L AMOUR DE LA PATRIE
espèce de fatalité, sa vie môme a suivi le cours prématuré de sa gloire.
Heureuse dans son malheur une famille qui trouve dans son propre fonds de quoi réparer de si grandes pertes ! A peine croirons- nous avoir perdu le magistrat que nous regrettons. Le même sang nous redonne encore les mêmes talents. Le frère * recueille cette succession de gloire et de réputation que le frère a laissée, et y ajoute ses propres richesses. Puissent - elles être plus durables ! C'est le seul souhait que nous pouvons former pour un magistrat qui a déjà surpassé nos vœux par les preuves qu'il a données, dans une autre carrière, de l'élévation de son esprit; et, ce qui est encore plus propre à soutenir nos espérances, de la fermeté de son cœur.
N'était-ce pas assez pour la compagnie d'avoir perdu une lumière qui prévenait presque toujours celle de la justice même; et fallait -il encore qu'après quelques jours d'intervalle , elle vît tomber une de ces têtes illustres "2 qui doivent bien moins leur éclat à la noble origine d'une maison aussi ancienne que le sénat , ou à l'éminence d'une pourpre héréditaire et toujours méritée, qu'à cette profondeur de réflexion , à cette maturité de jugement qui leur donne un empire naturel sur les esprits , beaucoup plus estimable que celui qu'elles empruntent de leur dignité? A ces traits nous croyons voir encore, nous croyons entendre ce magistrat respectable , dont toutes les paroles , chargées pour ainsi dire de sens , et comme pénétrées de raison , semblaient avoir le privilège de rendre raisonnables tous ceux qui traitaient avec lui. Respecté au dehors comme au dedans du sénat, il portait l'autorité de sa personne dans les lieux où il déposait celle de sa dignité. Une sage liberté le suivait
1 M. Chauvelin , maître des requêtes, succéda à son frère dans la charge d'avocat général.
2 Le président de Longueil de Maisons.
d'aguesseau t. i. 2\
jusque dans le pays de la servitude, et sa raison se faisait rendre hommage par ceux mômes qui n'adorent que la fortune. Faut -il qu'un mérite si rare ait été enlevé au milieu de sa course; et que ceux que ce grand magistrat a honorés, comme nous, de son amitié, soient réduits à la seule espérance de le voir revivre dans un fils déjà sûr de perpétuer sa dignité dans la compagnie; et ce qui sera plus pénible, mais plus glorieux pour lui, chargé d'y soutenir tout le poids de sa réputation.
Tant de pertes particulières étaient donc le triste présage du malheur public dont toute la France était menacée. Déjà la mort se destinait en secret une plus illustre victime ; et bientôt elle met sous ses lois un prince { qui, presque dépouillé de toute sa grandeur, nous a paru encore plus grand avec sa seule vertu.
Que d'autres comptent, s'ils le peuvent, bien moins les années que les merveilles d'un règne qui aurait pu faire la gloire de plusieurs rois, et qui n'est que la gloire d'un seul. Ces faveurs immenses de la fortune , cette plénitude de jours et de gloire , cette rare félicité dont les ombres mêmes n'ont fait qu'augmenter l'éclat, peuvent bien être des récompenses de la vertu, mais elles ne sont pas la vertu même; et le monarque que nous avons perdu était plus digne de nos éloges, lorsque, dans un royaume tranquille, il nous faisait voir la tyrannie du faux honneur abattue, et la noblesse sauvée de sa propre fureur; le faible protégé contre le puissant; la loi, contre la violence ; la religion contre l'impiété : le roi toujours au-dessus de tout, et Dieu toujours au-dessus du roi; lorsque la terreur marchait devant lui, que les plus fermes remparts tombaient au seul bruit de son nom, et que toute la terre se taisait en sa présence, par admiration ou par crainte. Plus heureux d'avoir senti la vanité de cette grandeur que d'en avoir joui ; plus grand encore dans les revers
1 Louis XIV, mort le 1er septembre 1715.
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que les succès ne nous l'avaient fait voir ; la fortune contraire a plus fait pour lui que la fortune favorable. C'est elle qui a caractérisé sa véritable grandeur, et la main même de la mort y a mis le dernier trait. On eût dit quelle l'attaquait lentement, et qu'elle en approchait par degrés, comme pour faire durer l'utile , le grand spectacle d'une vertu ferme sans effort, magnanime sans faste, sublime par sa simplicité même, et vraiment héroïque par sa religion. Qu'un spectacle si touchant soit toujours devant les yeux de l'auguste enfant qui en a été le témoin , et en qui nous révérons à présent notre maître. Puisse-t-il, dans les plus beaux jours de sa vie et au comble de la gloire que nous lui souhaitons, se rappeler l'image de ce monarque, autrefois le modèle, l'arbitre, le refuge des rois, qui, dans le lit de la mort, lui recommande de redouter les charmes de la victoire, et de n'être touché que de l'amour de ses peuples !
