DE NIVELLE DE LA CHAUSSÉE
JN EVEu d'un fermier-général , et issu d'une famille nonnete et ancienne 9 qui lui ouvrait plus d'un chemin à la fortune 9 il y renonça pour se livrer entièremeut aux lettres. Il s'y livra avec une passion si vraie 9 qu'il se contenta long-temps du plaisir si doux et si pur qu'elles font goûter à ceux qui les cultivent pour
' PîerrfrOaiide NHrcHe de La Chatissee , né \ Vwt\9 en 169» ; e^u le aS foîa 17^6 , à la place d*Anu>m« Portail , prenicr prësUiciit ; mort le 14 «ai 1754.
ell«s-i»émes et dans le silei^ce, sans aucan motif de gloire et d'amour-propre ; tout an plus se permettait^il de montrer à quelques amis les productions poétiqi^es qui lui échappaient ; car c'était principalement à la poésie qu'il avait voué son ardeur et consacré son loisir. Il fut connu et estimé de bonne heure de La Motte , qui , entre autres qualités estimables , avait celle d'encourager et de faire valoir les talens naissans. Cependant , M. de La Chaussée , quelque sensible qu'il fût k l'amitié de cet ingénieux écrivain , ne crut pas que sa reconnaissance dût s'étendre jusqu'à trahir les intérêts du bon goût , lorsqu'ils loi semblaient menacés. Quand les fables de La Motte parurent , il en fit une critique qui fut son premier essai littéraire. Ces fables causaient alors une espèce de schisme parmi les gens de lettres ; M. de La Chaussée fut du nombre des opposons. Il craignit néanmoins si peu d'offenser , par cette attaque , celui qui en était l'objet, qu'il n'hésita pas à mettre sa critique sons le nom d'une femme de beaucoup d'esprit , trës-Hée des lors avec l'auteur des fables nouvelles, mais , en dépit de l'amitié, fidèle au bon La Fontaine^ qu'elle savait par cœur.
M. de La Chaussée , quelques années après , se déclara avec encore plus de force et de franchise contre les paradoxes de La Motte sur la poésie ; VÉpître de CUo à M. de Bercy, qui avait pour objet de combattre ces paradoxes , fut le premier ouvrage en vers qu'il donna au public. Cette épStre fut très-accueillie. Le nom de l'adversaire que M. de La Chaussée attaquait , U révolte du haut et bas Paillasse contre les hérésies anti-poétiques de La Motte , le grand nombre d'adversaires et d'ennemis que sa réputation lui avait faits ; enfin, le mérite même de la nouvelle épttre , oii hi poésie était vengée comme elle devait l'être , c'està-dire , en vers éîégans et harmonieux , tout contribua aux suffrages qu'elle obtint. Les amis de La Motte se plaignirent seulement qu'il n'était pas assez ménagé dans cette pièce , et peut-être leurs plaintes n'étaient-elles pas sans fondement ; mais M. de La Chaussée avait là-dessus d'autant moins de scrupule , que dans cette seconde attaque, beaucoup plus vive et plus brillante que la première , il combattait encore sous les étendards d'un ami de La Motte, et d'un ami des plus intimes; cet ami était M. de La Fa je , qui , ayant lui-même beaucoup de talent pour la poésie , la soutenait contre son ingénieux détracteur. Forcé à ce combat pour la défense de ses propres fojers , il eut le bonheur de trouver , dans M. de La Chaussée , un second , bien digne deJni, et bien capable de soutenir sa querelle. Ils se faisaient d'ailleurs l'un et l'autre d'autant moins de peine d^entrer en lice, qu'ils n'avaient point à craindre de voir
se transformer en ennemi un adversaire dont l'amitié leur ëtait précieuse. Car , nous l'avons déjà dit dans Téloge de La Motte , la douceur et la modération de son caractère , la liberté qu'il donnait à ses amis , ou à ceux qui se paraient de ce noto , de le critiquer ou de le combattre sans le ménager y la prière même qu'il leur en faisait quelquefois, les mettait dans une espèce de possession d'user à son égard d'une francbise dont ils savaient bien qu'il ne s'offensait jamais, et qu'ils lui prodiguaient en conséquence avec tout le sèle , vrai ou simulé , de l'intérêt le plus sincère pour la perfection de ses ouvrages. - Les connaisseurs crurent voir , dans cette première production poétique de M. de La Chaussée , lé germe d'un talent plus grand et plus rare que celui de la simple critique , le talent précieux du théâtre ; ils l'exhortèrent à entrer dans cette carrière , et le premier fruit de leurs conseils fut une comédie en trois actes , qu'il donna avec un prologue, sous le titre delà Fausse jintî" pathie. Quoique le sujet fût peu vraisemblable , el l'intrigue peu naturelle , cependant quelques situations singulières , quelques scènes comiques , et une sorte de mouvement dans la marche de la pièce , méritèrent à l'auteur un nombre de représentations suffisant pour l'encourager à de nouveaux efforts (i). Averti de 4on talent par cette première réussite, il osa entreprendre un second ouvrage beaucoup plus considérable , le Préjugé à la mode y dont le succès complet paèsa ses désirs et ses espérances.
Cette pièce ^ restée au théâtre , est trop connue-'et trop bien jugée depuis long-temps pour que nous en fassions , dans un grand détail , l'éloge ni la critique. Nous nous bornerons à dire, que malgré quelques scènes froides et languissantes dans les premiers actes , quelques caractères outrés , et quelques plaisanteries qui auraient pu être de meilleur goût, l'extrême intérêt du sujet, leton , et, pour ainsi dire , l'odeur de vertu qui régnent dans l'ouvrage d'un bout à l'autre , l'élégance et la pureté du style , un grand nombre de vers heureux , et surtout la chaleur et le sentiment qui aniinent les derniers actes , enlevèrent tous les suffrages.
L'auteur donna , quelques années après , V École des Amis , qui , moins attachante et en même temps moins inégale que le Préjugé à la mode , avait moins de défauts et de beautés , mais cependant se soutient encore sur la scène par quelque^ situations touchantes , par un dialogue toujours noble et facile , et surtout par les mœurs honnêtes qui caractérisent les personnages principaux. C'est dans V École des Amis que se trouve un mot digne d'être comparé au qu'il mourût de Corneille. Monrose , le héros de la pièce , trahi par des amis lâches ou perfides , victime de la
3gf> ÉLOGE
calomnie » âa comble enfin du nalhear , s'écrie , dans le sentimml profond ^e ses maux s Qu^estfue qu'un scélérat a déplus à 4Q9fjSHr? S.9ttÇB9Bf ta maîtresse 9 qui vient d'entrer sens être Vue» Iwi répond, ks remûFds. Un autre trait d^un genre bien 4\ffétfin% t mw digne de la bonne cotnédie « e0t le mot du petit* maitre Dornane k Monrose , qiii ku ténioigne son embarras ponr payer 9e« créandera s
Ne Ta p|tf tn payant nous gâter ce9 gens-là !
V École des AnUs fift suivie ^ au bout de qttek|ueft anafes, de ^élar^d^f que l'a^^epr regardait conum 9on cbeM'eMivre dran^atiqne ; pièce iqu'on pe^t mettre au liombre des phis ûatére»» santés 4i^ Tbéâtre-Fraofiiis 9 et qui joint au mérite de la yérité, 4^ la sensibilité et ^e la vortUy <;elni 4ei$ détaik et du style: l'applaadfssement fat géuériil; mais M. de La Chaussée , pour l'obtenir plus sùreme|i| , ayait cru d^voûr ipaer d'une pré<saUtiott innocente , que plus d'un célèbre auteur dransatique n'a pas dédaigné d'employer comma lui dans 4es circonstauces pareilles. ^ co|itinuité nou interrompue de quatre suocès au théâtre (car aux trois premiers dont nous venons de parler ^ il en aTait foint fin quatrième y celui d'une tragédie dont nous ferons mentiQB 4ans )a suite) avait éveillé ou plutdt déchaîné l'envie, k qui il n'en fallait pas taut pour être résolue à trowbler de son nûeax Ie& nouveaux trioiiiphe^ que pouviût espérer l'auteur, £lle l'aVtendait avpç ii^patiçnce au preipier fiioiubat, bien résolue de lui arracher, sj elle le pouvait^ }a victoire, et de lui faire éprouver les caprice^ de cette fortuite si in^èle à tant d'autres écritains , mais qui jusqu'alors ne l'avait pfis encore abandonné* M. de La Chaussée , pour donner le change à la méchanceté vigilante de 8ÇS ennemis , prit le sage parti de faire jouer »^ pièce sans être annoncée i elle fut reçqe ayec transport, comipe l'ouvrage d'an jeune inconnu qu'il était juste d'accueîUir avec boutés et quand le véritable père se déclara , cette même envie qui avait déjà pris l'enfant sous sa protection , voyant bien qu'il était trop tari pour l'étouffer , se détermina généreusement k le laisser vivre. L'illustre auteur de Mérape usa ^ quelques années après, de cette inuocente ruse , et avec le même suceès (s^). Ainsi nou^ devons peut-être à cette heureuse . circonspectiou deux des meilleurs ouvrages qui soient au théâtre, et qu'une cabale aclMimée aurait pu oppripier dans leur naissance ; la cabale était Bàéme d'autant plus à craindre, que les comédiens n'attendaient rien 4è cet deuTi pièces; preuve remarquable^ entre beaucoup d'antres, 4upçu de dîscer^emenf qu'ils on0 montré plus d'imefois dans leurs décisions prématurées.
