‹ Œuvres de d'AguesseauChapitre 6 sur 29 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

« fresnes, le 28 octobre 172/i.

» Un créancier aussi aimable que vous, ma chère fille -, peut bien être pressant, mais il ne saurait jamais importuner. Rien ne peut me faire plus de plaisir que de m'acquitter avec lui; le cœur ne craint pas de se trouver jamais insolvable, et le mien a pour vous un fonds de tendresse que je vous délie d'épuiser, quelque rigueur que vous soyez disposée a exercer contre moi. Je ne sens que trop, ma elière fille* jusqu'où va cette tendresse, quand je pense au dernier accident que vous avez essuyé. Le temps qui s'était écoule'' depuis le dernier commençait à me donner quelque espérance de vous voir bientôt entièrement délivrée d'un mal si opiniâtre; mais si ce retour m'afflige, la manière dont vous le soutenez me console, et je ne saurais trop remercier Dieu du courage qu'il vous donne et qui semble croître avec la persévérance de la maladie. C'est de lui seul, ma chère tille, que vous pouvez recevoir une si grande grâce, et je n'ai pas besoin de vous le dire. Vous êtes non-seulement convaincue, mais pénétrée de cette vérité si consolante, qu'il vous traite en père et qu'il ne vous afflige que pour vous éprouver, pour vous fortifier en vous humiliant, et pour vous affermii dans la voie du salut où il vous fait marcher, comme ceux qu'il aime le plus, par la souffrance et par la tribulation. C'est lui qui est à présent votre soutien, et j'espère que ce sera lui qui sera un jour votre remède, lorsque les temps marqués par sa providence seront accomplis. Le véritable moyen de les avancer est de vous soumettre aussi complètement que vous le faites à sa volonté. Moins vous compterez sur les remèdes humains ; en n'attendant votre guérison que de Dieu seul, plus vous approcherez du moment où il vous guérira par sa miséricorde d'un mal que sa miséricorde même vous fait souffrir. Vous avez assez de loi en su

bouté pour sentir que la grâce qu'il vous fait de le supporter avec patience , est encore au-dessus de celle qu'il vous fera en vous en délivrant. J'ai autant et peut-être plus besoin que vous de ces réflexions pour me soutenir contre l'impression continuelle que votre état fait sur moi. Quelque faibles qua soient mes prières, je ne cesse de les offrir à Dieu plusieurs fois le jour, pour lui demander qu'il guérisse la lîlle et qu'il console le père. Je voudrais bien avoir assez de vertu, pour no désirer, sur ce point comme sur tout autre, que l'accomplissement de sa volonté, mais il me semble au moins que je désire fort do le désirer. Dieu nous fasse la grâce à l'un et à l'autre de le désirer véritablement du fond du cœur. il m'y exhorte, comme je m'y exhorte moi-même, ma chère enfant. C'est en cela que consistent tous les devoirs de l'homme et eu même temps toute sa félicité. Heureux qui peut dire comme saint Paul : Je me glorifierai dans mes infirmités, parce que la grâce de Jésus-Christ habite en moi!... »

Parmi les hôtes nombreux et assidus de Fresnes qui faisaient à l'exilé une sorte de cour, le poète Racine, les savants Yalincour, Maupertuis , Raynau le géomètre, — les magistrats Lambert de Vernon, les d'Ormesson, Miehel Fréteau, Joly de Fleury, — se trouvaient quelques femmes du meilleur monde, amies cle Mme d'Aguesseau et empressées autour du chancelier. Les grâces de son esprit les retenaient et les charmaient. C'étaient la duchesse d'Uzès, la comtesse de Ferréol, la marquise de Charrost, et, la plus aimée de toutes, la maréchale de Chamilly; elle mourut en 1723. Le douil était dans la petite colonie, naguère si gaie, si entraînée à la musique, à la littérature et à la poésie. D'Aguesseau écrit le 30 novembre à sa fille , toujours retenue au couvent et qui n'en sortira pas :

« Je connais assez votre bon cœur, ma chère fille, pour être persuadé que vous avez pris une véritable part à ma

douleur sur la mort de Mme la maréchale de Cliamilly. Je perds en elle une amie si aimable, si respectable, et d'un caractère si difficile à remplacer, que c'est une perte irréparable pour moi : il n'y a que la religion qui puisse m'en consoler, par la vue du bonheur dont il y a tout lieu d'espérer que sa vertu sera éternellement récompensée dans le ciel.

» C'est aussi dans la religion, ma chère fille, que nous devons chercher, vous et moi, notre consolation sur les nouveaux accidents dont vous avez été affligée, et dont j'ai senti le contre -coup plus vivement que je ne puis vous l'exprimer. Mais, après y avoir fait plus de réflexion, je les regarde comme un effet de la miséricorde de Dieu sur vous. Il veut vous faire sentir que c'est lui seul qui frappe et qui guérit, afin que, vous humiliant profondément sous sa main toute -puissante , vous trouviez votre véritable remède dans le mal même dont il se sert pour vous éprouver. Je sais que vous êtes dans cette disposition , ma chère fille, et j'en rends grâce à Dieu, qui vous permet de faire un si bon usage de votre état : il ne permet pas que nous soyons tentés audessus de nos forces. J'espère qu'il vous fera sortir heureusement d'une si grande épreuve, et qu'en vous guérissant d'un mal passager, il affermira dans votre âme une vertu solide et durable, qui vous soutiendra dans les divers états auxquels l'ordre de la Providence pourra vous destiner dans la suite. Je ne cesse de lui demander cette grâce pour vous ; et, si je ne suis pas digne de l'obtenir par moi-même , vous avez auprès de Dieu, dans la personne de mon père , un puissant intercesseur qui suppléera ce qui manque à ma faiblesse , et dont j'espère une protection visible sur vous, si vous vous adressez à lui avec une véritable confiance. Demandez -lui les véritables biens , je veux dire ceux de l'âme ; et le reste , qui ne regarde que le corps, vous sera donné comme par surcroît. Je prie Dieu qui vous a inspiré ces sentiments, de les faire croître tous les jours en vous, et de vous mettre

BiBùoi , \

100 ÉTUDE SLR D'AGUESSEAU.

en état de vous glorifier dans la suite, ou plutôt de le remercier d'une infirmité qui vous aura été si salutaire.

» J'avais besoin, ma chère fille, du grand succès qu'a eu le discours de votre frère pour adoucir l'amertume dont j'avais le cœur pénétré par tant de sujet de tristesse, le suis ravi de voir que vous partagez ma joie comme ma douleur; mais, vous intéressant à la gloire que votre frère vient d'acquérir, soyez aussi aise que moi de voir qu'il l'a mérité non -seulement par son travail, mais par sa vertu; c'est là ce qui me fait encore plus de plaisir que les applaudissements du monde. »

Ces lettres, dont plusieurs sont datées de Fresnes, respirent cette confiance en Dieu qui semble le privilège des saints. D'Aguesseau l'avait puisée dans l'éducation et dans les exemples de son père : il l'avait proclamée et détendue dans tous les événements de sa vie; aussi disait-il au cardinal de Rohan dans une discussion : « C'est moi, monseigneur, qui parle comme un évêque. » L'exil de Fresnes maintint et accrut même ces dispositions.

Fresnes est un village situé en Brie, à six heures de Paris. Un vieux château dont la chapelle avait été construite par Mansart, un parc ombragé d'ormes , de frênes et de peupliers, y réunissait des hôtes aimables et distingués pendant les disgrâces du chancelier. C'est de là que furent écrits plusieurs de ses ouvrages qui n'étaient pas destinés à être publiés.

Louis Racine fut un des hôtes assidus de Fresnes. Durant la première disgrâce de d'Aguesseau , en 1719, il se retira auprès de lui. 11 mettait alors la dernière main au poëme de la Grâce, dont la lecture avait déjà conquis et ému l'opinion de ses amis. Il le lisait, en présence même de d'Aguesseau , à d'habiles théologiens dont il obtenait l'adhésion pour la doctrine de saint Augustin ; puis il le rapportait à Paris, et le soumettait à son archevêque, le cardinal de Noailles. L'œuvre, imprimée avec approbation d'un docteur en

Sorbonne et privilège de M. d'Argenson , garde des sceaux , allait paraître sous les auspices du chancelier, lorsque celui-ci, effrayé des polémiques possibles, le pria d'en suspendre la publication. Devant la nature timide du chancelier, la nature plus timide encore et l'amitié respectueuse de Racine s'inclinèrent. L'ouvrage ne parut pas. D'Aguesseau ne fit que passer au pouvoir ; sa seconde disgrâce éclata ; Racine vint le rejoindre dans sa solitude de Fresnes. Le poëme resta encore inédit entre les mains du libraire, qui , plus heureux que le poëte, fut témoin de son succès, et des orages théologiques qu'il souleva. Racine avait été obligé, en 1723, d'entrer dans les finances; mais il avait écrit sa reconnaissance et son admiration pour le chancelier; il avait consacré le souvenir de Fresnes, où il avait composé le poëme de la Grâce, dans des vers adressés à un ami de d'Aguesseau, M. de Valincour :

Par mes premiers accents la grâce célébrée Rend ma timide voix déjà plus assurée.