Paroles mémorables, qui renferment tous les devoirs des rois, puissent-elles allumer dans l'âme du prince à qui elles ont été dites, un amour ardent pour la patrie; puissentelles ranimer le même amour dans le cœur de tous ses sujets !
Lien sacré de l'autorité des rois et de l'obéissance des. peuples, l'amour de la patrie doit réunir tous leurs désirs. Mais cet amour presque naturel à l'homme, cette vertu que nous connaissons par sentiment , que nous louons par raison , que nous devrions suivre même par intérêt, jette-t-elle de profondes racines dans notre cœur? et ne dirait-on pas que ce soit comme une plante étrangère dans les monarchies, qui ne croisse heureusement et qui ne fasse goûter les fruits précieux que dans les républiques?
Là, chaque citoyen s'accoutume de bonne heure, et presque en naissant, à regarder la fortune de l'État comme sa fortune particulière. Cette égalité parfaite , et cette espèce
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de fraternité civile qui ne t'ait de tous les citoyens que comme une seule famille, les intéresse tous également aux biens et aux maux de leur patrie. Le sort d'un vaisseau dont chacun croit tenir le gouvernail, ne saurait être indifférent. L'amour de la patrie devient une espèce d'amourpropre. On s'aime véritablement en aimant la république , et l'on parvient enlin à l'aimer plus que soi-même.
L'inflexible Romain immole ses enfants au salut de la république. Il en ordonne le supplice; il fait plus, il le voit. Le père est absorbé et comme anéanti dans le consul. La nature s'en effraye; mais la patrie, plus forte que la nature, lui rend autant d'enfants qu'il conserve de citoyens par la perte de son propre sang.
Serons - nous réduits à chercher l'amour de la patrie dans les États populaires, et peut-être dans les ruines de l'ancienne Rome? Le salut de l'État est- il donc moins le salut de chaque citoyen dans les pays qui ne connaissent qu'un seul maître? Faudra-t-il y apprendre aux hommes à aimer une patrie qui leur donne ou qui leur conserve tout ce qu'ils aiment dans leurs autres biens? Mais en seronsnous surpris? Combien y en a-t-il qui vivent et qui meurent sans savoir même s'il y a une patrie?
Déchargés du soin et privés de l'honneur du gouvernement, ils regardent la fortune de l'État comme un vaisseau qui flotte au gré de son maître, et qui ne se conserve ou ne périt que pour lui. Si la navigation est heureuse, nous dormons sur la foi du pilote qui nous conduit. Si quelque orage imprévu nous réveille, il n'excite en nous que des vœux impuissants ou des plaintes téméraires, qui ne servent souvent qu'à troubler celui qui tient le gouvernail et quelquefois même, spectateurs oisifs du naufrage de la patrie, telle est notre légèreté , que nous nous en consolons par le plaisir de médire des acteurs. Un trait de satire, dont le sel nous pique par sa nouveauté , ou nous réjouit par sa mali-
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gnité, nous dédommage de tous les malheurs publies; et l'on dirait que nous cherchions plus à venger la patrie par notre critique, qu'à la défendre par nos services.
A mesure que le zèle du bien public s'éteint dans notre cœur, le désir de notre intérêt particulier s'y allume. Il devient notre loi, notre souverain, notre patrie. Nous ne connaissons point d'autres citoyens que ceux dont nous désirons la faveur, ou dont nous craignons l'inimitié. Le reste n'est plus pour nous qu'une nation étrangère , et presque ennemie.
Ainsi se glisse clans chacun de nous le poison mortel de la société, cet amour aveugle de soi-même qui, distinguant sa fortune de celle de l'État, est toujours prêt de sacrifier tout l'État à sa fortune.
C'est peu d'opposer ainsi son intérêt à celui du public. On désirerait même de pouvoir faire passer ses sentiments jusque dans le cœur du souverain; et par combien d'artifices n'essaye -t- on pas de lui persuader que l'intérêt du prince n'est pas toujours l'intérêt de l'État!
