AU MÊME
« A Fresncs, le 8 août 1718.
» Les échos des applaudissements que vous reçûtes hier, mon cher fils , se sont fait entendre jusqu'à Fresnes , et une voix que je crois très-sincère, puisque c'est celle de M. le Brasseur, m'assure que vous les avez mérités : c'est la plus agréable nouvelle que je puisse recevoir, et, quelque joie que vous puissiez avoir, elle ne saurait jamais égaler la mienne. Vous devez ce succès premièrement à Dieu , de qui viennent tous les biens, qui donne le caractère, l'esprit, les talents, les secours, la volonté et l'exécution; vous les devez en second lieu à votre travail et à votre application. Ainsi, mon cher fils, vous ne sauriez trop remercier Dieu des grâces qu'il vous a faites, ni trop redoubler d'ardeur pour vous instruire, et pour être en état d'appliquer un jour à des sciences d'un autre ordre les connaissances que vous acquérez à présent. Ce que vous venez de faire et. de bien faire est non-seulement une préparation , mais encore un engagement à faire encore mieux, à vous surpasser toujours vous-même, et à répondre par là aux grâces de Dieu et à l'opinion du monde. Vous ne sauriez trop vous occuper du premier , mais je suis persuadé que vous sentirez vous-même le danger du second. Vous êtes trop bon philosophe , et je vous crois aussi trop bon chrétien , pour ne pas comprendre toute la vanité des jugements des hommes , et pour vous laisser trop aller au plaisir d'être applaudi : c'est une des sensations les plus ordinaires et les
plus dangereuses dans la jeunesse ; je prie Dieu qu'il vous en préserve , mon cher fils , et qu'il vous fasse la grâce de n'avoir en vue dans le bien que le bien même. Voici une semaine heureuse pour mes entants, et encore plus pour moi.
» Je m'attends bien à n'avoir pas moins de compliments à faire samedi prochain à votre frère aîné. Je ne pourrai plus manquer de bons conseils, ayant un grand philosophe et un grand jurisconsulte dans ma famille. Je souhaite pour votre frère qu'il n'ait pas une journée aussi chaude que celle que vous eûtes hier, et qui me fit bien souffrir pour vous. M. le Brasseur ne me marque point que vous en ayez paru incommodé : ainsi, j'espère que le plaisir de bien faire vous aura rendu moins sensible à l'excès de la chaleur. Faites mille remercîments de ma part à M. Binet, en attendant que je les lui fasse moi-même. Embrassez vos frères pour moi, aussi bien que M. le Brasseur1; qui, après moi, est celui qui sent le plus de joie en cette occasion , et qui mérite peut-être encore plus que moi d'en sentir. »
Ses enfants soutiennent leurs thèses avec succès ; le père s'associe à leur joie ; son cœur se dilate ; il se sent revivre dans des fils qui lui feront honneur et continueront ce nom si lourd à porter. Il écrit à d'Aguesseau fils aîné :
« Fresnes, 15 août 1718.
» Je ne puis différer jusqu'à après-demain , mon cher fils, à vous témoigner combien je suis touché du succès de votre thèse. Quoique tout ce qu'on m'en écrit puisse être , en un sens, au-dessus de mes vœux, il n'a point cependant surpassé mon attente. Vous jouissez par là du long et pénible travail de votre préparation : vous en goûtez à présent les
1 Le Brasseur et Romieu, dont les noms reviennent fréquemment dans la correspondance de d'Aguesseau, étaient, l'un le gouverneur, l'autre le précepteur de ses enfants.
fruits, et vous êtes en état de juger par vous-même de la différence qu'il y a entre ceux qui se prêtent seulement à un maître pour les exercer, et ceux qui se livrent véritablement à l'étude et travaillent par eux-mêmes à s'instruire solidement et profondément. Puisque vous avez soutenu ce travail avant d'en avoir l'ait l'expérience, je ne doute pas que vous ne le fassiez encore avec plus d'ardeur, à présent que vous en sentez par vous-même toute l'utilité.
» Quelque honneur que votre thèse vous ait pu faire, vous ne vous croyez pas payé sans doute de vos travaux par une si légère récompense : mais les principes dont vous avez acquis la connaissance, mais l'esprit de jurisconsulte que vous avez commencé à former en vous, mais l'habitude du travail, le don de la méthode et l'art de digérer ses pensées, dans lequel vous vous êtes confirmé, voilà les avantages inestimables qui sont votre véritable récompense , et qui dureront autant que votre vie. Il ne me reste donc après cela qu'à rendre grâce à Dieu de m'avoir donné un fils si docile , si laborieux , et si digne du succès qu'il vient de lui accorder. Je n'ai pas besoin de vous exciter à lui en rapporter toute la gloire : votre religion m'assure que vous m'avez déjà prévenu, et j'espère qu'en ajoutant à vos talents le don de la modestie et de l'humilité , il vous aura fait une plus grande grâce qu'en vous donnant ces talents mêmes.
» En voilà assez pour aujourd'hui , mon cher fils. Nous aurons, grâce à Dieu, le loisir de nous entretenir ici plus à fond sur tout ce qui m'occupe à présent par rapport à vous. Ce sera une grande joie pour moi d'y voir arriver deux enfants couronnés de lauriers, et qui ont si bien fini leur carrière cette année.
» J'espère de voir l'année prochaine trois couronnes dans ma maison : ce n'est pas la faute de votre frère d'Orcheux si je n'ai pas ce plaisir dès cette année. Je vous embrasse tous , mes chers enfants , et je fais mon compliment à M. Romieu, dont j'espère que la satire ne pourra mordre
sur notre thèse : j'ai de quoi le faire rougir au moins s'il s'avise de le faire, et s'il oublie ee qu'il m'a écrit. Je suis persuadé que M. le Brasseur n'a pas moins de joie que lui. Nous vous attendons tous ici avec beaucoup d'impatience mercredi prochain.