A ses commandements ses bienfaits m'ont soumis. C'est elle à qui je dois tant d'illustres amis.

C'est elle de mes vers, récompense honorable, Qui conduisit mes pas clans ce lieu respectable, Où son souflle fécond faisait toujours fleurir Ces fruits de la vertu que rien ne peut flétrir, Le solide bonheur, la joie inaltérable, La tranquille constance et la paix délectable. 0 Fresnes! lieu charmant, cher à mon souvenir! Des biens que tu m'as fait, prompt à m'entretenir, Mon cœur reconnaissant me rappelle à toute heure Ces jours délicieux coulés dans ta demeure, Ces exemples si saints dont j'y fus le témoin, Et sans cesse il m'anime à les suivre de loin.

L'amitié du chancelier pour Louis Racine, reflet de celle qu'il avait eue pour Racine le père, prenait sa source dans les études et dans les doctrines de Nicollc et d'Arnauld. Son christianisme fervent, d'une forme janséniste , froid et sévère

comme celui qui parfois morigénait le grand Racine, par la plume des écrivains de Port-Royal, veillait sur la gloire littéraire, sur la vie et sur les mœurs mêmes de Louis Racine. Grandes et austères amitiés qui descendaient à de tels détails et se cimentaient par la foi, par la doctrine, par la discipline des idées et des mœurs. On ne lit pas sans émotion la lettre du 16 août 1722, écrite de Fresnes.

« Non, votre sensibilité ne me surprend point, Monsieur: je serais bien surpris, au contraire, si vous en aviez moins quand on vous attaque sur les mœurs. Il y a longtemps que je sais que votre réputation vous est plus chère que votre fortune , et ce sont ces sentiments que j'ai estimés encore plus en vous que vos talents. Ne craignez donc aucun changement de ma part. Votre vivacité ne m'édifie pas seulement; je connais trop votre caractère pour ne pas ajouter quYlle vous justifie pleinement. Il a couru de mauvais bruits sur votre sujet; ils sont venus jusqu'ici. La vertu la plus sûre est souvent celle qu'on épargne le moins. Elle a contre elle , comme le disait un bel esprit de nos jours, la cabale des sept péchés mortels. Je soupçonne cependant plus de légèreté que d'envie ou de calomnie dans ceux: qui ont parlé contre vous. On a confondu tous les temps, et l'on vous a rajeuni de plusieurs années pour vous rendre coupable ou vous faire paraître tel dans le temps présent. On réunissait tant de circonstances, que j'ai cru à la fin devoir vous en avertir : l'amitié exigeait de moi cette démarche, et il n'est pas nécessaire de croire tout ce qu'on dit contre ses amis pour leur en faire part. Votre vertu s'est émue avec raison. Vous vous justifiez, comme je vous justifiais par avance dans mon cœur; tout autre éclaircissement serait non- seulement inutile pour moi, mais injurieux pour vous. Vous êtes du nombre de ceux qui méritent d'en être crus sur leur parole quand ils assurent qu'ils sont innocents, et je ferai volontiers pour vous ce que le peuple d'Athènes fit pour ce Grec ,

ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. 103

qu'il empêcha de jurer, par la grande opinion qu'il avait de sa candeur et de sa sincérité. Venez donc à Fresnes quand vous le pourrez et quand vous le voudrez ; vous y trouverez les nuages dissipés et l'air aussi serein que lorsque vous vouliez y disputer le pas aux Pères de l'Église. Je serai ravi même que ce voyage puisse servir à confondre les mauvaises langues. Plut à Dieu que votre fortune fut aussi aisée à rétablir que votre réputation !

» Venez au plus tôt, sans crainte; que nos embrassements ne se passent encore qu'en éclaircissements. Rien ne peut me faire plus de plaisir que de vous trouver aussi digne que je vous ai toujours cru de l'amitié que j'ai pour vous, Monsieur. »

A cette lettre si tendre et si ferme , qui se préoccupait ainsi de la santé morale et de la fortune de Louis Racine, Mnie d'Aguesseau, Mme la Chancelière, ajoute quelques lignes. Son approbation était nécessaire pour que le poëte fût bien reçu à Fresnes, car elle dirigeait la vie intérieure et souvent même la pensée de son mari. Il délibérait beaucoup, — elle décidait, régnait et gouvernait :

« Quoique la crédulité soit plutôt pardonnable aux femmes qu'aux hommes, j'ai bien envie que vous ne me croyez pas coupable, Monsieur, de ce défaut. Je vous assure que je l'ai poussé tout au plus à vous croire capable de facilité; mais je rends justice à votre cœur et à vos sentiments , dont j'ai trop reconnu la droiture pour pouvoir vous soupçonne]'. Je ne sais ce qu'on a pu vous dire que j'avais dit; mais en tout cas je n'ai parlé qu'à un de vos amis comme nous, et il doit vous avoir dit que c'était en plaignant votre sort, qui devrait être plus heureux s'il répondait à ce que vous méritez. »

Racine avait répondu à cet appel. Tl était revenu à Fresnes : il avait commencé sous ses beaux ombrages le poëme de la

Religion. Il Se soumettait à d'Aguesseau et acceptait ses critiques. Leur conversation se prolongeait sur les bords du canal qui s'étend devant le château. Les jugements et les critiques du chancelier n'étaient pas acceptés sans discussion. Il le rappelait à Louis Racine dans une lettre datée de Versailles en 1729.

« Je suis très-aise d'apprendre que vous vous occupez d'un ouvrage encore plus digne de vous, je veux dire de votre poëme sur la Religion. Le plan que vous m'en rappelez en peu de mots me paraît remplir toute l'étendue de la matière, quelque vaste qu'elle soit. Vous me ferez un grand plaisir si vous voulez bien m' envoyer les trois chants que vous avez finis; ou je trouverai le temps de les lire ou je le déroberai. L'application que vous me faites de ce que Virgile disait à Mécènes est trop flatteuse; mais s'il ne faut que des critiques pour vous donner du courage, jamais poète n'en aura plus que vous , c'est-à-dire du courage. Vous savez que je ne suis pas avare de critiques , et comme je lirai en votre absence et sans être sur le bord d'un canal , je serai peutêtre plus hardi que je ne l'étais à Fresnes, où je ne pouvais faire aucune remarque qu'au péril de ma vie. »

Telles étaient ces relations avec Racine, l'hôte habituel de sa disgrâce. Il en entretenait de pareilles avec Maupertuis, l'illustre physicien; avec le bon Rollin, qui lui envoyait son Traité des études et recevait de lui la pensée d'écrire l'histoire ancienne ; avec Valincour, l'historiographe de France, qui vit un jour tous ses travaux littéraires disparaître dans l'incendie de sa belle bibliothèque. Celui-ci avait le ton plus vif, le tour d'esprit plus agile; il discutait avec d'Aguesseau sur quelques points de philologie tirés des poètes latins. Il lui avait soumis un discours ayant pour titre : de V Imitation par rapport à la Tragédie. D'Aguesseau l'annote de remarques assez étendues pour former un petit traité. Elles prouvent qu'il avait réflé-

ÉTUDE SUR D'AGI ESSEAl. !(),%

chi sur les règles d'Aristote, d'Horace et de Boileau, et qu'il les avait appliquées à Euripide, à Racine et à Corneille.

H écrivit dans la solitude de Fresnes la plupart de ses ouvrages : le Mémoire sur les affaires de l'Église ; les Réflexions diverses sur Jésus-Crist , les Méditations sur les vraies ou les fausses idées de la justice, son travail sur Y Origine et V usage des Remontrances , ses trois Lettres sur la Création.

Les dléditations sur la justice ont été écrites pour] combattre l'opinion de Valincour, qui prétendait que l'homme ne trouvait pas en lui-même l'idée de la justice. D'Aguesseau établit que cette idée est innée en l'homme ; que c'est pour ainsi dire un droit révélé, d'après lequel il mesure ce qui lui est dû, avant de mesurer ce qu'il doit aux autres; qu'appliqué d'abord à l'individu, il s'est ensuite étendu à la société. Cette démonstration de l'origine et des applications de la justice est écrite d'un style clair, mais long et diffus. Les termes philosophiques y manquent de précision ; la phrase est lente et monotone.

Les Réflexions sur Thésée, Romulus et Lycurgue considérés comme législateurs , lui donnent l'occasion d'étudier les conditions diverses du gouvernement. Il signale le péril des monarchies tempérées, que Montesquieu plus tard devait indiquer comme la forme la plus sage et la plus sûre du pouvoir. Il montre que si, en effet, la monarchie tempérée admet par parties égales le peuple et le roi à l'exercice du pouvoir, cet équilibre ne peut subsister longtemps : ou le roi marche et arrive à la monarchie absolue par le succès militaire ou par la lassitude des esprits, ou le peuple, habitué à une portion de l'autorité, et entraîné à l'envahissement par une excitation naturelle, attaque et finit par anéantir la monarchie : observation très-sage, que les événements de nos jours ont trop souvent confirmée sous nos yeux.

