire aucune peine d'accepter l'offre de ma sœur et de mes frères, parce que, connaissant les intentions de ma mère, dont les dispositions concertées avec lui ne devaient faire, suivant leurs vues, qu'un seul acte avec le sien, il se croirait obligé de me dédommager sur son bien de ce qu'un oubli involontaire m'avait fait perdre dans la succession de ma mère, et qu'ainsi la condition des uns et des autres serait toujours la même dans l'événement. Je fus donc obligé de céder, non sans effort et sans regret, à l'honnêteté de mes sœurs et de mes frères; la manière dont ils ont toujours vécu avec moi depuis ce temps-là a fait voir , encore mieux que les actes par lesquels leur générosité fut consommée, combien elle était sincère et effective. Je saisis avec joie l'occasion de leur témoigner ici ma constante sensibilité, mais il me restera toujours un secret déplaisir de n'avoir pu être à portée de faire véritablement pour eux ce qu'ils ont fait pour moi.

Mon père était bien sûr que M,ne le Guerchois, qui était absente, ne manquerait pas de suivre un exemple qu'elle aurait donné si elle eût été en état de le faire ; mais comme M. le Guerchois n'était pas obligé de penser aussi noblement sur ce sujet que ses propres enfants, il crut que le parti le plus honnête et le plus convenable était de lui envoyer un homme de confiance qui, en l'instruisant de la disposition où était le reste de la famille, pût lui faire sentir qu'on espérait qu'il n'en troublerait point l'union et le concert. M. de Valjouan, qui se compte toujours pour rien quand il s'agit de rendre service à ceux qu'il aime, s'offrit à faire

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ce voyage, et lit par là un grand plaisir à mon père. Je n'ai rien vu de si touchant et de si chrétien par rapport à la mort de ma mère, rien de si sage et de si raisonnable par rapport à son testament, que la lettre et le mémoire que mon père donna à M. de Valjouan pour M. le Guerchois. Il ne se contenta pas même de cette démarche, et, craignant les surprises de la mort, il écrivit, dès le lendemain, un codicille par lequel il me donnait de plus sur son bien tout ce que j'aurais perdu sur celui de ma mère, s'il arrivait que son testament imparfait ne fut pas exécuté; il différa seulement de signer cet acte jusqu'à ce qu'on eût reçu des nouvelles de M. le Guerchois, et ce fut seulement la veille de sa mort que j'appris qu'il avait pris une précaution aussi excessive, mais par là même si touchante pour moi : elle était bien superflue en effet. M. le Guerchois agit, en cette occasion, comme s'il n'eût pas été le gendre, mais le fils de mon père. M. de Valjouan n'eut aucune peine à lui inspirer des sentiments aussi nobles que les siens. A l'égard de Mme le Guerchois , ce n'était pas elle qu'il fallait persuader, son cœur prévenait les offices de l'ambassadeur. Uniquement occupée du désir de joindre ses larmes à celles de mon père et du reste de la famille, elle partit de Besançon aussitôt après l'arrivée de M. de Valjouan, avec une procuration de M. le Guerchois , pour acquiescer entièrement aux volontés de ma mère, comme si elles eussent été revêtues de la forme qui leur manquait.

C'est ainsi que ce qui aurait pu devenir une source de division dans la famille de mon père ne servit qu'à en augmenter l'union. Dieu ne voulait point que rien pût troubler la tranquillité d'une vieillesse si vénérable; il nous le conserva encore trois ans et quelques mois après la mort de ma mère , pour nous faire voir que la vertu de mon père se suffisait pleinement à elle-même, et que les privations les plus sensibles pouvaient bien émouvoir sa grande tendresse , mais non pas ébranler sa chrétienne fermeté.

Nous le reconnûmes, en effet , par la tranquillité avec laquelle il reprit ses fonctions ordinaires. Après que le roi fut revenu de Fontainebleau, Sa Majesté, qu'il eut l'honneur de saluer, lui renouvela les mômes témoignages de bonté, sur la mort de ma mère, qu'elle m'avait chargé de lui porter de sa part, dans un voyage que je fus obligé de faire à Fontainebleau ; mon père parut après cela dans les affaires, tel qu'on l'avait toujours connu, renfermant dans son sein sa profonde douleur, et se livrant à son devoir avec la même présence, la môme liberté d'esprit que s'il n'eût pas perdu la consolation ordinaire et l'adoucissement continuel de tous ses travaux.

Jamais âme, en effet, ne fut plus tranquille que la sienne , et plus maîtresse de tous ses mouvements. Un accident aussi effrayant qu'imprévu , qui arriva dans sa maison l'année d'après la mort de ma mère, nous en donna une nouvelle preuve.

Nous l'avions quitté sur les 11 heures du soir; il s'était couché à son ordinaire, et nous aussi : à peine étions-nous endormis que, sur le minuit, nous fûmes réveillés par un grand bruit qui paraissait venir du côté de la maison de mon père ; nous nous levâmes promptement pour voir ce que c'était, et, en ouvrant une fenêtre qui donnait du côté où était le jardin de mon père, nous vîmes un grand feu qui paraissait sortir de sa maison , immédiatement au-dessus de sa chambre. Nous courûmes chez lui, Mme la chancelière et moi, avec une inquiétude et un tremblement qui ne se peuvent exprimer, sans rencontrer aucun domestique qui pût nous rassurer. Ce fût lui-même qui le fit ; nous le trouvâmes en robe de chambre, qui se promenait dans la salle de son appartement , et qui donnait ses ordres avec autant de sangfroid que s'il n'eût fait que dicter une lettre au malheureux secrétaire dont l'imprudence avait causé cet accident. C'était un très-bon homme, et d'un esprit même assez cultivé, mais qui avait la tête si faible , qu'un verre de vin suffisait

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pour offusquer sa raison. Soit qu'il en eût trop pris ce jourlà, et qu'il eût mis lui-même le feu à ses papiers, soit qu'il eût oublié, en se couchant, d'éteindre sa lumière, il porta lui-même le premier la peine de son ivresse ou de sa négligence, et il fut étouffé avant qu'on s'aperçût que le feu était à sa chambre. Mais la flamme ayant gagné les fenêtres , et s' étant fait un passage au dehors, des gens qui étaient dans la rue vinrent en donner avis chez mon père; il couchait précisément sous la chambre qui était en feu , et on venait de le réveiller brusquement, dans son premier sommeil , lorsque nous le trouvâmes dans sa salle sans aucun air de trouble ni d'agitation. Il n'en pensait que plus utilement aux secours nécessaires qui vinrent chez lui de tous côtés; du Perrier y amena ses pompes. Tous les officiers de police, soit du Châtelet ou de la ville, y accoururent promptement; M. d'Argenson s'y distingua surtout, soit par une fermeté et une présence d'esprit aussi rares qu'utiles dans ces sortes d'occasions, soit par un talent singulier pour inspirer aux autres des mouvements vifs, réglés et efficaces. Le zèle des autres officiers n'éclata pas moins en faveur de mon père, dont la tranquillité ne fut pas même altérée, lorsqu'on lui vint dire que le feu s'était communiqué au garde-meuble, et à une chambre où presque tout ce qu'il avait de mémoires et de papiers de ses intendances était renfermé. On crut, pendant quelque temps, que toute la maison serait brûlée, et nous commencions même à craindre pour celle que nous habitions. Heureusement l'affection du peuple vint au secours de mon père, il était tellement aimé et révéré dans son quartier, qu'on n'était embarrassé que de la multitude de ceux qui venaient s'exposer pour son service. La nombreuse communauté des Augustins, qui s'y employa plus utilement que tous les autres, était comme une troupe disciplinée qui agissait avec autant de règle que d'ardeur, sous les ordres des officiers de police. Enfin, le feu fut éteint sur les 2 heures du matin, et ce qu'il y eut de plus sin-

gulier, dans cette triste aventure , c'est que , dans une maison toute ouverte depuis minuit jusqu'à 10 heures, et dans un jardin où on avait jeté, au hasard, tous les meubles qu'on put dérober à la violence du feu, il n'y eut rien de perdu ni même d'égaré : tant il est vrai que l'affection du peuple est de toutes les gardes la plus fidèle, et que l'homme de bien trouve des ressources inespérées dans l'admiration qu'excite sa vertu.

La seule chose qui toucha mon père, dans cet événement, fut la fin tragique de son secrétaire, qu'on trouva le soir presque réduit en cendres. Il parut insensible à la perte de tout le reste, môme à celle des minutes de presque toutes les lettres importantes qu'il avait écrites dans ses intendances, et d'un grand nombre de mémoires précieux dont je regretterai toujours que le feu nous ait enlevé le secours et le modèle.

Je craignis, comme le reste de la famille, que l'agitation et le mouvement, au moins extérieur, d'une telle nuit n'altérât la santé d'un homme qui était dans sa quatre-vingtième année; mais on ne s'en aperçut en aucune manière. Mon père travailla dès l'après-dînée, à son ordinaire, dans une maison à moitié brûlée, et ses occupations continuelles n'en souffrirent aucune interruption.

Ce fut à peu près dans le temps de cet incendie que M. le chancelier de Pontchartrain exécuta la grande résolution de renoncer à sa charge et à la cour, pour passer le reste de ses jours dans cette retraite aussi sainte qu'honorable qu'il soutient encore si dignement. M. Voisin, choisi par le roi pour lui succéder, donna, pour la première fois, l'exemple du ministère de la justice réuni dans la même personne à celui de la guerre. Il y avait assez peu de sympathie entre son caractère et celui de mon père , qui était bien éloigné de chercher à faire de nouvelles liaisons , même avec un chancelier qu'on regardait comme le ministre favori, et qui l'était en effet.

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La mort du feu roi, qui arriva l'année suivante, sépara encore plus mon père du tourbillon des affaires ; elles prirent une face nouvelle au commencement de la régence de M. le duc d'Orléans. L'établissement d'un grand nombre de conseils, et la forme qu'on donna à celui du commerce, diminuèrent beaucoup les occupations de mon père. Il conserva, à la vérité , sa place de conseiller au conseil royal , sous un autre titre, qui fat celui de conseiller au conseil de la régence pour les affaires de finance; mais il y assistait assez rarement , soit parce que sa santé ne le lui permettait pas , soit parce qu'il était bien aise de donner à Dieu tout le temps qu'il ne pouvait presque plus employer utilement pour le bien de l'État; et ce fut dans une si sainte occupation qu'il passa la dernière de ses années.

Je l'ai donc conduit insensiblement jusqu'à la fin de sa carrière; j'ai épuisé le récit des actions extérieures et des principaux événements de sa vie, dont j'ai pu avoir quelque connaissance ; mais si j'en ai achevé l'histoire , il me semble que je n'ai fait qu'ébaucher assez légèrement la peinture de son caractère, de ses mœurs, de sa religion. Goûtez donc avec moi, mes chers enfants, le plaisir utile et consolant de nous en former une image fidèle, d'en rechercher jusqu'aux moindres traits, et de pénétrer dans cet intérieur presque inaccessible à d'autres yeux, où nous avons eu le bonheur de le voir encore plus grand, sans comparaison, au dedans de lui-même, qu'il ne le paraissait au dehors.

Les talents de l'esprit auraient suffi pour le faire paraître supérieur aux autres hommes; il les possédait tous, soit par un don de la nature, soit par un effet de son application. La fécondité et la justesse, l'étendue et la profondeur, les grâces et la délicatesse, se faisaient admirer si également dans son caractère qu'on aurait pu lui dire sans flatterie :

Et quae divisa beatos

Efficiunt, collecta tenes.

Arrêtons-nous un moment à chacun de ces traits, mes chers enfants , et ne perdons rien d'un spectacle si agréable, mais encore plus propre à nous instruire qu'à nous plaire.

La facilité de son génie était si grande que l'étude lui était presque inutile. On eût dit, non qu'il avait appris toutes les sciences, mais qu'il les avait inventées. Il lui suffisait de méditer une matière pour s'en rendre le maître. Ses idées se développaient si naturellement qu'elles semblaient naître l'une de l'autre , sans qu'il eût besoin de chercher ailleurs ce que son propre fonds produisait de lui-même.

Esprit aussi juste que fécond , la disposition ne lui coûtait pas plus que l'invention. Sans jamais avoir eu le temps de faire une étude particulière de la méthode , dans ces sciences dont le principal fruit est d'en faire prendre l'habitude et comme le pli à notre raison, il y avait dans sa manière de penser une espèce d'analyse cachée, par laquelle il savait donner à toutes ses idées cette suite, cet enchaînement, ce progrès simple et naturel qui conduisent l'esprit à la vérité comme par degrés imperceptibles , et qui fait que la seule exposition suffit quelquefois pour produire la conviction.

Une clarté qui allait jusqu'à la plus parfaite évidence était le fruit de la justesse de ses pensées; et il avait le sentiment si vif et si délicat sur ce point que rien n'échappait à l'exactitude plutôt qu'à la sévérité de sa critique. Je l'ai vu souvent s'arrêter sur des expressions qui paraissaient d'abord claires et correctes , dire modestement qu'elles avaient je ne sais quoi qui lui faisait encore de la peine, y réfléchir un instant , et en développer ensuite si sensiblement le défaut caché qu'on était obligé d'avouer qu'il n'appartenait qu'à lui de dire pleinement ce qu'il pensait.

L'étendue de son esprit en égalait la justesse , sans que l'une fit jamais aucun tort à l'autre. Au-dessus des sujets les plus médiocres , sans les négliger et croissant , pour ainsi dire, avec les plus vastes, sans demeurer jamais au-dessous de sa matière, la mesure de son esprit se proportionnait

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toujours à celle de son objet. Il ne sortait aucun ouvrage de sa plume qui ne fut comme un traité parfait sur le point qu'il était obligé d'examiner : rien de trop ni de trop peu ; un choix et une sage sobriété dans l'abondance même en faisaient le caractère, et comme on ne trouvait rien à y ajouter, on ne pouvait en retrancher la moindre partie sans en diminuer la perfection et l'intégrité. Aussi l'application avec laquelle il travaillait était -elle presque incroyable; occupé de chaque objet, comme s'il n'en eût point connu d'autre, il s'était tellement rendu maître de son esprit qu'il en avait fait un esprit de toutes les heures et de toutes les situations où il pouvait se trouver. Je l'ai vu plusieurs fois, dans ses voyages, écrire tranquillement sur la première table qu'il trouvait dans une hôtellerie, au milieu du bruit que ses domestiques faisaient dans sa chambre par nécessité, et ce qu'il écrivait alors avait le même tour, la même exactitude, la même élégance que s'il y eût travaillé avec toutes ses commodités dans un lieu éloigné de tous les sujets de distraction. Renfermé dans le secret de son âme, il s'en faisait comme une retraite paisible où rien ne pouvait interrompre son attention. Un autre aurait pu s'applaudir de ce talent, mais il s'en humiliait, au lieu de s'en glorifier; il se reprochait de travailler avec trop de contention, et il m'avertissait souvent de ne pas suivre un exemple qu'il ne m'appartenait pas d'imiter.

Il fallait l'avoir vu pour comprendre jusqu'où allaient la pénétration et la profondeur d'un esprit si étendu et si appliqué ; c'était une chose surprenante de lui voir dresser un édit, une déclaration, un arrêt important: aucun cas, aucune exception , aucune difficulté , ne se dérobaient à ses lumières; et il portait si loin la prévoyance qu'il méritait vraiment d'être appelé la raison du législateur et l'esprit même de la loi. Cette sagacité lui était si naturelle, qu'elle le suivait jusque dans les actes les plus ordinaires de la société civile. Des notaires consommés dans leur art parais-

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saient des novices auprès de lui : il apercevait des défauts dans leur style dont ils étaient obligés de convenir; il prenait la plume pour les corriger, et l'on eût dit que la lumière en sortait. Je l'ai vu se donner cette peine, non-seulement pour les actes qui le regardaient, mais pour ceux de ses amis, et il y a bien des familles qui lui devront un jour leur repos et leur sûreté, par l'application scrupuleuse avec laquelle il réformait ou éclaircissait les clauses d'un contrat de mariage, d'un testament, d'une substitution, ou d'un autre acte important sur lequel on venait le consulter.

Je ne vous dissimulerai pas même , mes chers enfants , qu'il m'est arrivé plus d'une fois , dans ma jeunesse , de murmurer d'abord en secret contre sa trop grande exactitude. Je lui apportais des projets qu'il m'avait chargé de dresser, pour mon instruction plutôt que pour son soulagement. 11 me disait d'abord, avec sa bonté ordinaire, qu'il en était assez content; mais lorsqu'il les repassait en détail, la pénétration et la solidité de son jugement l'arrêtaient tout d'un coup sur les endroits mêmes qui ne m'avaient paru susceptibles d'aucune difficulté. Il les décharnait, si j'ose le dire, de telle manière, et il en faisait une anatomie si exacte, que j'étais surpris et presque affligé de voir qu'il ne me restait plus rien de mon travail; mais, après avoir entendu ses raisons, je ne pouvais plus qu'admirer la profondeur de son génie, et me plaindre de la trop courte mesure du mien, qui n'avait pu découvrir le premier ce qui me paraissait si facile à trouver lorsque mon père me l'avait montré.

J'ai connu des esprits vifs et ardents qui regardaient cette attention surprenante de mon père comme une espèce de défaut; ils l'accusaient de pécher par le désir même de la perfection, et de tomber par là dans une lenteur qui faisait trop attendre les fruits de ses travaux. D'autres attribuaient cette lenteur apparente à la perplexité d'un esprit indécis qui, par un excès de lumière ou de scrupule, hésitait long-

temps avant que de se déterminer, et rendait sa marche trop longue pour vouloir la rendre trop assurée. Ainsi parlaient quelquefois des ministres d'un génie plus prompt que solide, qui ne trouvaient pas que mon père les servît toujours au gré de leur impatience.