DE NIVELEE. Sgi
Apres Méîanide fint V École des Mères ^ qui fie fut guère moins accueillie , et qui le méritait d'autant plus , que le comique dont l'auteur avait égayé son sujet .n'j contrastait pas d'une manière trop tranchante avec l'intérêt du sujet même , comme on l^avait reprodié à quelques unes de ses autres pièces. On est seulement Âché que , dans un vers de cette comédie, les gens de lettres ie trouvent indécemment mêlés avec les che^ vaux, les chiens et les pagodes * , dont le marquis a rempli la maison de son père. La plaisanterie qui résulte de cet assem* blage , avait apparemment tenté Tauteur ; mais elle n'était ni assez noble ni assez piquante ^ur que te sacrifice dût lui en coûter beaucoup. M. de La Chaussée oublia dans ce moment ce qu'il devait à la noblesse d'un état qu'il aurait dA chérir et considérer plus que personne » puisqu'il av^ft eu te courage de fkire h cet état le sacrifice de sa fortune. Eh ! qui fêta respecter les lettres , si ceux qui doivent y àvoit- le plus drintérêt sont les premiers à les avilir! Trop d'écrivains , il est vrai , dégradent par leurs moeurs la dignité d'une profession quHts ite relèvent guère d'ailleurs par leurs taletis ; mais un grand nombre d'hommes de lettres , qui ont joint les vertus au génie , réclament t'eètiiue publique pouf cette ttasse de citoyens , plus estimable peut^re que toutes les autres , pourvu qu'on Tenvisàge dans la totalité de ses membres» et que les parties not>lesy s'il e^ permis de s'exprimer de la sorte, fassent oublier les parties honteuses. C'eait par les Scipion , les Paul-Ëmile et leurs semblables , qu'il &at juger la république romaine > et non par la vile multitude qui remplissait et infectait la capitale du monde. M. de La Chaussée était d'autant plus digne de penser ainsi , qu'il a lui-même toujours fait honneur aux lettres par là conduite la plus estimable. Content d'une trè»-ttiédiocre fortune , il ne chercha point k l'augmenter ; il n'eut à se reprocher ni manège , ni I>assesse, m adulation ; l>omé à la société peu tiombreu^e de ses amn , et par conséquent de ses égaux ., il n'essuy» ni la hauteur des hommes pnissans , ni le triste honneur d'en être protégé : quoique jaloux du succès de ses ouvrages , il ne voulut devoir Ce sûccès qu'aux suffrages du public , laissant à la médiocrité intrigante Thumiliant secret de réussir par d^autres moyens ; mais plus il méritait de considération par des qualités personnelles , plus il en devait lui-même à ceux qui lui ressemblaient (3). Peut-être oserionsnous faire le même reproche k Molière , sur le mot injurieux *
> le ne rti*aUendan pas à trourer mon logit
PMft de dMTMOL, àe ebicnt ^ d'auiean «t de pagodes.
* 11 «ealble k uois CRE»iae , dànt leur petit cerveau , Que pour être im^rime's et reliés en veau , Les Toilà dans TEtat d^iœportantes personnes , etc.
dont il s'est «ervi dans les Femmes sax^antes , pour qualifier des écrivains qu'il youlait tourner en ridicule , et qu'il pouvait mettre h leur place, sans dégrader sa propre espèce par l'épi thete la plus cruelle et la plus injuste. Il est vrai que cette insulte est précédée, dans la même scène , de quelques fadeurs à la louange de la cour, sur le bon sens quelle a pour se connaître à tout; fadeurs qui doivent consoler les gexLS de lettres , et qui ne res^ semblent pas au portrait qu'un autre écrivain célèbre , peu fêté à Versailles, se permettait d'en faire pour se consoler, enl'ap-* pelant avec fumeur , une petite vîl^ à quatre lieues de Paris et à cent lieues du bon goût^
À tous les lauriers que M. de La Ch,att5sée avait déjà cueillis sans interruption , et que les contradictions n'avaient servi qu'à affermir siiir sa tête , il f n joignit un nouveau : ce fut l'excellente comédie de la Gouvernante, qui , ainsi que Mélanide^ s'est soutenue jusqu'à présent au théâtre avec plus de succès encore qu'elle n'en eut dans sa nouveauté. Plus d'un connaisseur même préfère la Ctouvemantek Mélqnide, dont l'action, très-intéressante dans les derniers actes , est un peu lente dans les premiers. Mais ce qu'on ne doit pas oublier, comme une anecdote remarquable dans l'histoire des jugemens du public , c'est que le succès.de la Gouvernante a été long-temps balancé et même presque effacé par celui de Cénie , pièce qui avait à peu près le même sujet , et qui, très-inférieure à celle de M. de La Chaussée , a long-temps ^tenu la préférence au théâtre , soit par l'intrigue et les cabales de l'envie, soit par un effet delà galanterie française; car l'au-o teur de Cénie était une femme , et même une femme de beaucoup d'esprit , déjà connue par l'estimable roman des Lettres Péruviennes^ M. de La Chaussée fut toute sa vie très-sensible à ce dégoût , et s'en expliquait asses librement avec ses amis. Il se serait peut-être consolé, s'iJ eât pu prévoir Ja justice , à la vérité un peu tardive, qui attendait les deux ouvrages. Car depuis la mort des deux auteurs , Cénie a disparu presque absolument de dessus la scène , et la Gouvernante s'est remise en possession de la place qu'elle aurait dA toujours y occuper. Mais tant que M. de La Chaussée a vécu , il a eu le déplaisir si décourageant d'entendre nommer Cénie avant la Gouvernante , en partie parce qu'il avait le démérite d'être vivant , en partie parce que les soidisant connaisseurs n'osent briser du jour au lendemain l'idole qu'ils ont long-temps offerte aux hommages du peuple , et longtemps encensée eux-mêmes. Peu à peu les offrandes ont diminué , l'idole est restée seule dans sa niche sans adorateurs , et la mort des deux auteurs et de leurs premiers juges a fait tout rentrer dans l'ordre.
Les différentes pièces de M. de La Chaussée , que nous avons nommées jusqu'à présent , ont surtout le mérite propre et distinctif d'être une école de mœurs et de principes honnêtes ; elles respirent la vertu et la font aimer. Ce sentiment est si profondément gravé dans le cceur des hommes , de ceux même qui ne le justifient guère par leurs actions , que dès qu'il se montre et «'exprime avec quelque énergie , le succès en est infaillible : mais c'est 4>rincîpalement sur les hommes rassemblés qu'on en voit le pouvoir et le triomphe ; il semble que dans une grande multitude 9 les Ames mises une fois en làouvement , s'échauffent plus vivement encore par leur action mutuelle , et , pour ainsi dire y par la répercussion réciproque de l'impression qu'elles éprouvent, conune les corps augmentent de chaleur par la réflexion des rajonf qu'ils se renvoient , ou comme une suite de corps contigus te communiquent rapidement et vivement la commotion électrique. Telle est la cause de l'heureux effet que les pièces de M. de La Chaussée produisent constamment au théâtre : mais ce qui assure encore davantage le succès de ses pièces , c'est qu'il semble être augmenté depuis la mort de l'auteur, c'est-à-dire, depuis que l'envie n'a plus de gloire à lui ôler. On peint ordinairement la Justice avec un bandeau et des balances ; il faudrait peindre la Justice littéraire avec un bandeau que la Mort lui arrache, ou plutôt on pourrait donner la Mort pour guide à la Renommée , comme les poètes ont fait conduire l'Amour par la Folie. Rien n'est en effet si doux que de louer les morts ; c'est une dette qu'on s'empresse et qu'on s'applaudit de leur payer , parce qu'on sait bien qu'elle ne leur profitera pas. La rivalité ne commence à être équitable que lorsqu'elle n'a plus sous jes jeux l'objet de sa haine (4). Aussi, tant que M. de La Chaussée fut exposé à ses coups , elle fit tous les nobles efforts dont elle ' est capable , pour obscurcir la gloire qu'il s'était acquise. Quoiqu'elle n'épargnât ni la conduite de ses pièces , ni les situations, ni les détails, ni le style, elle attaquait moins encore l'exécution que le genre même ; elle prodigua aux comédies de M. de La Chaussée les noms de tragique bourgeois, de comique larmoyant, et jusqu'à celui de sermon, qu'apparemment on croyait le plus humiliant pour l'auteur , par la vertu soporifique si souvent attachée à de froides déclamations honorées de ce nom ; enfin on ne lui épargna aucune des épithètes , finement ou grossièrement injurieuses , dont la malignité ou la sottise purent s'aviser. Ses ennemis , instruits par une heureuse expérience , espérèrent que ces épithètes décideraient, comme elles l'ont fait si souvent , le jugement sans appel de ce ])arte|Te équitable qu^une plaisan-
terie a souvent empêche d'accueillir un eKcellent ouvrage, el dont plus d'une fois un bon mot a formé l'avis. L'auteur fat accablé d'épigranunes , de satires, de chansons même, doat quelques unes étaient gaies et piquantes ; mais grâce au caractère conséquent de la nation française i aucune de ^es tnjoret» soit ingénieuses y soit insipides^ n'empêcha les pièces qui ta étaient l'objet, d'être suivies t et même très-goûtées* On riait un moment des épigrammeSf et on retournait pleurer au Préjugé à IaçU)de et à Mébmide.