Ces ouvrages sérieux n'absorbaient pas tous les instants de d'Aguesseau. Il aimait les belles-lettres avec toute la passion d'un jeune homme. Il faisait des vers français qu'il

1 00 ÉTUDE SUR d'aGUESSEAU.

envoyait au cardinal de Polignac, l'auteur de Y Anti-Lucrèce, et même des vers latins dont la facture prouvait qu'il avait conservé d'intimes relations avec les classiques du siècle d'Auguste. [1 traduisait les dialogues de Platon; il lisait et commentait des odes grecques avec l'helléniste Boivin ; enfin, dans sa correspondance avec Racine, Valincour, Rollin, le cardinal de Polignac, il donnait à ses amis pour leurs livres , il recevait d'eux, pour les siens des observations critiques.

Sa vie s'écoulait ainsi au milieu d'honnêtes gens; éloigné des entraînements de ce siècle mauvais, entouré de ces amitiés décrites par l'orateur romain, « qui sont empreintes d'un sentiment religieux et qui se prolongent avec vivacité jusque dans la vieillesse; car avoir partagé les mêmes études est un lien non non moins sacré que d'avoir été initié aux mêmes mystères *.» Une piété souriante et calme réglait et dirigeait les habitudes de chaque jour. Le sentiment religieux, une; foi commune, attachaient aux mêmes pratiques et aux mêmes espérances, le père, la mère, les enfants, et ceux que l'exil avait trouvés fidèles.

Cependant les échos de Paris arrivaient jusqu'à Fresnes : d'Aguesseau recevait et écrivait des lettres nombreuses; il recevait les nouvelles des événements de la cour, et suivait avec anxiété les détails de la lutte entre le duc de Bourbon et le cardinal de Fleury. On a de lui des lettres qui montrent la lassitude de l'éloignement, le désir de rentrer aux affaires, les démarches faites, à son instigation, par le maréchal d'Huxelle, par le duc de Noailles et d'Ormesson , en 1726, au moment où Fleury était nommé ministre. Il attendit cependant encore une année ; et fut rappelé le 15 août 1727. Il fut nommé chancelier, mais les sceaux furent laissés à Chauvelin, qui fut nommé secrétaire d'État aux affai res étrangères .

Lettres inédites, p. 190, 197, 200.

KTUDE SUR D'AGUESSEAU. 107

D'Agucsscau chancelier, 1 727. — Nature de ses fonctions. — Il tente de réformer la législation. — Historique de l'idée de l'unité des lois. — Difficultés nombreuses. — Lutte des intérêts et de quelques parlements. — Travaux de d'Agucsscau et de la commission qu'il avait organisée.

Les fonctions de chancelier donnaient à d'Aguesseau une action directe d'impulsion sur tous les points d'administration qui touchaient à la justice, à une époque où la justice ellemême, mal circonscrite et mal définie, touchait à tout : souvent elle était impuissante , entravée par des pouvoirs rivaux , exposée à des conflits, diminuée ou paralysée par des juridictions spéciales, mais du moins elle avait une vaste étendue , immense et indécise , comme ces terrains mouvants qui ne sont plus la mer et qui ne sont pas encore la plage. Certains parlements empruntaient aux usages locaux et aux traditions des pouvoirs qu'il fallait surveiller et restreindre. Certains autres avaient des habitudes d'interprétation, des règles de jurisprudence qu'il fallait doucement ramener, faire dériver à des règles plus générales et mieux justifiées. Enfin, ce nombreux personnel de magistrats, d'officiers publics de toutes sortes, de légistes, de gens de menue bourgeoisie, vivant à coté de la justice et sur la justice même, avait besoin d'être surveillé. Les abus étaient dans la loi ; ils existaient sous forme de privilège, pour les classes, pour les corporations , pour les personnes. On les voyait ; on n'osait pas encore les signaler : la génération allait se lever, qui les flétrirait et les ruinerait par la publicité, avant de les détruire par la violence. Mais ils formaient une sorte de patrimoine, acquis et consacré pour une classe de la nation. Il fallait restreindre dans les limites les plus étroites cette

108 ÉTUDE SLR D AGUESSEAU.

terre conquise , et gouverner sévèrement la tribu qui l'exploitait.

Thomas, dans l'éloge emphatique de d'Aguesseau, a écrit une page qui mérite d'être conservée. Après avoir l'ait intervenir le ciel, la vertu , la divinité , dans le choix de d'Aguesseau comme chancelier, il demande ce qu'est un chancelier, et répond en ces termes :

« C'est un homme ' qui est dépositaire de la partie la plus simple et la plus auguste de l'autorité du prince, qui doit veiller sur tout l'empire de la justice, entretenir la vigueur des lois, qui tendent toujours à s'affaiblir; ranimer les lois utiles que le temps ou les passions des hommes ont anéanties, en créer de nouvelles lorsque la corruption augmentée ou de nouveaux besoins découverts exigent de nouveaux remèdes; les faire exécuter, ce qui est plus difficile encore que de les

1 Thomas, Eloge de d'Aguesseau, t. I, p. 3ô. « A l'imitation de l'Être suprême, d'Aguesseau veut... Si pour sauver l'État il eût fallu un Détins, d'Aguesseau l'eût été... D'Aguesseau ne met à ses connaissances d'autres bornes que celles des sciences.... Il est instruit de toutes les langues de l'univers.... Il s'élève jusqu'à la sphère d'Euclide, d'Arehimède et de Newton.... Il franchit les barrières qui sont entre l'homme et l'infini; et, le compas à la main, mesure les deux extrémités de cette grande chaîne.... Dans l'âge des faiblesses, des erreurs et des plaisirs, d'Aguesseau n'est dominé que par le génie.... J'ose attester mon siècle et la vérité que je n'outrage point les mânes de ce grand homme.... C'est l'âme de Socrate jointe au génie de Platon.... 0 jour où d'Aguesseau prononça l'éloge funèbre d'un grand magistrat!... jour aussi honorable pour l'humanité que pour la magistrature!.... D'Aguesseau était un Spartiate austère parmi le faste de la Perse. »

Cet éloge de d'Aguesseau par M. Thomas, professeur en l'Université de Paris, au collège de Beauvais, a remporté le prix de [l'Académie française en 1760. Il est inséré dans la grande édition in-4" des œuvres du chancelier, publiées par sa famille, et s'y trouve à côté des discours de M. de Morlhon, de M. Terrasson et de Me Tartarin, avocat, écrits à peu près du même style, et prononcés lors des installations de d'Aguesseau. Ces panégyriques périodiques et réciproques sont malheureusement de tradition dans la magistrature. Ils forment une sorte de littérature judiciaire qui touche souvent au ridicule, parce qu'elle manque de mesure et de critique. Ils créent dans chaque province un panthéon de grands hommes inconnus, dont l'oubli fait promptement justice.

créer; observer d'un œil attentif les maux plus ou moins graves qui dans Tordre politique se mêlent toujours au bien; corriger ceux qui peuvent l'être ; souffrir ceux qui tiennent à la constitution de l'État, mais, en les souffrant, les resserrer dans les bornes de la nécessité; connaître et maintenir les droits de tous les tribunaux ; distribuer toutes les changes à des hommes dignes de servir l'Etat ; juger ceux qui jugent la terre; savoir ce qu'il faut pardonner et punir dan^ des hommes dont la nature est d'être faible et le devoir de ne l'être pas ; présider à tous ces conseils où se pèsent les destins de l'Empire; balancer avec sagesse la clémence du prince et l'intérêt de la justice; être auprès du souverain le protecteur et non le calomniateur de la nation. »

Ces devoirs d'un chancelier, d'Aguesseau les pratiqua dans toute leur étendue. Il en avait le sentiment, il en avait la science; il en eut la patience. Il était, en effet, savant et consciencieux. Il avait étudié, en rapportant toutes ses études aux choses judiciaires ; sa grande mémoire avait retenu toutes ses lectures ; son jugement coordonnait les articles des lois, des règlements, des ordonnances, des coutumes, si multiples dans leur diversité; sa raison remontait aux motifs supérieurs de la législation. Modeste jusqu'à l'excès et déliant de lui-même , il s'éclairait constamment par le travail et par la discussion. Il avait, dans ses relations avec ses inférieurs, les formes douces et simples qui font accepter sans aigreur un blâme mérité , et qui donnent tant de prix à un éloge. Sa correspondance, durant les longues années de son pouvoir, révèle toutes ses qualités. Elle traite toutes sortes de matières, criminelles et civiles; s'étend à tous les détails; fournit des réponses à toutes les questions; respecte tous les droits; fait toujours appel à l'instruction, au travail, à la conscience. C'est bien le style d'un magistrat parlant à d'autres magistrats. Il écrivait à un juge qui avait commis une erreur :

« Je rends toujours la même justice à votre zèle, à vos

lumières et à vos talents , dans l'exercice de votre ministère ; mais il n'est pas étonnant qu'il échappe quelque chose aux meilleurs esprits et aux magistrats les mieux intentionnés , sur des matières qui ne sont pas communes, et qu'une longue et triste expérience m'a donné lieu d'approfondir plus qu'ils n'ont encore eu le temps de le faire. »

Il combattait avec énergie la doctrine tirée de l'esprit de la loi, qui servait trop souvent, à cette époque, à éluder ses formalités essentielles :