A la vérité, il ne se livrait pas volontiers à cette vivacité vraiment française qui avait fait de si grands progrès en son absence , et , au lieu que ces nouveaux ministres mesuraient souvent le mérite de l'ouvrage par la diligence de l'ouvrier , il était encore dans la vieille erreur , si c'en est une, qu'on travaille toujours assez vite lorsque l'on travaille assez bien. Il aimait à passer par le doute pour arriver plus sûrement à la décision ; mais ce n'était pas un doute oisif qui vient de l'embarras ou de l'obscurité de son esprit, c'était, au contraire, un doute agissant, un doute d'examen , de recherches, de méditations, qui le conduisait à une plénitude de lumières et à une sûreté presque infaillible de jugement. Si elle était quelquefois différée, on y gagnait même du côté du temps. Les projets des autres paraissaient finis plus tôt que les siens , mais ils ne l'étaient pas ; il fallait y revenir plusieurs fois, y changer, y suppléer, en retrancher, et, souvent par des difficultés qu'ils n'avaient pas prévues, recommencer l'ouvrage dans le temps qu'on le croyait fini. Ceux de mon père lui coûtaient plus de peine, mais ils n'en coûtaient qu'à lui : ils étaient si bien digérés et si solidement construits , qu'on eût dit qu'il travaillait pour l'éternité , et lorsque l'on comparait le temps qu'il fallait perdre à redresser les vues des autres avec celui que mon père employait utilement à porter d'abord les siennes à la perfection , on trouvait que sa lenteur avait été beaucoup plus diligente que leur promptitude , et l'on était forcé de reconnaître avec lui que le seul moyen de finir promptement un ouvrage est de le bien finir.

Qui n'aurait cru qu'un esprit d'une application si laborieuse devait produire plus d'épines que de fleurs, et con-

tracter, au milieu des affaires qu'il maniait continuellement, une espèce de sécheresse dans le style et une triste austérité? C'était cependant tout le contraire: à cette attention sévère, même rigide sur le fond des choses, succédaient des grâces simples et naturelles, qui étaient comme le coloris qu'il savait ajouter sans effort à l'exactitude et à la précision du dessin. On pouvait dire de lui, comme de Périclès, que la déesse de la persuasion était assise sur ses lèvres. Aussi l'a-t-on dit plusieurs fois en Languedoc, lorsqu'on écoutait ses harangues qui lui coûtaient si peu , et qui étaient presque autant de chefs-d'œuvre.

Je voudrais, en ce moment, avoir au moins une partie de son éloquence pour vous en exprimer dignement le caractère. Il n'y en eut jamais où l'art se fit moins sentir. Tout ce qui avait un air de déclamation lui était naturellement insupportable. La délicatesse de son goût ne s'accommodait pas même du style que nos plus grands orateurs modernes ont introduit dans l'éloquence sacrée et profane; de ces pensées où l'on cherche plutôt le merveilleux que le vrai ; de ces surprises que l'on prépare à l'auditeur par des traits plus éblouissants que solides ; de ces antithèses perpétuelles , et de cette cadence trop marquée qui plaît d'abord par sa justesse, et qui ennuie bientôt par son uniformité. Il n'y trouvait point ce naturel riche, cette heureuse abondance, cette noble liberté d'un génie supérieur qui, loin de marcher toujours à pas mesurés , court rapidement à son but, et entraîne d'autant plus sûrement les suffrages qu'elle ne paraît point occupée à les briguer. Ainsi jugeait-il des ouvrages d' autrui, et c'est dans cet esprit qu'il composait les siens. Ses discours n'étaient point un amas de faux brillants , et, comme ceux qui se font dans le goût présent, un tissu d'épigrammes en prose. Son éloquence était aussi simple que sa vie : aucun ornement ambitieux , aucune expression affectée, aucun tour recherché avec art, n'en altéraient la pureté. Il plaisait sans effort , sans paraître même avoir pour but de

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plaire ; il ne voulait régner , et ne régnait en effet , que par les seuls charmes de la raison. Si votre frère aîné, qui vient d'en montrer l'empire avec tant de succès , avait entendu les discours de mon père, il aurait été encore plus persuadé que la raison est vraiment l'âme de l'éloquence. Elle animait en effet toutes ses paroles, et si son cœur y joignait quelquefois des mouvements aussi naturels que les pensées de son esprit, il ne les excitait dans les autres que parce qu'il les sentait encore plus vivement au dedans de lui-même; il se peignait , sans y penser , dans tous ses discours. On y voyait le caractère d'un homme de bien qui suivait librement l'impression et, si j'ose le dire, l'inspiration de sa vertu. Il suffisait de l'entendre parler pour être convaincu que ce caractère est essentiel au parfait orateur, et je lui appliquerais volontiers ces vers dont Quintilien se sert pour faire sentir combien une vertu reconnue ajoute de poids à l'éloquence :

ïum pietate gravem ac meritis, si forte virum quem Compexere, silent; arrectisque auribus adstant : Ille régit dictis animos , et pectora mulcet.

Mon père ne se contentait pas, en effet, de gouverner les esprits par l'opinion même qu'on avait de sa vertu; il savait les adoucir, les gagner par une douceur secrète, par une insinuation pénétrante , par une espèce d'enchantement attaché à ses paroles, et jusqu'au son de sa voix. La nature avait encore ajouté ce présent à tous ceux qu'elle lui avait faits. Sa voix, sans être forte, avait je ne sais quoi de touchant et d'harmonieux qui frappait agréablement les oreilles les plus délicates. Je ne crois pas qu'il se fût jamais exercé dans l'art de la prononciation; mais il avait l'oreille si juste qu'il savait lui-même conduire, ménager, diversifier sa voix et faire sentir , sans aucune affectation , à ses auditeurs, toute la force et toutes les grâces qui éclataient

dans ses discours. On y admirait surtout l'usage qu'il savait faire des belles-lettres, quelquefois par des applications aussi justes qu'ingénieuses, et toujours par un goût général qui dominait dans toute la suite de ses discours, et qui semblait y faire revivre les grâces attiques et l'urbanité romaine.

Voulez-vous , mes chers enfants , en concevoir encore une plus haute idée, lisez et relisez ses harangues précieuses qu'il a prononcées aux états de Languedoc, et vous me reprocherez peut-être de n'en avoir pas dit assez, surtout quand vous lirez celle où il applique à la liberté des états l'idée et les règles de la liberté humaine, ou celle qu'il lit après les troubles du Vivarais, et qui, comme je vous l'ai déjà dit, fut l'ouvrage d'une seule matinée. Je vous renvoie ici à ces deux discours, parce qu'il me semble s'y être élevé au-dessus de lui-même ; mais ils sont tous d'une perfection d'autant plus inimitable qu'elle paraît plus naturelle.

Ce n'était pas seulement en public qu'il avait cetle éloquence vraie, simple, naïve et aussi délicieuse que raisonnable. Il portait ce caractère dans ses mémoires, dans ses lettres mêmes. Tous les genres du style épistolaire lui étaient également familiers, et il y savait parler toutes sortes de langages. Celui du sens et de la raison dominait dans les lettres sérieuses, où il discutait si exactement et si méthodiquement les affaires qui en étaient l'objet qu'il n'y laissait rien ni à suppléer, ni à expliquer. La morale ou la religion ne parlait pas moins solidement ni moins agréablement dans celles qu'il écrivait à ses enfants pour les instruire, ou à ses amis pour leur donner le conseil ou la consolation dont ils avaient besoin. Fallait-il prendre un style plus léger et plus fleuri, il y réussissait avec la même facilité. Le sel le plus fin et le plus délicat venait s'offrir à son esprit, et l'on voyait quelquefois cet homme si grave et si vertueux ne pas dédaigner d'écrire à ses petits-enfants, qui savaient à peine signer leur nom, des lettres d'un badinage

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si gracieux et si aimable que Voiture même aurait pu le lui envier. Mais de quelque manière qu'il voulût diversifier son style, on le reconnaissait toujours par une douceur ou même, si je l'ose dire, par une onction qui lui était propre, et qui allait jusqu'au cœur, pendant qu'il charmait l'esprit par son agrément, mais surtout par une bienséance si naturelle et si parfaite qu'il semblait prendre le caractère de tous ceux à qui il écrivait, sans perdre jamais le sien , pour les rendre tous aussi raisonnables que lui.

Je m'arrête peut-être trop longtemps à vous peindre l'homme d'esprit dans mon père. C'était en effet la moindre partie de son caractère, et je dois m'attacher encore plus, mes chers enfants, à vous représenter en lui le sage et le chrétien.

Exempt de toute passion, on ne savait pas même s'il en avait jamais eu à combattre, tant la vertu régnait doucement et tranquillement dans son âme.

Je ne crois pas que l'amour du plaisir lui ait jamais fait perdre un seul moment de sa vie. Il semblait même qu'il n'eût pas besoin de délassement pour réparer les forces de son esprit, ou s'il s'en permettait quelquefois, la lecture d'un historien ou d'un livre de belles-lettres, la conversation d'un ami, ou celle de ma mère, lui suffisaient pour renouveler son attention; encore ces délassements étaient-ils si rares qu'on eût dit qu'il se les reprochait.

L'ambition ne troublait pas plus la tranquillité de son cœur. Il n'en avait jamais senti pour lui-même, et, dans l'établissement de ses enfants, il n'avait eu en vue que de les mettre à la portée de servir le public et d'éviter le danger d'une vie douce et oisive, qu'il regardait comme l'état d'une tentation continuelle et universelle.

Comment la soif des richesses aurait-elle pu s'allumer dans une âme si généreuse qu'elle aurait cru s'avilir en demandant les récompenses les plus justement méritées , dans le temps même où la cour semblait en être devenue

plus prodigue ? Vingt ans passés laborieusement dans les plus grandes intendances , trente et une années de service au conseil clans les emplois les plus pénibles et les plus utiles à l'État, ne lui ont pas fait naître la pensée de rien demander, et je dois dire à sa gloire, ou peut-être encore plus à la honte des ministres, qu'on ne lui a jamais rien donné. Il est mort à quatre-vingt-un ans sans avoir reçu aucune pension, aucune gratification extraordinaire, et l'on pourrait mettre sur son épitaphe, ce que je crois avoir lu dans celle de M. de Harlay Sancy : Nullà laborum mercede, aut petitâ aut accepta. Ses appointements mêmes, malgré la part qu'il avait à l'administration des finances, et les occasions continuelles qu'il avait de travailler avec le contrôleur général , étaient presque toujours les derniers payés. Je me souviens, à cette occasion, que M. Desmare ts me dit un jour, comme je me promenais avec lui dans son jardin : « Il faut avouer » que M. votre père est un homme bien extraordinaire. » J'ai appris par hasard qu'il n'est pas payé de ses ap- » pointements, quoiqu'il en ait besoin; pourquoi ne me » le dit-il pas à moi qu'il voit tous les jours ? Il sait » bien qu'il n'y a personne à qui je fusse plus aise de faire » plaisir. » Je lui répondis en riant que ses appointements pourraient bien n'être pas sitôt payés, s'il attendait que mon père lui en parlât, et qu'il savait bien que c'était l'homme du monde à qui le mot de demander coûtait le plus à prononcer. « Il est vrai, me dit M. Desmarets, )) qu'il est d'une réserve, et même d'une timidité sur ses » intérêts trop parfaite pour le temps présent ; et le » malheur de mon état est de se voir si souvent importuné » par des gens qui demandent ce qui ne leur appartient » pas, qu'à la fin on ne saurait croire qu'il puisse y avoir » un homme qui ne demande pas même ce qui lui est dû » le plus justement. Mais, puisqu'il y en a au moins un » dans le monde, il s'apercevra bientôt que je pense plus à » lui que lui-même. » Il y pensa en effet , et mon père

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sentit son attention comme s'il en avait reçu une grâce.

Quel défaut pouvait avoir un homme si insensible au plaisir, à l'ambition, à l'intérêt même le plus légitime? Toutes les faiblesses humaines sont presque des suites de ces trois grandes passions , et il serait inutile d'en faire ici le triste dénombrement pour vous dire seulement, mes chers enfants, que votre aïeul n'en avait aucune. Despréaux le peignait donc d'après nature lorsqu'il disait de lui, avec le chagrin d'un poëte satirique : C'est un homme qui désespère V humanité : il me paraît si estimable quil en est haïssable. Et comment pourrais-je aimer un mortel sans défaut, et sur qui la satire ne peut trouver aucune prise?

Mais, après tout, quoique l'Écriture loue celui qui a pu faire le mal et qui ne l'a pas fait, l'exemption de défaut n'est encore que le premier degré de la vertu, et je parle ici d'un père qui l'a portée jusqu'au dernier.

Il ne connaissait pas seulement la justice par la pénétration de son esprit, il la sentait, pour ainsi dire, comme par l'instinct et le mouvement naturel de son cœur au-dessus des préjugés ou des préventions. S'il en avait quelqu'une, ce n'était que contre lui-même ; plein de défiance pour ses propres lumières , il craignait surtout l'illusion des premières pensées, et le danger des jugements précipités. Chaque affaire était pesée au poids du sanctuaire, comme s'il n'en eût eu qu'une seule à juger. Sagement prodigue de son temps pour entendre les plaideurs, pour travailler avec leur conseil , pour lire exactement leurs mémoires , sans avoir jamais l'esprit en repos jusqu'à ce qu'il fût entièrement fixé par l'éclat de la vérité, c'était la seule agitation qu'il éprouvait en qualité de juge. Les passions qui troublent les autres magistrats n'osaient aller jusqu'à lui. Également éloigné et de cette faiblesse qui tremble devant la faveur, et de cette force trompeuse qui, la prenant pour un caractère certain de l'injustice, se fait un vain mérite d'y résister, le désir d'un faux honneur n'avait pas plus de

pouvoir sur lui que la crainte d'une fausse infamie. Uniquement attentif à considérer les choses en elles-mêmes, il oubliait entièrement les noms et les personnes ; ou, si son cœur était quelquefois ému dans les fonctions de la justice, c'était lorsque le bon droit lui paraissait en péril , ou qu'il s'affligeait de l'avoir vu succomber. L'entêtement pour ses opinions, ou l'envie de dominer sur celles des autres, n'y avait aucune part : le pur zèle de la justice, un amour sincère de la vérité lui inspiraient alors des réflexions profondes, qu'il ne pouvait contenir au dedans de luimême, sur le danger de donner trop à l'esprit et à ce qu'on appelle le sens commun que chacun croit avoir et qui est si rare en effet, sur la nécessité de s'instruire à fond des principes du droit, et de former sa raison en méditant à loisir sur celles des hommes les plus raisonnables. Le conseil, et surtout les jeunes M...., D...., R...., ne fournissaient que trop de matières à de si utiles instructions.

Que ne puis-je vous les rendre comme je les ai reçues ! Mais il y a suppléé par ses prières, et j'ai la consolation de voir que ceux de mes enfants qui se sont consacrés à la magistrature travaillent comme s'ils avaient eu le bonheur de les entendre.

Sa justice, respectable au dedans, avait au dehors l'extérieur le plus aimable : sa douceur, son affabilité et sa patience étaient la consolation des plaideurs ; ils croyaient voir en lui une espèce de divinité bienfaisante qui se plaisait à essuyer les larmes des malheureux, qui ne cherchait qu'à adoucir leurs peines, à guérir leurs maux, et qui les soulageait, dès le premier abord, par la bonté même avec laquelle elle les écoutait. A toute heure, à tous moments, sa porte s'ouvrait à tous ceux qui avaient besoin de son secours. Le riche n'avait pas plus de droit sur son temps que le pauvre, et si mon père avait quelque distinction à faire , le dernier aurait eu la préférence dans la promptitude de l'expédition.

Toujours juste à l'égard des autres, il ne cessait quelquefois de l'être que pour lui. Prêt à se condamner sur ses propres intérêts , la délicatesse de sa conscience le faisait alors douter contre la certitude même, et il était ingénieux à trouver des prétextes pour rendre la condition de ceux avec qui il traitait plus avantageuse que souvent ils n'auraient oser le demander.

A une justice si pure se joignait la prudence la plus consommée : nul esprit n'était plus pénétrant pour prévoir de loin tous les inconvénients, plus attentif à les prévenir, plus fécond en ressources pour les réparer. Il n'y avait guère de mal dont il n'aperçût bientôt le remède : les expédients les plus convenables semblaient se présenter à lui sans qu'il eût presque la peine de les chercher, et le nœud le plus embarrassé trouvait aisément entre ses mains un dénoûment aussi simple qu'imprévu.

Quoiqu'il fréquentât peu ce qu'on appelle le monde, il n'en connaissait pas moins les différents caractères , ce qui est encore une grande partie de la prudence. Sa bonté ne nuisait point à la justesse de son discernement. Il s'abstenait volontiers de juger des autres lorsqu'il n'était pas question d'agir, et, toujours en garde contre les jugements téméraires, il évitait même les jugements superflus ; mais lorsqu'ils devenaient nécessaires pour se bien conduire dans une action importante, on s'apercevait qu'aucun défaut , aucune faiblesse, aucune singularité de ceux avec qui il traitait ne lui avait échappé. Trop éclairé pour estimer beaucoup de gens , trop sage et trop humain pour laisser éclater aucun signe de mépris , personne n'a mieux connu les hommes , et personne n'en a moins parlé.

Une discrétion si parfaite rendait inutile auprès de lui cette industrie si commune dans les provinces , et surtout en Languedoc, pour pénétrer dans l'âme d'un intendant et pour découvrir les secrets de son cœur. Sa candeur naturelle lui donnait pour amis tous ceux qui l'approchaient, sans que ses

paroles lui aient jamais fait un seul ennemi; sincère dans tout ce qu'il pouvait dire, mais impénétrable dans ce qu'il fallait taire nécessairement.

