COMTE DE BUSSI
Kje prélat avait pour përe le Cameux comte de Bussi, qui fut romme lui de ^Académie Française ; et le contraste du père et du nis nous oblige ici à dire un mot du premier. Ce faible et infortune courtisan, disgracie par Louis XFV pour son Histoire amoureuse des Gaulef , passa le reste de sa vie à expier cette satire par les e'ioges outres dont il fatiguait le monarque , saas pouvoir le persuader de la sincérité de son hommage. L'adulation , toujours avilissante pour le malheureux qui la prostitue , est le comble de l'humiliation lorsqu'elle ne peut réussir à tromper celui même qu'elle a pris pour son idole ; et surtout lorsque ayant d'abord voulu mutiler celle idole redoutable , elle cherche ensuite à l'apaiser en lui prodiguant à regret l'adoration et Tencens. Ce courtisan si abject inspirait d'autant moins d'intérêt, ([ue flatteur et rampant aux pieds de son roi , il était plein de hauteur et de morgue avec ses égaux ou ses inférieurs ; son orgueilleuse bassesse croyait se dédommager , par cetle méprisable ressource , des dégoûts qu'elle éprouvait en se prosternant sur les marches du trône ; il parlait sans cesse des avantages dont il croyait jouir, de ses qualités réelles ou prétendues, et surtout de sa noblesse , dont il fatiguait les oreilles de ceux qui avaient la patience de l'écouter (i). On voit par ce détail que le comte de Bussi justifie mieux que personne la définition du courtisan, donnée par un philosophe, définition néanmoins que tous les courtisans , ou plutôt tous les habitans de la cour , n'ont pas méritée. Un glorieux qui passe sa vie à faire des bas^ sesses , c'est-à-dire , un des êtres dont F existence dégrade l^ plus V espèce humaine.
Cet esclave si glorieux et si bas , désespérant enfin de rentrer en grâce , après ses vaines et mortifiantes tentatives , embrassa , comme tant d'autres de ses pareils , l'obscure ressource de la dévotion , et peut-être avait-il l'espérance secrète que sa dévotion lui mériterait les bontés d'un prince qui commençait à se reprocher sérieusement les mêmes faiblesses dont le comte de Bussi avait eu l'imprudence de plaisanter. H écrivit un ouvrage
' Mîchd-Celse-Rogcr de Rabutin , comte de Busti , cT^qne de Loron , reçu le 6 mars I73a, & la place d'Aioine Hondart de La Moue; mon Ip 3 novembre 1-30.
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adressé k ses enfans , sur la manière de supporter chrétien'^ itemeni la disgrâce ; il ne leur avait pa» appris à la supporter noblement.
Malgré tant de travers j le comte de Bussi avait de l'esprit ; car par malheur l'esprit n'est pas incompatible avec la vanité. L'évéque de Luçon hérita de l'esprit ^e son përe , sans hériter de ses ridicules. H fut même dans la société tout l'opposé du comte de Bussi ; il s'y montra plein d'amabilité , de douceur et d'agrémens. L'art de plaire 9 cet art ni nécessaire et si rare , cet art qui s'apprend si peu quand le germe n'en est pas né avec nous 9 était en Ibi un don de la nature 9 il ne mettait dans la politesse , ni f excès qui la rend fade , ni la hauteur qui la rend humiliante ; sa plaisanterie était fine et enjouée , sans fiel et sans malice ; sa conversation , simple et facile , avait jusqu'aux grâces de la négligence 9 et sa supériorité ne se montrait que voilée et comme adoucie par un charme naturel qui la lui faisait pardonner. Aussi l'appelait-on le Dieu de la bonne ccmp€igme. Si cet éloge n'est pas le plus .grand qu'on puisse donner à un évéque 9 c'est un éloge distingué pour un membre de l'Académie Française. Lorsqu'elle eut perdu dans La Motte le plus aimable des gens de lettres 9 elle crut ne pouvoir mieux le remplacer que par 1^ plus aimable des hommes de la cour. Il était d'ailleurs. digne de cette place par une littérature choisie et variée 9 par ane connaissance approfondie des finesses de notre langue 9 par l'étude assidue qu'il avait faite des bons ouvrages anciens et modernes 9 et par le goût délicat avec lequel il savait les apprécier.
Voltaire a célébré l'évéque de Luçon dans une de ces pièces fugitives charmantes , qui suffiraient pour faire une réputation immortelle à cet illustre écrivain. Cette pièce a pour objet la tracasserie, ce fléau de la société 9 dont le poëte fait une peinture aussi odieuse par le sujet , qu'agréable par l'imagination qui l'a tracée. Le portrait du prélat , qui forme avec ce tableau le contraste le plus heureux, est également digne de l'original et du peintre 9 et après avoir admiré ce portrait séduisant 9 on ne sait lequel des deux on doit aimer le plus , ou de celui qui en a fourni le modèle ou de celui qui a si bien rendu les traits.