« C'est un étrange principe , qu'il parait plus naturel de se conformer à l'esprit de la loi que de s'attacher servilement à des formalités qui nont été prescrites que dans la vue d'éviter la fraude et la suggestion. Avec cette maxime générale, si elle pouvait être tolérée, il n'y aurait aucun juge qui ne se crût en droit de mépriser toutes les formalités qui ont été si sagement établies par les lois pour assurer la vérité et la solennité des actes les plus importants de la société civile. Leur exécution deviendrait absolument arbitraire ; chaque juge, selon les motifs qu'il lui plairait d'attribuer au législateur, s'imaginerait pouvoir en conclure qu'il n'est pas dans le cas pour lequel la loi a été faite, et il se glorifierait d'avoir secoué le joug servile de la lettre, pour suivre ce qu'il lui plairait d'en appeler l'esprit.... Il faut que l'autorité de la loi demeure toujours supérieure à celle des juges. Il ne leur convient jamais de disputer contre des principes qui doivent faire la règle commune de tous les tribunaux auxquels le roi confie l'exécution de ses lois.1 »

Il se préoccupait de l'importance de la procédure, trop souvent dédaignée par les magistrats. Il la signalait en termes qui peuvent être rappelés , et montrait en même temps qu'une jurisprudence uniforme dans tout le royaume était une des premières garanties de la justice :

i 30 octobre 1748.

ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. 111

(( La décision des questions qui se jugent différemment dans les différentes cours du royaume, et le rétablissement d'une jurisprudence uniforme dans l'exécution des mêmes lois , n'est pas le seul objet que le roi se propose pour le bien de la justice. S'il est important de fixer des maximes certaines et invariables sur le fond des matières, il ne l'est pas moins de régler la forme de la procédure, et l'on peut dire même que le second point est d'un usage beaucoup plus fréquent et plus général que le premier. Les questions difficiles et problématiques ne se présentent pas dans toutes les affaires; mais il n'y en a aucune, ni civile ni criminelle, où la régularité de la procédure ne soit nécessaire, et la voie par laquelle on parvient à obtenir justice , exige une attention encore plus continuelle que le fond de la justice même1. »

Il reconnaissait que la sévérité de la loi criminelle, que nous appellerions aujourd'hui une cruauté inutile, devait être tempérée pour les accusés en faisant valoir toutes les nullités qui pouvaient exister dans les instructions. C'est une voie de salut que la justice leur réservait, et que les gens du roi devaient respecter.

« Plus la forme de procéder dans les instructions criminelles est rigoureuse pour les accusés , plus il est juste d'avoir égard aux nullités écrites dans l'ordonnance , dont ils peuvent se servir pour combattre le jugement qui les condamne... La forme des instructions criminelles est si rigoureuse parmi nous, qu'il serait contraire à l'humanité , comme à la justice, d'employer l'autorité du roi à priver un accusé de la ressource qu'il peut avoir dans l'irrégularité de la procédure. »

Il revient à cette idée dans une lettre du 29 juillet 1746; il blâme un arrêt capital reposant sur une procédure nulle, et flétrit le zèle aveugle des magistrats qui se laissaient entraîner à de pareils excès.

1 Février 1730.

112 ÉTUDE SUR d'aGUESSËAU.

« Je ne saurais approuver en aucune manière ni cette procédure ni l'arrêt qui lui a servi de fondement, et je loue tort le scrupule qui vous a porté à me consulter sur ce sujet avant que de prendre des conclusions qui ne pourraient, en effet , tendre qu'à la mort contre un des coupables , au moins si elles étaient fondées sur une procédure régulière... Une* nullité essentielle forme un droit acquis aux. accusés; il est bien difficile de laisser subsister un corps entier de procédure dont le fondement est vicieux , surtout lorsqu'il est question d'une accusation capitale , comme celle dont il s'agit; j'avais grand regret de voir condamner à mort des accusés que leur seule ignorance , ou le défaut de conseil , a empêchés de se pourvoir contre l'arrêt du parlement et la procédure qui l'a suivi, dont ils auraient obtenu sans difficulté la cassation s'ils L'avaient demandée, et, si j'étais à la place des juges, je serais bien éloigné d'en vouloir charger ma conscience. »

L'attention patiente de d'Aguesseau se portait sur toutes choses. Lors de la peste de Marseille de 1720, il intervint dans un conflit, une dispute, entre le parlement et la cour des comptes d'Aix pour rétablissement du bureau de santé; il engage le parlement à céder, et appelle son attention sur la contagion qui gagne et menace d'envahir toute la Provence. Il recommande de faire brûler le vaisseau qui a apporté la peste et tout ce qu'il renferme; « car il est surtout nécessaire de rassurer les esprits, et de guérir, au moins en partie , l'imagination des hommes qui, dans un pareil malheur, cause des maux trop réels : il serait dangereux de se reposer de ce soin sur les intendants de la santé , qui sont si suspects dans toute la suite de cette triste aventure. » Il annonce au parlement qu'il est transféré à Saint-Remy et que tous ses membres doivent s'y rendre. Cependant quatre ou cinq voulaient y rester, par courage réel ou par désir d'être remarqués. Il leur enjoint de se rendre à Saint-Remy. « Ils ne doivent

taire aucune difficulté de se soumettre à cette règle, la dignité n'étant pas un préservatif qui empêche la communication du mal contagieux. » Toutes ces lettres sont écrites d'un style simple, clair, ferme, mais toujours adouci par la bienveillance, même lorsqu'il a des reproches à faire, car « le style sévère et mortifiant n'était pas naturellement de son goût1. »

En 1731, lorsque fut publiée l'ordonnance sur les donations et les testaments , des luttes assez vives se produisirent dans les parlements, qui ne voulaient pas l'enregistrer. Elle avait été cependant préparée avec une grande circonspection et après une étude attentive des coutumes locales. Les interprétations arbitraires et souvent contradictoires des jurisconsultes et même des tribunaux, les contrariétés qui se multipliaient dans la jurisprudence, avaient éveillé l'attention de d'Aguesseau. Il aurait voulu l'unité de la législation : c'était la pensée de Colbert, de Lamoignon , de Louis XIV. Elle remontait loin dans notre histoire.

Louis IX, le grand justicier du moyen âge , qui fit de la justice une piété , rêvait déjà un corps de doctrine. Charles VII avait ordonné que les coutumes seraient réunies et rédigées par le peuple des trois ordres, admettant ainsi chaque classe de l'État à revendiquer et à discuter la part de ses droits 2.

Louis XI comprenait l'importance de cette unité pour la concentration des pouvoirs politiques entre ses mains. Cet aragne (araignée) universel, selon l'expression pittoresque du chroniqueur Chastelain, voulait enlacer dans ses réseaux, au centre desquels, dominateur , patient et solitaire ; le roi attendrait l'avenir, toutes les pensées, tous les droits, tous les devoirs de son peuple. « Si je vis encore quelque temps, disait-il à Commines, il n'y aura plus dans le royaume qu'une coutume, un poids, une mesure. Toutes les coutumes

1 Lettre du 22 janvier 1722.

2 Guy-Coquille, dans le préambule du Commentaire delà coutume du Nivernais.

d'aguessead T. I. 8

114 ÉTUDE SUR d'aGUESSEAU.

seront mises en français dans un beau livre. Cela coupera court aux ruses et aux pilleries des avocats. Les procès en seront moins longs ; je briderai comme il faut ces gens du parlement. Je mettrai une grande police dans le royaume. »

Le jurisconsulte Dumoulin recueille cet héritage d'une royale espérance et le propose à François Ier. Il voulait tenter la réforme des coutumes et leur fusion en un seul corps de lois; il voulait, selon ses propres paroles, que cette loi brève et claire, prompte et précise, aspirât à la perfection par la simplicité ; qu'elle acceptât comme base de droit commun l'équité naturelle; qu'elle s'efforçât de concilier l'intérêt privé avec l'utilité publique. Inspiré par la pensée politique qui guidait et dominait son ambition de jurisconsulte, il expliquait qu'il ne lui paraissait pas de moyen plus sûr, plus efficace, de lien plus fort, plus honnête, pour retenir et unifier un grand nombre de provinces en un seul empire, que la conformité, l'intensité des mêmes mœurs et des mêmes lois l.

Les tentatives de Dumoulin échouèrent. Mais sa voix, étouffée au pied du trône par le tumulte de grands événements, fut entendue des savants et des érudits. Elle amena la renaissance des études de législation. Le xvi° siècle fut l'âge héroïque de la science du droit. Les parlements l'excitèrent par de nombreux encouragements, et la propagèrent comme la gymnastique fortifiante de l'esprit social. Cujas reçoit de Charles IX et de Henri III la dignité de conseiller honoraire au parlement de Grenoble, puis celle de conseiller en titre. Estienne Pasquier, Chrestien de Lamoignon, Joseph Sicaliger, Jean de la Coste , les deux Pithou , Paul de Foy, Auguste de Thou, sont ses élèves. Il prépare ainsi et façonne toute une génération de magistrats. Il leur enseigne, outre la science, la modération dans les idées, la conciliation pour les hommes, la soumission aux lois.