» M. Cassini m'a écrit, sur la thèse de votre frère de Fresnes , une lettre latine qui est un chef-d'œuvre d'élégance et d'urbanité. Je ne sais quelle verve de latin m'a pris en la lisant, et j'ai succombé à la tentation de lui répondre dans sa langue ; c'est une entreprise bien hardie pour moi , mon cher fils , surtout en votre absence. Je vous envoie ma réponse , afin que vous assembliez votre petit conseil de latinité, avant que de la lui envoyer, pour voir s'il n'y a ni solécismes ni barbarismes. Je permets au Romieu d'en rire, pourvu qu'il les corrige.
» Je ne sais si votre mère aura le temps de vous écrire; en tout cas , je crois que vous ne doutez pas de sa joie.
» Je vous prie de dire à M. Fréteau, à qui je ne saurais écrire aujourd'hui, que j'ai reçu la lettre éloquente qu'il m'a écrite et dont vous êtes l'unique objet. Je suis bien persuadé que son cœur n'y a pas eu moins de part que son esprit.
» Je ne saurais encore lui faire savoir quand il pourra venir ici ; mais je lui écrirai incessamment, et sur cela, et sur ses autres lettres.»
Écrivant à sou fils de Fresnes le 6 mars 1719, il lui demande un livre du physicien Mariotte, publié à Leyde en 1717, et lui dit en termes à la fois railleurs, charmants et sérieux :
« Vous voyez, mon cher maître, que je ne cherche qu'à rn'instruire ; et comme c'est de vous sans doute que me vient cette ardeur pour la science, je suis persuadé que vous en avez encore plus vous-même , et j'ai intérêt que cela soit ainsi ; car, comme vous êtes d'un caractère assez communicatif, et que comme vous le dites, vous autres philosophes,
70 ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU.
bonum est sui diffusum, plus vous deviendrez savant, plus j'espère que votre science se répandra sur moi, surtout quand vous y aurez joint la facilité du débit, dont nous autres, têtes dures, ne laissons pas d'avoir besoin pour bien entendre ce que nos maîtres nous enseignent. C'est à quoi vous serviront les conférences fréquentes que vous avez recommencées sans doute depuis votre retour à Paris , et vous vous appliquez apparemment à vous énoncer en termes clairs, purs, propres et précis, ce qui est un des plus grands fruits que l'on puisse tirer des exercices de philosophie. Songez que vous êtes destiné à être mon maître, et qu'il serait fâcheux pour vous que votre disciple, faute de vous bien entendre, ne vous fit pas autant d'honneur qu'il le désire. J'en dis autant au compagnon de vos travaux, et j'espère que vous redoublerez tous deux d'ardeur pour vous instruire et pour vous mettre en état d'instruire les autres. Plus vous travaillerez à présent, moins vous aurez à travailler dans la suite. La philosophie et les mathématiques ont cela d'avantageux que, comme elles exercent l'esprit sur les matières les plus abstraites et les plus subtiles, ceux qui ont pu une fois en surmonter les difficultés ne trouvent plus rien de difficile dans les autres sciences ; et la méthode à laquelle ils se sont formés , étant comme un instrument universel qui s'applique également à toutes sortes de sujets , il n'y en a aucun qu'il ne sache ramener à ses premiers principes, et qu'ils ne soient capables de traiter d'une manière supérieure. Mais j'oublie que je suis votre disciple , et je prends sans m'en apercevoir le ton de maître, qui me plaît cependant beaucoup moins que celui de disciple. J'aime bien mieux, mon cher ils, être instruit par vous que d'avoir à vous instruire, et je ne serai jamais plus content que quand je vous verrai capable de marcher d'un pas ferme et assuré non-seulement dans les sciences, mais encore plus dans la conduite de la vie. N'oubliez point ce que nous avons dit sur ce sujet , dans votre dernier voyage , et devenez encore pins philosophe par les mœurs que par la
doctrine. Tout ce que je vous écris est autant pour votre frère que pour vous; tout doit être commun entre vous, surtout le désir que j'ai de votre perfection, et la tendresse infinie avec laquelle je vous aime l'un et l'autre. »
La correspondance du chancelier renferme plusieurs lettres de la chancelière , qui montrent quelle large part elle s'était faite ou lui était faite dans la famille. Elle délibérait et elle dirigeait.
Elle annonce à sa fille , Mme de Cliastellux , plusieurs mariages , entre autres celui de M. Gilbert , fils du président Gilbert, avec la fille d'un notaire « qui lui a laissé vingtdeux mille francs de rente; » et elle ajoute avec un esprit très-fin : « Il n'y a que chez nous qu'il ne s'en fait pas ; ce n'est pas la faute de bonne envie, ni de vocation pour le sacrement, mais il faut que Dieu nous envoie de là haut une belle-fille ; car je n'en vois guère sur la terre : vous devriez bien nous en chercher dans votre Bourgogne. »
La chancelière avait un caractère ferme et tendre , trempé dans une croyance énergique, fort contre le malheur, sachant le supporter avec une élévation dédaigneuse, se repliant et se refermant en soi comme dans un abri inaccessible aux outrages dont la mobilité de l'opinion avait poursuivi son mari; résignée à l'exil, et ne voulant en sortir que le front haut; acquiesçant avec peine aux démarches que le chancelier provoquait. C'était une femme du xvne siècle, de la famille intellectuelle et morale de Jacqueline Pascal et la sœur Arnauld. Parfois, sur l'ascétisme de ce cœur un peu sévère, glisse un rayon de douleur maternelle. Sa pensée, toujours élevée , s'attendrit alors , et ses accents deviennent plus doux. Elle écrit à la comtesse de Cliastellux, sa fille, à propos de la mort de son enfant, une lettre digne d'être relue :
78 ÉTUDE SUIl d'AGIESSEAU.