C'étaient cependant ces, pleurs ii]tême que les gens de goât trouvaient ridicules , indécens , et presqvie scattdakox. Ht seu-* tenaient , par les raisons les plus solides » qu'on ne pouvait » sans se dégrader , aller pleurer au théâtre que sur les infortunes des monarques. Les catanulés royales » disaient ces judicieux cenr* seurs y sont les seules dignes de nous toucher ; celles des autres classes de Tespèce humaine, c'est^-dire de nos semblables , n^ont aucun droit à nos larmes , attendu que sur la surface de la terre, tout ce qui n est pas souverain ne doit pas s* étonner diétre malr heureux, La critique ajoutait que les anciens n'avaient pas connu cette espèce de drame , oii l'on avait l'imbécile prétention de vouloir intéresser le spectateur à des aventures bourgeoises ; et que si quelques pièces anciennes , comme VHéqyre de Térence , paraissaient tenir â ce mauvais genre , leur peu de succès, avoué par les auteurs même , en avait prouvé le vice interne et radical , et dévoilé la faiblesse incurable d'un pareil ressort : d'oh l'on concluait que , comme l'antiquité nous avait évidemment tout appris , les modernes ne devaient pas se hasarder dans une carrière que nos maîtres et nos modèles n'avaient pas connue , ou dans laquelle ib avaient échoué. Ces raisonnemens ressemblaient à ceux du savant curé Thiers, dans son Traité contre les perruques des ecclésiastiques , qu'il regardait comme un grand scandale ) et auxquelles , dans l'ardeur de son eèle , il refusait même, par un syllogisme sans réplique, le nom de couverture de tête. Nous ne connaissons jusqu'à présent , disait*<il , de couv&turcs de tête, que les bonnets , les chapeaux , lescoiffès , lescasques, les tiares , les mitres et les turbans :ory la perruque n'est ni bonnet , ni chapeau , ni casque , ni coiffe, ni tiare, ni turban, ni mitre ; donc elle n'est pas faite pour couvrir la téie: d'aitteurs, ajoutait ce subtil dialectien , cette innos^ation n* a paru dansVÈglise qu'au dix^^eptième s^cle ; et ce que l'Église a ignoré fus^ que^là ne peut être qu'une indécence très^condamnable.T^iiait l'argument du curé Thiers , et celui des adversaires du nouveau genre de comédies ; mais le scandale ecclésiastique et le scandale
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drftinaUque , contre lesquels Ils s'élevaient avec tant de logique et d'éloquence, ont subsisté l'un et fa^itre au grand regret des argumentateurs.
M. de La Chaussée répondait à ses critiques avec une ironie, à la vérité , trop amëre , que thumanité était en effet sired^abîe à la plupart des princes pour le bonheur dont ils Favaientfait fouir , qu'il était bien juste qu'elle ifînt leur donner au théâtre ^nepreuue distinguée de sa reconnaissance^ en partageant ex^ elusis^ement leurs chagrins et leurs malheurs ; qu'il était d'ailleurs trop ridicule et trop ignoble de s'attendrir sur des situations quij pour Are véritablement touchantes, devaient avoir le mérite de ne pas ressembler du tout à celles de la vie ordinaire et des eondHions communes; qu'il était juste enfin que , sur le théâtre comme dans la société civile , le genre humain JUt sacrifié à quelques hommes, n faut pardonner le fiel de cette réponse au talent révolté par la satire et irrité èe% obstacles cpi'on voulait mettre il ses succès. Aussi éelairés et plus tranquilles, les véritables gens de goAty sans intérêt et sans passion , répondaient plus solide- HMnt et plus sérieuaenkent, que tous les genres sont bons, hors h genre ennuyeux ; que lorsqu'une comédie , outre le mérite qui lui est propre , a encore celui d'intéresser, il faut être de bien mauvaise bttmeur pour se fâcher qu'on donne au public un plaisir de plus ( et qu'il n'avait peut-être manqué que cet intérêt au Misanthrope pour être aussi suivi qu'il est estimé. Ds couve^ naient que la véritable comédie , qui consiste dans le tableau piquapt de nos ridtcaies , exige plus de connaissance de l'homme, plus de finesse, de tact et de goAt, plus d'invention et àé res-* «cMtfces, que le genre de M. de La Chaussée; ils convenaient que la tragédie proprement dite eiige aussi , sans comparaison , plus de force dans les mouvemens , de grandeur dans les idées, d'élévation dans le style ) que par conséquent la comédie et la tragédie ordinaires avaient, sur le nouveau ^nre, une supériorité de mérite incontestable , pn^pOrtionnée h la grandeur de ht difficulté qu'il fallait vaincre. Ils ae dissimulaient pas que cette espèce mi^partie, et , pour ainsi dire, mulâtre, avait l'inconvénient d'entr'ouvrir la scène à beaucoup d^auteurs médiocres , qui, incapables de la finesse comique et de la sublimité tragique , pourraient essayer , comme dit Montaigne , de viuoter dans la mqj^enne régim ; mais ils ajoutaient qu'il fallait laisser au public le triage du bon , du mauvais et du médiocre; que tôt ou tard justice serait fisite , et qu'il ne resterait au ^éâtre que les pièces Traiment dignes d'y subsister.
n est vraisemblable d'ailleurs que la carrière oh M. de La Chaussée s'engagea lui fut indiquée par les sages et utiles ré-
flexions qu'il avait faites sur l'élpt présent de notre théâtre comique , sur les chefs-d'œuvre qu'il a produits, sur le désespoir de les égaler ; enfin sur le goût actuel du spectateur inconséquent et frivole , si l'on veut , mais qu'un poëte dramatique est obligé, sous peine de chute , d'étudier et de satisfaire. Il avait senti que la comédie proprement dite , celle qui nous fait rire de nos sottises et de nos travers , devenait de jour en jour plus dangereuse à traiter , et par la disette des sujets , et par les difficultés de l'exécution ; que les caractères qui sont susceptibles de ridicule en grand , etqui prêtent d'ailleurs au mouvement et à Tintrigae, sont presque entièrement épuisés ; qu'il ne nous reste guère à peindre que des ridicules fugitifs , des ridicules de société et de mode, plus faits pour les sages que pour le parterre, et pour les gens du monde que pour le public; des ridicules enfin, qui, pour la plupart, fournissent tout au plus un acte, rarement trois, et jamais cinq ; que la scène exige de grandes masses, des dessins heurtés, des traits fermes et vigoureux, destinés k être vus dans l'éloignement ; et que nous ne pouvons presque plus y exposer que des miniatures légères , peu propres à la perspcc* tive du théâtre; que d'ailleurs, grâce à notre délicatesse, le rire éclatant nous paraît aujourd'hui bourgeois et ignoble; qne s! nous consentons à rire , c'est tout au plus du bout des lèvres et à la pointe de l'esprit ; qu'en nous soumettant , comme par indulgence , à ce rire si fin , ai noble et si faible , nous voulons en même temps qu'un auteur comique nous réveille et nous occupe par une action soutenue , vive et animée, peu compatible avec ce plaisir froidement ingénieux ; qu'il y avait par conséquent beaucoup plus de ressource, pour ceux qui ne se sentaient pas le génie de Molière, à traiter des sujets toujours fournis, à la vérité, par la classe moyenne des citoyens, mais dans lesquels on pût joindre la vivacité de l'action k celle de l'intérêt. Telles furent, sans doute, les réflexions qui déterminèrent M. de La Chaussée k embrasser le genre qu'on lui reprochait : elles étaient fortifiées par le talent qu'il se sentait pour le traiter ; car il avait pour maxime , dans sa conduite littéraire comme dans tout le reste de sa vie , que Vhomme sage est celui dont les désirs et les effoi^ts sont en proportion a^ec ses moyens. Cependant , pour conserver à ses pièces, sinon l'essence 9 au i&oins la couleur de comédies , il crut devoir jeter dans quelques détails et dans quelques personnages subalternes , tonte la gaieté dont il était capable. Mais soit que la nature l'eût fait plus sérieux que plaisant, ou qu'il soit aussi difficile au théâtre que dans la société de faire rire et pleurer tout à la foi^, il eût mieux fait de ne point altérer , par cette discordance de tons , l'unité et l'effet
de se» ouvrages ; et quoiqu'apptiyé d'autorités trës-respecUbles, il semble avoir prouve ce que nous avons dit ailleurs , que le plaisir trouble et mal décide , qui résulte de ce mélange bizarre des ris et des larmes , est bien inférieur au plaisir seul de s'attendrir et de pleurer, même sur des hommes qui n'ont pas l'honneur d'être princes.