1 Oratio de concordia et unione consuetudinum Franciœ. Opéra Molidœi, t, [I, p. 287,

L'unité de la législation fut ajournée durant les luttes de Richelieu contre les derniers efforts de la féodalité; elle le fut encore sous la régence ; mais elle tenait à l'idée d'autorité. A ce titre elle devait être désirée par Louis XIV. Il voulait unité de religion, unité de pouvoir, unité de conscience. Il tenta l'unité dans la loi. Il entreprit la réforme de la procédure civile par l'ordonnance de 1667, la réforme de la procédure criminelle par l'ordonnance de 1670. Ces travaux, confiés à Pussort, furent d'abord accomplis en secret, en dehors de toute immixtion du parlement, en déliance de ses opinions. Ils devaient être adoptés et promulgués dans un lit de justice, sans aucune discussion préalable. Lamoignon représenta au roi qu'une aussi grande œuvre ne pouvait être accomplie qu'après une délibération approfondie, car elle devait porter son nom et s'appeler le Code Louis. Une commission des magistrats les plus instruits du conseil et du parlement fut alors choisie et révisa tout le projet. Mais les vertueux efforts de Lamoignon et des parlementaires pour humaniser la loi furent contrariés par la nature rude et impérieuse de Pussort, et par le recours au roi, qui était son dernier mot quand les raisons lui manquaient.

La loi criminelle sortit de leur conférence empreinte encore d'une atroce barbarie. Les mœurs marchaient plus vite ([lie la loi, et réprouvaient avec horreur les supplices qu'elle conservait encore comme base de l'état social. La conscience publique s'était emparée des protestations de nos plus éminents jurisconsultes contre l'inégalité des peines. La discussion trop comprimée entretenait la révolte secrète des inteL ligences par les publications des réfugiés de la Hollande. Ils demandaient l'égalité dans la loi civile, l'humanité dans la loi pénale, la tolérance dans la loi religieuse. C'étaient des chimères, il y a à peine un siècle. Ce sont aujourd'hui des vérités conquises et consacrées par les faits.

D'Aguesseau, voulant réformer la justice, notait les trois points principaux sur lesquels se portait son attention.

116 ÉTUDE SUtt d'aGUESSEAU.

Le premier était le fond des matières mêmes, qui sont l'objet de la jurisprudence.

Le deuxième, la forme de procédure ou le style judiciaire.

Le troisième, la conduite et la discipline des officiers qui rendaient la justice et des ministres inférieurs qui en étaient comme les ministres nécessaires.

La multitude et la variété des lois, éparscs dans différents recueils et sous leurs dates, rendaient leur application impossible; « car, disait-il, on ne trouve dans aucun pays de meilleures et de plus saintes lois. C'est une justice que les étrangers mêmes ont toujours rendue à la France : il serait à souhaiter qu'ils n'eussent pas eu autant de raison de dire qu'il n'y avait aussi aucun pays où elles fussent plus mal observées. » Pouvait-il en être autrement, quand on reporte sa pensée à la division de la France en provinces et à la coutume spéciale à chaque province, souvent même à chaque ville ou à chaque baillage ? C'était donc rendre un grand service que de faire cesser entièrement cette diversité de jurisprudence, « non-seulement fâcheuse en elle-même et contraire au bien de la justice, mais qui donnait lieu à une infinité de procédures et de conflits de juridiction , dont un des principaux motifs était le désir d'éviter un tribunal qui suivait des maximes contraires à la prétention d'une des parties, et d'aller dans un autre qu'elle espérait d'y trouver plus favorable. »

Quant à la procédure, deux ordonnances l'avaient réglée, l'une au civil en 1CG7, l'autre au criminel en JG70; mais l'effet n'avait pas répondu à l'espérance générale. Depuis l'ordonnance de 1067, au contraire, les instructions se multipliaient, elles étaient chargées d'incidents et de difficultés, et les frais des procès croissaient au lieu de diminuer : car « la subtilité et la malice des hommes vont presque toujours plus loin en pareille matière que la prévoyance du législateur : à peine l'ordonnance est-elle publiée, que l'industrie du plaideur, ou de ceux qui lui prêtent leur minis-

ÉTUDE SUK d'ACUESSEAU. 117

tèrc, a déjà trouvé le moyen de l'éluder; et c'est de ces sortes de lois qu'on peut dire dans la plus exacte vérité qu'elles ne servent souvent qu'à faire des prévaricateurs. D'un autre coté, le mélange de la finance et de la justice, la création d'un grand nombre de nouveaux offices, la multiplication et l'augmentation de droits dont les actes de procédure et l'exécution des jugements sont chargés, ont donné lieu aux ministres inférieurs de la justice, et quelquefois aux juges mêmes, de se perfectionner dans l'art de grossir les procédures pour se dédommager en partie des sommes qu'ils avaient été obligés de financer au profit du roi ; et comme le nombre des procès est considérablement diminué par l'impuissance où plusieurs plaideurs ont été réduits d'avancer les frais nécessaires pour l'instruction , les procureurs ont aiguisé la subtilité de leur esprit pour trouver les moyens de faire en sorte qu'un seul procès leur fût aussi utile que dix l'étaient autrefois , cherchant à se dédommager , si l'on peut parler ainsi, sur le haut prix de la marchandise, de ce qu'ils perdent sur la quantité. Un grand nombre de juges subalternes ont connivé à une industrie si dangereuse au lieu de la réprimer, parce que leur intérêt se trouvait joint à celui des officiers qui étaient soumis à leur inspection1. » Il indiquait deux moyens de remédier à ces excès. Le premier

1 Mémoire sur les vues que Von peut avoir pour la réformation de la justice, t. XIII do l'édition de Pardessus p. 200. — Nous avons donné dans cette notice de longues et nombreuses citations des œuvres de d'Aguesseau : c'est la meilleure manière de le faire connaître ; mais en outre il y a tels ouvrages de d'Aguesseau dans lesquels quelques pages seulement, quelques pensées, peuvent encore être utiles. Ainsi : l'Histoire des affaires de l'Eglise nous a fourni de nombreux portraits. Ils sont tous confirmés par les contemporains. Ceux de d'Aguesseau ont une teinte plus douce, la teinte de son caractère, mais le trait est le même. — Le traité de la Juridiction royale, inutile aujourd'hui, renferme sur les limites du pouvoir de l'Église et du pouvoir de l'État, des pages qui peuvent encore être utilement consultées et que nous avons cru de notre devoir de conserver. Cette notice a ainsi gagné en utilité ce qu'elle a perdu dans la vivacité du style.

118 ÉTUDE SUR d'aGUESSEAU.

était de réduire le nombre excessif d'officiers de judicaturc successivement créés dans le royaume. La justice n'aurait pas profité seule du retranchement d'un grand nombre d'officiers qui ne vivaient qu'aux dépens du public ; tout l'État s'en serait ressenti : car ceux qui ne pourraient plus trouver d'entrée dans les offices de judicature, seraient obligés de s'appliquer à la culture des terres, ou au commerce, ou à d'autres professions plus utiles pour eux-mêmes et pour leur patrie.

Le second moyen consistait à supprimer une portion considérable des droits qui se prennent sur les plaideurs pour l'expédition des actes de justice. Le roi n'y aurait pas perdu des sommes considérables. « Après tout{7 le premier devoir de la royauté est de rendre ou de faire rendre la justice à ses sujets. C'est une dette que le roi paye, quand il les met en état de la recevoir gratuitement; et il ne s'en acquitte qu 'imparfaitement lorsqu'il leur vend en quelque manière ce qu'il est obligé de leur donner.

D'Aguesseau se mit à l'œuvre : il demanda à chaque parlement un travail qui était confié aux magistrats les plus éclairés : il réunit tous ces travaux à Paris et les remet à une conférence composée de Joly de Fleury, de Machaull, d'Àrnouville , des deux d'Aguesseau ses lils, de Fortia, de d'Ormesson et de Trudaine. De leurs efforts réunis sortirent une série d'ordonnances qui ont pris place dans nos codes. Un auteur moderne, M. Monnier, a étudié en détail la marche de cette idée d'une loi uniforme dans les siècles qui ont précédé d'Aguesseau, et a noté d'un trait précis la part décisive qui, dans cette œuvre, doit être faite au chancelier2.

1 Mémoire sur les vues que l'on peut avoir pour la réformation de l<i justice, t. XIII de l'édition de Pardessus, p. 217.

2 Le Chancelier d'Aguesseau, sa conduite et ses idées politiques , et son influence sur le mouvement des esprits, pendant la première moitié du XVIIIe siècle, avec des documents nouveaux et plusieurs ouvrages inédits du chancelier, par Francis Monnier, professeur au collège Rollin — \ vol. in-8°, Didier 1860, p. 228 à 345. Ce livre, fait avec soin et d'après les sources, indique dans son introduction les ouvrages, lettres, travaux,

ÉTUDE SLR D'AGUESSEAU. 1 lî)

Le cardinal Fleury veut faire accepter purement et simplement la. bulle Unigenitus.