« Frcsnes, 23 avril 172(5.
» En voyant ce matin votre lettre, ma chère fille, j'ai tremblé ; il semblait que je prévoyais votre malheur. J'ai bien senti que j'étais mère et grand'mère, et ces deux qualités, qui sont si vivements gravées dans mon cœur, m'ont pénétrée de douleur. Je vous parle de la mienne, ma chère fille, plutôt que de tâcher de consoler la vôtre, parce que rien ne l'adoucit tant que de savoir qu'on la partage bien sincèrement avec nous; et comme votre foi est bien vive, et que vous êtes pénétrée de religion, je vois, comme si j'y étais présente, avec quel courage vous faites votre sacrifice et vous offrez à Dieu les prémices de vos enfants. Je ne crains qu'une chose pour vous , ma chère fille , c'est que vous ne vouliez vous mettre trop au-dessus de la nature. La soumission du cœur à Dieu ne doit point empêcher nos larmes de couler : nous sommes chrétiennes, mais nous sommes femmes, et l'un n'est point incompatible avec l'autre. »
Le chancelier écrit du même style et sous l'inspiration de sa femme. On sent l'accord de ces deux âmes et de ces deux cœurs , animés du même souffle, de la même croyance :
«Fresnes, 2i avril 172l>.
» Dieu vous éprouve de bonne heure, ma chère fille, et, après vous avoir accordé bientôt les bénédictions du mariage le plus heureux, il vous en fait aussi sentir bientôt la plus grande croix, par la perte d'un fils aîné si digne de votre tendresse. Je ne vous dirai point combien j'en suis pénétré : vous n'aurez pas de peine à le croire, et vous savez combien je m'étais attaché l'année dernière à cet enfant , qui faisait alors notre joie et qui fait à présent notre douleur. Je la sens dans toute son étendue ; mais je suis bien plus occupé de la mienne que de la vôtre. Je sais que votre foi vous soutient au-delà de mes espérances: vous rendez à Dieu, sans mur-
mure, ce que vous avez reçu de lui, et vous le remettez avec courage entre les mains de son véritable père , qui , par une miséricorde digne d'être enviée, le fait arriver au souverain bonheur sans avoir passé par toutes les misères de cette vie. Je me joins de tout mon cœur au sacrifice que vous lui faites d'un enfant qui vous était si cher, et je voudrais que le mien fût aussi volontaire et aussi absolu que le vôtre. Je crains seulement que votre vertu ne prenne trop en cette occasion sur la nature , et que , soit par religion ou par ménagement pour M. de Chastellux, vous ne renfermiez trop dans votre sein les mouvements delà tendresse maternelle. Je vous exhorterais volontiers à être aussi faible que moi : c'est la seule occasion où je voulusse me donner pour modèle. Laissez couler des larmes qui portent avec elles leur consolation pour une âme aussi chrétienne que la vôtre. Je voudrais y pouvoir joindre les miennes, et je n'ai jamais été si touché de votre absence que depuis hier, que j'ai appris votre malheur. Je souhaite fort que M. de Chastellux puisse faire cesser aussi promptement que je l'espère une séparation qui ajoute beaucoup à ma doulenr présente, mais je le souhaite encore plus pour vous et pour lui que pour moi. Le séjour de Chastellux vous rappelle continuellement à l'un et à l'autre le sujet de votre affliction ; tout vous y représente votre aimable enfant ; et les impressions vives que vous ne sauriez vous empêcher de ressentir me font trembler dans l'état où vous êtes. Je suis persuadé , comme je l'écris à M. de Chastellux , qu'il pensera à vous faire sortir au plus tôt d'un lieu si triste pour vous dans les circonstances présentes. Le voyage fera une diversion utile et peut-être nécessaire ; vous vous consolerez et vous nous consolerez nousmêmes en répandant yotte douleur dans notre sein; et où pourriez-vous mieux la déposer, ma chère fille, que dans le cœur d'un père qui ne sent trop, dans cette occasion, toute la tendresse avec laquelle il vous aime plus, en vérité, que vous ne pouvez vous aimer vous-même. »
La chancclière reprend d'un ton plus relevé, d'une phrase plus nette et plus vive :
« Fresnes, 28 avril 172ti.
» Je m'attendais, ma chère fille, à ne plus recevoir de vos lettres, parce que vous vous mettiez en chemin pour revenir; mais vous ne m'en parlez point, et je vois que nous avons mal raisonné ensemble sur cela, et que le malheur qui vous est arrivé ne change rien à vos arrangements. J'ai bien compris votre douleur et votre fermeté , et c'est ce qui m'a pénétrée d'affliction; car je tremblerai toujours sur votre santé jusqu'à ce que je vous voie en nos pays. Dieu vous soutient, ma chère fille; il est le grand consolateur. Et, effectivement, quel bonheur pour notre pauvre enfant! Que pouvait-il avoir jamais de plus grand que la possession de Dieu ! Et de combien de peines et de traverses est-il délivré ! C'est nous-même que nous pleurons en le pleurant. Il a peu vécu: mais cependant il vous avait donné bien des peines par sa délicatesse ; et si vous l'aviez conservé davantage , cette mauvaise constitution lui aurait fait mener une vie souffrante, qui aurait été pour vous une source de douleur. Vous ne me mandez rien de la santé deM.de Chastellux; je craignais qu'il n'en fût malade aussi. Je n'ai pas douté que vous n'eussiez bien du soin l'un de l'autre. Je souhaite fort que vous réussissiez tous deux à adoucir de telle sorte votre peine que vous ne deveniez point malade ; que , pour notre consolation à tous, nous nous trouvions bientôt réunis, et que je puisse vous marquer moi-même, ma chère fille, combien mon amitié pour vous me fait partager vivement tout ce qui vous touche. Monsieur votre père est de moitié dans tout ce que je vous mande. »
La tendresse de la chancelière pour ses enfants , moins ambitieuse et moins tournée à l'effet que celle de Mme de
ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU. 81
Sévigné , rencontre parfois des idées d'un esprit fin et doucement ironique.