Ne croyez pas, mes chers enfants, que sa prudence et sa discrétion fussent en lui , comme elles le sont souvent dans les autres , des vertus faibles et pusillanimes. On ne comprenait pas comment une âme si douce pouvait être en même temps si intrépide. Sous un extérieur modeste et qui paraissait timide par sa modestie même, il cachait la plus véritable fermeté. Je n'ai reconnu dans ses voyages , ni dans le reste de sa vie, aucune espèce de dangers qui (issent la moindre impression sur lui , lorsqu'ils étaient inévitables. Mais comme il y a deux sortes de courages, l'un de cœur, l'autre de l'esprit, on peut distinguer aussi deux genres de craintes: l'une qui affecte le sentiment par l'émotion de la machine, l'autre qui agite la raison même par un effet de sa prévoyance et de ses réflexions. Mon père ne connaissait point l'une , et s'il éprouvait quelquefois l'autre, à laquelle les hommes les plus sages sont ordinairement les plus exposés , elle n'inspirait à son esprit que des mouvements utiles qui, en lui faisant prévoir le mal , lui en découvraient presque en même temps le remède.

De ce mélange de justice, de prudence et de courage, naissait en lui cette égalité d'une âme parfaite, qui se possédait toujours en paix , et qui ne connaissait pas plus les variations de l'humeur que le dérangement des passions. La partie sensible de son âme ne servait qu'à lui inspirer une affection tendre pour ses devoirs, comme la beauté de son imagination ne travaillait jamais que pour la vérité , pour la justice, pour la raison. Des incommodités fréquentes, une insomnie habituelle, une agitation souvent douloureuse dans son sang , ne pouvaient déconcerter l'heureuse harmonie des mouvements de son cœur. Jamais corps ne fut plus agité que le sien , et jamais âme ne fut plus tranquille. On le retrouvait tel qu'on l'avait laissé , toujours égal , toujours

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semblable à lui-même, toujours maître de son cœur et de son esprit.

De là ce tonds de modération qui le tenait dans un si juste milieu que jamais on ne le voyait ni s'élever par orgueil , ni se dégrader par faiblesse, ni se laisser emporter par une joie immodérée , ni s'abandonner à une tristesse excessive. La règle et le devoir , toujours présents à son esprit , le contenaient sans peine dans les bornes de la plus exacte sagesse ; et pour définir son véritable caractère, il aurait suffi de dire que c'était une raison vivante , qui animait un corps docile à ses leçons , et accoutumé de bonne heure à porter sans effort le joug de la vertu.

De là cette complaisance judicieuse et cette docilité éclairée qui charmaient tous ceux que ses emplois et ses différentes occupations associaient à ses travaux. On eût dit qu'il s'instruisait lui-même , dans le temps que c'était lui qui les instruisait; toujours supérieur, sans faire jamais sentir sa supériorité et paraissant même l'ignorer , son premier mouvement le portait à croire que les autres avaient plus d'esprit que lui. Comme il ne cherchait que le vrai, il l'aurait reçu avec joie de la bouche d'un enfant même , et on le voyait quitter un bon avis pour en prendre un meilleur avec une simplicité dont ceux qui travaillaient avec lui étaient encore plus étonnés que de l'étendue de ses lumières.

De ce même fonds de modération et de sagesse venaient cette tempérance et cette frugalité , cette vie sobre et réglée , qui auraient pu servir de modèle non pas seulement à des philosophes , mais aux religieux les plus parfaits. La simplicité et l'égalité de son âme se faisaient sentir jusque dans celles de son goût et de son appétit ; les aliments les plus communs étaient les seuls qu'il connût , toujours les mêmes et toujours dans la même quantité , en sorte que je ne crois pas qu'il ait jamais plus mangé un jour de sa vie que l'autre. Il mêlait si peu de vin avec son eau qu'il ne pouvait presque s'en apercevoir que par les yeux ; les tables les plus délicates ne

dérangeaient point l'uniformité de ses repas ; il craignait môme de s'y trouver, non par la peine de résister à une tentation dont il n'était pas susceptible , mais par la perte du temps qui en est inséparable , et parce que l'attention que l'on y donne souvent à la bonne chère lui était à charge. Toujours dur à lui-même , et ignorant presque tout ce qu'on appelle les commodités de la vie , il disait qu'il n'avait aucun mérite à s'en passer, parce que, ne les ayant jamais ni désirées, ni éprouvées, il n'en sentait point la privation.

Faut-il s'étonner après cela qu'un homme si solidement vertueux ait soutenu avec la même perfection les différents caractères d'où naissent tous les devoirs de la société , et qu'il ait été non-seulement le plus digne magistrat, mais le citoyen, le mari , le père , le maître , l'ami le plus parfait et en même temps le plus aimable?

Dans un corps faible et délicat, il portait une âme robuste et digne d'un véritable Romain , aimant sa patrie avec cette affection qui , selon Cicéron , renferme tous les autres amours. Dévoré continuellement par le zèle du bien public, ce n'est point une exagération de dire qu'il en était aussi occupé la nuit que le jour. Comme il dormait fort peu, l'objet ordinaire de ses soins ne lui échappait pas, même dans le temps le plus destiné au repos ; vivement sensible aux biens et aux maux de l'État , plus affligé des malheurs publics que de ses pertes domestiques , il était encore plus citoyen que mari et que père ; mais ennemi de toute ostentation dans les services qu'il rendait à l'État, il cherchait la satisfaction plutôt que la gloire de l'avoir servi , et il n'était jamais plus content que lorsqu'il pouvait goûter le plaisir , si peu connu de ceux mêmes qui passent pour bons citoyens , d'être l'auteur inconnu de la félicité publique.

C'est peut-être la moindre partie de son éloge d'avoir été aussi bon mari que bon citoyen ; il était né pour rendre heureuse toute femme qu'il aurait épousée , il était né même pour la rendre parfaite. Et qui aurait pu ne pas devenir

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raisonnable en passant sa vie avec la raison même ? Mais le ciel ne lui avait rien laissé à faire ni même à désirer sur ce sujet ; il en avait reçu une femme si accomplie qu'on pouvait dire que lui seul était digne d'elle , comme elle seule était digne de lui. Ils s'estimaient et s'aimaient réciproquement par la même estime et le même amour qu'ils avaient pour la vertu. Que si le caractère d'esprit de ma mère, supérieur à celui de beaucoup d'hommes, si la juste confiance de mon père , si même sa douceur et sa bonté naturelle ont donné lieu à ceux dont une vertu trop parfaite blesse les yeux, de dire de lui, que le seul défaut d'un homme qui n'en avait point était de se laisser gouverner par sa femme , cette espèce de faiblesse , qu'on voulait lui reprocher , aurait pu faire honneur à ma mère , et mon père n'aurait pas dû en rougir, puisqu'on n'a jamais pu montrer une seule action de sa vie qu'il n'eût pas dû faire, et qu'il n'eût faite que par déférence pour les sentiments de ma mère. Aussi ne faisait-il que rire de ces sortes de discours , et que pouvaitil faire de mieux ? Aurait-il fallu, pour se justifier, qu'il se fût brouillé avec la raison, qui seule les gouvernait tous deux également?

Ici, mes chers enfants, je suis obligé de rouvrir entièrement une plaie qui sera toujours mal fermée, pour vous faire en lui le portrait du meilleur père qui fut jamais. Quel père en effet! Quel fonds de tendresse, d'attention, de vigilance , de sollicitude pour ses enfants î Je ne crains point de dire , avec un cœur pénétré de reconnaissance , qu'il nous aimait, sans comparaison, plus que lui-même; mais son amitié n'était point une affection aveugle, ou ambitieuse, souvent plus nuisible à des enfants que l'indifférence ou l'aversion même de leur père. La raison conduisait sa bonté paternelle, comme le reste de ses sentiments. Désirant la perfection de ses enfants beaucoup plus que leur fortune, à peine leur esprit commençait -il à se développer qu'il commençait aussi à jeter dans leur âme encore tendre les pre-

mières semences de la vertu, non de cette vertu qui ne fait tout au plus que l'honnête homme, mais de celle qui forme le chrétien par les grandes idées de la religion, sans laquelle mon père nous disait souvent qu'il ne peut y avoir de vertu sincère, solide et durable; une précaution infinie pour éloigner de nous toute apparence de vice ou d'irréligion , des lectures proportionnées à la mesure de notre raison, des instructions courtes, mais pleines de sens et d'onction; des exemples, encore plus utiles que les paroles, étaient les moyens qu'il employait continuellement pour nous inspirer la piété et l'amour du devoir. Il suffisait presque de le regarder pour sentir naître en soi ces sentiments, et pour éprouver cette espèce de passion dont Platon a dit que la présence de la vertu serait suivie si elle se rendait visible à nos yeux sous une forme corporelle.

Heureux de pouvoir croître à l'ombre d'un père si parfait , nous trouvions en lui le plus excellent maître de la science comme de la vertu. Il savait rendre l'une aussi aimable que l'autre, et la méthode, qu'il possédait au souverain degré, en aplanissait les principales difficultés.

Il forma pour mon éducation un plan d'étude si naturel, si simple et en même temps si utile, que plusieurs de ses amis l'ont emprunté de lui pour élever leurs enfants de la même manière; mais, peu content de m' avoir ainsi tracé le chemin, il se dérobait souvent à ses plus importantes occupations pour juger par lui-même de la fidélité avec laquelle je le suivais. C'était alors que, par la justesse de son discernement, par la délicatesse de son goût, et encore plus par la vivacité de son sentiment pour le vrai, pour le juste, pour tout ce qui peut former le cœur autant que l'esprit, il m'inspirait une louable ardeur de suivre , au moins de loin , un père qui voulait bien marcher avec moi et redevenir enfant avec son fils , non pour ramasser des coquilles sur le bord de la mer, comme Scipion et Lélius, mais pour m' apprendre à devenir un homme savant et raisonnable.

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Le temps de ses fréquents voyages était le plus favorable pour nous. Il nous menait presque toujours avec lui, et son carrosse devenait une espèce de classe où nous avions le bonheur de travailler sous les yeux d'un si grand maître. On y observait une règle presque aussi uniforme que si nous eussions été dans le lieu de son séjour ordinaire.

Après la prière des voyageurs, par laquelle ma mère commençait toujours sa marche, nous expliquions les auteurs grecs et latins qui étaient l'objet actuel de notre étude. Mon père se plaisait à nous faire bien pénétrer le sens des passages les plus difficiles , et ses réflexions nous étaient plus utiles que cette lecture même. Nous apprenions par cœur un certain nombre de vers qui excitaient en lui, lorsque nous les récitions, cette espèce d'enthousiasme qu'il avait naturellement pour la poésie : souvent même il nous obligeait à traduire du français en latin , pour suppléer aux thèmes que le voyage ne nous permettait pas de faire,. Une lecture commune de quelque livre d'histoire ou de morale succédait à ces exercices, ou bien chacun suivait son goût dans une lecture particulière : car une des choses qu'il nous inspirait le plus, sans l'exiger absolument, était que nous eussions quelque livre de choix pour le lire après nos études ordinaires, afin de nous accoutumer par là à nous passer du secours d'un maître , et à contracter non - seulement l'habitude, mais l'amour du travail.

La raison, qui dirige également la vertu et la science, était si puissante chez lui qu'elle lui suffisait pour régner sans peine sur ses enfants. Il n'avait pas même besoin d'y joindre le secours des peines ou des récompenses ; un visage plus sérieux qu'à l'ordinaire , un regard un peu plus sévère nous paraissait un véritable châtiment; un air de satisfaction , une parole de louange , le moindre signe d'approbation nous tenait lieu de la plus grande récompense. Aussi nous faisait-il sentir, dès la première jeunesse, qu'une raison toujours égale, une vertu qui ne se dément jamais, exerce

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une autorité qui se suffit pleinement à elle-même, parce qu'on lui obéit par amour, par admiration, et que c'est presque toujours la faute de ceux qui gouvernent s'ils ont besoin de multiplier les châtiments et les récompenses.

L'attention de mon père suivait le progrès de notre âge, nous la voyions croître avec nous. Les études d'un ordre supérieur trouvaient en lui une supériorité proportionnée. Sans avoir toutes les lumières d'un philosophe de profession , il connaissait mieux que personne le véritable usage de la philosophie. J'eus d'abord de la peine à lui pardonner l'ennui que me causa l'étude de la mienne; mais je compris ensuite qu'il avait raison de croire que rien n'est plus utile pour étendre notre esprit que d'étudier les différentes manières de penser dont les hommes sont capables, et que le contraste d'une mauvaise méthode nous affermit encore plus dans le goût et dans l'usage de la bonne. Mais sa principale attention dans la philosophie était de nous faire observer exactement les justes limites delà raison humaine, jusqu'où elle peut aller sans témérité, en quel endroit elle est obligée de s'arrêter et de se remettre entre les mains de la religion , qui seule peut la conduire à son véritable objet, et qui commence précisément où la raison finit.

C'était avec ces précautions qu'il me permettait de me livrer à l'étude de la philosophie, et j'y trouvais tant de charmes que j'eus de la peine ensuite à goûter l'étude du droit romain. Mon père sut m'y ramener doucement et avec plaisir en m'élevant au-dessus du droit positif, pour chercher dans les lois ces premiers principes , tirés de la nature de l'homme et du bien général de la société , qui rendent la science du droit aussi noble qu'utile. J'ai encore un écrit qu'il se donna la peine de faire pour m'initier dans la lecture du Digeste, où il me découvrait le véritable esprit dans lequel elle doit être faite, soit pour démêler dans le chaos des lois la pure lumière de la justice naturelle , soit pour bien sentir d'un côté la nécessité et l'utilité, de l'autre les dé-

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fauts et les inconvénients du droit positif, dont il tirait ensuite des conséquences importantes, non-seulement pour un magistrat , mais pour tout homme raisonnable , remontant comme par degrés jusqu'à la justice suprême et immuable, considérée dans sa source et dans le sein de Dieu même , qui seule peut nous consoler de l'imperfection des lois humaines par l'attente de cette lumière dont nous serons pénétrés lorsque, suivant ces paroles de saint Pierre, par lesquelles mon père Unissait son ouvrage, novos cœlos , novam terram expectamus , in quibus justitia habitat. C'est ainsi que , toujours attentif à nous faire prendre le véritable esprit de chaque genre de science, il ne pensait qu'à perfectionner l'ouvrage de notre éducation, sans aucune ardeur de le finir; ou plutôt il savait le hâter lentement par une culture continuelle , persuadé que l'esprit humain , comme les autres productions de la nature , a besoin d'un long travail , et même de l'opération secrète du temps, pour parvenir à une heureuse maturité. Aussi condamnait-il souvent cette ambition mal entendue qui porte la plupart des pères à vouloir prévenir l'âge marqué par les lois pour procurer à leurs enfants des dignités prématurées, qui leur ôtent presque toujours l'envie et souvent même le loisir de travailler à les mériter. C'était, selon lui, une des plus grandes causes de cette décadence sensible de la science et de la vertu, qu'il déplorait dans les états, mais surtout dans celui de la magistrature; et ce fut par cette raison qu'après que j'eus achevé l'étude de la philosophie, il me fit employer une année entière à me fortifier dans l'étude des belles -lettres par la lecture , par la traduction , et souvent par une imitation libre des plus grands originaux , exercice qu'il croyait plus propre qu'aucun autre à former le goût d'un jeune homme en lui faisant prendre le caractère et comme le ton des maîtres de l'éloquence.

J'avais donc près de dix-neuf ans lorsque je commençai l'étude de la jurisprudence , et plus de vingt et un quand je

fus reçu dans la charge d'avocat du roi au Châtelet, qu'il regardait comme le noviciat le plus utile pour la jeunesse; mais le plus avantageux de tous était celui que je faisais sous ses yeux.

Je ne finirais point, mes chers enfants, si je voulais vous expliquer ici en détail les secours infinis que j'ai reçus de lui dans l'exercice de toutes les charges que j'ai remplies successivement. Il me semblait, tant qu'il a vécu, que nulle difficulté , nul événement , nulle conjoncture ne pouvait m'embarrasser. Je recourais à lui comme à la source de la sagesse, de la prudence et du discernement exquis. Cet homme, qu'on accusait quelquefois de trop douter, ne me laissait plus aucun doute dans l'esprit; et, dégagé de toute inquiétude, je sortais d'auprès de lui avec une satisfaction et un repos intérieur qui me mettaient en état d'employer librement le peu que j'avais de talents pour faire usage des pensées que je tenais de mon père, ou qu'il avait affermies et fortifiées par la solidité de son jugement.

Je m'arrête depuis longtemps, mes chers enfants, à vous peindre en lui le caractère d'un véritable père , et vous vous apercevez, sans doute, de la peine que j'ai à finir une image si intéressante pour moi. Cependant, pour remplir toute l'idée que présente le nom de père de famille , il me resterait à vous le représenter tel qu'il était dans ses affaires domestiques; mais j'ai presque honte de m' arrêter à un si petit objet dans la vie d'un si grand homme.

Je vous dirai donc seulement , mes chers enfants , que , dans la conduite de sa fortune particulière , il portait , par raison, le même esprit d'ordre et d'arrangement qu'il avait par inclination dans le soin de la fortune publique. Ainsi, le père de famille le plus désintéressé était en même temps le père de famille le plus attentif, soit dans ce qui regardait l'établissement de ses enfants , soit dans la dispensation sage et réglée de ses revenus. Il les gouvernait, en effet, plutôt arec l'application d'un dispensateur qu'avec l'affection d'un

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propriétaire. S'il se reposait sur ma mère du détail de la dépense , il veillait avec elle à l'administration générale de son bien ; tous les ans il s'en rendait un compte fidèle à lui-même, et, par le soin qu'il prenait de tenir un registre exact des changements qui arrivaient dans son patrimoine, il se formait chaque année un tableau successif de sa situation actuelle, sans aucun amour pour les richesses, sans trouble pour son état présent, sans sollicitude pour l'avenir: la raison seule exigeait de lui cette attention, et c'était à la raison seule qu'il l'accordait. Il la regardait comme un devoir pénible, mais nécessaire; et il nous disait souvent que tout homme sage était obligé de prendre un soin raisonnable de son bien , soit pour se mettre en état de pourvoir à l'établissement de ses enfants, de soutenir môme les accidents imprévus, et surtout d'assister les pauvres dans leurs besoins, qui était un des principaux objets de sa noble et vertueuse économie.