Il était bien juste, pour consoler enfin tenvie , que M. de La Chaussée , après tant de triomphes dramatiques , eût le sort presque infaillible de tous ceux qui courent cette carrière orageuse; il essuya quelques disgrâces, mais en très-petit n'ombre. La plus marquée fut celle de la comédie de Paméla , qui tomba dès la première représentation. L'auteur était bien excusable de s'être mépris sur le sort de son ouvrage ; non-seulement il avait été reçu avec acclamation par les comédiens , juges à la vérité très-suspects , mais il avait fait verser des larmes dans les sociétés brillantes et choisies ou il avait été lu. Par malheur, le public assemblé cassa d'une voix unanime le jugement de la bonne compagnie, qui a plus d'une fois essuyé ces petits dégoûts : l'auteur n'appela point de cet arrêt ; il se condamna lui-même , et se hâta de retirer sa pièce. Cest ce même sujet que Voltaire a depuis «î heureusement traité dans la charmante comédie de Nanine , qui pe&ssi néanmoins , dans sa nouveauté , être aussi malheureuse que Paméla, mais qui triompha de la satire et de la cabale , et que le public applaudit aujourd'hui avec tant de plaisir, en s'étonnant de la froideur ^vec laquelle il l'avait d'abord reçue.
M. de La Chaussée , qui avait su répandre dans ses pièces tant de chaleur et d'intérêt sur des sujets tirés de la vie commune , crut pouvoir essayer sur de plus grands objets le talent qu'il avait de faire couler les larmes ; il s'éleva jusqu'au tragique , et donna, en' 1738, la tragédie de Maximien ; les applaudissemens justifièrent sa confiance. On trouva de l'intelligence dans laf conduite, de la marche dans l'action, de l'effet dans les situations théâtrales. Si la pièce n'a pas reparu sur la scène , il ne faut en accuser que la faiblesse des détails et du coloris. Le pinceau ^de M. de La Chaussée , élégant et correct , mais fait pour les sujets qui demandaient pins de noblesse que de majesté, et plus de Térité que de force , n'avait pas à un degré suffisant la fierté et la hardiesse de touche nécessaire aux grandes peintures ; il le sentait ; et malgré le succès de Maximien , qui aurait ébloui tout autre poète , il se contenta d'être le Racine àe la comédie, sans prétendre être encore celui de Dritemnicus et de Phèdre , et renonça à la gloire de L$e Brun^ pour se berner, à celle de Greuze (5). ■
Il aspira néanmoins uo tnomant k une amtre gloire , à celle de Boucher ^ el ce fut avec le bonheur qui acôompagaait presque toutes se» tentatives. Il sortit une seconde fois sur la scène française de son genre naturel et chéri, par une espëo^ de féerie pastorale qu'il donna sous le titre à' Amour pour Amour, et qu'il eut la satisfaction de voir réussir : on pouvait blâmer le fend de la pièoe , parce qu'elle n'avait pour objet qu'une natnre idéale et factke ; mais le. poète sut relever, par le mérite des détails et par l'agrément des tableaux , la froideur et l'indigence de son sujet. S'il était ^u^ues ouvrages qu'on dût bannir de la scène, ce seraient peutp^étre ces sujets imaginaires qui, n'ayant de modèle existant qiie dans nne tête oisive ou exaltée , ne peuvent attacher un moment que par l'esprit et les ressources de 1 auteur. Mais faisons mieux , ne proscrivons rien , laissons la scène ouverte à tduft les sujets et k tous les talens ; essayons tout , et conservons ce qui le mérite. Nous ne devons pourtant pas dis*simuler qu* Amour pour Amour fut en grande partie redevable de son succès au jeu de la célèbre nuKlemoiselle Gaussin , et aux grâces naïves qtie cette charmante actrioe mit dans son rôle ; ce n'est pas la seule pièce, surtout dans le genre pastoral , si froid et si moiDOtone sur le théâtre , qui loi ait en la ménmc obligation. M. de La Chaussée témoigna sa reconnaissasce à mademoiselle Gaussin , en lui dédiant l'ouvrage dont elle avait fait la fortune; mais les vers qu'il fit pour elle ne valent pas ceux que lui avait adressés l'auteur de Zaire, à la tête de cette tragédie i dont elle avait joué le principal rôle avec les plus grandsVpplaudissemens.
Couronné tant de fois sur le théâtre de la nation , M. de La Chaussée ne dédaigna pas de descendre jusqu'au théâtre italien; il y reçut aussi des applaudissemens , mais bien inférieurs à ceux qu'il avait obtenus sur la scène française. Il n'était point là dam son élément naturel ; il ne s'agissait plus de toucher , en favevr de la vertu malheureuse , les spectateurs sensibles ; l'auteur ree^ semblait à ces grands capitaines , plus fiaûts pour les actions d'éclat que pour les escarmouches peu décisives , et moins prefires k la petite guerre qu'aux batailles rangées.
On aura peine à croire que celui à qui nous devons tant de pièces pleines de sentiment et d'intérêt, ait pu descendre encore fort an-dessone de la comédie italienne, et qu'il ait rabaissé son génie jusqu'au dermer des genres dramatiques, si même il mérite !• nom de genre , celui de la foire et des parades s il eut pourtant le bonheur ou le malheur de réussir aussi dans ce genre même ; mais on doit dire , pour son excuse , qu'il ne traitait ces' viles facéties qne selon leur mérite; il aurait été presque hoit«teux des applaudissemens que lui donnaient à cet égard les
société où il vivait, s'il n'avait cru devoir répondre par ces facéties passagères k ceux qui Taccusaient de n'avoir qu'un génie froid et sec , mesquinement concentre dans des sujets obscurs et tristes, ihbapable du vrai comique, et antipode delà gaieté. Pour confondre ces censeurs , M. de La Chaussée alla jusqu'à l'excès de la gaieté même : les censeurs prétendirent que c'était le cas do proverbe : Qui prouve trop, ne prouve rien. L'auteur se flattait de l'avoir démenti : l'objet de la querelle ne mérite guère qn'on juge ce différend.
Il fit plus encore pour s'assurer cette réputation de gaieté dont il n'était si jaloux qne parce qu'on la lui contestait; il eut part à ce recueil de basses plaisanteries, connu sous le nom A^Etrennes de la Saini^Jean, espèce de débauche ou plutôt de crapule d'esprit , oii l'art d'écrire est dégradé jusqu'à présenter à des lecteurs ce qu'ils ne daigneraient pas écouter dans des marchés publics. M. de La Chaussée avait trop de goût pour ne pas sentir combien ces viles rapspdies étaient dégoûtantes ; mais il s'y prétait par complaisance pour les mêmes sociétés qui avaient déjà fait naître et goûté ses parades. Il eut du moins la sagesse de se retirer promptement de la fange oh il avait mis le pied par ûktraction , et ne ressembla pas à quelques uns de ses associés, qui , peu^nt quinze années de suite , ont constamment mondé le public de ces «nr Jures (6) , et sont morts en lui en préparant de nouvelles. Notre siècle, fnrtile «n inventions heureuses , a trouvé moyen d'enchérir encore sur ce beau genre, en inventant le genre appelé poissard, qui immortalisera le nom de Vadé , son créateur , tant que la basse populace en fournira le modèle , et que cette bonne compagnie , qui se croit fidèle garde dn bon goût, lui fera l'honneur de s'en amuser.
Peu de temps après le succès du Préjugé à ta mode , M. de La Chaussée avait été reçu à l'Académie, et, pour ainsi dire, couronné sur la brèche. Il fit , à l'exemple de Crébillon , son remerctment en vers , croyant , disait-il , qu'il ne pouvait mieux employer le langage des dieux qne dans le sanctuaire des Muses. L'archevêque de Sens, Languet de Gergy , qui le reçut en qualité de directeur , prélat sévère dans ses mœurs et dans ses principes , ne put refuser des éloges aux sentimens de vertu , de sagesse et de décence qne le nouvel académicien avait mis sur le théâtre ; mais quoique le prélat se fût exprimé avec toute l'équité et tous les ménagemens possibles sur ce sujet , si délicat pour un évéque , il essuya à cette occasion des satires très-in^ justes, dont son discours même est la meilleure réfutation *.
M. de La Chausaée , paraissant jouir d'une santé qui faisait
• Voyez rartide de M. Lnngnct de Grergy.