« Monsieur votre père dit qu'il accepte volontiers notre communauté de lettres, qui s'accommode très-bien avec sa paresse. Il dit qu'il veut vous aimer à tous les moments et qu'il ne peut s'empêcher de haïr un peu ceux à qui il écrit tant que la lettre dure. Sur ce pied, peu de gens voudront qu'il écrive. Pour moi, ma chère fille, quoique paresseuse pour le moins autant que lui , j'aime à vous entretenir, vous le voyez bien par mes fréquentes lettres. Je trouve pourtant que c'est un faible dédommagement de l'absence, et j'aimerais bien mieux vous dire souvent moi-même , de la langue , des yeux et encore plus par des effets, ma chère fille, combien je vous aime tendrement , aussi bien que M. de Chastellux*. »
Cette correspondance fait connaître le chancelier, sa vie intérieure, sa famille. Nous le verrons aussi tendre pour une de ses filles, souffrant d'un mal que les familles ne peuvent pas révéler, et qu'il dut tenir au couvent, éloignée de lui , épancher son cœur auprès de cette enfant déshéritée du monde, l'associer à ses prières, et l'associer aux succès de son frère l'avocat général.
La foi du chancelier était vive et sincère : elle n'eut jamais de doute durant ce siècle si troublé ; elle n'eut jamais de défaillance durant les heures du succès et du pouvoir. Les triomphes de la parole, l'éclat de la vie publique, les souffrances morales de l'exil, la trouvèrent toujours égale et constante. Sous les hauts ombrages de Fresnes, dans la solitude , comme à la place Vendôme , dans le cabinet du garde des sceaux, le chancelier ouvrait sa journée par la lecture
1 Lettres inédites du chancelier d'Aguesseau, publiées par M. Rives, deux volumes in-octavo.
d'aguessead t. i. 6
82 ÉTUDE SUR d'AGUESSEAU.
de l'Écriture sainte et par la prière. Sa foi animait les œuvres de sa vie , inspirait les pensées de son esprit , et le maintenait en communication intime avec ceux qu'il avait aimés et perdus. Son père , ce guide de ses premières années , dont il était deux fois le fils et par la naissance et par l'éducation , il le voyait encore comme un puissant intercesseur, il s'adressait à lui comme à une protection visible et infaillible. Ainsi se continuait et s'agrandissait, par le commerce des âmes élevées et trempées dans la même croyance, cette famille dont les premiers anneaux étaient par de là la tombe, et dont les derniers unissaient le chancelier disgracié à ses deux fils, les jeunes magistrats du parlement de Paris, l'avocat général et le conseiller.
On voit par ces lettres quelle persistante surveillance du cœur et de l'esprit d'Aguesseau exerçait sur ses enfants. C'est qu'il sentait comme père, comme magistrat, comme chrétien, l'importance de l'éducation.
ÉTUDE SIR d'AGL'ESSEAU. 83
De l'éducation du magistrat. — Les Instructions de d'Aguesseau. — Ses opinions sur Malebranclie , Descartes. — Arnaud. — Nicole. — Sur les libertés de l'Église gallicane. — Marca. — Pithou. — Nature bienveillante de d'Aguesseau.
L'éducation du magistrat doit être l'œuvre de sa vie tout entière. Il faut qu'il développe dans son esprit les facultés les plus élevées, dans son âme les facultés les plus austères; il faut que, par un travail constant sur lui-même et sur les choses, il arrive avec cette perfection, d'où il peut, comme d'un sommet inaccessible aux passions, aux. préjugés et, autant que le permet la faiblesse humaine, aux erreurs, juger les hommes, et leur appliquer la loi. L'éducation supérieure de l'âme et de l'esprit est donc le devoir de sa profession. Il ne suffit pas qu'il ait la science et la conscience; il importe, en outre qu'il donne l'exemple, et que par l'exemple il inspire la considération et la confiance. Bossuet l'a dit en termes excellents : « Ceux que Dieu a mis dans les charges, comme leur dignité n'a rien de plus relevé que la glorieuse obligation de servir d'exemple, doivent souvent considérer ce que pense le monde qui les regarde d. »
L'ancienne magistrature élevait ses enfants pour cette carrière. Le nom, la tradition , la constitution de l'État , créaient des familles parlementaires. De Thou, Séguier, d'Ormesson, Joly de Fleury, les Lenain , les Talon , conservaient et transmettaient leurs charges comme des honneurs et comme des devoirs. La vénalité des offices n'entamait que faiblement la compagnie, y introduisait peu d'étrangers. Si les
1 Sermon sur l'honneur.
84 ÉTUDE SLR d'aGUESSEAU.
idées nouvelles et extérieures pénétraient ainsi avec trop de lenteur et trop d'efforts dans cette enceinte étroite et un peu fermée, du moins les rivalités du talent et de la science, s'exerçant sur une sorte de patrimoine commun, acquis et conservé par les ancêtres, maintenaient à un niveau toujours élevé la doctrine et l'action du parlement.
Il y avait donc une sorte d'initiation , par de longues études préparatoires , aux. fonctions du magistrat. Les matières étaient multipliées. Droit canonique, droit civil, droit coutumier, droit ecclésiastique, offraient des éléments épars à travers lesquels une direction et un choix étaient difficiles. D'Aguesseau entreprit cette œuvre pour ses enfants. D'Aguesseau était un chrétien sincère et convaincu. Il avait reçu ses croyances religieuses de son père, il les avait éclairées par l'étude et les avait développées, soit par les recherches historiques, soit par les principes de la philosophie. Aussi, dans l'éducation de ses fils, attachait-il une grande importance à l'enseignement de la religion , qu'il combinait avec la métaphysique et la morale. Loin de méconnaître les droits de la philosophie, il revendiquait pour elle l'honneur qu'elle mérite et la justice qui lui est due. C'est elle, disait-il, qui prépare notre esprit aux autres connaissances, qui le dirige dans ses opérations , qui lui apprend à mettre toutes choses dans leurs places, et qui donne non-seulement les principes généraux, mais l'art et la méthode de s'en servir, et de faire usage de ceux mêmes qu'elle ne lui donne pas1.