Je souhaite, mes chers enfants, que vous profitiez mieux que moi de ces sages leçons. J'ai eu le bonheur de trouver une femme qui m'a épargné l'embarras de les suivre, et dont la conduite a justifié ma confiance, encore plus que ma paresse. Mais comme vous ne devez pas compter absolument sur un pareil bonheur, j'ai cru vous devoir rapporter cette instruction de mon père, au hasard que vous vous en serviez pour me faire mon procès sur le peu d'attention que je donne à mes affaires.

Un tel père de famille était né pour rendre ses domestiques presque aussi heureux que ses enfants. Il les traitait, en effet , moins en maître qu'en père ; d'autant plus commode à servir que, comme je l'ai déjà dit, il ignorait presque l'usag-e des commodités de la vie. Un homme qui se réduisait en tout au nécessaire ne pouvait jamais être difficile à contenter. Ceux qui le servaient n'avaient pas plus à craindre son humeur que sa délicatesse : il lui en coûtait pour prendre sur lui la résolution de les gronder quand ils

manquaient à leurs devoirs, et il souffrait plus en les reprenant que ceux mêmes qu'il reprenait. Sa principale attention , comme celle de ma mère, était de veiller sur leurs mœurs, de les faire instruire de la religion, de leur apprendre à connaître et servir le seul maître véritable. Mais le soin qu'il prenait du spirituel ne lui faisait point négliger ce qui regardait leur établissement temporel. Ils le trouvaient toujours prêt à entrer clans leurs besoins, et à leur donner tous les secours de libéralité ou de protection que de bons domestiques peuvent attendre d'un bon maître. Sa charité pour eux s'étendait bien au-delà des bornes de leur service : il cessait d'être leur maître, et il demeurait toujours leur conseil, leur appui, leur bienfaiteur.

Je voudrais à présent pouvoir faire parler ici ses amis, pour vous dire, mes chers enfants, combien ils ont trouvé de ressources et de charmes dans son amitié. La justesse de son discernement et la connaissance du monde lui avaient appris combien il est difficile d'avoir un grand nombre de véritables amis ; mais, après les avoir bien choisis, il se livrait à eux avec la plus aimable simplicité, et il ne méritait pas moins leur confiance par la sûreté que par la tendresse de son amitié. Le secret de fidélité et le secret de prudence ou de discrétion ne lui coûtaient pas plus l'un que l'autre. Personne ne savait mieux parler que lui quand il le fallait, parce que personne ne savait mieux se taire, et faire servir son silence autant que ses paroles à l'avantage de ses amis. Il ne leur arrivait rien dont il ne fût plus occupé qu'ils ne pouvaient l'être : non-seulement il agissait, mais il pensait pour eux; il prévoyait de loin les embarras dans lesquels ils pouvaient se trouver ; il prévenait jusqu'à leur désir, et rien ne le flattait davantage que le plaisir de pouvoir les surprendre agréablement en leur apprenant qu'il avait fait pour eux ce qu'eux-mêmes n'avaient pas encore pensé à demander. Libéral de son temps en leur faveur, quoique ce fût le seul bien dont il fût naturellement

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avare , il semblait n'avoir jamais rien à faire lorsqu'ils venaient le consulter, et il se prêtait à eux de si bonne foi qu'on eût dit qu'il n'était au monde que pour eux.

Une amitié si effective n'avait rien d'épineux ni de difficile dans le commerce; régulier et délicat jusqu'au scrupule dans ses procédés par rapport à ses amis , il n'exigeait point d'eux rigoureusement le retour d'une semblable délicatesse. Au-dessus des démonstrations extérieures, il ne s'attachait qu'au fond des sentiments, et l'attention plus ou moins grande de ses amis ne réglait point l'ordre ou la mesure de son affection. Comme il se suffisait pleinement à lui-même, il savait se passer de leur assiduité, et il n'en goûtait pas moins ensuite le plaisir de leur présence. Ami aussi délicieux que solide, il l'était d'autant plus qu'il savait l'être sans art , et qu'on était charmé de voir que le mérite le plus parfait n'avait point d'autre ornement chez lui que la simplicité de la nature.

Mais la douceur de son commerce n'était pas un bien réservé à un petit nombre d'amis particuliers ; tous ceux qui l'approchaient en jouissaient presque également. Si quelquefois, par l'attention continuelle qu'il donnait aux objets de ses travaux, il paraissait prendre peu de part à une conversation frivole ou indifférente, ce n'était point en lui l'effet d'une humeur triste et sauvage ; la paix et la douceur étaient toujours répandues sur son visage , dans le temps même qu'il paraissait le plus enfoncé dans une méditation profonde : il en sortait aisément aussitôt qu'on disait des choses qui pouvaient plaire à un homme raisonnable, et il revenait de cette espèce de distraction avec autant de facilité et d'agrément que s'il n'eût pas perdu la suite de la conversation.

Il aurait eu même naturellement une pente secrète pour la plaisanterie , et il y aurait réussi , comme dans tout le reste, s'il n'avait méprisé ou plutôt étouffé en lui ce talent. On s'en apercevait quelquefois par des traits d'une raillerie

si fine, et en même temps si douce, qu'elle charmait ceux mêmes sur qui elle tombait. Mais il se permettait rarement ces sortes de traits, qui cependant ne portaient presque jamais que sur ses enfants ou ses meilleurs amis, et pour l'ordinaire on ne remarquait la délicatesse de sa critique que par un sourire presque insensible, qui laissait entrevoir une réflexion ironique renfermée avec soin dans le fond de son âme , tant il craignait de donner trop de liberté à son imagination, et de faire la moindre blessure à la réputation du prochain.

Il est surprenant qu'un homme si sérieusement occupé de ses devoirs , et si attentif à être toujours en garde contre lui-même, ait pu conserver jusqu'à la fin de sa vie un fonds de joie et même de gaieté que de longues infirmités ne pouvaient altérer. Personne ne riait de meilleur cœur que lui, et il le faisait avec toute la simplicité d'un enfant, ou plutôt avec cette paix et cette sérénité que la bonne conscience inspire à une âme innocente. Aussi avait-il encore, dans la plus extrême vieillesse, une fleur et une délicatesse d'esprit qui se serait fait admirer dans la plus vive jeunesse. Il n'avait pas même perdu le talent de faire des vers qui lui était naturel, quoiqu'il ne se fût guère permis de le cultiver; ci vous n'avez peut-être pas oublié, mes chers enfants, que peu de temps avant sa mort quelqu'un de nous ayant fait, en badinant, un couplet de chanson sur Mme le Guerchois , mon père y répondit pour elle par un autre qu'il confia en secret à Mn,e la chancelière, à condition qu'elle n'en nommerait pas l'auteur : mais le couplet était si bien tourné qu'on n'eut pas de peine à le deviner. Des esprits plus austères que le mien regarderaient peut-être ce récit comme peu digne d'entrer dans la vie d'un si grave magistrat; mais lorsque ces sortes de traits ne servent qu'à donner des grâces à la plus solide vertu , ils embellissent le portrait bien loin de le défigurer; et je ne doute pas que vous ne soyez charmés comme moi , mes chers enfants , de vous

rappeler dans ce moment la bonté et la simplicité de ce vieillard vénérable, qui voulait bien entrer dans les jeux innocents de ses enfants , et leur montrer un esprit encore jeune dans un corps abattu par le poids des années.

Mais il est temps de reprendre un ton plus sérieux pour achever ici la dernière partie de son caractère. Nous avons d'abord admiré l'homme d'esprit dans mon père, nous venons d'y respecter le sage , il ne nous reste plus que d'y révérer le chrétien, qui était chez lui autant au-dessus de l'honnête homme, selon le monde, que la religion est audessus de l'humanité.

La piété n'était presque pas un bien acquis pour mon père, elle était née, pour ainsi dire, avec lui. Dieu l'avait prévenu de ses bénédictions dès sa plus tendre enfance. Ceux qui l'avaient connu dès le collège , ou dans sa première jeunesse, n'ont pas moins respecté la pureté de ses mœurs que ceux qui n'ont pu voir que les dernières années de sa vie; et tous l'ont regardé comme étant du petit nombre de ces âmes privilégiées qui ont le bonheur de porter au pied du trône de l'Agneau sans tache cette robe d'innocence qu'ils en ont reçue dans le baptême.

On ne le vit donc point se livrer plus au monde dans un âge que dans un autre. Toujours également éloigné d'une vie de plaisirs et d'amusements, toujours également occupé de ses devoirs, toujours effrayé de la moindre apparence du vice, toujours fidèle aux mêmes exercices de vertu, il n'eut point à déplorer, dans sa vieillesse, les égarements ou les ignorances de sa jeunesse, ni à réparer des heures vainement perdues dans une dissipation qui lui aurait été plus à charge que l'occupation la plus pénible. La retraite, la frugalité, la dureté même de sa vie, la privation volontaire de tout ce qui pouvait la rendre plus douce, la continuité d'une application laborieuse qu'il n'interrompait presque jamais, auraient paru à des pécheurs convertis une assez rude pénitence; et, en effet, il n'y en a guère de plus difficile à sou-

tenir qu'une vie de raison et de foi , qui ne se permet aucun des adoucissements de la nature. C'était cependant la vie d'un juste qui n'avait aucune faute considérable à expier, mais qui par cette raison même se reprochait les plus légères avec une si rigoureuse sévérité que la timide délicatesse de sa conscience en était souvent troublée.

L'Écriture sainte, qu'il méditait le jour et la nuit (surtout le Nouveau Testament), lui était devenue si familière, qu'on ne pouvait presque en commencer un passage devant lui que son cœur n'achevât encore plus que sa mémoire. Il la lisait, non avec la curiosité souvent téméraire et malheureuse d'un savant ou d'un philosophe, ni même avec l'attention sèche et subtile d'un théologien , mais avec la foi, la ferveur, la docilité d'un humble chrétien : il ne cherchait à y connaître que la grandeur de Dieu et la bassesse de l'homme. Dieu, qui cache ses mystères aux superbes et qui les révèle aux humbles, semblait l'instruire lui-même et lui découvrir, dans la lecture des livres saints , toute la profondeur des vérités nécessaires au salut. Il en lisait peu, mais longtemps. Un verset de l'Écriture était pour lui véritablement le pain des forts, où il trouvait une nourriture abondante, par l'attention qu'il avait à en pénétrer toute la substance, à se l'approprier , et , pour ainsi dire , à se l'incorporer tout entière , pour ne plus vivre que de la vie de Jésus-Christ.

Ceux qui l'ont accusé d'avoir du penchant pour le jansénisme et de favoriser un parti plus que l'autre dans l'Église , connaissaient donc bien mal son caractère ! Il n'y en eut jamais ni de plus éloigné de toute extrémité, ni de plus opposé à l'esprit de dispute et de contention. Il disait, comme l'auteur de l'Imitation , qu'il aimait bien mieux sentir la grâce que de chercher à la définir. Loin de vouloir sonder l'obscurité d'un mystère impénétrable à l'esprit humain, il ne se permettait pas même la lecture des ouvrages polémiques dont notre siècle a été inondé sur cette matière. Rempli de la charité qui édifie, et non de la science qui enfle, il se

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contentait de gémir en secret des divisions dont l'Église était affligée, et, se tenant toujours dans le dernier rang de ses enfants les plus soumis , il ne prenait part aux disputes qui la troublent que par des prières ferventes qu'il offrait sans cesse à Dieu pour lui demander d'affermir toujours la vérité par la charité. Je lui dois même la justice de vous dire ici mes chers enfants, que clans toutes ces occasions délicates, où le ministère que j'exerçais m'obligeait à faire quelque démarche importante sur les affaires qui avaient rapport au jansénisme, c'était toujours lui qui me donnait les conseils les plus sages, et en même temps les plus modérés. Esprit véritablement pacifique, si tous ceux qu'on a malignement enveloppés dans le nom général de jansénistes eussent été de son caractère, il y a longtemps que l'Eglise jouirait d'une heureuse paix. Ennemi de toute prévention, et surtout de ce qu'on appelle partialité , il ne voyait dans ceux qui avaient besoin de lui que l'homme et le chrétien, sans y apercevoir ce qu'on appelait le janséniste, le moliniste, le sulpicien. Les jésuites, à qui il avait plu, je ne sais par quel motif, de le rendre suspect sur cette matière, étaient obligés d'avouer qu'ils avaient toujours reçu des marques de sa justice, et môme de sa bonté. Mais il était destiné, peut-être comme son fils, à justifier la définition que le maréchal d'Harcourt donnait du jansénisme, lorsqu'il disait qu'un janséniste n était souvent autre chose qu'un homme qu'on voulait perdre à la cour.

La grandeur de la foi dont mon père était animé en égalait la soumission et la simplicité; il n'était pas du nombre de ceux qui ne pensent à Dieu que dans le moment de la prière ou d'un autre acte de religion. Il pouvait dire comme David : J'avais toujours le Seigneur devant les yeux; il est à ma droite, afin que je ne sois jamais ébranlé. La loi de Dieu, continuellement présente à son esprit, était la lumière qui éclairait ses pas , la règle de ses discours , l'âme de toutes ses actions. Il en était si fortement occupé qu'il y rappor-

tait tous les événements, et qu'il n'y en avait point de si éloigné qu'il ne ramenât d'abord à la religion. 11 parlait peu sur tout le reste, si ce n'est lorsque la justice, la charité ou l'amitié l'exigeaient de lui ; mais dès le moment que la conversation tombait sur quelque vérité chrétienne, on eût dit que son cœur se dilatait, et que ses expressions ne pouvaient suffire à ses sentiments. C'était en effet le fond de son âme qui se répandait au dehors avec une lumière si pure et une attention si pénétrante , qu'il aurait fallu avoir le cœur bien dur pour l'entendre sans être touché du désir de devenir homme de bien.

Le recueillement et l'ardeur qu'on remarquait en lui lorsqu'il priait Dieu, surtout au saint sacrifice de la messe, sont au-dessus de toute expression. Confondu souvent dans la foule du peuple, ou caché dans le coin obscur d'une chapelle, il paraissait comme anéanti devant la majesté du Dieu vivant. On eût dit que sa foi le faisait jouir par avance des biens que nous espérons, et que, semblable à Moïse, il était aussi pénétré de la présence de Dieu que s'il eût vu l'invisible; il ne pouvait même contenir au dedans de lui les mouvements tendres et fervents de sa piété : on voyait ses yeux rougir et se mouiller de larmes , on entendait sortir de sa bouche des paroles enflammées du feu de l'amour divin , et c'était un spectacle si édifiant qu'on ne pouvait s'empêcher de dire en le voyant: « Ce n'est pas un homme, c'est un ange qui vit avec nous sur la terre. »

Que vous dirai-je après cela, mes chers enfants, des effets d'une foi si vive et si animée, de sa soumission profonde et de son abandon sans réserve à la volonté de Dieu, de son détachement entier de tous les biens périssables, et, ce qui est peut-être encore plus rare , de cette attention constante et uniforme sur lui-même qui prévenait ou qui réprimait dans le premier instant tous les mouvements de l'humanité ? Il avait reçu de la nature un cœur délicat et sensible , avec un sang vif qui s'allumait aisément , et comme la promp-

titude n'est pas incompatible avec la plus grande bonté , il aurait pu être fort prompt, s'il se fût laissé aller à son tempérament; mais ce n'était que son visage qui trahissait malgré lui une émotion entièrement involontaire. On le voyait rougir et se taire dans le môme moment, la partie supérieure de son âme laissant passer ce premier feu sans rien dire, pour rétablir aussitôt le calme et la tranquillité dans la partie sensible, qu'une longue habitude rendait toujours également docile aux lois de la raison et de la religion.

Ce n'était donc pas seulement à la facilité de son naturel qu'il devait cette douceur et cette mansuétude qu'on admirait en lui : il lui en coûtait peut-être moins qu'à un autre pour la conserver dans un âge avancé; mais il fallait qu'il eût fait sur lui un grand effort dans sa jeunesse pour s'affermir dans cette tranquillité qui ne se soutenait que par une attention si persévérante à éluder toujours le premier mouvement.

Les surprises de la douleur même le trouvaient toujours prêt à leur résister. Il eut une fois deux doigts de la main droite presque entièrement écrasés dans une porte cochère qu'on ferma brusquement sur lui. On lui fit d'abord tremper ses doigts, qui en avaient à peine la figure, dans une tasse pleine d'eau-de-vie. Je le trouvai dans cet état : il ne lui échappait pas seulement un soupir; il racontait son aventure avec le même sang-froid que s'il n'eût senti aucune douleur. On le traita d'abord fort mal; un baume qu'on lui avait indiqué comme un remède spécifique, renfermant le sang corrompu qu'il fallait faire sortir, lui fit enfler non-seulement la main , mais le bras , de telle manière qu'on commença à craindre les suites de cet accident. Il fallut rouvrir la plaie et y faire même des incisions ; mais sa patience était à l'épreuve de tout. Il aurait été plus ému s'il avait vu faire cette opération sur un autre. Une sensibilité et une compassion infinie pour les maux d' autrui étaient jointes en lui à

une fermeté qui allait presque jusqu'à l'indifférence pour les siens. Si quelquefois, dans les accès d'un rhumatisme violent ou des autres maux de douleur qu'il a éprouvés, il lui échappait de se plaindre légèrement, il sortait de sa plainte môme une prière fervente, pour demander à Dieu la grâce de souffrir avec foi et avec une résignation parfaite à ses ordres. Sa patience n'était donc point une disposition purement philosophique. Loin de toute ostentation , il ne cherchait ni à cacher des défauts, ni à montrer des vertus ; il ne défiait point la douleur, comme un philosophe stoïcien, de lui faire avouer qu'elle est un mal , mais , connaissant toute l'impuissance de la sagesse humaine pour y résister par elle-même, il levait les yeux vers le ciel, d'où il attendait tout son secours, et Dieu, qui voulait le purifier de plus en plus par des infirmités douloureuses, faisait croître sa patience et son amour par ses douleurs mômes.