— Résistance du parlement. — De l'abbé Pucelle. — De l'abbé Menguy. — Exil des conseillers. — Conduite de d'Aguesseau. — Les doctrines nouvelles. — Le Club de l'Entresol. — Mémoires de Mathieu Marais. — Mort de la chancelière, 1733.

— 1750, démission de d'Aguesseau. — Sa mort, 5 février 1751.

Le calme semblait renaître dans les esprits, quand une tentative du cardinal Fleury réveilla les discussions religieuses. fl voulut faire accepter purement et simplement la bulle Unigenitus par le parlement, et convoqua à cet effet un lit de

inédits du chancelier et ceux qui n'ont été étudiés que d'une façon incomplète par M. Pardessus. Il en existe en effet à la Bibliothèque impériale quatre volumes in-folio ; les deux premiers se composent d'œuvres, de projets, d'études, de règlements, de réformes administratives et judiciaires. Les deux derniers renferment des lettres. M. Monnier a publié dans l'appendice de son livre deux pièces importantes. Une Lettre du surintendant Fouquet, écrite sous les verrous de sa prison, à madame sa femme, le 5 février 1675. Elle est très-belle, d'une haute résignation, et d'une tendresse chrétienne. On sent la grande âme aux aspirations trop ambitieuses, mais d'une trempe supérieure digne d'avoir inspiré l'amitié persévérante de Pellisson, de la Fontaine et de Mme de Sévigné. — Le second document doit être signalé aux juristes : il est intitulé ; Mémoire fait, par M. Domat en 1664, du temps que les grands jours étaient à Clermont et qu'il était avocat du roi au présidial. D'Aguesseau l'avait étudié et annoté de ce mot : Réformation de la justice. On y trouve le germe de la loi sur l'assistance judiciaire sous ce titre :

Procès des pauvres. — « La Cour est suppliée d'ordonner que les procès et instances des pauvres , au civil et au criminel , seront instruits et jugés sans frais et émoluments. »

Ces travaux sur la réforme de la législation reproduisent la pensée constante de la vie du chancelier. Ils renferment même une analyse d'un mémoire de l'abbé de Saint-Pierre pour diminuer le nombre des procès.

Le livre de M. Monnier renferme des appréciations très pénétrantes et très-justes du style de d'Aguesseau. Écrit avec une parfaite connaissance du sujet et de l'époque, avec une mesure exacte dans le blâme et dans 4'éloge, il peut être considéré comme l'histoire impartiale et définitive du chancelier.

120 ÉTUDE SLR D'àGUESSEAU.

justice le 3 avril 1730. Le chancelier, aidé de Gilbert des Voysins, s'efforça de ramener les vieux, gallicans , ceux qui attachaient à toutes ces querelles une importance extrême ; mais il ne put y parvenir. Une proposition surtout excitait leur juste mécontentement. C'était la quatre vingt-onzième, où Rome, réclamant un pouvoir absolu, blâmait cette maxime qui fut si souvent la sauvegarde des rois et des États : La crainte même d'une excommunication injuste ne nous doit jamais empêcher de faire notre devoir.

Deux hommes dominaient et dirigeaient alors le parlement. Sincères, ardents, actifs, ils exerçaient un ascendant incontestable. C'étaient les abbés Pucelle et Menguy. Les mémoires contemporains nous ont conservé leurs portraits :

« L'abbé Pucelle était d'une taille médiocre, haut en couleur, des cheveux blancs qui le rendaient vénérable, quoiqu'il ne fût pas d'un âge avancé : en un mot, taillé en chef de parti. Son éloquence était ferme et véhémente... Tout le parti constitutionnaire lui fournissait des mémoires qu'il se rendait propres. Quand il opinait dans les assemblées de chambre, fort fréquentes dans les minorités, il avait l'air pénétré. D'une main , il frappait avec force sur son bureau ; et de l'autre, il passait ses doigts dans ses cheveux, qui devenaient hérissés. C'était le Démosthènes du parlement. Sans affecter l'éloquence, il n'en était que plus éloquent; le désordre était son art : la constitution était pour lui ce que Philippe était pour l'orateur athénien. Les tableaux les plus touchants, les images les plus fortes, les entrailles émues, les larmes qui lui échappaient : c'était bien plus qu'il n'en fallait pour émouvoir la plus grande partie du parlement.

» L'abbé Menguy était un de ces hommes extraordinaires qu'on ne saurait peindre que par enthousiasme. C'était bien de lui que l'on pouvait dire qu'il n'était jamais moins seul que quand il était seul : son âme ne le laissait pas en repos ; on eût dit qu'il était toujours en présence de son génie. Ses yeux pleins de feu annonçaient l'éloquence qui l'animait

ÉTUDE SUR D'AGUESSEAC. 121

dans la conversation comme dans les affaires. Avec cela, il n'y eut jamais d'homme plus doux. Cette douceur, jointe à son extrême vivacité et à beaucoup de gaieté, tenait de celle de l'enfance. 11 se fâchait comme on se fâche à cet âge, sans aigreur et sans conséquence. Idée, tour, expression, tout lui était soumis. Il joignait la finesse du raisonnement aux grâces de la séduction; et, ce que peu d'orateurs ont connu, les ornements et les fleurs qui accompagnaient ses discours :/en altéraient jamais l'exactitude. D'ailleurs ses mœurs, qui étaient pures et irréprochables , il ne les devait point à la sévérité de son humeur, mais à la simplicité, à la candeur, à la droiture de son cœur, qui n'admettait pas plus les vices que son esprit les faux raisonnements *. »

Unis d'abord, ces deux hommes, tous deux convaincus, mais tous deux avides d'influence, se ressemblaient trop pour ne pas se séparer : la bulle Unigenitus et les agitations du parlement les divisèrent. Ils devinrent alors, sans s'en douter, des instruments entre les mains du premier président de Mesmer.

Les opinions se produisirent dans l'assemblée du parlement avec une indépendance parfois agressive contre d'Aguesseau, qui recueillit les voix.

L'abbé Pucelle répondit avec énergie à d'Aguesseau : « Comme chrétien ni comme citoyen je ne puis consentir à l'enregistrement d'une déclaration qui ne saurait être exécutée que pour le malheur de la religion et de l'État. Je suis trop fidèle sujet du roi pour consentir qu'on le dépouille de son droit, et qu'on le déclare fidèle vassal du pape. »

Les présidents à mortier Amelot, Lcsseville, les conseillers les plus influents, opinèrent dans le même sens. La déclaration fut proclamée registrée, quoique le chiffre du vote donnât un résultat douteux. Le lendemain, 4 avril, le parlement se réunit pour protester, suivant son usage; mais le pre-

1 Mémoires du jjrésident Hénault, p. 404.

122 ETUDE SUR d'âGUESSEAU.

raier président , Antoine Portail, se retira après avoir montré une lettre du chancelier qui défendait de délibérer sur la matière examinée la veille. Le parlement s'ajourna au 13 avril, et ce jour-là l'abbé René Pucelle lit signer aux conseillers une déclaration de principes conformes à la doctrine consignée; dans le quatrième article de 1682. « Ce n'était plus le parlement, c'était Bossuet qui protestait '. »

Le cardinal Fleury et Chauvelin inclinaient aux mesures de rigueur ; une occasion favorable leur permit de les mettre à exécution en 1732. L'archevêque de Vintimille avait publié un mandement contre les folies des convulsionnaires de Saint-Médard. Ce mandement reproduisit les doctrines les plus ultramontaines. Vingt-deux curés de Paris refusaient de le lire en chaire. «Il était, disait d'Aguesseau, de nature à mettre le feu aux quatre coins de Paris.» Le parlement en prit connaissance malgré les ordres du roi : les magistrats récalcitrants furent mandés à Compiègne. Le premier président et plusieurs magistrats voulurent prendre la parole devant le roi, qui leur imposa silence. L'abbé Pucelle se jeta alors à ses pieds et y déposa en silence l'arrêt qui avait été rendu après le lit de justice. Le comte de Maurepas le déchire. Le parlement se retire attristé et effrayé ; et dans la nuit Pucelle et Titon , dont le zèle religieux et gallican aspirait au martyre, sont enlevés : l'un est conduit à son abbaye de Corbigny, l'autre au château de Vincennes.

Cette mesure rigoureuse irrite au lieu d'intimider. Le parlement persiste dans une attitude d'opposition portée jusqu'à l'hostilité. Le roi, sur l'avis même de d'Aguesseau, qui comprit enfin que l'heure des demi-mesures et des tempéraments était passée, ordonna des arrestations nouvelles. Plusieurs conseillers furent exilés et même incarcérés.