11 recommandait particulièrement à son fds la lecture des œuvres de Descartes, de Malebranche, d'Arnauld et de Nicole2.
Descartes était, selon lui, le maître et le modèle de ceux mêmes qui l'ont combattu, et l'on dirait qu'il a inventé l'art de faire usage de la raison. Jamais un homme n'a su for-
1 Deuxième instruction, p. 287.
2 Quatrième instruction, p. 401.
mer un tissu plus géométrique, et en môme temps plus ingénieux et plus persuasif de pensées, d'images et de preuves, en sorte qu'on trouve en lui le fond de l'art de l'orateur joint à celui du géomètre et du philosophe.
« Malebranche joint le raisonnement à l'imagination qui dominait en lui. La lecture de ses ouvrages peut être avantageuse à ceux qui se destinent à un genre d'éloquence où l'on a souvent besoin de parler à l'imagination pour mieux faire entendre la raison. Certains chapitres du livre de la Recherche de la vérité, le livre des Inclinations et des passions et ses Entretiens métaphysiques doivent être regardés comme des chefs-d'œuvre, soit pour l'arrangement des idées, soit pour le style et la manière d'écrire. »
Arnauld, le grand Àrnauld, l'âme de Port-Royal, retient les regards et l'admiration de d'Aguesseau. Il trouvait en lui la logique la plus exacte , conduite et dirigée par un esprit naturellement géomètre, non pas une dialectique sèche et décharnée qui ne présente qu'un squelette de raisonnement, mais une dialectique revêtue d'une éloquence mâle et robuste, d'une abondance et d'une variété d'images qui semblaient naître d'elles-mêmes sous sa plume, et d'une heureuse fécondité d'expression. Il le tenait pour le plus grand dialecticien de son siècle , pour un modèle de la méthode avec laquelle on doit traiter, approfondir, épuiser une matière , et faire en sorte que toutes les parties du même tout tendent et conspirent également à former une entière conviction. Il considérait ses écrits polémiques comme des plaidoyers destinés à établir ou réfuter, édifier ou détruire, ou gagner sa cause par la seule supériorité du raisonnement. Il trouvait en lui l'art d'instruire, de résumer et de convaincre, et recommandait son livre De la Perpétuité de la Foi, fait en collaboration avec Nicole, et son livre De la Morale pratique.
L'esprit de son fils, ainsi éveillé par la Méthode de Descartes, développé par la Recherche de la Vérité, de Malebranche, préparé par la Morale, d'Arnauld et de Nicole, il
l'élève par l'étude de la religion. Il veut l'amener à conclure que le système de l'incrédulité est infiniment plus difficile à soutenir que celui de la religion , puisque les incrédules , disait-il, sont réduits à soutenir ou qu'il n'y a « point de Dieu, ou que Dieu n'a rien révélé aux hommes sur la religion ; ce qui est démenti par tant de démonstrations de faits qu'il est impossible d'y résister; en sorte que quiconque a bien médité toutes ces preuves, trouve qu'il est non-seulement plus sûr, mais plus facile de croire que de ne pas croire, et rend grâce à Dieu d'avoir bien voulu que la plus importante des vérités fût aussi la plus certaine; et qu'il ne fût pas plus possible de douter de la religion chrétienne , qu'il l'est de douter s'il y a eu un César ou un Alexandre. »
11 lui recommandait la lecture des traités d'Abbadie et de Grotius, des Pensées de Pascal, et de la seconde partie du discours de Bossuet sut l'Histoire universelle; des principaux traités de saint Augustin, de saint Justin, d'Origène et de Tertullien ; puis, il revenait aux ouvrages de Nicole sur le Symbole et sur les autres parties de la religion qu'il a développées , où vous trouverez , disait-il , un accord parfait de la raison et de la foi, de la philosophie et de la religion.
Enfin, comme complément des études religieuses, d'Aguesseau disait à son fils de lire journellement l'Écriture sainte, d'extraire des livres sacrés tous les passages qui regardent les devoirs de la vie civile et chrétienne, de les classer par ordre, d'en faire une espèce de corps de morale qui lui fût propre. Il désirait que cette vie commune avec les livres saints fût prolongée, suivie avec persévérance, et menée ainsi, à travers les événements, les joies, les chagrins, les succès ou les disgrâces de l'existence, jusqu'à la tombe. Il estimait que c'est un de ces travaux qu'il n'est pas nécessaire d'avoir achevé pour en recueillir les fruits; qu'il est bon de le faire durer longtemps pour l'accomplir avec plus de réflexion et de sentiment; « car, disait-il , je ne sais s'il
n'y a pas au moins autant d'avantage à le faire qu'à l'avoir fait. »
Il avait le droit de parler ainsi, puisqu'il parlait par son exemple même. Durant sa longue vie , jeune homme, sous la direction de son père; avocat général, procureur général ou chancelier; à Fresnes, à Paris, à Versailles; dans le silence de la retraite ou dans le courant tumultueux des affaires, il ouvrait chaque journée par une lecture de l'Écriture sainte. Il trouvait dans les livres sacrés l'inspiration pour sa pensée, l'éclat pour sa parole, l'image pour son style ; il y trouvait mieux encore : la force dans la disgrâce, l'humilité dans le succès, la consolation dans les douleurs de famille , l'espérance radieuse au-delà de cette terre.