Un saint disait que la mesure d'aimer Dieu est de l'aimer sans mesure, et je puis dire ici, avec vérité, que mon père n'en connaissait point d'autre. Il avait mérité, par son innocence , de sentir combien le Seigneur est doux à ceux qui mettent en lui toute leur espérance; mais plus il aimait Dieu et le trouvait digne d'être aimé , plus il se reprochait de ne l'aimer pas encore assez, et il se plaignait de sa tiédeur, pendant que les âmes les plus parfaites portaient envie à la ferveur de son amour.

Un cœur si pénétré de ces sentiments pour Dieu ne devait pas avoir un amour moins tendre ni moins sévère pour le prochain. Il l'aimait, en effet, non-seulement comme luimême, mais plus que lui-même; il me semblait, en le voyant , que je concevais aisément tous les caractères que saint Paul attribue à la charité et qui distinguaient les premiers chrétiens, dont feu M. de Pomponne disait que la vue de mon père lui rappelait toujours l'idée. J'y voyais, en effet, une charité douce, patiente, équitable, qui croyait tout , qui espérait tout , qui supportait tout ; charité vérita-

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blement indulgente, qui ne connaissait ni la malignité de l'envie, ni la témérité des jugements; aussi prompte à s'accuser elle-même qu'ingénieuse à excuser les autres, charité éclairée qui, toujours attentive à suspendre la censure, ne l'était pas moins à ne se point laisser éblouir par les dehors d'une fausse vertu ; enfin , charité désintéressée et universelle qui n'oubliait que ses propres avantages, qui s'étendait à tous les besoins, qui semblait se multiplier avec les différents genres de misère, et qui le portait continuellement à faire l'aumône, pour ainsi dire, de son temps, de ses lumières, de son crédit, autant que de ses biens mêmes. Plus content et plus satisfait lorsqu'il avait consolé une famille affligée, ou qu'il l'avait aidée, soutenue, relevée par ses conseils, que s'il avait procuré à la sienne la fortune la plus digne d'envie. Heureux l'homme de bien qui a eu cette intelligence pour secourir les malheureux, et qui, semblable au saint homme Job , a pu dire véritablement : J'ai délivré le pauvre qui criait en vain , et le pupille qui n'avait point de défenseur ; fai goûté le plaisir de recevoir les bénédictions de celui qui allait périr sans mon secours et de consoler le cœur de la veuve; fai été l'œil de l'aveugle, le pied du boiteux, le père de tous les misérables.

Il était si vivement touché de compassion pour eux que son cœur ne pouvait avoir aucun repos jusqu'à ce qu'il eût eu la consolation de les assister. J'ai ouï dire à ma mère qu'elle l'avait vu plusieurs fois revenir triste chez lui, parce qu'il avait entendu faire le récit de la triste situation où se trouvait une personne ou une famille qui souvent lui était inconnue, et qu'il ne savait s'il aurait de quoi la secourir. Les larmes lui en venaient aux yeux, et il n'a peut-être jamais souhaité d'être riche que lorsqu'il aurait voulu pouvoir verser libéralement une fortune abondante dans le sein du pauvre et de l'indigent. Il tournait son esprit de tous côtés pour trouver, par une pieuse industrie, de quoi leur fournir un secours suffisant, et ma mère, qui avait le cœur

aussi grand que lui, semblait rendre le calme à son âme agitée lorsqu'elle avait pu lui découvrir une source inconnue à sa charité.

Sa fortune avait été pendant longtemps plus que médiocre, et elle semblait diminuer à mesure que le nombre de ses enfants augmentait. Son bien avait souffert de grands retranchements, et, sur ses charges seules, mon père avait perdu plus de 250,000 livres. Les pauvres ne s'en aperçurent jamais, et il n'en répandit pas moins libéralement ses aumônes , content de laisser à ses enfants un patrimoine de vertus, d'honneur, de capacité, qui pût les dédommager un jour avec usure des injustices de la fortune; mais personne n'a plus éprouvé la vérité de cette parole : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice , et le reste vous sera donné comme par surcroit.

Deux successions considérables , qui tombèrent dans sa famille, réparèrent ses pertes passées; et les revenus dont il jouissait comme conseiller au conseil royal le mettant en état de faire tous les ans quelque épargne modérée, il mourut beaucoup plus riche qu'il ne l'était lorsqu'il se maria, Dieu se plaisant ainsi à verser ses bénédictions temporelles sur celui qui ne pensait qu'à mériter les éternelles, et qui portait si loin le désintéressement qu'il s'exposa à perdre une des deux successions dont je viens de parler, pour avoir pu la délicatesse de ne pas vouloir accepter le dépôt du testament de M. de Piseux, son cousin germain, où mon frère de Valjouan était institué légataire universel, délicatesse qui fut cause que le testament pensa être supprimé.

C'était aussi une chose admirable que la confiance de mon père et de ma mère dans les secours inespérés de la Providence. Ils m'ont dit souvent qu'ils en avaient reçu des marques si sensibles, et en tant d'occasions différentes, qu'ils ne pouvaient pas hésiter un moment à se priver même du nécessaire en certaines conjonctures pour le donner aux pauvres.

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Leur règle ordinaire était de réserver pour l'exercice continuel de leur charité la dîme de tout ce qu'ils recevaient; et, à la fin de l'année, après avoir vu ce qui leur restait de leur revenu, et ce qu'ils pouvaient employer en fonds pour augmenter le patrimoine de leur famille , ils comptaient les pauvres pour un de leurs enfants ; en sorte que s'ils avaient 10,000 livres à placer, ils n'en plaçaient que huit et en donnaient deux aux pauvres, qu'ils regardaient comme leur propre sang , par une adoption sainte et glorieuse pour eux, qui mettait Jésus -Christ môme au nombre de leurs enfants. Mais les calamités publiques et particulières augmentaient presque toujours la part des pauvres bien au-delà de cette proportion, et nous avons vu par les registres de mon père qu'il y avait eu des années où leurs aumônes avaient passé 22,000 livres, c'est-à-dire le tiers du revenu dont ils pouvaient jouir.

[ls regardaient l'aumône comme une dette si privilégiée que les besoins des pauvres l'emportaient souvent sur leurs propres besoins, et sur ceux mêmes qui étaient les plus pressants. Ma mère avait un carrosse qui ne pouvait plus servir, non-seulement avec bienséance, mais avec sûreté. Une province désolée par la grêle , ou par un autre fléau du ciel, reçut tout l'argent qu'elle avait destiné à acheter un autre carrosse, et elle se réduisit à faire réparer le sien, autant qu'il fut possible, pour attendre que la misère des pauvres lui permît de faire cette dépense. Une autre fois, elle s'était réservé une somme pour acheter un meuble qui lui était nécessaire, mais une famine dont le Limousin fut affligé lui fit oublier le besoin qu'elle avait de ce meuble ; et comme de pareils malheurs se succédèrent les années suivantes , elle est morte sans avoir pu se le donner.

Autant que mon père et ma mère étaient sagement prodigues de leur bien pour en faire de si grandes libéralités, autant étaient-ils attentifs à les cacher aux yeux des hommes. Ils n'en montraient qu'autant qu'il le fallait pour l'exemple ;

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le reste n'était connu que de Dieu ou d'un petit nombre de confidents nécessaires de leur charité. A cela près, leur main gauche, suivant le précepte de l'Évangile, ne savait pas ce que faisait leur main droite. Ma mère observait si exactement cette règle qu'elle sortait souvent seule le matin , sans aucun domestique, et vêtue comme la plus simple bourgeoise, pour aller visiter les pauvres, et juger par ses yeux de leur nécessité. Assez courageuse, malgré son extrême délicatesse, pour monter jusque dans des galetas obscurs où la plus grande misère cache ses souffrances, et avoir le plaisir de mettre son aumône, elle-même, dans la main du pauvre, de retirer un malade des portes de la mort, de dérober une fille bien née à la tentation de la pauvreté, et de consoler toute une famille malheureuse autant par sa présence et par ses avis charitables que par l'abondance d'une libéralité inespérée.

Tant de qualités si rares et si éclatantes qui étaient propres à mon père, ou qu'il partageait avec ma mère, auraient pu lui être dangereuses si l'orgueil, qui tire son poison de la vertu même, avait trouvé quelque entrée dans son cœur : mais il n'avait rien à craindre des illusions de l'amourpropre. Dieu avait confié tous les dons de la nature et de la grâce dont il l'avait enrichi à la garde de la plus sincère et de la plus profonde humilité. Elle lui cachait presque la vue de son mérite, et elle aurait voulu pouvoir le cacher aux autres. Peu coûtent de se réduire dans son opinion à ce qu'il était non aux yeux des hommes, mais à ceux de Dieu même, en quoi consiste la véritable humilité, il se rabaissait encore au-dessous; et le sentiment de sa faiblesse dominait tellement en lui qu'il ignorait cette force d'esprit dont les autres profitaient, mais dont il ne se permettait jamais de jouir. Les lumières de son génie étaient comme les yeux de notre corps, qui voient tout sans se voir eux-mêmes : on eût dit qu'il n'avait pas même besoin d'attention pour éviter la vanité. 11 paraissait humble parce qu'il l'était; il lui en

aurait coûté pour paraître vain, et il aurait fallu pour cela qu'il eût autant combattu contre son naturel que presque tous les hommes ont à combattre pour paraître humbles.

Lorsqu'il revint de ses intendances, la grande réputation qu'il y avait acquise, et l'opinion qu'on avait de son mérite, donnèrent lieu à bien des gens de l'observer d'abord attentivement pour voir s'il ne chercherait point à s'élever audessus des autres , et à profiter de ses avantages naturels ou acquis ; mais on fut bien surpris de voir que cet homme , d'un génie si supérieur en effet, était en même temps l'homme le plus modeste et le plus humble. Loin de prêter à la raison cet air impérieux qui révolte souvent ceux qu'elle veut assujettir, il proposait ses avis avec tant de pudeur et même de timidité, qu'ils perdirent quelquefois une partie de leur poids auprès des esprits superficiels qui en jugent par l'air et par le ton, plutôt que par la solidité du raisonnement. Aussi les courtisans, qui ne mesurent la grandeur du mérite que par les efforts de l'ambition ou du désir de la gloire, ont-ils quelquefois méconnu le sien. Peu d'esprits avaient assez de pénétration pour percer en un moment ce fonds d'humilité dont il couvrait les talents de son esprit et l'élévation de son cœur. Plusieurs semblaient en douter à son premier aspect , et chercher sa réputation en le voyant ; mais ce que sa modestie lui faisait perdre d'abord, elle le lui rendait dans la suite avec avantage , et il acquérait , en se faisant connaître, tout ce que les autres perdent souvent à mesure qu'on les connaît.

Une modestie si parfaite le rendait naturellement ennemi du faste et de tout ce qui ne sert qu'à une vaine représentation. Il sut conserver, au milieu d'un siècle où chacun semblait oublier les bornes de son état, toute la simplicité qui convient à la magistrature , et opposer au moins son exemple à l'excès d'un luxe indécent, par lequel elle s'est avilie au lieu de s'ennoblir. Sa maison, ses meubles, sa table, ses équipages, en un mot tout l'extérieur de sa vie était, pour

me servir ici d'un mot de Cicéron, comme une espèce de philosophie qui semblait reprocher à ses égaux la folie d'une magnificence encore plus contraire à leur profession qu'onéreuse à leur fortune. Il pesait dans la balance la plus exacte ce qu'il devait à la dignité de son état, sans blesser les lois d'une modestie chrétienne; mais comme il est souvent diflicile d'y observer un juste milieu, il avait pour principe d'être plutôt en deçà qu'au-delà des bornes, et il aimait mieux qu'on eût à lui reprocher la modération que l'excès. Ainsi, lorsqu'il fut admis au conseil royal, il conserva son ancien usage de n'aller à Versailles qu'à deux chevaux, contre l'exemple de ceux qui ont été ses collègues ou ses prédécesseurs. Je me souviens que cette modestie lui fit honneur dans l'esprit du roi, et, ce qu'on aurait plus de peine à croire, ce fut au père le Tellier qu'il en eut l'obligation. Ce jésuite, à qui le roi demanda pourquoi il ne se servait pas d'un carrosse à six chevaux, comme le père de la Chaise, lui répondit que cela ne convenait pas à son état, et qu'il aurait été encore plus honteux de le faire depuis qu'il avait rencontré plusieurs fois sur le chemin de Versailles, dans une chaise à deux chevaux, un homme de l'âge, des services et de la dignité de M. d'Aguesseau. Le roi approuva la réponse et la comparaison du père le Tellier, et je crois qu'il le dit lui-même quelques jours après à mon père, qui apprit par là que, sans y penser, il lui avait mieux fait sa cour par sa modestie qu'il ne l'aurait faite par le faste de son équipage.

Ce n'est pas que mon père n'eût l'âme assez grande pour être magnifique; mais il ne plaçait pas la magnificence dans ces dépenses frivoles qui ne servent qu'à flatter le goût, la mollesse ou la vanité. Il gémissait de voir les magistrats mêmes entrer sur ce point dans un combat inégal avec les enfants de la fortune, je veux dire avec les financiers, dont il regardait le luxe comme un des plus grands maux qu'ils eussent faits à l'État, et il disait souvent, avec ce grand sens qui régnait dans toutes ses paroles, que c'était

un genre cl hommes qui avaient ruiné les pauvres par leur recette, et les riches par leur dépense. Mais se priver d'un superflu dangereux pour satisfaire plus dignement sa générosité par des libéralités bien placées ; être pauvre pour soi et riche pour les autres; répandre ses dons avec une sage profusion sur ses enfants, sur ses amis, sur les pauvres, et mettre toute sa grandeur à faire des heureux , voilà ce qu'il appelait la véritable magnificence; et quand il pouvait goûter ce plaisir, il semblait craindre seulement que la religion n'y eût pas assez de part, et que son amour-propre n'en fût trop flatté.

Un homme qui sentait si bien en quoi consiste la vraie gloire savait encore mieux mépriser celle qui n'en a que l'apparence. Les louanges, dont le désir est la dernière passion qui s'éteigne dans le cœur des plus sages, étaient véritablement onéreuses à sa modestie. On le voyait rougir de bonne foi , et paraître embarrassé des éloges les mieux mérités. Ils ne faisaient qu'exciter dans son âme un nouvel acte d'humilité, et ce qui pouvait l'honorer devant les hommes ne servait qu'à le rendre plus vil et plus abject à ses propres yeux.

Telles ont été les mœurs et les vertus de votre aïeul , mes chers enfants. L'âge augmentait en lui ces saintes dispositions dans le temps môme qu'il semblait qu'elles ne pussent plus croître. Chaque année , chaque jour le trouvait plus détaché de la terre, plus élevé vers le ciel, et à mesure qu'il -avançait dans sa carrière, il redoublait son ardeur pour arriver au terme unique de ses désirs.

J'ai vu des gens de bien étonnés de ce qu'un homme d'une si grande vertu n'avait pas pris, à la fin de ses jours, le parti de se retirer entièrement du monde, pour n'être plus occupé que des années éternelles; mais, sans vouloir diminuer le prix de ces retraites éclatantes, dont je respecte la sainteté et dont j'envie le bonheur, je ne craindrai point de mettre ici au-dessus du mérite de la retraite une vertu qui

n'a pas même eu besoin de ce secours pour achever de se purifier. Il est grand de s'arracher au monde pour s'ensevelir tout vivant dans une profonde solitude ; mais il est plus difficile, et, par cette raison même, il est peut-être encore plus grand de savoir se faire une solitude aussi sainte au milieu du monde, et d'y éviter tout ce que les autres ne peuvent fuir qu'en le quittant. Je ne doute point que mon père n'ait eu plus d'une fois la pensée de la retraite , et il lui est échappé des discours qui le faisaient assez entendre; mais Dieu, qui avait pris M. de Fieubet pour le mettre en sûreté dans le désert des Camaldules , semblait retenir visiblement mon père dans le monde, parce qu'il voulait en faire l'exemple singulier et presque unique d'une vie sainte et uniforme, toujours animée du même esprit de religion, et soutenue jusqu'à la fin avec autant de pureté et de ferveur que s'il eût vécu dans le fond de la Thébaïde. Ce fut sans doute pour cette raison que Dieu conserva à mon père, dans l'âge le plus avancé, toute la force d'esprit que mon père avait eue dès sa jeunesse, afin que, continuant toujours de servir le public sans se nuire jamais à lui-même, il arrivât tranquillement à son dernier terme, dans le sein d'une famille qu'il consolait, qu'il édifiait, qu'il unissait par sa présence, et qu'il devait instruire par la sainteté de sa mort, comme il l'avait instruite par celle de toute sa vie.

Me voici donc enfin parvenu à ce moment où je désire depuis si longtemps d'arriver, et où je dois me rappeler avec vous les circonstances d'une mort si précieuse aux yeux de Dieu, mais si triste et si douloureuse pour nous.

Il était attaqué presque tous les hivers, dans les dernières années de sa vie, d'un rhume violent et opiniâtre, qui ne se dissipait entièrement qu'au retour du printemps. Il en fut plus accablé que jamais au commencement de l'année 1716, et vers le mois de mars il tomba dans un si grand abattement que nous commençâmes à en craindre les suites. Nous eûmes cependant bien de la peine à obtenir de lui qu'il

voulût voir un médecin. Naturellement, il espérait bien de sa santé ; et il ne croyait pas que la médecine pût rien ajouter au régime exact qu'il observait, et qu'il regardait comme le seul remède d'un homme de son âge. Il se détermina enfin à appeler un médecin qui avait des remèdes singuliers, et heureusement éprouvés pour les maladies de la poitrine. Ce médecin n'eut pas plutôt vu mon père, qu'il nous confirma dans le triste soupçon où nous étions déjà que la véritable nature du mal était un ulcère au poumon ; mais comme les médecins sont toujours riches en espérances , il nous assura, et il disait assez vrai , qu'il en avait guéri plusieurs malades d'un âge aussi avancé que mon père. Il nous lit espérer du moins qu'il le ferait vivre lonngtemps en cet état. Le succès parut d'abord répondre à ses promesses : mon père se trouva considérablement soulagé ; ses forces revinrent; sa toux s'apaisa, il dormit mieux qu'il n'avait fait depuis plusieurs années, il fut même en état de travailler; mais le fond du mal subsistait toujours, et tout l'effet du remède se réduisait à lui faire passer assez doucement les six derniers mois qui précédèrent sa mort.