Les chambres exaspérées se réunissent le 20 juin 1732, et décident de donner leur démission. C'était une supension de

1 Monnier, le Chancelier d'Aguesseau, p. 376. Boullée, t. II, p. 56; Harbier, t. II, p. 105 à 250.

ÉTl DE SIR D AGUESSEAU. '121*

la justice. Cela fut fait ainsi et solennellement. Les chambres sortent en même temps, se joignent dans la grande salle, et, par l'escalier de la Sainte-Chapelle, se rendent chez le premier président : « Ils marchaient deux à deux, dit Barbier, les yeux baissés, au nombre de plus de cent cinquante, passant au milieu d'un monde infini dont le palais était plein. Dans leur chemin , le public disait : Voilà de vrais Romains et les pères de la patrie. Ceux qui ont vu cette marche disent qu'elle avait quelque chose d'auguste et qui saisissait. » Quels grands mots pour de petites choses ! Ces Romains n'avaient à redouter qu'un exil à quelques lieues de Paris : les persécutions contre le parlement n'allaient pas au delà. Mais ce siècle inoccupé reportait son activité sur les détails les plus minimes ; il cherchait les occasions de dénigrement du pouvoir ; il s'essayait à l'opposition. Les conseillers exilés et les conseillers démissionnaires excitaient l'enthousiasme.

L'opinion publique se groupait derrière eux, et, dans une pièce de vers qui fut vite populaire, les proclamait des sénateurs généreux, les protecteurs des lois, le seul frein de la tyrannie. Le peuple était profondément remué par ce spectacle, il prenait parti, et l'isolement se faisait déjà autour d'une royauté qui n'avait ni l'éclat de la gloire, ni le respect d'elle-même. D'Aguesseau comprit qu'il fallait faire cesser un état de choses qui ne profitait à personne et qui donnait l'exemple et l'habitude de la division. Il parvint, à l'aide d'habiles négociations, à calmer les plus ardents , à les amener à quelques expressions de repentir; il les fit agréer par le roi, et le parlement rentra enfin dans le devoir.

Cependant de graves symptômes annonçaient le mouvement inquiet des intelligences.

Les esprits les plus éminents du clergé, de la philosophie, de la politique, des finances, désiraient et demandaient des réformes nécessaires. Le désordre des finances, l'inégalité des droits et des classes sociales, la vivacité des querelles religieuses tour à tour violentes ou ridicules, l'abus de la

\±\ ÉTUDE SUR. d'AGUESSEAU.

nouvelle philosophie, le cynisme des mœurs, faisaient de la société un spectacle mobile et inquiet. La royauté, la noblesse, le parlement, le clergé, s'y réunissaient dans une place agitée et tumultueuse dont toutes les ambitions s'efforçaient de confondre les limites.

Cette société épuisée, tourmentée par le désordre des mœurs, des finances, des luttes religieuses, entrevoyait cependant l'aurore des idées nouvelles. Elle devait sortir d'une réunion qui a produit une école d'économistes et de publicistes. Sur la place Vendôme, dans l'hôtel du président Hénault, à l'entrc-sol , un abbé Atari, homme d'étude, d'esprit et de savoir, réunissait quelques amis : « C'était, écrit d'Argenson, une espèce de club à l'anglaise1 ou de société politique parfaitement libre, composée de gens qui, aimant à raisonner sur ce qui se passait , pouvaient se réunir et dire leur avis sans crainte d'être compromis, parce qu'ils se connaissaient tous les uns les autres et savaient avec qui et devant qui ils parlaient. » On y trouvait les Gazettes de France, de Hollande, et même les papiers anglais. Là se réunissaient l'abbé de Saint-Pierre, le fécond auteur des plus étranges et des plus honnêtes utopies, l'homme dont les idées étaient à la fois si élevées et si fausses; il y lisait en 1728 son Discours sur la grandeur et la sainteté des hommes; — de la Fautrière , conseiller au parlement , remarquable par son esprit, par le savoir et l'énergie qu'il montra dans l'assemblée des chambres du parlement, et qui travaillait à une Histoire des finances et du commerce ; — l'abbé Pucelle, conseiller à la grand'chambre , que la violence et l'audacieuse indépendance de son opinion firent exiler à son abbaye de Corbigny, près Château-Chinon ; — d'Argenson, qui agitait déjà les idées les plus libérales et les plus progressives : la liberté du commerce au dedans et au dehors; le système de scrutin appliqué aux choix des officiers royaux,

1 Ce mot était nouveau quand d'Argenson l'écrivait.

l'abolition de la vénalité des charges, le rachat des charges de suzeraineté, des devoirs rentes et du droit de chasse, et qui écrivait cette phrase que la révolution de 1789 devait se charger de traduire dans les laits : « Deux choses seraient principalement à souhaiter pour le bien de l'État, l'une que tous les citoyens fussent égaux entre eux, l'autre que chacun fût le lils de ses œuvres. Les nobles ressemblent ce que les frelons sont aux ruches. » Ces conférences attiraient l'attention publique; le pouvoir s'en émut; le cardinal Fleury s'en occupa; il signala à l'abbé de Saint-Pierre « le mauvais usage qui était fait de ces assemblées par les nouvelles qui s'y débitaient, et par les matières politiques qui entraînent plus loin qu'on ne voudrait. » Le club de l'Entresol se dispersa, mais ses idées ne s'arrêtèrent pas: apportées d'Angleterre par Bolingbroke, elles se propagèrent; elles descendirent dans la bourgeoisie moqueuse et irritée : Voltaire, Rousseau, Montesquieu, les relevèrent, et, sous des formes diverses, aidèrent au mouvement des esprits.

D'Aguesseau ne s'apercevait pas de ces tendances nouvelles. Reclus dans sa foi, dans sa famille, dans ses affections, dans ses travaux, il regardait peu dans la société qui s'agitait autour de lui. Le peuple ne comptait pas encore; la philosophie du xvme siècle le préparait cependant pour son rôle et lui enlevait à la fois ses erreurs et ses croyances. D'Aguesseau n'abaissait pas ses regards jusque-là, et n'eut aucun pressentiment de l'avenir. C'est une chose étrange, digne de remarque. On ne trouve pas dans ses lettres un tableau du monde qui l'environne, pas un trait sur cette débauche d'idées et de mœurs qui montait jusqu'au trône, qui soulevait l'indignation ou le mépris de la bourgeoisie, et qui furent recueillies jour par jour par les mémoires des avocats Matthieu Marais et Barbier ].

1 Journal el Mémoires de Matthieu Marais, avocat au parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (171," -1737), publiés pour la pre-

J20 ÉTUDE SIR D*AGU£SSEAlf.

La littérature se transformait; elle devenait un instrument d'émancipation et d'indépendance pour la pensée : elle recherchait les motifs de toutes choses. Dans son ardeur généreuse et emportée, elle ébranlait les institutions en touchant à leurs abus. Voltaire avait publié Mahomet, érigé le déisme en doctrine religieuse, groupé autour de son nom toute une armée de grands écrivains ; Montesquieu avait écrit l'Esprit des lois (1748), et recherché les règles des gouvernements; Kousseau préparait son Discours sur les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Il ne parut qu'on 17^3, trois années

inière fois d'après le manuscrit de la Bibliothèque impériale, par M. de Lescure, chez Firmin Didot, 1863, p. 319. — Cette importante publication renferme des documents nouveaux et des appréciations importantes sur les querelles religieuses soulevées par la bulle Unigenitus, sur l'attitude et les actes du parlement, sur le mouvement des esprits, et sur le rôle de d'Aguesseau. Marais avait une intelligence droite, ornée, amoureuse des recherches et des annotations historiques. En relation avec le président Bouhier, il réunissait pour lui et, en outre, il jugeait avec précision les documents contemporains. Moins satirique et plus élevé que Barbier, avocat comme lui, mais plus mêlé par l'exercice actif de sa profession aux hommes et aux choses de son temps, voyant moins dans la rue, moins à la superficie, pénétrant, à l'aide des grands noms de sa clientèle, <laus l'intimité des choses, il voyait les causes secrètes et l'enchaînement «les événements contemporains. Honnête homme, ami des belles-lettres, philosophe par l'esprit, tendre par le cœur, il traversa son siècle sans hostilité, sans parti pris: il n'eut ni amertume ni indulgence : il contempla son temps comme un spectacle; le décrivit pour lui-même et pour ses amis d'abord, et un peu pour la postérité, mais pour cette postérité étroite des honnêtes gens, amoureux de la vérité et isolés de tous les partis. Il a le trait net et fin , l'expression vive et salée, la recherche scrupuleuse, l'entente à demi-mot; il sourit sans colère; et la Fontaine, dont il a écrit la vie et étudié les œuvres , semble lui prêter ce sourire du coin de l'œil qu'il échange avec son ami le premier président Bouhier. Il a mérité que d'Aguesseau ait écrit de lui à l'abbé Veissière, dans une lettre datée. de Fresnes du 12 avril 1720 : « M. Marais est un homme d'esprit et un fort honnête homme , pour lequel j'aurai toujours une véritable estime. » Journal de Barbier, avocat au parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1718-1763), édition complète conforme au manuscrit autographe de l'auteur, 1857, édition Charpentier. — Barbier est moins littéraire et moins éclairé que Marais. C'est l'enfant grossier de la même famille.

ÉTUDE Slill d'AGUESSEAU. 147

après la mort de eTAguesseau; mais s'il fut accueilli avec enthousiasme, c'est que les esprits étaient préparés à le recevoir. Rousseau, en effet, avait développé ce qui était dans la pensée publique. A travers tous les excès d'une trop rapide émancipation , l'amour de l'humanité qui réunit et égalise toutes les classes dans les mêmes droits et dans les mêmes devoirs, était au fond de ces efforts tentés sous toutes les formes et dans toutes les directions, dans les arts, la jjolitique, la science et la philosophie. D'Aguesseau ne vit pas, ne sut pas voir ce que des esprits moins élevés que le sien , mais vivant dans la sphère réelle des hommes et des choses , espéraient ou redoutaient.