L'évéque de Luçon 9 devenu vieux et infirme, voulut éviter le chagrin de se voir survivre aux qualités brillantes qui avaient répandu tant de charmes sur sa vie. Il s'exila avec courage , quoiqu'à regret , de toutes les sociétés dont il avait fait les délices i Je ne saurais , disait^il 9 me résoudre à r^éire plus aimable ; je sens que je fie puis plus Vétre qu'avec effort ; et il vaut mieux renoncer de bonne grâce à ce qu'on ne peut faire sans fatigue. Cependant, lorsque des raisons indispensables, ou 3. i3
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le d«$ir de ses anciens amis , robligeaient de sortir de la reiraiCe à laqneUa il s'ëtait coB4Amn^« il paraissait encore dans ces mcvr mens ce qu'il avait été autrefois ; mais il rentrait bientôt dans sa tranquille et douce solitude, oii n'ayant pourconfidens qu'un petit nombre de sages, il philosophait avec eux sur le triste sort de la condition humaine ^ sur la futilité de ces agrémens passagers auxquels on met tant de prix.
Le croirait-on? cet homme si plein d'aménité , de douceur et d'indulgence dans la société , n'était plus le même lorsqu'il avait à faire aux ennemis de la Bulle Unigenitus ; il ne pouvait en parier de sang-froid, et c'était seulement *pour eux qu'il ceasait d'être aimable ; ce n'est pas qu'au fond il %ût un grand sele pour cette buUe dont il haïssait tant les détracteurs , il était trop éclairé pour ne pas attacher à toutes les querelles de l'école le prix qu'elles méritent ; mais il aimait l'ordre et la paix ; il regardait les ennemis de Ja Constitution Unigenitus, comme réfractaires k l'autorité de l'Église, qui n'avait, selon liri, jamais adhéré plus auihentiquement et plus universellement à aucun de nos dogmes les plus respectés, qu'à la condamnation du livre ieê.Ré/Iexions morales. Il se croyait donc obligé , comme citoyen et comme évéque, de réprimer les sectateurs du P. Quesnel , par l'autorité que lui donnait sa place , çt par les écrits que lui dictait son zële. Un incrédule même lui paraissait moins dange» reux dans l'État qu'un janséniste , parce que Vincrédule , di^ sait-*il , est pour Fordinaire un citoyen paisible , et que le janséniste intrigue et cabale (2). Telle était au moins l'idée qu'il en avait ; et sans examiner ici jusqu'à quel point elle était fondée, nous dirons seulement que les philosophes qui ont cru l'athéisme moins injurieux à Dieu que la superstition , auraient p« ajouter qu'il est surtout moins nuisible que le fanatisme à la tranquillité des États. On ne doit pas s'étonner d'ailleurs que le caractère de l'évéque de Luçon, qui le portait à une morale douce , modérée , peut-être même accommodante , repoussât , par antipathie naturelle, des hommes qui joignaient, disait-il , Vatro^ cité de V intolérance à l'absurdité de la doctrine, et qui, à trai^ers leurs cris redoublés contre la persécution qu'ils éprouv^aient^ ne laissaient que trop voir a\^c quelle violence et quel plaisir ils sauraient V exercer , si on leur en laissait les moyens et le pou\H)ir.
Aussi , parmi tant de prélats que les jansénistes ont si constamment vilipendés depuis plus d'un siècle^ pour la plus grande gloire de Dieu et de l'Église , l'évéque de Luçon était un de ce«K qui avaient la part la plus distinguée à leur Revote et . implacable haine. II fut trcssouvenl l'objet de leurs épigramme»
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ëâifiantes 9 qui , k la vérité , ne valaieat pas celles des Provinciales. Ils U dechiraîaiit surtout réçulîërement dans cette feuille hebdomadaire , qu^ils ont appelée Nouvelles ecclésiastiques, et qui après avoir été très-peu de temps une satire assez ingénieuse, n*est plus aujourd'htii , par un juste jugement de Pieu , qu'pne satire ennuyeuse , et yne triste rapsodie de mensonges &4^ dieux (3). Ceux qui 9 Sfuis être jansénistes , 69m» prendre même le plus léger intérêt k leur doctrine , ne iaissaiait pas d'être de leurs amis , car les frondeurs le sont toujours des hommes per* sécntés y disaient de l'évéque de Luçon , que par la ferveur de son dévouement à la bulle, il payait le tribut de préjugé ou de commande que tout homme doit presque indispensablement à son état et k sa robe , et qu'il fallait bien qu'à travers l'honmie. aimable 9 le prélat laissât voir , c'était leur expression , un petit bout d'oreille; ils le lui auraient pardonné dans notre siède oii ' tant de prétendus apôtres de la religion poussent leur zèle fanatique jusqu'à la démence la plus absurde , et montrent , sui-* vant le mot d'un philosophe , des oreilles tout entières.