On se flattait néanmoins , comme cela arrive toujours dans les longues infirmités, et nous croyions n'avoir rien à craindre jusqu'au temps du grand froid. J'étais allé à Fresnes dans cette confiance ; je vins à Paris le jour de la Saint-Martin : je trouvai mon père dans le même état où je l'avais laissé, je n'y aperçus encore aucun changement le lendemain en dînant avec lui , si ce n'est qu'il me parut plus pâle qu'à son ordinaire ; mais le soir, en rentrant chez moi, je fus surpris d'apprendre qu'un moment après que je l'avais eu quitté, il s'était plaint d'une douleur dans les entrailles, que l'on prit d'abord pour une colique ordinaire. Le frisson s'y était joint, et la fièvre s'était déclarée si violemment que son médecin l'avait déjà fait saigoer lorsque j'y arrivai. Je montai aussitôt dans sa chambre , et je le trouvai assez peu inquiet de son mal, disant seulement qu'il sentait toujours de la douleur

dans le ventre. Je jugeai cependant, à la contenance du médecin, qu'il trouvait mon père plus mal qu'il ne voulait le faire paraître, et je commençai de ce moment à trembler pour une tête si chère. Le mal n'augmenta pas le reste de la soirée. Mon père ayant été obligé de se lever pour l'effet d'un remède qu'il avait pris, ne parut point affaibli. La bande qu'on avait mise à son bras après la saignée se délia, et il vit couler de nouveau son sang avec joie; il aimait naturellement la saignée, et il la soutenait à l'âge de quatre-vingts ans comme s'il n'en avait eu que vingt-cinq. Je ne fus pas fâché non plus de cet accident, qui fut comme une seconde saignée, par la peine qu'on eut à arrêter son sang; je me flattais que cela pourrait servir à détourner l'inflammation d'entrailles qu'on craignait pour mon père. La nuit se passa assez tranquillement; mais le lendemain, qui était un vendredi, la fièvre continua toujours avec les mêmes douleurs, qui se renouvelaient de temps en temps , et un embarras qui commençait à se former dans la poitrine. M"10 la chancelière, qui était restée à Fresnes, et que j'y avais envoyé chercher de grand matin, arriva sur les 4 heures après-midi avec quatre de ses enfants. Mon père se plaignit, avec sa bonté ordinaire, de ce qu'on lui avait fait quitter sa campagne pour le venir voir, disant qu'il espérait que son mal ne serait rien, et qu'il avait regret à un reste de beaux jours qu'elle allait perdre. Vous vous souvenez aussi , mes chers enfants, qu'il vous fit le même accueil qu'à son ordinaire, et qu'il vous reçut avec autant de tendresse que dans sa meilleure santé. Le samedi presque entier ne fut pas plus orageux que le vendredi ; mais sur les 9 heures du soir, nous crûmes apercevoir un commencement de rêveries et des mouvements involontaires dans les bras, avec un pouls intermittent, qui nous obligèrent de faire venir promptement le médecin pour en juger plus sûrement que nous. Il trouva le mal considérablement augmenté ; et je crus , comme le reste de la famille, qu'il ne fallait pas perdre de temps à

DE M. D AGUJESSEAU. 473

lui proposer de recevoir les sacrements de l'Église, qu'il aurait demandés lui-même avec ardeur s'il s'était senti aussi mal qu'il nous le paraissait. J'envoyai donc chercher son confesseur, qui était le sous-vicaire de Saint-André , homme d'une grande vertu et d'une aussi grande simplicité. C'était tout ce qu'il cherchait dans ses confesseurs, et, en quelque lieu qu'il eût été, il n'en avait jamais eu d'autres que son curé, son vicaire ou un prêtre habitué de sa paroisse. M. Guyart (c'était le nom du sous-vicaire) vint sur les 11 heures; il s'approcha du lit de mon père, dont le pouls l'ayant effrayé, il lui dit, avec une franchise qui n'avait rien de dangereux auprès d'un tel malade , que l'état où il le trouvait lui donnait de l'inquiétude, et qu'il lui conseillait de se confesser, parce que si son mal augmentait, il ne pourrait s'y préparer avec son exactitude ordinaire, sans s'incommoder considérablement. Mon père, qui était alors entièrement revenu de cette agitation dont nous avions été alarmés, entra sans hésiter dans la pensée de son confesseur, et il n'eut pas besoin d'une longue préparation pour la suivre ; outre qu'il était toujours prêt , et que ses défauts lui étaient bien plus présents que ses vertus, il y avait à peine douze jours qu'il avait fait ses dévotions. A peine se fut-il confessé, que son médecin lui annonça qu'il avait des remèdes à lui faire, dont il n'osait hasarder l'essai jusqu'à ce qu'on lui eût fait recevoir le saint viatique. Mon père, qui jugeait plus favorablement de son état , y consentit plutôt par un effet de sa foi et de son amour pour Dieu que par la crainte d'une mort qu'il ne croyait pas si proche; mais, accoutumé à soumettre sans peine son jugement aux lumières de ceux qui le conduisaient, il crut ne pouvoir faire trop tôt le sacrifice de sa vie à celui de qui il l'avait reçue, et dont il en attendait une meilleure.

Il témoigna donc seulement à son confesseur qu'il aurait bien souhaité qu'on lui eût donné le temps de faire une confession générale de toute sa vie, pour se préparer à la

dernière communion qu'il aurait peut-être le bonheur de faire. M. Guyart l'assura que, connaissant pleinement ses dispositions , il ne croyait point que cette préparation lui fût nécessaire, et qu'il lui suffisait de persévérer dans les sentiments de pénitence et de contrition où il venait d'entrer en se confessant.

Ce saint prêtre, qui admirait son pénitent, et qui a fait une relation exacte de la mort de mon père pour sa propre édification, a cru devoir y attester, et lui seul pouvait le savoir, que mon père, qui ne se satisfaisait jamais lui-même sur ce qu'il devait à Dieu, avait fait dans ses dernières confessions la revue la plus exacte de tout ce qui pouvait lui donner la moindre inquiétude dans sa vie passée, et dont cependant il s'était déjà accusé plus d'une fois dans ses confessions particulières ou générales, mais surtout dans celle qu'il avait faite au dernier jubilé. L'extrême délicatesse de sa conscience, la haute idée qu'il avait de Dieu, la crainte des mouvements humains qui se mêlent dans le bien même que nous faisons, cette humilité qu'il possédait dans un degré si éminent ; ce fonds de simplicité , et cette modestie vraiment chrétienne qui ne voyaient en lui que l'imperfection inséparable de l'humanité, le tenaient dans une défiance si continuelle de lui-même qu'il pouvait dire, comme le saint homme Job : Verebar omnia opéra mea, sciens quod non parceres delinquenti, et qu'il devenait une preuve vivante de la sincérité avec laquelle les plus grands saints disaient souvent qu'ils n'étaient que des pécheurs. C'est son confesseur qui nous parle ici, mes chers enfants; je ne fais qu'abréger ses expressions , et je ne suis pas fâché d'avoir interrompu un moment la suite de mon récit, par un témoignage non suspect, pour vous montrer que ma tendresse ne m'a point séduit dans le portrait que je vous ai fait de la religion et de la sainteté de mon père.

C'est lui-même qui nous dit aussi que, pendant que nous étions allés à l'église pour chercher le saint sacrement, mon

père consomma son sacrifice par des actes de foi, de charité, de soumission à la volonté de Dieu, dont l'exercice lui était si familier qu'il n'avait qu'à laisser agir son cœur pour produire au dehors tous les sentiments dont il était pénétré.

On lui administra l'extrême-onction , qu'il voulut recevoir avant le viatique , suivant l'esprit de l'Eglise ; et , pendant qu'on appliquait les saintes huiles sur les organes des sens , il appela son confesseur, qui nous a appris depuis sa mort que la profonde humilité de mon père avait presque troublé son âme en ce moment, par le souvenir du grand nombre de fautes qu'il se reprochait seul d'avoir commises par ses yeux, par ses oreilles, par sa langue. Écoutons encore ici le confesseur, il parlera beaucoup mieux que moi : Je crus, dit-il clans sa narration , entendre saint Éphrem lorsqu'il disait, en se recommandant aux prières des fidèles, qu'il avait fort aimé le monde, et qu'il s'était trop attaché à la vanité ; je fus effrayé en même temps de l'insensibilité de tant de pécheurs que nous voyons mourir en paix, pendant que les justes se troublent après une vie pleine de bonnes œuvres : je priai donc notre saint malade de ne point s'inquiéter, et de faire réflexion que l'onction sainte qu'il venait de recevoir lui était donnée pour effacer les restes du péché, et pour achever de préparer Ventrée de son âme à Jésus-Christ.

Il le reçut un moment après avec autant de ferveur que s'il l'eût déjà vu, sans ombre et sans nuages, dans le séjour de la gloire. Nous nous approchâmes tous de son lit, enfants et petits-enfants, fondant en larmes, pour lui demander sa bénédiction. Ce fut alors que, vraiment semblable au patriarche Jacob et rempli de l'esprit de Dieu qu'il portait clans son sein , il rappela ses forces abattues pour nous souhaiter non les bénédictions de la terre, mais celles du ciel, dans ces termes mêmes que Mme le Guerchois eut le courage d'écrire un moment après:

Je prie Dieu, mes chers enfants , de vous conserver, de vous

donner à chacun ce qui vous convient, suivant la condition où vous êtes, de vous faire à tous la grâce de vous attache)à vos devoirs, de les remplir selon son esprit et de vivre suivant les règles de l'Evangile. Lisez-en tous les jours quelque chose, méditez ce que vous en lirez, et n'entreprenez jamais rien par ambition ni par vanité. Ne vous attachez point à la vie présente, mais pensez au il y en a une après celle-ci qui est éternelle ; que la vie dont vous jouissez est courte , quelle passe promptement , et qu'elle nous conduit à une vie heureuse ou malheureuse qui ne finira jamais. Je ne saurais vous en dire davantage, et j'ai même eu bien de la peine à achever ces paroles.

Il fit néanmoins encore un nouvel effort, et, étendant ses mains hors de son lit, il nous dit : Je vais vous donner ma bénédiction : je vous la donne comme votre père, mais vous en avez un autre dans le ciel à qui il faut la demander; je le prie de tout mon cœur de vous la donner. Et, levant les yeux au ciel, il bénit toute sa famille, en faisant sur elle le signe de la croix. Nous ne pûmes lui répondre qu'en baisant tendrement ses mains vénérables, avec un sentiment mêlé de douleur, de respect et d'admiration, qui nous mettait comme hors de nous-mêmes.

Mon frère de Valjouan fut le seul de ses enfants qui ne put d'abord avoir la consolation de recevoir une bénédiction si touchante. Des affaires, qui demandaient sa présence, l'avaient obligé d'aller faire un voyage de quelques jours dans l'Orléanais. Mme le Guerchois lui avait écrit dès le second jour de la maladie de mon père, mais il ne reçut point la lettre par le contre-temps de sa marche, qu'on ne pouvait prévoir; heureusement un courrier, que nous fîmes partir cette nuit même, le trouva à Orléans le dimanche matin , et il arriva la nuit suivante pour partager avec nous les bénédictions de mon père et notre douleur.

Mon père se trouva un peu mieux pendant tout le jour, par l'effet d'un remède qui sembla le dégager, ou plutôt

parce que la Providence voulut qu'il mourût au milieu de tous ses enfants, et qu'il eût le temps de leur donner encore plus de marques de tendresse et plus d'exemples de vertu.

Mais , comme l'ardeur de la fièvre continuait toujours , il crut qu'une saignée pourrait la modérer ; son médecin n'osa risquer ce remède , à cause de la mauvaise disposition du pouls dont il tirait toujours un triste présage; et mon père n'y insista pas, paraissant n'avoir plus de volonté, si ce n'est pour le bien de sa famille, comme il le lit voir dans cette même journée.

Nous fûmes surpris de lui entendre dire, sur les 3 heures après-midi , qu'il voulait se lever pour mettre un dernier ordre à des papiers que lui seul pouvait arranger , et nous comprîmes bien par là qu'il ne pensait plus à la vie. Nous ne pouvions néanmoins attribuer cette résolution à l'inquiétude d'un malade qui n'en témoignait aucune , et qui d'ailleurs ne se conduisait jamais que par raison ; mais comme son état y résistait absolument , M. Guyart lui représenta que, dans la faiblesse où il était, ce mouvement pouvait lui être fatal ; qu'il n'avait qu'à se faire apporter ses papiers et qu'il les arrangerait lui-même sur son lit. Le père de la Tour1, qui était alors dans sa chambre, se joignit au confesseur, comme nous l'en avions prié , pour déterminer mon père à cette pensée, mais leurs représentations furent inutiles. Il leur répondit d'un ton assuré qu'il était absolument nécessaire qu'il se levât, et qu'il espérait que Dieu lui donnerait la force dont il avait besoin dans une action que son devoir exigeait de lui ; il fallut donc le laisser faire , et nous ne crûmes pas devoir nous opposer davantage à la volonté d'un père que Dieu conduisait si visiblement dans toutes ses démarches.

Il se leva et il alla à son bureau d'un pas ferme et assuré,

1 Général de la congrégation de l'Oratoire.

qui nous causa autant de joie que d'étonnement. Nous nous retirâmes tous par respect ; mais il retint Mme la chancelière avec lui , qui lui témoigna le plaisir qu'elle avait de lui trouver encore tant de force après la manière dont il avait passé la nuit. Il lui répondit qu'en effet il se sentait plus fort qu'on ne pensait : Vous vous êtes tous, lui dit-il, bien alarmés cette nuit , et je n'en suis point fâché : je suis ravi , au contraire, d'avoir des enfants si touchés du soin de mon salut; mais puisque Dieu me laisse le temps de mettre ordre à mes affaires , il faut que j'en profite pour vous expliquer toutes mes intentions, afin que rien ne puisse troubler, après ma mort, la paix et l'union que je laisse dans ma famille. J'étais bien sûr cette nuit que Dieu ne me retirerait pas de ce monde avant que j'eusse fait ce que je veux faire avec vous. Il prit ensuite son testament olographe , avec quelques autres mémoires écrits de sa main. Il exigea de Mmc la chancelière qu'elle le lût d'abord tout entier, et il la chargea de m'en expliquer les dispositions, dont apparemment il n'avait pas voulu me faire part lui-même pour ménager ma tendresse et la sienne. Il y ajouta, ce que je ne saurais répéter sans verser de nouvelles larmes de reconnaissance, qu'il voulait sur toutes choses que je fusse content ; que s'il y avait dans son testament quelque article qui me fît la moindre peine , il le changerait, et qu'il était persuadé que Dieu lui donnerait le temps de le faire. Mme la chancelière, qui pouvait répondre de mes sentiments comme des siens, l'assura que je serais encore plus touché de cette marque infinie de sa bonté que de tout le bien qu'il me faisait. Il lui en donna encore une nouvelle preuve , presque aussi sensible que la première, en lui faisant voir ce codicille dont j'ai déjà parlé, et qu'il avait pris la précaution de faire dans le temps qu'il était encore dans l'incertitude sur le parti que M. le Guerchois prendrait par rapport au testament imparfait de ma mère; et quoique le prompt et généreux acquiescement de son gendre eût rendu cette précaution inutile, mon père

DE M. d'aguesseau. 479

avait toujours conservé le codicille qu'il fit alors pour me l'aire voir combien il avait eu d'attention à ménager ma délicatesse encore plus que mes intérêts. Mais il était si éloigné de se vanter du bien qu'il faisait, que la mort seule put arracher de lui ce secret, parce qu'en effet il ne pouvait m'être utile qu'après sa mort, pour montrer que je n'aurais rien perdu quand même ses autres enfants n'auraient pas respecté, autant qu'ils l'avaient fait, les volontés imparfaites de ma mère.

Le même esprit d'équité pour ses enfants, et d'une attention toujours favorable pour moi sur un point d'honneur auquel il m'avait vu si sensible, lui avait inspiré un autre mémoire , dont il expliqua les motifs à Mme la chancelière.

L'objet principal de son testament, comme de celui de ma mère, avait été qu'en comparant les legs particuliers de ses autres enfants, avec le legs universel qu'ils faisaient en ma faveur, il se trouvât que j'eusse au moins une double part dans leur succession, comme s'ils eussent voulu imiter en ce point même les mœurs des anciens patriarches, qu'ils avaient si bien retracées dans toute leur vie; mais, depuis que mon père avait fait son testament, il avait reçu le paiement de plusieurs dettes sur lesquelles il ne comptait pas trop et qui avaient augmenté sa succession d'environ 100,000 livres. Sa justice naturelle et la proportion qu'il voulait établir entre ses enfants demandaient que cette augmentation , qui aurait tourné au profit du légataire universel s'il n'en avait pas disposé autrement, fût partagé entre tous ses enfants sur le même pied que le reste de sa succession. Il le voulait ainsi par équité, mais en même temps par bonté pour nous; il ne voulait pas l'écrire dans la forme ordinaire d'un testament : il s'était contenté d'en faire un simple mémoire, où il ajoutait 40,000 livres au legs de mon frère l'abbé pour le dédommager de la diminution des rentes sur l'hôtel de ville; et il dit à Mme la chancelière qu'il laissait exprès cette espèce de disposition imparfaite, afin qu'après sa mort je pusse

avoir la satisfaction de faire pour mes frères et mes sœurs ce qu'ils avaient fait pour moi après la mort de ma mère, en exécutant à leur avantage une volonté informe de mon père, comme ils avaient exécuté en ma faveur le testament informe de ma mère, et en effet l'objet de cette compensation réciproque d'honnêteté était à peu près égal des deux côtés.