Villiam Jones, le fondateur de la Société asiatique de Calcutta, après de longues recherches sur les religions de l'Inde, écrivait sur la dernière page de sa Bible les paroles suivantes : « J'ai lu avec beaucoup d'attention les saintes Écritures , et je pense que ce volume , indépendamment de sa céleste origine, contient plus d'éloquence, plus de vérité historique , plus de morale , plus de richesse poétique , en un mot plus de beautés de tous les genres qu'on n'en pourrait recueillir de tous les livres ensemble , dans quelque siècle et clans quelque langue qu'ils aient été composés. »
Ces paroles résument parfaitement l'opinion même de d'Àguesseau.
Toutefois, cette croyance profonde et réfléchie n'altérait pas en lui le sentiment des traditions et des libertés de l'Église gallicane.. 11 était bien magistrat du xvne siècle. Les traités de Marca, de Pithou, de Bossuet, lui étaient familiers. Il y notait les anciennes maximes du royaume dont le temps n'avait pu ni interrompre ni briser la chaîne. Il appuyait ces maximes sur les exemples de l'histoire, et faisait remarquer quelle force et quelle sève elles leur empruntaient. FI désirait qu'à l'aide d'extraits des anciens canonistes, un recueil fût formé de documents historiques et de preuves sur
les limites de la puissance spirituelle et de l'État. 11 notait que « les maximes de leur temps étaient plus pures , moins éloignées de la saine discipline , moins favorables à des prétentions exorbitantes; qu'on ne pensait pas encore à soutenir, ou qu'on ne proposait que faiblement les maximes des modernes, dont la flatterie a enchéri dans certains points sur celles de leurs prédécesseurs. » « Nos jurisconsultes français, disait-il, en ont souvent tiré des armes pour combattre la pleine puissance du pape. L'abbé de Palerme et Adrien VI, qui, de même qu'Innocent IV, avait écrit comme docteur avant de décider comme pape , sont cités heureusement, par les défenseurs de nos maximes , contre le système de l'infaillibilité du pape, telle que les Italiens la soutiennent aujourd'hui. Ce serait donc un ouvrage très-utile de recueillir dans ces anciens interprètes tout ce qui tend à confirmer les doctrines de la France, ou à mieux faire sentir les excès des ultramontains modernes1. »
Qui ne croirait ces dernières lignes écrites de nos jours? Le temps marche, l'esprit humain se répète. Les querelles des xvne et xvm° siècles animent et passionnent encore le xixe. Les relations de l'Église et de l'État, les limites de la puissance spirituelle du pape, les limites de son droit de censure et d'interdiction des doctrines politique et sociale, sont encore les questions vives de notre époque. Elles s'appelaient autrefois les Questions de puissance, ou les Querelles, questions souvent agitées dans les différents âges de l'Église , « presque toujours mal soutenues des deux côtés2, plutôt apaisées que clairement décidées, et dont la discussion a paru embarrassante moins par la difficulté de la matière , que par la prévention de plusieurs de ceux qui les ont traitées. » Elles s'appellent aujourd'hui les libertés de l'Église gallicane. Déjà Beaumanoir , en 1281, montrait les deux
1 Cinquième instruction, t. I, p. 441.
2 Œuvres de d'Aguesseau , t. I, p. 417.
ÉTUDE SLR DAGUESSfiAU. Si)
espées, spirituelle et temporelle, qui doivent gouverner les peuples, — l'une portée par l'Église, et l'autre par les princes, — mais l'espée spirituelle ne se doit entremettre de nulle justice temporelle. — C'était l'indépendance de l'Etat vis-à-vis de l'Église. La législation de saint Louis, — les lettres patentes de Louis XI , du 8 janvier 1475, — la doctrine constante des parlements, n'admettaient les bulles dogmatiques qu'après vérification et avec permission du roi. Les auteurs en donnent pour raison que, si nos rois n'entreprennent point de décider la question de foi, dont ils laissent le jugement aux évoques , on ne peut publier aucune bulle dogmatique sans lettres patentes vérifiées au parlement, parce que les bulles dogmatiques peuvent contenir des clauses contraires aux droits de la couronne et de l'Église de France1. Bossuet, dans sa Défense de la déclaration donnée par le clergé de France en 1682, consacrait les mêmes principes. Ils font partie du droit public de la France. Mais, comme tous les droits, ils ont besoin d'être surveillés et défendus.
Les études de l'avocat général, appelé par sa fonction à signaler au parlement toutes les atteintes à ces maximes traditionnelles de la France, devaient donc l'amener à rechercher les origines et les développements, la formation de ce droit public intérieur, à constater de quels éléments divers il s'est formé; car en cette matière il n'y a point de code, mais une série d'événements qui ont été les causes des décisions diverses du parlement. De toutes ces décisions réunies on a tiré quelques règles.
D'Aguesseau signale les articles de Pithou sur nos libertés, « ouvrage si estimé et si estimable, qu'on l'a signalé comme le palladium de la France et qu'il y a acquis une sorte d'autorité plus flatteuse pour son auteur que celle des lois mêmes, puisqu'elle n'est fondée que sur le mérite et la
1 Pithou , Fleury , d'IIéricourt. Lois ecclésiastiques.
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perfection de son ouvrage, qui serait cependant encore susceptible d'un bon supplément. Il indique les preuves de cet ouvrage, plus utiles que l'ouvrage même, comme une étude importante qui occupera l'avocat général pendant une année entière.
Après les articles de Pithou, rien n'est plus propre, dit-il, à faire naître le goût des véritables principes de la partie la plus élevée du droit ecclésiastique, que les discours des avocats généraux, surtout dans les affaires publiques où ils ont fait des remontrances ou des réquisitoires, soit pour réprimer les entreprises de la cour de Rome, soit pour exercer leur censure sur des ouvrages contraires à nos maximes.