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NOTES
(i)Ov aurait pris le comte de Bussî , à ses discours fatîgans sur sa noblesse , non pour un homme du monde et de la cour , qui , ayant vécu dans la meilleure compagnie , devait en savoir le langage , mais pour un de ces gentilshommes de province , qui n'ayant jamais k L bouche que leurs aïeux et leurs quartiers , se croient foraoés d\m autre limon que le reste de l'espèce humaine , dont ils sont , si on peut parler ainsi , le caput mortuum par leur inutilité.
L'occupation chérie du cpmte de Bussi dans sa retraite forcée était d'écrire sa généalogie, et de faire sur ce grand sujet les plus profondes redierches. Cest ce qu'on voit par ses lettres à madame deSévigné sa cousine , et par les r^onses de madame de Sévigné , qui , de son côté , parait prendre un grand intérêt à cet important ouvrage , que le comte de Bussi se proposait de lui dédier. J* aime fort , lui dit-elle , que pous vous amusiez à notre belle et ancienne ehepalerie. L'abbé de Coulange* veut aussi travailler à nos Rabutins ; écrivez^lui quelque chose qui puisse embellir son histoire, • • lié cardinal de Retz est ici ; il a les généalogies dans la tête : je serais r-avie qt^il connût la nôtre awec l'agrément que vous lui donnez, . . Je n'ai reçu que depuis quatre tours le livre de notre généalogie , que vous me faites l'honneur de me dédier. . • En vérité , mon cher cousin , cela est fort beau ; ce sont des vérités qui font plaisir» . • Ce commencement de maison me plaît fort , on n'en voit point la source ; la première personne qui se présente est un fort grand seigneur , qui était , il y a plus de cinq cents ans , dfs
plia comidérablu de son pays , et dont nous trouvons la euite jusqu'à, nous. Il y a peu de gens qui puissent trouver une si belle tête ; tout le reste est fort agréable, . . Pour moi , Je voue apoue que j'en suis charmée et touchée d'une véritable joie , etc. On voit par ces différens tfaîts que madame de Sévîgné , si pleine d^ailleurs de grâce et d'*agrémens , D*était pas exempte des petitesses de la vnnité. On le voit peut-être mieux encore h l'extase où elle est » dans quelques autres lettres , devant le cordon bleu du comte de Grignan son gendre presque aussi sottement glorieux que le comte de Bussi son cousin : on* le voit surtout au transport de joie et d'admiration avec lequel elle redit quelques paroles très-communes dont Louis XIV Pavait honorée k une représentation à'Esthêr, Vaine et pauvre espèce humaine ! Gardons-nous bien pourtant d'eflacer de ces lettres les traits que nous venons d'y rapporter ^ madame de Sévigné s'y peint au naturel , et le naturel est si précieux , parce qu'il est si rare ! Elle nous laisse voir au moins , avec une naïveté qui même a ses grâces , cette vanité puérile que ses grâces lui font pardonner , et que tant d'autres montrent avec sottise , ou cachent avec maladresse. Avouons même que c'est un mouvement bien excusable, surtout dans les femmes, de faire valoir tous leurs avantages ; et comme la naissance en est un très-réel , ne soyons pas plus étonnés de voir qu'elles s'en prévalent , que de l'esprit ou de la beauté. Les hommes sont-ils plus philosophes qu'elles ? Les philosophes mêmes le sont-ils sur ce qui flatte et chatouille leur amou r- propre ?
Le comte de Bussi , dans sa douloureuse solitude , avait entrepris de répondre aux Provinciales , pour faire sa cour aux jésuites , et obtenir , par leur crédit , son rappel à Versailles ; mais un peu de réflexion le fit bientôt renoncer à ce projet , malgré l'avantage qu'il croyait y entrevoir. U eut l'esprit de sentir qu'on ne répond jamais avec succès à une excellente plaisanterie , si ce n'est par une autre ; ce qui n'çtait pas facile vis-à-vis d'un écrivain tel que Pascal. U se tut douc^ et fit bien.
Il eut encore Iç chagrin d'éprouver quelque ingratitude de la part de ses en fans , pour qui il avait fait , dans cette même retraite , son pieux ouvrage sur la manière de su^porier chrétiennement les afflictions. Ces enfans , peu dévots sans doute , trouvèrent que cette production faisait peu d'honneur aux talens de leur père. Us aimèrent mieux lire son Histoire amoureuse des Gaules , que l'édifiante réparation faite par l'auteur , et jugèrent que le style de Pétrone éuit plus le sien que celui du Père Busée ou du Père Grasset.
(3) Tout le monde sait le mot de cet athée , qui disait à un autre : Savez'vous pourquoi on vous persécute , tandis qu'on me laisse en repos ? C'est que vous êtes un athée janséniste , et moi un athée moUniste. J'ai connu un homme de lettres qui , se faisant un triste honneur de ne pas croire en Dieu , ne parlait qu'avec indignation de la doctrine des moHnistes, et qu'avec respect de celle de S. Augustin sur la grâce ; et l'entendais dans le même temps des jésuites tourner très-indécemment ce Père de l'Eglise en ridicule.