4oo ÉLOGE
espérer à gcs confrères de le posséder long-temps , £at attaqué d'une fluxion de poitrine qui Tenleva en peu de jours aux lettres, au théâtre et à rAcadémie. Il mourut avec la tranquillité d*un sage y qui n'avait jamais fait de ses talens qu'un usage estimable. Le sang-froid qu'il montra dans ses derniers momens , lui permit jusqu'à des plaisanteries sur le successeur qu'il croyait lui être destiné. Il l'était fort opposé à la réception de M. de Bougainville, homme de lettres, à qui ses ouvrages donnaient des titres, mais qui , dans ses démarches pour parvenir à l'Académie , avait , disaient ses ennemis, employé des moyens dont M. deLa Chaussée avait été blessé. Notre académicien , républicain sévère , et jaloux de la liberté de la compagnie ^ avait réussi plus d'une fois à écarter ce candidat si ardent et si protégé ; il prévit en mourant que le candidat allait être délivré d'une grande peine : // serait plaisant, disait-il , guema place luifdt donnée; elle le fut en effet. Mais ce qui fait beaucoup d'honneur au successeur de M. de La Chaussée , c'est que dans son discours de réception > il célébra les ouvragée de son prédécesseur avec autant de zèle et
Ïiresque d'enthousiasme , que s'il eût eu à prononcer l'oraison unèbre de son ami le plus cher ; il eut la générosité , à la vérité bien entendue pour sa propre gloire , mais cepend«>nt très-rare en pareille occasion , de faire parler l'estime «' la vérité seule ; de tenir , sans restriction , sans réserva » et , ce qui était plus louable encore, sans affectation, îe langage le plus honorable à la mémoire de sou ennemi , et tel que l'aurait pu dicter la reconnaissance la plus vive. Le devoir du récipiendiaire l'obligeait sans doute à louer celui dont il prenait la place; mais sous la plume d'un orateur moins honnête et moins juste , la passion et îe ressentiment auraient fait l'éloge très-court et peut-être trèséquivoque. C'est une faiblesse dont le bon La Fontaine lui-même ne put se défendre. Il avait été négligé, et en quelque sorte opprimé par Colbert , le bienfaiteur de tous les autres gens de lettres. Choisi par l'Académie Française pour succédera ce ministre, il ne lui'donna , dans son discours de réception , que des louanges faibles et succinctes; il oublia tout ce que Colbert avait fait pour tant d'hommes illustres, parce qu'il n'avait rien fait pour lui. M. de La Chaussée fut traité par son successeur avec plus de noblesse et de justice. Tout ce qui honore les lettres , surtout de la part de nos confrères, mérite d'avoir une place distinguée dans cet ouvrage ; et c'est pour cette raison que nous n'avons pas cru devoir passer sous silence ce trait de Courage et d'équité philosophique.
On prétend que le successeur de M. de La Chaussée ne fut pas le seul dont il traversa l'élection avec vivacité. Il fut accusé ,
DE NIVELLE. 4oi
quoique sam preuve , d'avoir contribué k faire exclure un écri- ▼ain très-estimable , et que F Académie' désirait d'acquérir , l'auteur de la Métromanie '. Il est vrai que cet auteur plein d'esprit, mais qui s'était permis plus d'une épigramme , en avait fait une trës-piquante et trës-connue contre M. de La Chaussée; il eàt encore vrai que ce «léme auteur , par quelques ouvrages libres de sa jeunesse , avait préparé les voies à son exclusion y et fourni maladroitement k ses ennemis un de ces moyens denuire, dont la haine sait si bien profiter. Nous ignorons si M. de La Chaussée exerça en effet cette vengeance de l'injure qu'il avait reçue : il eût sans doute été plus noble et plus digne de lui de la pardonner : mais tel qui affectera de lui imputer à très-grand crime un ressentiment si naturel , se trouverait peut-être bien plus coupable, s'il interrogeait sa conscience et en faisait le juge de ses actions. Déjà quelques uns de ces hommes , qui ne sont connus que par l'amertume grossière de leurs satires, l'ont comparé à ce traitre la Rancune du Roman comique , dont Scarron a peint si plaisamment la jalousie haineuse et malfaisante. L'honnêteté que M. de La Chaussée fit toujours paraître dans ses sentimens et dans sa conduite, répond suffisamment à toute la malice de ce parallèle , et répand au moins beaucoup ^e doute sur l'action qu'on lui a reprochée. Ceux qui , à sa place, auraient oublié l'épigramme dont il avait à se plaindte , excuseront , dans un auteur outragé , ce mouvement de faiblesse humaine ; qUant aux satiriques , ses détracteurs , nous leur dirons pour toute réponse :
Que celui de vous qui est sans péché 9 lui jette la première pierre.
NOTES
(i) IjA Chapssék mit un prologue à la tête de la Fausse Antipathie. Le Génie y deikiande au public le moyen de lui pbire , après tant de bons ouvrages qui Font rendu si difficile , et tant de mauvais qui lui ont donné de Thumeur. Ce ipMic , divisé par le bon sens et par la folie , et représenté par différens personnages , ne sait ni ce qu'il veut , ni ce qu il demande. Enfin tous les acteurs s'en vont , et le Génie dit à Thalie , qui a reçu la pièce nouvelle , et qui en est embarrassée :
Allez, prenez toujours, les temps sont malheureux.
' Ployez , dans les notes sur PcHoge de M. le marquis de Saint-Aulaire , le nom de racadémicien dont on préteud que M. dt La Chaussée employa le •redit pour faire donner cette exclusion.
4o:i NOTES SUR L'ÉLOGE
(a) On assure que Voltaire ayant fait présenter aux comédient sa tragédie de Mérope, sans leur apprendre qu'il en était lauteur , elle fat refusée , parce qu*il n'y avait point dans cette pièce d'autre amour que la tendresse maternelle , et qu'en conséquence les acteurs ji*en attendaient aucun succès. Voltaire apprit en riant cette décision à un de ses amis , qui réréla le secret aux comédiens , et demanda une seconde lecture. Bi» n'osèrent alors refuser de représftiter la pièce ; mais toujours incertains de la réussite , ils demandèrent à l'auteur , et en obtinrent la permission de la jouer sans l'avoir affichée. Ils n'eurent pas lieu de se repentir de cette réticence , sans laqueUe peut-être , grâce aux ennemis de Voltaire , et au préjugé puUic sor la nécessité de Vamour dans les tragédies, k première Tepréseatation aurait été pour le moins fort orageuse.
(3) Nous observerons, soit pour excuser , soit pour aggraver le tort de notre académicien en cette occasion , que la comparaison si peu décente des auteurs avec les animaux , avait déjà été employée par un monarque , bien peu digne à tous égards d'être pris pour modèle , par Charles IX , qui disait , en parlant des poètes , (jaUJaUait les traiter comme les chevaux , les nourrir sans les engraisser , et qui a passé néanmoins pour amateur des lettres ; tant ceux qui les cultivent sont peu difficiles pour accorder ce titre aux princes même qui le méritent le moins!
(4) Lajkma , disent les Italiens , e vivu m i vivi, e morta a i morti ( la gloire est vivante pour les vivans , et morte pour les morts ) , parce qu'on n'en jouit , ajoutent-ils , que pendant sa vie , et qu'après la mort on y est insensible. Mais on peut dire aussi dans un jens tout opposé : Lafama e morta a i vivi, e viva a i morti; et ce qui est encore plus vrai , la invidia e viua a ivivi , e morta a i morti.
L'absence fait à peu près pour l'envie le même efièt que la mort : elle l'apaise çn écartant son objet. Un illustre écrivain , retiré de France depuis long-temps , demandait ce que ses chers compatriotes disaient de lui : (c Beaucoup de bien , lui répondit un ami , et vous avez dû vous y ji attendre ; ne voyez-vous pas que vous êtes mort , et qu'ils vous en » tiennent compte ? Mais gardez-vous de repai^tre à leurs yeux : Voua » êtes perdu si vous faites la folie de ressusciter. »
(5) Voyez ce que dit Voltaire , dans une lettre sur le Maximien de M. de La Chaussée. « Les démêlés de Constantin avec Maximien , et » son extrême ingratitude envers lui , ont déjà fourni une tragédie à « Thomas Corneille , qui a traité à «a manière la prétendue oonspiraj) tion de Maximien. Fausta se trouve dam cette pièce entre ton mari » et son père ; ce qui produit des situations fort touchantes» Le complot » est très-intrigué , et c'est une de ces pièces dans le goût de Camma » et de Timocraiê, Elle eut beaucoup de succès dans son temps ; mais » elle est tombée dans l'oubli avec presque toutes les pièces de Thomas
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» Corneille, parce que Tmlrigue, trop oompliquée , ne laisse pas aux » passions le temps de paraître; parce que les vers en sont faibles ; en » un mot , parce qu'elle manque de cette éloquence qui seule fait passer » à la posténté les ouvrages de prose et les vers. Je ne doute pas que » M. de La Chaussée n'ait rais dans sa pièce tout ce qui manque à celle » de Thomas Corneille. Personne n'entend mieux que lui Tart des vers • » il a lesprit cultivé par de longues études, et plein de goût et de res- » sources. Je crois qu'il se pliera aisément à tout ce qu'il voudra entre- » prendre. Je l'ai toujours regardé comme un homme fort estimable » et je suis bien aise qu'il continue à confondre le misérable auteur des » Aïeux chimériques ' et des trois Epîtres T^desques^ où ce cynique 9 hypocrite prétendait donner des règles de théâtre , qu'il n'a jamais « mieux entendues que celles delà probité. »
peut-être y a-t-il quelque chose à rabattre des louanges données ici par Voltaire & la versification de M. de La Chaussée, surtout dan» le genre tragique. Mais ces louanges prouvent au moins l'injustice des reproches qu'on a si souvent faits à ce grand homme , de dénigrer tout ce qui n'était pas lui ; injustice dont M. de La Chaussée lui-même n'était pas exempt. Nous l'avons souvent entendu attaquer Voltaire sur ce point, et, par une représaille que sans doute il croyait méritée, se montrer lui-mén^e fort injuste à l'égard de cet illustre écrivab.