Malheur à ceux dont la coupable flatterie ose introduire une distinction injurieuse aux rois, souvent fatale à leurs peuples, et toujours contraire aux maximes d'une saine politique !
Faut -il qu'un succès trop heureux soit quelquefois la récompense de ceux qui, divisant ainsi deux intérêts inséparables , voudraient , s'il était possible , avilir la patrie aux yeux de celui qui en est le père? Cet intérêt imaginaire du prince, qu'on oppose à celui de l'État, devient l'intérêt des flatteurs ; qui ne pensent qu'à en abuser. Ils augmentent en apparence l'autorité de leur maître , et en effet leur fortune particulière ; ou plutôt ils s'approprient la fortune publique, et s'ils veulent que le pouvoir du souverain soit sans bornes, c'est afin de pouvoir tout pour eux-mêmes.
L'exemple devient contagieux et descend comme par de-
grés jusqu'aux dernières conditions. Chacun dans la sienne veut faire la même distinction entre l'intérêt de son État et ceJui de sa personne; et le bien commun est tellement oublié, qu'il ne reste plus dans un royaume que des intérêts particuliers, qui forment par leur combat une espèce de guerre civile et presque domestique, où le citoyen n'est pas en sûreté avec le citoyen, où l'ami redoute son ami , et qui, rompant les nœuds de la société ; semblent nous ramener à cet ancien état qui a précédé la naissance des républiques et des empires, où l'homme n'avait point de plus grand ennemi que l'homme même.
A la vue d'une patrie livrée à l'avidité de ses citoyens, et presque devenue la proie de l'intérêt particulier, des esprits plus modérés, qui n'ont ni assez de faiblesse pour faire le mal, ni assez de force pour y résister, tombent dans une profonde indifférence, soit par leur ponte naturelle, ou même par désespoir du bien public. La douceur de la paresse qui s'insinue jusque dans le fond de leur âme leur tient lieu de fortune et même de vertu. Un loisir, qui était peut-être à charge dans les commencements, est enfin regardé comme le bien le plus solide. Dans le sein de la mollesse , ou dans un cercle d'amusements, ils se font une espèce de patrie à part, où, comme dans une île enchantée, on dirait qu'ils boivent tranquillement les eaux de ce fleuve qui faisait oublier aux hommes les biens et les maux de leur ancienne patrie.
Ceux mêmes qui donnent à ce dégoût de la république le titre spécieux de philosophie sont -ils plus dignes de nos louanges ? Insensibles aux besoins de leurs concitoyens , et sourds à la voix de la société qui les réclame , que cherchentils dans une retraite où ils fuient jusqu'à leur patrie? Le même bien qui excite les désirs des ambitieux, et qui fait le bonheur des rois : vivre au gré de leurs désirs , et trouver une espèce de royauté dans l'indépendance de leur vie.
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Commander à tous , ou n'obéir à personne ; la fierté de leur cœur ne trouve point de milieu entre ces deux états. La fortune leur refuse le plus éclatant, leur orgueil embrasse le plus sûr, et, ne pouvant se mettre au-dessus de de leurs concitoyens par l'autorité , ils croient s'y placer au moins par le mépris.
Où trouverons - nous donc la patrie? L'intérêt particulier la trahit, la mollesse l'ignore, une vaine philosophie la condamne. Quel étrange spectacle pour le zèle de l'homme public ! Un grand royaume , et point de patrie ; un peuple nombreux , et presque plus de citoyens.
Le dirons-nous enfin? Nous-mêmes qui faisons gloire de nous dévouer à la patrie autant qu'à la justice, sommesnous toujours dignes de cette gloire ; et s'il ne nous est pas possible d'aspirer à l'éloge de celui qui, à la vue du sénat romain, s'écria qu'il voyait un sénat de rois, pouvons-nous offrir à la république au moins un sénat de citoyens?
Rendre la justice avec une exacte équité , c'est le devoir commun de tous ceux qui se consacrent à son ministère. Mais si le magistrat suprême ne porte pas plus loin l'ardeur de son zèle, il demeure toujours débiteur de la patrie, qui, sans se contenter du bien particulier qu'il peut faire, exige encore de lui un compte rigoureux du bien public.