Mme la chancelière lui témoigna combien elle sentait tout le mérite d'une attention si singulière à ménager la pudeur d'un fils aîné qui avait eu le déplaisir de se voir vaincu en générosité par ses cadets ; j'en fus pénétré lorsqu'elle m'en fit part, et je n'oublierai jamais cette bonté d'un père mourant qui ne pense qu'à augmenter, s'il était possible, l'union de sa famille en y conservant une juste proportion, non-seulement dans les biens, mais dans les procédés mêmes. Je lui en témoignai, aussitôt que je le pus , ma vive reconnaissance, et je l'assurai, ce qu'il n'eut pas de peine à croire, que je respecterais encore plus ce mémoire que son testament même.

Mon père ne se contenta pas d'avoir ainsi expliqué ses intentions et ses motifs à Mmela chancelière, il voulut entrer avec elle dans le détail du bien qu'il laissait à ses enfants, et elle vit que, par une exactitude sans exemple, il avait pris la peine de faire lui-même un état fidèle de ce que produirait le legs universel qu'il me faisait par son testament.

Son attention, soutenue par la force extraordinaire que Dieu lui donnait, alla encore plus loin : il l'instruisit de plusieurs faits particuliers dont la connaissance pouvait être nécessaire, et dont il rappela toutes les circonstances avec une liberté et une présence d'esprit presque incroyables. Mais surtout il lui expliqua l'usage qu'il voulait que nous fissions des appointements qui lui étaient dus, et de quelques autres arrérages qui seraient payés après sa mort. Comme il n'en avait pas eu besoin pour soutenir sa dépense courante, son intention aurait été de les employer

en fonds à mesure qu'il les aurait reçus, en prenant toujours une part pour les pauvres, qu'il ajoutait; comme je vous l'ai déjà dit, au nombre de ses enfants. Il dit donc à Mme la chancelière qu'il comptait que j'en userais de la même manière lorsque ces sommes rentreraient , voulant que les pauvres ne perdissent rien à sa mort, et qu'ils le retrouvassent dans la personne de son fils. Vous ne doutez point, mes chers enfants, que nous n'ayons accompli religieusement cette pieuse destination; et plût à Dieu qu'il nous fût possible de nous conformer aussi fidèlement à son exemple dans tout le reste !

Telles furent les principales choses que mon père dit à M,nela chancelière dans cette conversation^ qui dura très-longtemps sans qu'il en parût fatigué. Il les accompagna de tant de témoignage d'estime, de confiance, de tendresse pour elle, qu'elle eut besoin de toute la force de son esprit pour ne pas succomber à l'excès de sa douleur en voyant un si bon père lui parler, presque pour la dernière fois , avec une cordialité si intime et si touchante.

[1 voulut qu'elle emportât avec elle son testament et les mémoires qu'il y avait joints , pour me les faire voir et en être dépositaire jusqu'à sa mort, lui répétant encore qu'il était bien assuré que s'il avait quelque autre chose à faire pour sa famille , Dieu permettrait qu'il eût le temps de l'achever.

Quelle alarme n'aurait-on pas prise dans une autre famille d'une conversation secrète qui dura plus de deux heures , et dont on vit sortir Mme la chancelière avec un portefeuille à la main ! Mais mon père avait inspiré son esprit à tous ses enfants. Aucun d'eus n'en conçut la moindre inquiétude; ils ne demandèrent pas même à Mme la chancelière ce que mon père lui avait dit, ni si c'était son testament qu'il lui avait confié. Tout occupés de leur douleur, sans penser à leur intérêt, ils se livraient simplement, sans aucune défiance, à la justice, à la sagesse, à la bonté d'un tel père,

et j'ose dire aussi aux sentiments de celle qu'il avait honorée du dépôt de ses dernières volontés.

Mon père, content d'avoir fini tout ce qui lui restait à taire dans ce inonde , se remit au lit dont il ne devait plus se relever, sans qu'on remarquât en lui la moindre agitation , et paraissant même plus tranquille que lorsqu'il s'était levé.

Le soir, il eut un redoublement comme les autres jours de sa maladie , et sa respiration , qu'il avait eue toujours fort haute dans l'ardeur de sa fièvre, faisant entendre une espèce de sifflement considérable dans sa poitrine. Son confesseur, qui le crut très-mal, voulut commencer à réciter auprès de lui les prières de l'agonie ; il prenait même quelques paroles peu suivies qui échappaient à mon père pour l'effet d'un transport au cerveau; mais le médecin l'avertit que le mal n'était pas aussi pressant qu'il le paraissait, et que l'accablement de la tête et de la poitrine ne demandait en ce moment que du repos. Mon père s'endormit en effet bientôt après : son sommeil dura peu, mais il se réveilla avec une si grande liberté d'esprit qu'il demanda qu'on lui lût quelques psaumes. M. Guyart choisit les deux premiers de la pénitence. Mon père n'entra pas seulement dans les réflexions que son professeur mêlait de temps en temps à cette lecture, il y joignit les siennes sur les versets qui lui paraissaient les plus touchants, et dont on voyait que son âme était toute pénétrée.

Il passa le reste de la nuit assez tranquillement, sans vouloir souffrir qu'aucun de ses enfants veillât auprès de lui. Nous le désirions tous également , soit pour être à portée de le servir nous-mêmes, soit pour notre consolation, et par l'inquiétude naturelle qu'on sent lorsqu'on est éloigné d'un tel malade ; mais il voulut être obéi sur ce point , craignant dans ces moments mêmes, comme il l'avait fait toute sa vie, que les autres ne s'incommodassent pour lui, et, moins occupé de son mal que de la santé de ses enfants, il fallut

donc exécuter ses ordres en nous retirant, ou du moins en ne paraissant plus devant lui.

Nous n'étions guère en état de prendre du repos, nonseulement par la triste situation où était mon père, mais par l'impatience où nous étions de voir arriver mon frère de Valjouan, dont nous craignions toujours que notre courrier n'eût pu retrouver la trace ; enfin , entre minuit et une heure, le bruit que fit sa chaise en entrant dans la cour nous fit éprouver un mouvement de joie au milieu de la plus profonde tristesse. Il monta d'abord chez mon père, qui, en l'embrassant, lui marqua, avec sa bonté vraiment paternelle , toute la consolation qu'il avait de le voir avant de mourir. Mon frère put à peine lui répondre par le saisissement où il était dans ce premier moment, quoique cependant l'air naturel avec lequel mon père le reçut le lui fit paraître un peu moins mal que nous ne le croyions. Il essuya bientôt, comme nous, un ordre rigoureux de s'aller reposer et de ne reparaître que le lendemain matin.

Son confesseur, qu'il avait obligé de s'aller coucher, revint de bonne heure, et le trouva toujours dans la même application à l'objet continuel de ses pensées, c'est-à-dire à l'éternité ; mais son mal ne faisait qu'augmenter, quoiqu'il y eût quelquefois des moments de relâche. La poitrine s'engageait de plus en plus, et tout l'art du médecin paraissait inutile. Je crus donc devoir supplier mon père de trouver bon qu'on en fît venir d'autres, et je me sentis d'autant plus obligé à lui faire cette prière que bien des gens blâmaient le choix qu'il avait fait du médecin qui le traitait. Il me répondit que la pluralité des médecins lui avait toujours paru embarrassante et dangereuse; qu'il était content de son médecin , qui connaissait son tempérament et qui l'avait bien conduit depuis qu'il était entre ses mains , et que, quand on avait pris un soin raisonnable de sa santé , il fallait abandonner les événements à la Providence. Je n'osai pas insister après cette réponse, et le reste de la famille

crut, comme moi , qu'il n'y avait point d'autre parti à prendre que de se conformer à son sentiment.

L'après-midi du même jour, qui était le lundi, Mme la chancelière lui présenta mon lîis de PlimontJ, qu'elle avait fait venir de Fresnes , et qui avait alors un peu plus de trois ans. Elle le fit mettre à genoux auprès du lit de mon père, pour lui demander sa bénédiction. Je vous la donne, lui dit-il, mon cher enfant, et de tout mon cœur. Je prie Dieu qu'il vous remplisse de son esprit et de sa sagesse, qu'il vous fasse la grâce de vivre en bon chrétien. Travaillez-ij dès à présent; appliquez-vous à vous corriger de vos défauts , et de ces petites humeurs auxquelles vous êtes sujet , afin de devenir un honnête homme. En disant ces paroles, il embrassa cet enfant, qui se mit à pleurer, comme s'il avait déjà senti la perte qu'il allait faire.

C'était une chose surprenante que son attention, sa fermeté, son égalité dans tout le cours de sa maladie, et je n'approchais jamais de son lit que je n'eusse presque dans la bouche, et au moins dans le cœur, ces paroles de l'Écriture : Moriatur anima mea morte justorum, et fiant novissima mea horur.i similia. Je ne crois pas, en effet, que l'humanité ait jamais rien fait voir de plus grand , et en même temps de plus simple. Il mourait véritablement comme il avait vécu. On eût dit qu'il n'avait fait qu'apprendre à mourir dans tous les moments de sa vie, et qu'il s'était tellement familiarisé avec la mort, par la longue habitude d'y penser, qu'il n'en était pas plus ému que de toute autre action ordinaire. Mais toujours également homme de bien , sans être touché du désir de le paraître, sa fermeté n'avait rien de philosophique. La religion seule la soutenait, et quoiqu'elle fût devenue en lui comme une seconde nature, on ne le voyait point chercher une espèce de soulagement et de consolation à produire au dehors les grands sentiments dont son cœur était pénétré , et à faire ce qu'on appelle une belle mort. Pour bien mourir, il continuait seulement de bien

vivre. Toujours également occupé de ces trois grands objets qui avaient animé toute sa conduite , Dieu, sa famille, le prochain , il pensait , il parlait , il agissait sur ces trois points , comme dans sa plus parfaite santé. Dieu tenait toujours le premier rang , et le plus grand plaisir qu'on lui pût faire était de lui en parler.

Sa famille tenait le second, mais sans le détourner du premier, parce qu'il n'y pensait que dans la vue de Dieu, à qui il s'offrait continuellement, avec toute sa nombreuse postérité. Mme la chancelière lui parlant une fois de la grâce que Dieu lui faisait de ne point craindre la mort, et le priant de se souvenir d'elle et de ses enfants lorsqu'il serait en possession du bonheur éternel : Ma fille , lui dit-il, j'avoue que je ne suis pas assez parfait pour désirer la mort; mais, en même temps, j'ai une si grande confiance dans la bonté de Dieu et dans les mérites de Jésus-Christ, que je ne saurais la craindre; et vous pouvez être assurée que si Dieu me fait la grâce de jouir de lui dans le ciel, et vous et toute ma famille y aurez un intercesseur qui ne cessera jamais de demander pour vous les grâces et les secours dont vous aurez besoin. Le même fonds de charité lui faisait aimer Dieu clans son prochain ; et il mourut en le servant , comme il avait fait pendant tous les jours de sa vie. La veille de sa mort , il dicta à Mme la chancelière un mémoire assez long , dans la seule vue d'instruire des gens qu'il connaissait à peine, mais qu'il craignait qu'on n'inquiétât dans la suite, sur une vieille affaire dont lui seul avait la clef. Il en rappela toutes les circonstances les plus éloignées , avec la même exactitude, la même netteté d'esprit que si elles eussent été récentes, voulant que ce mémoire fût une ressource pour ceux que cette affaire regardait, qui les mît en état de trouver entre mes mains de quoi se défendre , si on les attaquait. Il porta encore plus loin son attention charitable; et, dans le temps même que son mal aurait pu l'occuper entièrement, il donna ordre que l'on mît à part tous les placets et

tous les mémoires qui étaient entre ses mains , afin que ceux qui pourraient en avoir besoin ne fussent pas obligés d'attendre, pour les retirer, que son inventaire fût achevé.

Il est aisé de juger que de telles distractions n'étaient pas capables de le détourner un moment de la vue de Dieu. Aussi , les gens de bien qui le venaient voir pendant sa maladie, et entre autres le père de la Tour et M. l'abbé Couet, qui y passaient presque toute la journée, étaient dans l'admiration de voir, par les réponses qu'il leur faisait, combien son cœur demeurait toujours intimement uni à Dieu et à Jésus-Christ.

Le lundi au soir, malgré l'accablement d'une fièvre violente qui ne lui laissait qu'une faible liberté de respirer, il demanda qu'on lui lût des psaumes , et il dit que M. Gtiyart lui avait déjà lu les deux premiers de la pénitence. M. l'abbé Couet lui lut donc le troisième et le quatrième. Mon père l'interrompait souvent, pour lui faire expliquer les versets qui étaient ou plus difficiles , ou plus dignes d'attention , et il y ajoutait de lui-même les réflexions les plus touchantes. Son médecin ne put s'empêcher de lui représenter combien cette application pouvait lui être dangereuse. Que voulezvous donc que je fasse, lui répondit mon père, si vous ne voulez pas que je réfléchisse et que je pense à Dieu? C'est ainsi que saint Martin disait à ses disciples lorsqu'ils le pressaient, un peu avant sa mort, de se mettre dans une posture plus commode : Laissez-moi regarder le ciel plutôt que la terre, afin que mon âme commence à prendre la route qu'elle doit suivre en sortant de mon corps. Cette comparaison n'est pas de moi, mes chers enfants, c'est le confesseur de mon père qui s'en sert dans sa relation, et qui lui applique aussi ces paroles, que Sulpice Sévère a dites du même saint Martin : Élevé toujours vers le ciel, son esprit, invincible aux attaques de la maladie , ne se relâchait jamais de cette attention continuelle.

Après la lecture de plusieurs psaumes, mon père voulut

que M. l'abbé Couet lui fît la prière du soir. Il marqua luimême les oraisons qu'il désirait qu'on y joignît; il se fit réciter surtout celle qu'il ne manquait point de dire tous les jours pour ma mère. Il en demanda encore une autre pour la paix de l'Église, dont il était toujours si sagement et si chrétiennement occupé.

Vers le minuit, il souhaita que tout le monde sortît de sa chambre, comme il avait fait la nuit précédente. J'étais si accablé, comme Mme la chancelière, que nous allâmes prendre un moment de repos; Mmc de Tavannes et Mme le Guerchois eurent plus de force, et elles demeurèrent assez près de lui, sans qu'il s'en aperçût. Les douleurs qu'il souffrit pendant le reste de la nuit, par l'oppression de sa poitrine , et par un ralement qui augmentait toujours , ne se firent remarquer qu'à son pouls. Le médecin, voyant qu'il lui restait encore un esprit de vie, malgré l'accablement de la nature, ne perdait point absolument courage, et lui faisait toujours des remèdes bien plus propres à le fatiguer qu'à le guérir, mais incapables de troubler sa paix et de lasser sa patience.

Le mardi matin nous le trouvâmes beaucoup plus mal , et comme M. de Valjouan n'avait pu recevoir avec nous sa bénédiction , il le supplia de vouloir bien lui accorder la même grâce qu'il avait faite à ses autres enfants. Mon père lui répondit en ces termes, qui furent recueillis avec la même fidélité que tout le reste : Vous me demandez ma bénédiction, mon cher fils, je vous la donne, non pour le temporel, non pour les biens de cette vie, qui passent, mais pour les biens éternels, gui doivent seuls vous occuper. Je prie Dieu quil vous comble de ses grâces, qu'il vous donne la foi, ï espérance , la charité, ïhumilité, la soumission à ses ordres dans l'accomplissement de sa volonté et de ses desseins sur vous. Je vous recommande la lecture de l'Écriture sainte , non par un esprit de curiosité, mais pour y apprendre vos devoirs. Lisez-en tous les jours quelque chose, et faites-

vous-en une étude , pour y chercher uniquement la justice et le royaume du ciel. Il ajouta quelques mots à ces paroles pour recommander à mon frère de n'être pas trop philosophe ; mais, comme il faisait un grand effort pour parler, nous le priâmes de se reposer un moment. Je l'assurai que nous tâcherions de profiter tous de ce qu'il venait de dire à mon frère, et je lui dis que nous le suppliions de nous bénir tous ensemble encore une fois. Il le fit, et nous recommanda en même temps de vivre toujours dans l'union, dans la paix et dans la charité.

Son confesseur ne put s'empêcher de lui dire qu'il venait de renfermer toute la religion dans le peu de paroles qu'il avait dites à monsieur son fils. Mon père laissa tomber cette réflexion, dont sa modestie fut peut-être blessée; et, tout occupé, dans ce moment, de ce même fils, si digne de son estime et de sa tendresse , il le retint auprès de lui pour tâcher de vaincre, par un dernier effort, l'éloignement que mon frère a toujours eu pour les fonctions publiques, et de l'engager à consentir que mon père prît des mesures pour lui faire avoir sa place de conseiller d'État. Ce n'est pas qu'il eût oublié ce qu'il venait de lui dire, qu'il lui souhaitait non les biens temporels, mais les biens éternels : l'ambition aurait attendu bien tard pour s'insinuer dans une âme si sainte , à l'extrémité de sa vie ; c'était au contraire la religion même qui lui inspirait cette pensée. Il avait toujours été persuadé, comme je l'ai déjà dit, de la nécessité du travail et de l'occupation, du danger d'une vie douce et oisive, de l'obligation imposée à tout homme raisonnable d'employer ses talents pour le bien commun de la société. Il connaissait ceux que Dieu avait donnés à mon frère, capable de tout par le caractère de son esprit, et digne de tout par la disposition de son cœur. Il avait cherché plusieurs fois, pendant sa vie, à l'engager dans des emplois où mon frère fût obligé, de se consacrer entièrement au service du public. Il mourait donc encore en ce point comme il avait vécu;

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et, toujours libre de toute ambition, ce n'était pas la dignité de conseiller d'État qu'il désirait pour mon frère, c'était la nécessité de devenir aussi utile aux autres que mon frère l'était à lui-même. Mais l'inclination naturelle , fortifiée par de longues réflexions sur le danger et la difficulté des fonctions publiques, fut plus puissante que les conseils de mon père. Mon frère ne put se résoudre à lui promettre ce qu'il ne croyait pas pouvoir lui tenir; et ce fut, en un sens, par un effet de sa vertu môme et de sa tendresse pour mon père , qu'il, eut la force de résister à des exhortations aussi tendres que vertueuses.