D'Argenson écrivait : « On devient républicain , même à la cour ; on se désabuse du respect pour la royauté. » Il regardait et apercevait une classe nouvelle qui grandissait pour le pouvoir, et se préparait aux doctrines et aux actes de 1789. Il la caractérisait, dès 1750, par ces paroles vraiment prophétiques :

« Et qu'on ne dise pas qu'il n'y a plus d'hommes. La statue est dans le bloc de marbre. Les plus petits y deviendraient bons. Voyez combien il y a aujourd'hui d'écrivains instruits et philosophes. Le vent souffle d'Angleterre depuis quelques années sur ces matières-là. Ce sont des matières combustibles. Voyez dans quel style sont écrites les remontrances des parlements et des états sur le vingtième. Ces procureurs généraux des parlements, ces syndics d'état, tous ces gens-là, deviendront au besoin des grands hommes. Toute la nation prendrait feu ; la noblesse se joindrait au clergé, puis le tiers-état. Et s'il en résultait la nécessité d'assembler les états généraux du royaume pour régler les iinances et les demandes d'argent pour la suite , ces états ne s'assembleraient pas en vain. Qu'on y prenne garde, tout ceci est fort sérieux. Quod Deus avortât1 . »

1 D'Argenson, Mémoires, t. III, p. 384.

128 ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU.

Pendant que de tels signes précurseurs de l'orage apparaissaient à l'horison , d'Aguesseau se repliait en lui-même ; il s'occupait de sa fonction comme le premier des magistrats , obéissant à la loi, mais abdiquant vis-à-vis de la loi ce droit de contrôle qui appartient à un chancelier de France

Il vieillissait d'ailleurs; son cœur se détachait delà vie : en 1733 la chancelière était morte à Auteuil; elle fut, selon son désir, enterrée au milieu des pauvres de la paroisse. D'Aguesseau fit son épitaphe; il écrivit sur elle quelques mots attendris dont l'étude de cette vie affirme la vérité : « Femme forte, dit-il, par sa foi chrétienne; toujours calme, sans orgueil dans la prospérité, sans tristesse dans l'infortune, elle soutirait avec patience et douceur les tourments d'une longue et cruelle maladie. Elle avait vécu sur cette terre comme une étrangère, elle mourut dans cette campagne comme dans une hôtellerie. Ainsi le voulut la Providence. C'est au milieu des cendres des pauvres qu'elle voulut, mère des pauvres, attendre la résurrection bienheureuse, et non au milieu des monuments des riches. »

Ce premier vide tait par la mort dans cette famille, reserrée autour du chancelier comme autour d'un patriarche, fut suivie de plusieurs autres pertes également douloureuses à son cœur. En 1741, son plus jeune fils, Plaintmont, mourut à l'âge de vingt-sept ans; en 1745, sa fille Anne-3Iarie, la recluse du couvent des Bénédictines au faubourg Saint-Marceau, mourut à trente-six ans; en 1747, son autre fils, d'Aguesseau d'Orcheux, lui fut enlevé.

D'Aguesseau se courba sous sa douleur; il se sentit détaché des affaires et attiré par ces tombes où reposaient les douces portions de lui-même qu'il avait tant aimées. Il écrivit au roi le 20 novembre 1750 ; lui fit porter sa lettre et sa démission par ses deux fils et par le comte de Saint Florentin ; il se recueillit durant une année entière, et se prépara à la mort dans l'étude des saintes lettres, dans les méditations et dans les souffrances, A sa dernière heure il dicta ses

suprêmes volontés à ses deux fils et à la comtesse de Chastellux ; il serra la main à son plus ancien et meilleur ami , le conseiller Fréteau , il bénit ses enfants, demanda à être enterré à Auteuil, à côté de sa femme, et remit à Dieu, le 5 février 1751, une belle âme, que durant quatre-vingt-deux années il avait travaillé à rendre digne de son Créateur.

D'Aguesseau était d'une taille médiocre, un peu grosse; sa figure était pleine et agréable ; ses traits réguliers ; son allure simple et digne ; le front vaste et bien proportionné; l'œil doux et d'un rayon sympathique. Sa personne inspirait le respect et provoquait la confiance : on sentait en lui un cœur pur, un esprit éclairé, une âme religieuse, une mémoire abondante. Indulgent sans efforts, il mettait autour de lui , dans sa famille , dans ses relations , dans les affaires , une gaîté douce et calme , reflet d'une conscience qui ne fut jamais troublée ni par un remords, ni par un désir trop vif.

Ses qualités étaient des vertus; ses défauts n'étaient que des imperfections. Mais la faiblesse de son caractère, qui aurait passé inaperçue dans la vie privée , lui enleva dans la vie publique l'influence qui ne s'acquiert que par la vigueur et la décision.

Ainsi, il aima la justice avec l'ardeur d'un saint1, mais il montra pour la magistrature qui rend la justice, trop de douceur et de placidité. Il avait la patience qui recherche les abus, la sagacité qui les pénètre, la science qui indique les remèdes : il n'eut pas à un degré égal l'énergie qui réforme. Il laissa après lui la torture dans l'instruction criminelle et la cruauté dans les supplices. Il ne douta jamais du droit de punir qui appartient à la société , et ses réflexions ne le conduisirent pas à rechercher si elle a le droit d'ajouter à la peine des souffrances inutiles. Et cependant Beccaria n'était pas loin!

1 Nous sommes les fils des saints, disait-il à ses fils en leur parlant de son père et de sa mère.

d'aguesseau t. i. 9

130 ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU.

Il comprenait l'importance du parlement vis-à-vis de la royauté. Il avait conquis sur cette assemblée, comme procureur général, un grand ascendant. Il pouvait en faire un instrument utile à modérer une monarchie, en le dirigeant et l'éclairant par la discussion1. Il ne sut pas conserver cette confiance qu'il lui avait d'abord inspirée, parce qu'il n'osa pas assez l'aborder en face , le vaincre et le guider par l'autorité de sa parole. Là encore se retrouve cette nature indécise qui faisait dire à ses contemporains, « que, pour se décider, il consultait môme ses enfants » , cette nature faible jusqu'à l'humilité, et qui semble n'avoir jamais eu ni le sentiment ni l'audace de sa puissance.

Noble , sage , aimable figure qu'on voudrait placer au premier rang, entre les gardiens des lois, et dans une attitude dominante parmi les conducteurs des hommes. Mais à cet orateur, à ce chrétien, à ce législateur, à ce philosophe, à cet homme politique, il a manqué une qualité sans laquelle on ne peut ni dominer son temps, ni préparer l'avenir, ni mettre à ses oeuvres le cachet de la vie et de la durée, — cette qualité qui éclaire les grands fronts de saint Louis, de Sully, de Richelieu, de Bossuet, de Corneille, — cette qualité qui fait les grands écrivains, les grands orateurs,

1 Le cardinal de Retz , qui connaissait les ressorts de nos institutions pour les avoir maintes fois tendus et agités au profit de son ambition personnelle, pensait comme tous les écrivains, comme tous les hommes d'Étal, que la puissance du parlement n'était périlleuse que parce qu'elle était mal dirigée : « Autrefois, a-t-il dit, il existait un milieu entre les peuples et les rois, et le renversement de ce milieu a jeté l'État dans les convulsions où l'ont vu nos pères... Aujourd'hui on va droit à l'établissement de l'autorité despotique. O chemin est de tous côtés bordé de précipices... Le parlement travaille à la ruine de l'État, parce qu'il ne sait pas faire le bien qu'il veut faire... Un ministre habile le maintiendrait dans l'équilibre où il doit demeurer, pour balancer ce qui est de l'autorité des princes et de l'obéissance des peuples. Ce qui ne doit être que pour modérer le mouvement veut le faire et le fait mal, parce qu'il n'est pas fait pour cela Voilà où gît le défaut de notre machine. Déclarez-vous hautement protecteur des compagnies souveraines, et avec leur concours vous réformerez l'État, peut-être pour des siècles. »

les grands hommes politiques, — et sans laquelle toutes les autres sont inutiles ou impuissantes : l'énergie.

Il fut dans son siècle un ornement, une vertu, une protestation, mais il ne fut pas une influence.

Cette part est belle cependant : elle suffit à illustrer un homme qui se conserva si pur et si honnête en plein xvme siècle; qui donna des exemples si nobles et si peu suivis de désintéressement, de bonnes mœurs , de vie de famille, d'amour de la justice et de belles-lettres. Ses œuvres, ses correspondances, ses travaux, ses projets, ses croyances, nous montrent en lui un grand honnête homme. S'il n'eut pas la portée d'esprit qui fait le génie, la vigueur de caractère qui fait l'homme d'État; il eut du moins, au plus haut degré, l'amour de la science, le talent de la parole, la conscience du magistrat. Son nom est resté pour nous le nom du plus illustre et du plus vertueux de nos modèles et de nos maîtres.

Page 1