(6) Les Écosseuses ou les Œufs de Pâques; les Fêtes roulantes ies Aventuras des hais de bois ; le Recueil de ces Messieurs ; le Recueil de ces Dames ; les Manteaux, etc. , et autres sottises de la même espèce, dont oqaoublié jusqu'aux titres. Le comte de Caylus, si long-temps célèbre dans tous les journaux comme l'oracle du bon goût, était à la tête de ces charmantes productions. H eût mieux fait , au h'eu de dégrader de la sorte le peu de talent que la nature pouvait lui avoir donné de mettre plus de soin à ses ouvrages sérieux , entre autres aux dissertations qu'il a écrites pour l'Académie des belles-lettres, et dont le style ignoble et incorrect permet à peine d'ep soutenir la lecture.
ÉLOGE DE DESTOUGHES^
Jthiltppe Nericault Destouches naquit à Tours en 1680, d'une famille honnête et considérée dans cette ville. Quoique nous ignorions le ^éiaiX de ses premières aimées , nous ayons Heu do
* Cet ^Dtpnr est le poète célèbre J. B. Roassean , trè«-ma]benreox en e£fe: dans ses oovrages dramatiques, et très-ja]onx du succès des autres en ce genre* ( Ployez les articles de Destoncbes et de Boissy. )
* Reçu le a5 aoi^t 17^ , à la place de Jean Gualbert Ctmpistron ; mort lo 4 juin 1754*
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croire qu'elles furent trës-orageuses , mais à la renié par la Taule de ses parens bien plus que par la sienne ; c'est un reproche que les parens ne se font guère, quoiqu'ils l'aient plus d'une fois mérité. Ceux du jeune Destoucbes voulaient qu'il fût homme de robe, et la nature ne le voulait pas. Elle lui avait donné pour les lettres des talens dont elle prétendait disposer à son gré , et dont ses parens exigeaient d^aulant plus injustement le sacrifice, qu'ils ne devaient pas regarder le génie de leur fils comme un présent qu'il eût reçu d'eux. Il aima mieux obéir à la nature qu'à ses parens; mais ne voulant ni braver avec scandale l'autorité respectable dont ils abusaient , ni s^y soumettre en esclave , il se sauva en gémissant de la maison paternelle , qu'il aurait désiré de ne quitter jamais. C'est ainsi que la tyrannie des pères a plus d'une fois produit dans les familles le même désordre que le despotisme dans les États , en forçant les victimes de l'oppression à rompre même les liens chers et sacrés qui les attachaient au pouvoir légitime. Destouches , échappé à ses persécuteurs , mais désormais sans appui et sans asile, sentit bientôt tout le poids d'une liberté qui ne lui laissait aucune ressource. Pressé par le besoin de vivre , il se jeta dans une troupe de colnédiens de province. Non-seulement nous n'hésitons pas à rapporter ce trait bien pardonnable de sa jeunesse ; mais ce qui pourra sur» prendre , nous le rapportons pour faire honneur à sa mémoire. Les sentimens élevés qu'il fit paraître dans une situation si triste, jettent sur sa faute cet intérêt qu'inspire toujours une âme noble qui lutte contre l'injustice et le malheur. Entraîné par le sort dans une profession qu'il voyait condamnée sévèrement par des hommes respectés, et persuadé que leur austérité inflexible ne lui saurait aucun gré d'être à la fois comédien et vertueux , il eut le courage d'avoir des mœurs, et d'opposer au cruel arrêt lancé contre son état, la décence exemplaire de sa vie, quoiqu'il n'eût à espérer d'autre récompense d'une conduite honnête et sage que cette conduite même (i). La vertu n'a jamais plus de droit à nos hommages, que lorsqu'elle se montre dans toute sa pureté sans oser même se flatter d'obtenir un peu d'estime, seul avantage dont le vice ne l'ait pas encore tout-à-fait privée.
Destouches ayant long-temps traîné de ville en ville sa douleur et son infortune, se trouvait enfin à Soleure directeur d'une troupe de comédiens, lorsque M. le marquis de Puysieux , ambassadeur de France en Suisse , eut occasion de le connaître par une harangue que le jeune acteur prononça devant lui à la tête de ses camarades. Cette harangue , pleine d'esprit et de finesse , ne ressemblait point aux complimens insipides que les hommes en place sont cojsdamnés si souvent à entendre, et qu'ils regar-
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dent comme une espèce de calamité attachée à la dignité de feur rang. M. le marquis de Pujsîeux, exercé par son état d'ambassadeur dans l'art de démêler et d'apprécier les hommes, jugea que celui qui savait parler si bien , était destiné par la nature à quelque chose de mieux qu'à représenter, au fond de la Suisse, des comédies françaises. Il désira de converser avec Destouches, et le sonda sur différentes matières ; il vit que ce comédien de campagne était un homme instruit, éclairé, supérieur à sa harangue , et surtout à sa profession i il lui demanda s'il quitterait sans peine , pour des occupations plus sérieuses et plus solides, un métier qu'il paraissait n'avoir embrassé que malgré lui. Destouches, comme on peut le croire, n'hésita pas sur la réponse. L'ambassadeur se l'attacha , et le forma aux négociations et aux affaires. Ce protecteur généreux, fut bientôt payé de ses soins , en voyant les progrès rapides que fit son disciple dans une si excellente école ; et par les bienfaits qu'il lui obtint de la cour , il jouit du plaisir si doux de réparer , à l'égard d'un homme esti* mable et malheureux , les torts de sa famille et de la fortune.
Dès le temps de son séjour en Suisse , Destouches comihençait k faire des vers; il exerçait même sa muse sur des objets, qui pour l'ordinaire tentent peu les jeunes versificateurs, sur des objets édifians^ et soumettait ces productions chrétiennes et poétiques au jugement du redoutable Despréaux. On ne sera peutêtre pas fâché de voir ici une des réponses que lui faisait son oracle , ne fût-ce que par les singularités d^ ton de cette réponse (2). Si fêtais en parfaite santé, monsieur, je tâcherais ,. en répondant fort au long à vos magnifiques complimens^ de vous faire voir que je sais rendre hyperboles pour hyperboles ^ et qiion ne m* écrit pas impunément des lettres aussi spirituelles et aussi polies que la vôtre. Mais trouvez bon que sans faire aS" saut ftesprit avec vous , je me contente de vous assurer que f ai trouvé dans votre ouvrage des sentimens de religion d'autant plus estimables que je les crois sincères , et que vous mepardis" sez écrire ce que vous pensez : c'est un éhge que le zhle des dé' vots ne mérite pas toujours } cependant , monsieur y puisque vous souhaitez que je vous écrive avec cette liberté satirique que je mé suis acquise, soit à droit, soit à tort, sur le Parnasse , contre ment souffrir qu'un aussi galant homme que vous fasse rimer terre avec colère ? comment vous passer deux hiatus tels que vous vous les permettez? comment !,,,., Mais je m'aperçois quau lieu des remerctmens que je vous dois , je vais ici vous inonder de critiques. Le mieux est donc de finir, en 7wus en-r courageant dans le bon dessein que vous avez de vous élever sur la montagne au double sommet, et djr cueillir les infaillibles
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lauriers qui voiis attendent. Les fautes que Despréaux relevait , arec une civilité si pénible, dans les vers qu'il avait reçus, sem- ^blent prouver que Je poëte novice ne donnait pas encore par ses premiers essais de brillantes espérances. Mais le législateur du Parnasse n'en fut que plus babilè à deviner, en lui annonçant ses succès futurs, supposé néanmoins que cet arbitre sévère parlât en celte circonstance comme Destouches parlait sur la religion, c'est-à-dire, qu'il écrivît ce qu'il pensait. W devait lui élre bien difficile d'observer toujours une vérité rigoureuse dans ces jugemens de bienséance et de contrainte, oii il renonçait un moment à la satire, son élément naturel et favori, pour se condamner, comme il le disait lui-même, à 'la fadeur des éloges.
Quoi qu'il en soit. Destouches n^ tarda pas à vérifier cette prédiction , ironique ou sincère. Son talent commença à se manifester en Suisse, par une comédie qui n'eût pas été indigne de naître chez une nation plus sensible aux plaisirs du théâtre. Il donna \e Curieux impertinent, qui fut joué dans tout le pays, et reçu avec transport; mais il aurait été médiocrement glorieux de l'enthousiasme des Xreize Cantons, si leur suffrage n'eût été confirmé par l'accueil très-favorable que la même comédie obtint bientôt après sur la scène française.
Néanmoins cette pièce , qui n'avait reçu que des apptaudissemens à Soleure et à Schaffhouse , eut à Paris le sort toujours assuré aux ouvrages qui réussissent. Elle essuya plusieurs critiques, et ne parut pas même indigne de quelques épigrammes. Il en courut une entre autres, dont l'auteur eut la bonne foi d'avouer qu'il ne l'avait pas faite pour contredire la juste approbation du public , mais seulement pour ne pas perdre un boa mot, qui méritait de n'en être -un que pour lui. L'épigramme contre le Curieux impertinent finissait par deux vers , oii l'oa disait de cette comédie ,
Poar la roir une fois , on n'est qne curieux; Mais qui U verra deux , en remplira le tiure.