Protéger l'innocence , et ne faire trembler que l'iniquité ; aplanir, redresser les sentiers de la justice; les purger de ces guides infidèles qui en obsèdent tous les passages pour y tendre des pièges à l'ignorance ou à la crédulité ; éclairer les tribunaux inférieurs , et y faire briller, comme par une réflexion de lumière , une partie des vertus du sénat ; réformer les mœurs publiques par son autorité ; les condamner au moins par son exemple, et être comme la voix de la patrie, qui réclame toujours la règle et la loi, qui dans les temps difficiles proteste sagement pour le bien public, et dans les jours plus tranquilles rappelle le souvenir de l'an-
cien ordre de l'État, et ramène la patrie à ses véritables principes: telle est non-seulement la gloire, mais l'obligation dîme compagnie qui est comme la dépositaire des intérêts publics , et dont le caractère glorieux a toujours été de servir dignement son roi, en servant sa patrie.
Loin de la noblesse de ses sentiments tout mélange d'intérêt particulier, toute jalousie môme de crédit et d'autorité : faiblesse indigne des grandes compagnies aussi bien que des grands hommes ! Content du pouvoir que la patrie remet entre ses mains, l'homme de bien ne fait croître l'autorité de sa charge que par celle de son mérite. Le respect a encore plus de part que le devoir à la déférence qu'on a pour lui. On lui rend le même culte qu'à la vertu, et on lui obéit, pour ainsi dire, par admiration.
Si la patrie reconnaît ses services, il rougit presque de la récompense, et il lui semble qu'elle lui dérobe une partie du témoignage de sa vertu.
S'il n'éprouve que l'ingratitude des maîtres de la fortune, il jouira d'autant plus de sa réputation, que ce sera le seul bien qu'il aura acquis au service de l'État : heureux d'avoir plus fait pour la patrie que la patrie n'aura fait pour lui, et de pouvoir mettre tous ses citoyens au nombre de ses débiteurs !
Avouons-le néanmoins , un cœur magnanime s'affranchit aisément de la servitude de son intérêt particulier. Mais il faut au moins qu'une douce et vertueuse espérance de procurer ce bien public, qui lui tient lieu de tout, l'anime, le soutienne , le fortifie dans l'honorable mais pénible service de la patrie.
Quelle est donc sa consolation lorsque, par un bonheur singulier, ou plutôt par une sagesse supérieure, il voit se former sous ses yeux un nouvel ordre du gouvernement, et comme une nouvelle patrie, qui semble porter sur son front le présage certain de la félicité publique î C'est alors
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({Lie l'amour de la patrie se rallume dans tous les cœurs : les liens de la société se resserrent; les citoyens trouvent une patrie et la patrie trouve des citoyens. Chacun commence à sentir que sa fortune particulière dépend de la fortune publique, et, ce qui est encore plus consolant, l'intelligence qui nous gouverne n'est pas moins convaincue que le salut du souverain dépend du salut de ses peuples.
Vous conserverez à jamais dans vos annales la mémoire de ce jour glorieux au sénat, précieux à la France, heureux même pour toute l'Europe , où un prince l que sa naissance avait destiné à être l'appui de la jeunesse du roi , et le génie tutélaire du royaume, vint recevoir par vos suffrages la ratification du choix de la nature. Vaincre les ennemis de l'État par la force des armes, c'a été le premier essai de son courage. S'attacher tout l'État par les charmes du gouvernement, c'est le chef-d'œuvre de sa sagesse. Par lui cet accord si désirable, mais si difficile, de la liberté et de l'autorité, se trouve heureusement accompli. Une autorité nécessaire tempère l'usage de la liberté, et la liberté tempérée devient le plus digne instrument de l'autorité. Que les génies médiocres redoutent les conseils ; les grandes âmes sont celles qui les désirent le plus : sûres d'elles-mêmes, elles ne craignent point de paraître gouvernées par ceux qu'elles gouvernent en effet; et, dédaignant le faux honneur de dominer par l'élévation de leur dignité, elles régnent plus glorieusement par la supériorité de leur esprit.
Que de si heureux commencements aient des suites encore plus heureuses ! Que tous les ordres de l'État , si sagement intéressés au succès du gouvernement, y contribuent également, ou par un concert parfait, ou par une émulation encore plus désirable. Et, pour renfermer tous nos souhaits dans un seul, fasse le ciel que la France respectée au dehors, paisible au dedans, puisse se consoler de ses pertes
1 Le duc d'Orléans , régent.
passées, réparer ses forces épuisées par de longues et sanglantes guerres; puissante sans inquiétude, heureuse sans envie, plus jalouse de la réputation de sa justice que de celle de sa grandeur, passer d'une régence tranquille à un règne pacifique qui, conservant toute l'harmonie d'un si sage gouvernement, nous assure la durée des biens dont la seule espérance fait déjà notre bonheur.