Mon père, n'ayant pu surmonter une répugnance si invincible, tourna ses vues du coté de M. le Guerchois, en faveur duquel il fit écrire à M. le duc d'Orléans la lettre qu'il avait d'abord résolu d'écrire pour mon frère , et qui eut son effet aussitôt après sa mort. 11 était environ 8 heures du matin quand tout cela fut fini. Je voyais, avec une extrême douleur, les derniers moments s'approcher. Le râlement augmentait , le pouls devenait beaucoup plus mauvais , la force manquait à mon père , mais son attention constante pour sa famille ne lui manquait pas. Il eut la pensée d'ajouter, en ma faveur, une explication à son testament, sur des cas qu'il regardait lui-même comme presque impossibles, mais qu'il croyait plus sûr de prévoir pour l'union et la tranquillité de ses enfants. J'eus beau le supplier , en l'embrassant , de se souvenir seulement devant Dieu d'un fils pour qui il avait toujours eu tant d'affection, sans se fatiguer par un excès de bonté pour lui. Il exigea absolument que je fisse un projet de cette explication; je ne pus l'ébaucher que très-imparfaitement, dans le trouble où me jetait une si vive douleur. Il me marqua les changements et les corrections qu'il désirait qu'on y fit, avec une lumière et une précision qui allaient jusqu'au prodige dans l'état où il était. Je n'en parle que pour conserver ici le souvenir de cette dernière marque de sa tendresse. Dieu,

i(JO DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

qui lai avait donné tout le temps dont il avait besoin pour les dispositions nécessaires clans sa famille, le retira de ce monde avant qu'il pût consommer celle qu'il ne regardait lui-même que comme une précaution surabondante, et peutêtre excessive.

Quelques moments après ce que je viens de raconter, on vit qu'il tournait entièrement à la mort, conservant néanmoins assez de présence d'esprit et assez de force de corps pour vouloir signer et pour signer en effet une lettre de recommandation qu'il avait fait écrire en faveur d'un homme qui avait travaillé longtemps sous lui.

Il ne survécut pas une heure à cette signature, et son confesseur jugea à propos de faire auprès de lui les prières des agonisants, pendant que mon père conservait toujours toute sa connaissance. Il lui demanda, en les faisant, s'il ne s'unissait pas à lui, et s'il n'entrait pas dans tous les sentiments que ces prières inspirent. Mon père lui répondit qu'il le faisait de tout son cœur. Il parut le suivre avec la même attention, pendant que M. Guyart récitait les trois derniers psaumes de la pénitence. On s'aperçut un moment après que mon père n'entendait plus que difficilement, et il rendit le dernier soupir sur le midi, pendant que l'on récitait le psaume Confitemini Domino quoniam bonus, commençant ainsi, en mourant, le cantique des miséricordes éternelles pour aller le continuer à jamais dans le ciel.

On nous arracha malgré nous de sa chambre, mais nous n'en sortîmes qu'après avoir eu la triste consolation d'aller lui baiser les mains pour la dernière fois. Son visage n'était point changé. La mort respecta ses traits non -seulement dans ce premier moment, mais tant qu'il fut visible à nos yeux. La même douceur, la même sérénité, la même bonté, éclataient sur son front. La vivacité même de ses couleurs naturelles n'était pas encore éteinte , et quand nous allions prier Dieu auprès de lui, nous eussions dit qu'il n'était pas mort, et qu'il dormait seulement d'un sommeil tranquille,

image de la paix éternelle dont il jouissait dans le sein de Dieu.

La douleur de sa mort ne se renferma pas dans les bornes de sa famille, ou d'un petit nombre d'amis; personne ne l'apprit sans en être touché , et tous les gens de bien crurent pleurer en lui non - seulement un homme vertueux, mais en quelque manière la vertu même. Chacun faisait à l'envi son éloge. On louait également en lui l'homme, le citoyen, le magistrat, le chrétien, et il recevait avec usure, après sa mort, un encens non suspect que sa modestie avait toujours refusé si constamment pendant sa vie. Les pauvres surtout, et les malheureux, faisaient encore mieux son panégyrique par l'amertume de leur douleur. On voyait couler de leurs yeux de véritables larmes; ils perdaient un père comme nous, et ils le pleuraient comme nous.

Ses funérailles, sans pompe et sans éclat, plus simples et plus modestes que celles du moindre bourgeois, parce qu'elles étaient telles qu'il les avait ordonnées, en furent d'autant plus célèbres par la mémoire et par les louanges de sa vertu.

Tout le peuple accourait avec empressement, et par un sentiment de religion, pour voir passer un corps qu'il regardait avec raison comme les reliques d'un véritable saint. Il fut porté à l'église de Saint-André , sa paroisse , au milieu des regrets et des bénédictions de ceux mêmes qui ne connaissaient que sa réputation. Le public fut encore plus touché quand on vit que son humilité, plus durable que sa vie, l'avait porté à vouloir être enterré dans le cimetière avec ceux qu'il avait toujours regardés comme ses enfants ou comme ses frères ; en sorte que , semblable encore en ce point aux anciens patriarches, on peut dire qu'il se rejoignit à son peuple : appositus est ad populum suum. C'est là que sa dépouille mortelle repose saintement , auprès de celle de plusieurs de sa famille, de ma mère et de ma sœur. La mort a réuni ce qu'elle avait séparé, et leurs ossements

vraiment humiliés, à en juger selon le monde, se réjouissent en paix dans l'attente de ce moment où la voix de Dieu , ranimant une cendre si précieuse pour la revêtir de l'immortalité , on verra leurs corps passer de l'obscurité d'un cimetière à cette gloire ineffable qu'ils partageront avec leurs âmes dans le ciel, après en avoir partagé l'humilité sur la terre.

Les provinces ne furent pas moins sensibles à la mort de ce magistrat que la ville capitale; elle excita, surtout dans celles qu'il avait gouvernées autrefois en qualité d'intendant, des regrets aussi vifs, après trente ou quarante ans, que s'il n'eût fait qu'en sortir. Les peuples, dans plusieurs endroits, lui rendirent d'eux-mêmes des honneurs funèbres d'autant plus sincères qu'ils n'étaient ni demandés ni attendus, et que, sans songer à lui plaire ni à sa famille, la reconnaissance de ces peuples ne pensait qu'à offrir volontairement un sacrifice de prières pour le bonheur éternel de celui qui avait fait autrefois leur félicité temporelle : tant il est vrai que la mémoire du juste est aussi immortelle que sa vertu, et que la vénération des hommes lui élève dans leurs cœurs des monuments plus glorieux et plus durables que ceux qui ne servent qu'à immortaliser la vanité des grands, et souvent leur iniquité. Ainsi vivra toujours, par sa réputation , cet homme admirable que son fils même peut louer sans être suspect, ce nouvel Abraham, à qui il semblait que Dieu eût dit comme à ce saint patriarche : Je suis le Tout-Puissant , marchez devant moi, et soyez parfait; ne craignez rien, je suis votre protecteur, et je serai votre récompense infinie. Il avait toujours marché devant Dieu; et, pendant qu'il ne pensait qu'à devenir parfait, Dieu prenait soin de le rendre heureux, accomplissant pour lui les promesses de l'Ancien et du Nouveau Testament, comme pour nous montrer en sa personne que la piété, également utile pour la vie présente et pour la vie future, reçoit souvent, dans les récompenses mêmes de ce monde, un gage des ré-

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compenses plus solides que Dieu 'lui prépare dans l'autre.

Toute sa vie , en effet , ne fut presque qu'une longue suite de cette espèce de prospérité qu'on peut appeler félicités temporelles des prédestinés, parce que, sans éblouir l'esprit, sans corrompre le cœur, elle les remplit de cette joie pure et raisonnable qui fait le bonheur du sage et du chrétien.

Heureux dans sa famille, soit par le mérite d'une femme qui, comme vous l'avez vu dans le caractère que j'en ai tracé, était au-dessus de son sexe par son esprit, au-dessus de son esprit par sa vertu, au-dessus même de sa vertu par son humilité, soit par l'attachement tendre et constant de ses enfants, tous également empressés à mériter son estime, et entre lesquels il ne vit jamais régner d'autre émulation que celle de lui plaire davantage.

Heureux du côté des honneurs, soit parce qu'ils vinrent le chercher comme d'eux-mêmes, sans qu'il en eût jamais coûté aucune avance à sa vertu, soit par la juste mesure avec laquelle ils lui furent dispensés , plutôt selon son inclination que selon ses talents; aussi grand aux yeux du public que s'il fût parvenu au premier rang de son état, mais plus content et plus tranquille dans le second, que sa modestie même trouvait encore trop élevé.

Heureux du côté des richesses suffisantes, sans être excessives, que la Providence semblait dans les derniers temps avoir répandues d'une manière visible sur celui qui, dans une situation moins favorable, avait tant de fois partagé son nécessaire même avec le pauvre.

Heureux dans sa vieillesse , où il conserva toute la vigueur et toutes les grâces de son esprit, où Dieu tempérait tellement ses infirmités , qu'elles servaient à exercer sa patience sans interrompre la continuité de son travail, et où il recueillait les fruits précieux d'une vie longue et vertueuse, honoré et encore plus aimé de tous , respecté comme l'oracle du conseil, révéré comme le modèle, comme le dernier terme de la vertu humaine , et jouissant pendant sa vie de

cette espèce de vénération que les plus grands hommes n'achètent souvent que par la mort.

Heureux, enfin dans le genre même de la maladie qui le conduisit insensiblement au tombeau et qui, diminuant peu à peu les forces de son corps, respecta toujours celles de son âme, afin qu'environné d'une nombreuse famille, voyant les enfants de ses petits-enfants , et n'ayant plus rien à désirer en ce monde, il eût la consolation d'expirer entre leurs bras, dans cette plénitude de jours et encore plus de raison, qui, sans avoir éprouvé les horreurs ni même les ténèbres de la mort, ne souffrit qu'une éclipse. d'un moment pour passer du bonheur de la terre à la félicité du ciel.

Glorifions Dieu , mes chers enfants , de toutes ces bénédictions temporelles dont il a comblé mon père ; mais louonsle infiniment plus de l'avoir élevé au-dessus de ces bénédictions mêmes , pour ne désirer que celles qui ne finiront jamais, et rendons grâces à sa miséricorde qui nous donne la grande, la solide consolation de pouvoir invoquer un saint dans la personne de mon père. Ce n'est point par de vains gémissements et par une douleur stérile que nous devons honorer sa mémoire. Je me reproche même les larmes que la triste image de sa mort m'a fait répandre si souvent en voulant la retracer. Il y a de la faiblesse à s'attendrir d'une manière trop humaine sur des vertus plus dignes d'être admirées que d'être pleurées, et qui sont à présent consacrées à l'immortalité. La vraie piété et la marque essentielle d'une tendresse religieuse sont de regarder un père si saint comme s'il vivait au milieu de nous, de l'avoir toujours présent à notre esprit, et de nous dire souvent à nous-mêmes , mais surtout dans les conjonctures les plus difficiles : Qu'aurait dit, qu'aurait fait un tel père, quels auraient été ses sentiments ou sa conduite , s'il s'était trouvé dans les mêmes circonstances? La mort n'a fait que le dérober à nos yeux, elle n'a exercé son empire que sur la moindre partie de son être ; tout ce que nous avons aimé et admiré dans mon père

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vit encore aujourd'hui, et vivra éternellement non dans la mémoire fragile des hommes , mais dans la vérité immuable de Dieu même. Adressons-nous donc continuellement à lui : il nous voit, il nous entend, il connaît mieux que nous nos véritables intérêts; sa charité, purifiée par le feu de l'amour divin dont il est à présent pénétré, n'en est pas moins tendre ni moins agissante pour nous. Oui, j'ose l'espérer ainsi, âme sainte et bienheureuse qui pouvez à présent nous obtenir de Dieu tous les biens que vous nous avez souhaités à la fin de votre vie mortelle, vous ne cesserez jamais de conduire vos enfants, dont vous sentez toujours que vous êtes le père. Nous vous donnons de justes louanges , et vous nous obtiendrez des vertus. C'est à vous que nous devons la vie naturelle, c'est par vous-même que nous avons reçu les prémices de la vie spirituelle ; vous avez commencé de la former en nous par une éducation sainte, par une longue suite d'instructions , par des exemples encore plus efficaces : achevez votre ouvrage, ou plutôt priez Dieu d'affermir, d'augmenter, de perfectionner en nous ce qu'il y a commencé par vous. Vous êtes dans le séjour de la paix, et nous vivons encore au milieu des troubles et des agitations de ce inonde. Souvenez -vous surtout de ce fils que vous avez toujours si tendrement aimé, et qui est encore plus exposé que vos autres enfants aux orages de cette vie; il y a déjà fait naufrage plus d'une fois aux yeux des hommes : faites que le naufrage même le conduise dans le port. C'est sans doute par un effet de vos prières que Dieu a voulu le désabuser des grandeurs humaines, en faisant servir ces grandeurs mêmes de matière à son humiliation et à sa pénitence; apprenez -lui à mettre son sort, sans hésitation et sans réserve, entre les mains de celui qui peut faire plus que nous ne pouvons demander ni même comprendre; et, soit que Dieu continue de lui faire expier ses fautes par une disgrâce salutaire, soit qu'il l'expose encore au danger d'un retour de fortune, soutenez-le par vos prières dans l'une et

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dans l'autre épreuve : soyez avec lui dans la tribulation , et soyez-y encore plus, s'il est possible, dans la prospérité. Continuez de bénir ses enfants ; qu'aucun de ceux que Dieu vous a donnés ne périsse. Puissions-nous avoir le bonheur de nous voir tous réunis avec vous dans la céleste patrie, et, sanctifiés par vos prières, vous regarder pendant toute l'éternité comme le digne instrument dont la bonté de Dieu se sera servi pour opérer notre salut !

Que vous dirai-jc de plus, mes chers enfants, après ces vœux que je viens de former pour vous et pour moi? Ils vous montrent tout le fruit que nous devons tirer également de la vie et de la mort de mon père. J'ai tâché de remplir, dans ce récit, le dessein que je m'étais proposé, de vous instruire, de vous édifier, de vous animer comme moi à la vertu par un exemple qui nous est si propre, et que nous devons nous approprier encore plus , s'il est possible. Consolons-nous donc de n'avoir pas le portrait de mon père, que sa modestie, peut-être excessive en ce point, nous a toujours refusé, et que nous avons tenté presque inutilement de lui dérober. Le peintre le plus fidèle ne nous aurait conservé que l'image périssable d'un corps qui n'est plus que cendre et que poussière ; nous aurions à la vérité la consolation d'y reconnaître les traits passagers de cette douce et aimable physionomie qui promettait beaucoup et qui tenait davantage, mais nous en serons bien dédommagés si nous sommes attentifs à étudier ces traits invisibles qui formaient le caractère durable et immortel de son esprit et de son cœur. Ce serait même trop peu pour nous de les connaître, si nous ne travaillons à les faire revivre dans notre conduite : non , il n'appartient pas à la peinture de nous représenter un homme si accompli; c'est à nous d'être ces portraits vivants où le public puisse le reconnaître et le retrouver tout entier. Je serai bienheureux, mes chers enfants, si j'ai pu exciter en vous, par ce discours, une si noble et si vertueuse émulation; je l'espère de la grâce de Dieu et des

bonnes inclinations que vous en avez reçues, vous surtout, mon cher fils, qui, plus avancé en âge que vos frères et sœurs, étiez le plus tendre objet de l'affection de mon père; vous, dont il avait prédit tout ce que vous avez si bien tenu dans la suite, et qui, ayant reçu comme lui les premières bénédictions du ciel dès votre enfance , me donnez tant de sujets d'espérer que vous serez aussi comblé comme lui des dernières bénédictions que Dieu réserve à celui qui aura combattu jusqu'à la fin. Je n'attends pas moins de mes autres enfants, et j'ai cette confiance dans les prières de mon père que, Dieu les faisant toujours croître en lumière et en religion, ils sentiront de plus en plus ce que je leur ai déjà fait dire par mon père, qu'il n'est point de vertu solide et durable que celle qui est fondée sur le plus pur christianisme.

C'est pour vous en inspirer le goût et le désir, mes chers enfants, que je suis entré dans un si grand détail sur le caractère , sur les mœurs et sur la mort de mon père. J'en retrancherais beaucoup si j'écrivais pour le public. Peu de personnes sont capables de sentir le prix de tous les traits que j'ai tâché de recueillir, et je pourrais dire même que le monde n'en est pas digne; mais je n'ai écrit que pour vous et pour moi , comme un fils pénétré d'amour et d'admiration pour un père dont il croit n'avoir jamais assez parlé, pour graver profondément une image si utile dans l'âme de ses enfants. Le cœur ne connaît point de bornes, et le mien m'a mené plus loin que je ne le croyais lorsque j'ai commencé ce discours. Je ne me reproche pourtant point cet excès; j'ai dit beaucoup de choses de mon père, mais il s'en faut beaucoup que j'aie tout dit. Non-seulement je vous permets, mais je vous prie, mes chers enfants, d'en penser encore plus. Imaginez quelque chose de plus grand que ce portrait de mon père; plus vous élèverez vos idées, plus vous approcherez de la vérité, au-dessous de laquelle j'avoue que je suis souvent demeuré , par l'impuissance où je suis

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d'exprimer tout ce que je sens sur ce sujet. S'il faut néanmoins essayer de le renfermer comme dans un seul trait, je finirai ce discours en vous recommandant, mes chers enfants, comme je me le recommande à moi-même, d'aimer, de respecter, de révérer à jamais, et encore plus d'imiter un aïeul qui, dans toute sa vie, n'a rien fait, n'a rien dit, n'a rien pensé même que de louable : au-dessus de presque tous les hommes par l'élévation de son génie, et encore plus au-dessus de lui-même par l'égalité de sa raison et par la sainteté de sa religion.

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