Si tous les faiseurs de satires avaient la même sincérité que celui-ci , de convenir qu'ils ont plus cherché à s'égayer aux dépens d'un talent avoué par eux-mêmes , qu'à faire une critique utile et juste , ils n'essuieraient pas le reproche qu'on leur a fait si 'souvent de joindre la mauvaise foi à la bassesse, en déchirant ce qu'ils sont forcés d'estimer. La littérature a fourni dans tous le^ temps plus d'un exemple de ces hommes vils, qui condamnés à outrager eh pure perte les écrivains distingués, mentent^ nonseulement à l'équité qu'ils ne se piquent pas de connaître , mais
au public qui les en paie par le inëpris , et à leur plaisir qu'ils devraient au moins ménager , s'ils ne respectent ni la vérité , ni leur conscience (3).
Destouches répondit à celte épigramme comme il devait y répondre , c'est-à-dire par un nouveau succès , celni de la comédie de V Ingrat, Il était d'autant plus digne de traiter ce sujet, que malgré les anciennes dutretés de son père , il n'avait point oublié qu'il lui devait le jour et l'éducation ; il trouvait au fond de son cœur reconnaissant et sensible la juste horreur que l'ingratitude doit inspirer; et il en donna quelques années après la preuve la plus honorable pour lui, en envoyant à ce père, chargé d'une nombreuse famille, ^0000 livres, qui étaient le produit de son travail et de ses épargnes; action i^ l'âge d'or, s'il exista jamais ailleurs que dans les fables, aurait trouvée toute naturelle, mais qui par malheur est devenue louable dans un siècle oii de pareils traits sont si rares. Le prix qu'on est forcé de mettre à certaines vertus, qu'il faut bien appeler de ce nom parce que la corruption générale les a rendues peu communes, est une satire de la nature humaine , d'autant plus fâcheuse et plus humiliante, qu'on la fait sans y penser, et en croyant ne faire qu'un éloge. Mais ce qui honore le père encore plus que 1« fils, c'est que le vieillard reconnut alors les larmes aux yeux ses injustices, aveu rare et presque héroïque pour un père âgé qui a tort; il convint que Destouches , en résistant à ses vues tyranniques et bornées , avait été plus sage que lui , et que cette beureuse résistance était la source du bonheur et de la paix que les succèa et les bienfaits de son fils allaient répandre sur ses derniers jours. Ce fils, plus heureux encore en ce moment que son père, fut consolé de toutes les peines de sa jeunesse par la douceur de cet aveu , et par la joie de s'en être rendu digne.
Le public , en rendant justice aux détails de la comédie de Y Ingrat, trouva le rôle principal trop odieux; ce. n'était pas le vrai défaut de la pièce, car le Tartufe n'est pas moins odieux que l'Ingrat, et le tableau que Molière en a tracé est le. chefd'œuvre du théâtre ; mais c'est que l'hypocrisie , si détestable par le masque dont elle se .couvre, est en même temps ridicule par la transparence du masque, et l'est d bien, que dans son pieux ressentiment contre ceux qui la dévoilent et qui l'immolent , son tourment secret est moins de sentir qu'on la hait , que de sentir qu'on la méprise ; l'ingrat au contraire , qui ne pepse pas même à être comédien comme le tartufe, repousse le rire pour n'exciter que l'indignation, et laisse par conséquent peu de prise au poète comique, qui doit inspirer pour le vice encore plus de mépris que de baine. Destouches sentit la vérité de ce principe.
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et ne s'en écarta plus dans toutes ses autres pièces : raversionqutf les mëchans inspirent , disait - il , peut flatter leur détestable amour-propre, parce que cette aversion tient h la crainte; le moyen le plus sûr de les décourager, est de les humilier par le ridicule. Ce vertueux écrivain craignait seulement , et il le craindrait bien plus aujourd'hui , que bientôt le vice ne fût pas même susceptible d'bnmiliation , au milieu de tant d'hommes qui le montrent avec audace, ou qui le voient avec indifférence, et dont les uns ont perdu l'habitude d'en rougir, les autres celle d'en être indignés.
A la comédie de Y Ingrat succéda celle de V Irrésolu , qui fut d'abord assez froidement accueillie , mais qui corrigée depuis par l'auteur , écrite d'ailleurs avec soin , et soutenue par quelques situations comiques, se montre encore quelquefois au théâtre. Tout le monde en a retenu le dernier vers que dit l'Irrésolu , après avoir enfin choisi pour femme une des deux personnes entre lesquelles il a balancé dans tout le cours de la pièce :
J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Cdimène.
Cest un de ces traits qu'on aime à citer, un de ces traits qui seuls valent tout un rôle , et qui tout naturels qu'ils paraissent , sont bien plus rares dans nos comédies modernes, que des scènes entières de jargon sans talent ^ et de persijfflage sans gaieté , applaudies par la multitude qui ne les entend pas, et sifflées par les gens de goût qui n'ont que trop le malheur de les entendre.
Le Médisant, qui fut mieux reçu dans sa nouveauté que VIrré' soluy et par cette raison honoré de plusieurs satires, s'est aussi maintenu jusqu'à présent sur la scène. Il est vrai qu'une autre comédie , dont le sujet est à peu près le même, celle du Méchant, écrite avec tant de supériorité, et l'une de celles dont notre théâtre comique peut encore se faire honneur dans sa chute et dans sa disette ; a rendu le public plus froid sur le Médisant, qui depuis cette époque a reparu plus rarement et avoc moins d*a* vantage ; mais enfin la plus moderne et la plus heureuse de ces deux pièces n'a pas fait totalement oublier l'autre ; et ce n'est pas pour cette dernière un petit éloge chez une nation qui ne se pique pas toujours dans ses arrêts d'une justice bien rigoureuse (4) .
Destouches marchait au théâtre comique de succès en succès, lorsqu'il se vit obligé de renoncer, du moins pour un temps, à ceux qu'il espérait encore. Le régent, dont il avait obtenu l'amitié et l'estime, non par des bassesses de courtisan , mais par sa probité et par son intelligence dans les affaires , l'envoya en An-
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gteterre en 1717 avec Fabbé Dubois, depuis cardinal et ministre ; il fut six ans à Londres , ou , après la fortune inouie de Tabbé Dubois, il resta seul cbargë des affaires de France (5). Il s'en était si bien acquitté , qu'à son retour le régent le combla d'éloges en présence de toute la cour, et lui promit , ce furent ses propres termes , de lui donner des preuves de sa satisfaction , qui V étonneraient lui-même ainsi que le royaume» Ce prince , qui , avec des mœurs et des principes peu sévères , avait dans l'esprit autant de justesse que d'élévation, était bien éloigné de souscrire à l'apophthegme si souvent répété par la sottise pKiissanté , que le talent des affaires est incompatible avec celui d'homme de lettres; il avait la simplicité de croire que l'esprit était bon à tout , et que peut-être il ne fallait pas plus de génie pour réussir dans une négociation , oii Ton est souvent aidé par les circonstances , que pour faire un bon ouvrage , oii le talent ne doit ses succès qu'à lui seul : il venait vd'étre témoin qu'un poète anglais , le célèbre Prior, avait, par les plus sages moyen», préparé cette paix d'Utrecht si désirée des peuples , et si longtemps retardée par les manœuvres ou l'ineptie des politiques; il savait que François I*' , depuis qu'il avait pris la résolution si digne de lui , d'employer pour ses ministres dans les cours étrangères , des bommes savans et éclairés, avait conduit sesaffaires avec beaucoup plus de sagesse que dans les premières années de son règne , oîf il choisissait pour ambassadeurs les compagnons de ses plaisirs. Enfin M. le duc d'Orléans, justifié d'avance par les premiers succès de Destouches , avait peut-être pensé que cet observateur philosophe , long-temps occupé à peindre sur la scène l'espèce humaine, et obligé, pour la vérité de ses tableaux , d'étudier assidûment les hommes , en devait être plus propre à un état oii la connaissance des hommes est la qualité la plus indispensable. Destouches, plus content encore d'avoir bien servi sa patrie, que flatté de la bonne opinion di prince, attendit paisiblement l'efifet de ses promesses, sans rier. faire pour l'accélérer ; mais ses espérances , s'il en avait eu , s'é- , -yanouirent par la mort du régent , qui arriva peu de temps après. Il vit disparaître sans regret toutes les apparences d'une fortune qu'il avait si bien méritée. Il trouva , non pas une consolation , il n*en avait aucun besoin , mais un dédommagement bien conforme à spn goût, dans la pratique d'une philosophie dont le sentiment lui ëtait naturel , et ne l'avait jamais abandonné au milieu du tourbillon des affaires et des séductions de la faveur. Il acheta auprès de Melun une petite terre , où il vécut si tranquille et si heureux, que le gouvernement l'en ayant voulu tirer pour l'envoyer à Pétersbourg, avec le titre honorable de ministre
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ie France auprès ^u czar Pierre le Grand, il ne balança pas a refuser cette place : mais il la refusa en véritable sage , c'est-àdire, sans ostentation comme sans effort; il préféra le plaisir de cultiver son jardin à l'honneur d'aller jouer à huit cents lieues un rôle important. Ce n'était pas en effet ce qui apurait dû le tenter dans ce vaste Empire ; c'était le spectacle vraiment rare qu'il offrait alors à des yeux éclairés ; la lumière , qui partout ailleurs est montée de^ sujets aux monarques , descendant en Russie du monarque aux sujets ; ces sujets , qu'une longue barbarie avait avilis au point de s'en faire aimer , s'efforçant de retenir sur leurs yeux le bandeau que le souverain leur arrachait ; la superstition et l'ignorance détruites chez cette nation par la même force qui les a enracinées chez tant d'autres , par le despotisme le plus absolu et 1*6 plus sévère ; enfin, la naissance politique d'un grand peuple , ignoré durant plusieurs siècles , et destiné à se venger bientôt , par une existence redoutable , de l'oubli oii le reste de l'Europe l'avait laissé jusqu'alors. Destouches pouvait étudier ce peuple en philosophe; il fut plus philosophe encore , il aima mieux sa liberté et sa retraite (6).