« On trouve plusieurs de ces discours dans les preuves des libertés de l'Église gallicane. On en trouve encore dans les journaux des audiences ou dans d'autres recueils : ils ont presque tous été imprimés dans leur temps, et s'il y en a quelques-uns qui ne l'aient pas été, ce serait un ouvrage digne d'un avocat général de les faire rechercher dans les registres du parlement, pour tâcher d'en avoir un recueil complet, auquel il faudrait joindre aussi les remontrances qui ont été faites à nos rois par leurs parlements en différentes occasions qui concernent la même matière. Comme les discours des avocats généraux contiennent toujours une critique sévère des fausses maximes, ils montrent en même temps celles qui sont véritables. Ils accoutument ainsi l'esprit à faire un juste discernement; et, par les matières générales qu'ils lui donnent, ils le mettent en état de mieux connaître l'usage qu'il doit faire de ses études et de sentir plus aisément tout ce qui est digne de remarque dans les lectures qu'il se propose. »
De tels efforts pour faire de d'Aguesseau fils un digne magistrat réussirent. Il prenait dans sa compagnie une place choisie. Le bruit de ses succès venait à son père. Celui-ci ne
l'abandonnait pas à l'enivrement du premier triomphe. Il le soutenait et le maintenait par sa correspondance assidue. S'il le louait d'avoir eu dans une discussion l'honneur de ramener tout le parlement à son avis, d'avoir ainsi donné la preuve de la droiture de son esprit et de son cœur, il ajoutait « que ce n'était pas assez d'avoir eu de l'esprit en cette occasion, qu'il avait fallu surtout avoir eu du courage pour oser rompre la glace après tant de juges qui avaient opiné avant lui et se déclarer l'auteur d'un nouvel avis. » Il analysait ce travail que l'intelligence opère sur elle-même et sur les autres lorsqu'elle conçoit, produit et fait accepter dans une discussion publique une opinion nouvelle. « La droiture du cœur, écrivait-il, ne donne pas même toujours ce courage à un jeune homme ; il faut avoir pour cela un goût ferme et décidé pour le vrai, qui ne se laisse point troubler par toutes les circonstances capables de jeter de l'irrésolution et de l'embarras dans l'esprit. » Puis, pénétrant par une pensée très-fine et très-lumineuse dans les replis du cœur, il ajoutait : « Peut-être même n'avez-vouspas eu autant à combattre que je me l'imagine en cette occasion , et j'en serais encore plus aise, parce que cela ne peut venir que de la simplicité du cœur, qui n'aperçoit pas le danger quand il s'agit de faire son devoir, en disant naturellement ce que l'on pense.1 »
On sent ici une des qualités les plus vives de la nature du chancelier, la bienveillance dans ses jugements sur les hommes. La simplicité du cœur, c'est la fleur de la jeunesse* D'un mot il peut la flétrir en faisant appel à l'intérêt. La Rochefoucauld n'y aurait pas manqué ; il aurait dit qu'il faut s'en délier et s'en défaire pour lui substituer les vues ambitieuses de l'avenir. D'Aguesseau avait traversé la vie ; il était dans la disgrâce ; il avait à se plaindre des hommes ; il loue dans son fils la simplicité du cœur qui fait l'homme pur et
1 Lettre à M. de Fresnes, le 19 mars 1724.
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droit; quelques jours après il complète sa pensée, en l'élevant jusqu'à celui qui l'inspire : « C'est beaucoup, dit-il, de faire son devoir devant les hommes ; mais ce mérite même , quelque grand qu'il paraisse, n'est encore rien si on ne le fait encore plus devant Dieu. Il n'y a même que ce moyen de le faire parfaitement aux yeux du monde; et vous ne sauriez trop graver cette vérité dans votre cœur, mon cher iils , que, pour être véritablement et absolument honnête homme, il faut être solidement chrétien. »
ÉTUDE SLR D'AGUESSEAU. ÎJo
Lettres à sa lilie malade au couvent. — Le château de Fresnes. — Relations de d'Aguesseau avec Louis Racine. — Avec Rollin. — Avec Valincour.
Ce père, si heureux par ses enfants, eut cependant une fille dont il dut se séparer. Elle était atteinte d'une maladie qui l'éloignait du monde et la retenait dans un couvent. Son affection ne l'abandonna pas. Il lui écrivait , la soutenait dans ses luttes, relevait son courage abattu, partageait avec elle tous les trésors de sa foi , et trouvait pour cette pauvre affligée, des élans d'une indicible tendresse. Il y a le cœur d'une femme et d'une mère dans quelques-unes des lettres du chancelier à sa fille l.
« Fresnes , le 10 août 1722.
» Ma chère fille... c'aurait été une grande consolation pour vous et pour moi de vous faire venir ici , et de diminuer ou d'adoucir votre mal par la présence des personnes qui vous sont les plus chères ; mais la médecine en a décidé autrement. La nécessité de vous mettre dans une suite de remèdes propres à vous guérir et d'être à portée d'en voir souvent l'effet est un obstacle insurmontable à nos souhaits et aux vôtres ; c'est une partie du sacrifice que Dieu exige de votre soumission à ses ordres , et il veut que par là nous en partagions le mérite avec vous... Vous vous êtes adressé à un grand intercesseur que nous avons tous auprès de lui et dans les prières duquel j'ai plus de confiance que dans tous les remèdes de la médecine. Continuez , ma chère fille d'implorer son secours. Une âme innocente et élevée dans
1 Lettres inédites du chancelier d'Aguesseau, publiées par M. Rives.
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l'exercice de la vertu a an grand crédit auprès de lui et de ses saints. Vous sentez déjà les effets de sa bonté par le bonheur que vous avez d'être entrée dans une maison aussi remplie de piété et de bons exemples que celle où vous êtes à présent, et d'y vivre sous la conduite d'une abbesse qui réunit tout ce que Ton peut désirer du côté de l'esprit et du côté de la religion. J'apprends avec plaisir que vous goûtez pleinement cette satisfaction, et que vous vous accoutumez fort à votre nouvelle demeure. Il ne tiendra pas à votre mère et à moi que vous n'y ayez toutes les commodités et tous les adoucissements que votre âge et votre état peuvent demander. Je suis plein d'espérance que vous y recevrez encore de plus grandes grâces de Dieu... Entretenez-vous dans les mêmes sentiments , ma chère fille ; la joie et la confiance sont souvent le remède le plus sûr contre les vapeurs qui vous tourmentent , et dont le temps seul vous délivrera , selon toutes les apparences. Je le désire plus que je ne saurais vous l'exprimer , plus que vous -même , ma chère fille : c'est tout vous dire , parce que je vous aime plus que vous ne sauriez vous aimer vous-même. »
A MADEMOISELLE DE FRESXES.
a Fresnes, 10 août 1726.
» La fièvre que j'ai eue, ma chère fille, et les remèdes qui l'ont suivie m'ont empêché de vous écrire, comme je le voulais faire, pour vous témoigner combien j'ai été attendri et édifié des sentiments que Dieu vous a donnés, lorsque vous avez eu le bonheur d'adorer une seconde fois le bois sacré sur lequel s'est opéré le grand mystère de notre rédemption. Je vois avec une véritable consolation , et par les lettres que vous écrivez et par ce que m'en a dit Mme le Guerchois, que ces sentiments ne sont point en vous le simple mouvement
d'une dévotion passagère, mais qu'ils sont gravés profondément dans votre cœur , où ils produisent , par la miséricorde de Dieu, une disposition stable et permanente de vous sacrifier tout entière à lui avec Jésus-Christ immolé sur la croix , et de purifier de plus en plus la victime que vous lui offrez, pour la rendre digne de lui être éternellement consacrée. J'espère que , comme il nous en assure lui-même , il ne regrettera pas foblation d'un cœur contrit et humilié. L'aveu que vous faites si ingénument de ces mouvements d'amourpropre que vous croyez qu'il a voulu réprimer et guérir entièrement en vous par le mal que vous éprouvez , est le meilleur, le plus sûr remède de cette plaie que le péché de nos premiers parents a laissée dans le cœur de l'homme, et qui est la source de toutes nos faiblesses. Dieu vous fait la grâce d'en être bien convaincue, et c'est être à moitié guéri que de connaître la cause de sa maladie. Continuez donc, ma chère fille , de vous humilier sincèrement comme vous le faites sous la main toute- puissante d'un père qui ne vous frappe que pour vous guérir et qui châtie tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants, afin que, comme l'a dit un de ses apôtres, il vous soutienne et vous relève dans le même temps qu'il vous visite et vous exerce par une maladie si pénible à la nature. Je lui rends grâce avec vous , et je voudrais pouvoir le faire aussi pleinement que vous le faites par sa grâce de ce qu'il commence par guérir votre âme, en lui inspirant cet amour de l'humilité et cette soumission parfaite à sa volonté, qui font véritablement la santé de l'âme et dont vous avez un si grand besoin pour soutenir une épreuve longue , mais encore plus salutaire pour vous. S'il achève en vous son ouvrage , et s'il vous affermit solidement dans la pratique de ces deux grandes vertus, vous ne croirez point les avc'r payées trop cher par la souffrance que Dieu vous envoie, et vous vous réjouirez avec saint Paul de ce qu'une tribulation, courte et momentanée si on la compare avec l'éternité , nous aura acquis un
poids immense de gloire dans une vie qui ne finira jamais. J'ose même espérer que Dieu ne différera pas jusque-là à vous donner des marques de sa bonté paternelle : il a commencé par l'âme et il finira par le corps. Demandez-lui cette grâce avec une foi simple et exempte de toute hésitation, mais toujours accompagnée d'une soumission sans réserve à ses ordres. Je joins de tout mon cœur mes prières aux vôtres ; je voudrais qu'elles fussent aussi bonnes et aussi efficaces qu' elles sont sincères et ardentes; mais, telles qu'elles sont, je ne cesse de les offrir à Dieu et de le supplier d'avoir pitié d'un père qui souffre en votre personne autant que vous pouvez le faire vous-même, au moins du coté des sentiments intérieurs, qui vont peut-être même au-delà des vôtres sur la continuation de votre mal. Mais quoique j'en sois pénétré de douleur, je n'en sens pas moins la grande consolation que Dieu nous donne par les dispositions qu'il met en vous. Elles me remplissent d'un fond d'espérance qui me soutient contre les mouvements de la nature ; c'est ce qui doit vous remplir, ma chère fille , d'une sainte confiance dans la miséricorde de Dieu. Prenez dans cet esprit tous les remèdes qu'on vous donne et comme les recevant de la main du souverain médecin, qui tient entre ses mains les clefs de la vie et de la mort, de la santé et de la maladie; c'est lui seul qui nous guérit, soit par l'opération immédiate de sa vertu toutepuissante, soit par les remèdes sous lesquels il lui plaît de la cacher. Adressez-vous donc toujours à lui, et n'espérez qu'en lui seul dans l'usage même des moyens naturels qu'on emploie pour votre guérison. Je vous dis , ma chère fille , ce que je me dis à moi-même, et je demande à Dieu , également pour vous et pour moi , le don de la foi , de la patience , de l'humilité, de la résignation à toutes ses volontés. Je ne saurais vous mieux marquer que je vous aime autant que moi-même, et je ne sais si je ne pourrais pas encore aller plus loin pour vous exprimer jusqu'où va, ma chère fille, toute la tendresse que j'ai pour vous. »
ÉTUDE SUR D AGUESSEAU. ï)7