Cependant l'envie , dont il avait si souvent essuyé les traits y ne vit pas sans un profond chagrin l'honneur que le gouvernement avait voulu lui faire. Le refus aurait dû la désarmer; mais la gloire même du refus l'irrita. Elle se déchaîna contre Destouches par une de ces pitoyables satires , si répandues autrefois sous le nom de brevets de calotte, méprisées aujourd'hui au point de n'oser plus même se montrer , et regardées avec justice comme les plus misérables productions de la méchanceté sans esprit et sans goût. On joignait à Destouches dans ce brevet in- . jurieux plusieurs écrivains illustres, qu'on déchirait avec le même sel et la mênie finesse. Nous n'en citerons qu'un seul trait , , par lequel on pourra juger de tous les autres ; les éloges académiques de Fontenelle y étaient appelés, avec autant d'élégance que d'harmonie, des panégj-riques grotesques, mi'funebres et mi-burlesques. Mais ce qu'il n'est pas indifférent de remarquer , c'est que des vers si détestables , qu'on ne pourrait lire aujourd'hui qu'avec dégoût , furent accueillis dans le premier moment avec l'indulgence la plus favorable. Ils attaquaient des hommes célèbres et vivans , c'était là leur passe-port. L'indulgence fut à la vérité très-passagère , et la malignité des lecteurs, dbs que sa première faim , si l'on peut parler de la sorte, /i// satisfaite, paya bientôt l'ouvrage du mépris qui lui était destiné tôt ou tard. Mais enfin le mérite avait essuyé quelques injures, et c'est un petit avis que la charité publique aime à lui voir donner de temps en temps , pour le faire souvenir d'être modeste. Nous avons
déjà fait cette réflexion dans Télpge de La Moite , à l'occasion ^es satires qu'essuya la tragédie à* Inès; réflexion qu'on ne saurait trop répéter aux gens de lettres , pour les accoutumer à prendre en patience les petits maux attachés à leur état. Quoi qu'il en soit , l'avis n'alla pas jusqu'à Destoucbes ; car ce philosophe solitaire, renfermé dans son ermitage champêtre, ignora jusqu'au titre de cette satire, dont il eût été d'ailleurs bien consolé par l'ineptie de la satire même. Cette incurie si sage de notre paisible académicien est une utile leçon aux hommes estimables que poursuit la basse envie; qu'ils ignorent, comme lui , les traits perdus qu'elle lance contre eux ; ou si leur amour^ropre inquiet et délicat s'en trouve légèrement effleuré , qu'il se transporte au moment très - prochain , oii ces traits tombés à leurs pieds seront regardés avec dédain par la multitude même qui d'abord y avait daigné sourire. On peut appliquer à ce léger inconvénient de la célébrité , ce que le bon La Fontaihe a dit d'un autre n^alheur :
Quand on Tignore, ce nVst rien ; Quand on le tait , c^est peu de chme.
Avant sa retraite philosophique , Destouches avait été reçu à l'Académie. Il en était d'autant plus digne, que ses lauriers dramatiques , loin de se flétrir sur sa tête, comme sur tant d'autres, au bopt de quelques mois , y avaient été aflèrmis par le temps ; que le parterre, alors moins indulgent, ne faisait pas, comme aujourd'hui , grâce à tout; qu'enfin les applaudissemens n'étaient encore ni aux ordres , ni aux frais des auteurs ; et l'Académie , en adoptant Destouches , ne fit que joindre son sufirage à celui des juges vraiment éclairés , qui est à ses yeux la seule pierre de touche de l'estime i^ublique, et qu'elle ne confond pas avec ces réputations de société , de journaux et de province, faites pour languir et pour mourir dans le cercle étroit qui les a vues naître.
lie nouvel académicien employa le loisir dont il jouissait dans sa solitude à fortifier par de nouveaux ouvrages les droits qu'il avait acquis aux honneurs littéraires. Le premier fruit de ce loisir fut le Philosophe marié, qui eut un succès presque sans exemple. Il en avait pris le sujet dans sa propre maison. Il s'était marié en Angleterre avec une personne aimable , mais ce mariage exigeait alors le secret , et le secret fut violé. En accommodant ce sujet au théâtre , Destouches y ajouta tout ce qui pouvait le rendre piquant sur la scène ; l'amende honorable faite à l'amour et au mariage par un philosophe qui, après avoir longtemps bravé l'un .et l'autre , a fini par s'enchaîner secrètement
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à leur char ; la crainte qu'il a de rendre publique ta diSfaite « toute cbëre qu'elle est à son cœur ; les incartades et les brusqueries d'un traitant , oncle du philosophe , qui n'approuve nullement l'union contractée par son neveu , parce qu'elle dérange ses vues financières pour l'établir avantageusement , et pour le rendre riche sans se soucier de le rendre heureux ; enfin le rôle , épisodique à la vérité , mais netif et original , d'une femme ca* pricieuse et bizarre, qui néanmoins aime autant qu'une femme capricieuse peut aimer; rôle qui jette dans la pièce d^l'actioa et du mouvement , et y produit des scènes gaies et théâtrales» C'était encore dans sa famille que l'auteur avait trouvé ce caractère. Il le dessina d'après une belle-sœur qu'il avait, et dont*l'humeur fantasque lui fournit les traits les plus plaisans de ce tableau ; mais il eut grand soin, comme on l'imagine aisément, de garder le secret à son modèle. Cette belle-sœur s'empressa d'assister à la première représentation de la pièce, ne se doutant pas de l'honneur qu'elle avait d'en être un des principaux personnages; le portrait était si ressemblant, qu'elle s'y reconnut avec indignation; elle en fît des reproches sanglans à son beaufrère , qui se défendit aved l'embarras d'un coupable ; cette femme irritée se vengea comme elle put , en exhalant aux yeux de ce perfide beau-frère toute la douleur qu'elle ressentait d'à voie eu le malheur de s'allier à un poète : elle étouffa pourtant enfin, non la violence, mais l'explosion de sa colère, par la crainte qu'on lui inspira , que le poète incorrigible ne trouvât dans cette colère même l'heureuse matière d'une nouvelle scène comique , et ne lui fût ainsi redevable d'un second succès , aussi fâcheux pour elle que le premier.
Quelques années après , Destouches donna le Glorieux, qui reçut , comme le Philosophe marié, les plus grands applaudissemens , par le naturel et la variçté des caractères , par le contraste des situations , par le comique noble et de bon goût qui anime toute la pièce, enfiii par les scènes touchantes que^ l'auteur a su ménager au milieu de ce comique , et qui , loin d'y produire une bigarrure choquante , répandent sur 1 ouvrage une sorte de dignité que la gaieté du fond n'affaiblit pas. Ajoutons , à la louange de Destouches , que le Glorieux est la première comédie oii le pathétique , qui parait si étranger à ce genre, ait osé s'introduire avec succès. Molière , ce législateur du théâtre , semble avoir négligé cet avantage dans les pièces même oii il s'offrait à lui , dans le Tartufe , par exemple y oii la situation déchirante d'une famille honnête, prête à devenir la victime d'un scélérat, fournissait à ce grand peintre les scènes les plus pleines d'intérêt et d'éloquence. S'il se refusa des scènes si digne*
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de ton gënie , ce fut sans clouté dans la crainte d'affaiblir , par nn sentiment doux et tendre , le sentiment profond de haine qu'il voulait accumuler et concentrer sur le principal personnage. Destoucbes , qui , dans le sujet du Glorieux^ n'avait point à exciter cette passion violente, faite pour étouffer toutes les autres , eut le mérite de sentir tout le parti qu'il pouvait tirer de ce sujet , pour y mêler l'intérêt qui produit les larmes , avec les traits que le ridicule fait naître. Il a su en effet allier et fondre si heureusement dans la pièce le pathétique et le comi* que , que le Glorieux est tout à la fois, et l'époque de ce nouveau genre, et le modèle de l'art et de la mesure que demande l'alliage dangereux de deux sentimens si disparates. Les auteurs , d'ailleurs très-estimables , qui ont suivi et même agrandi la route frayée par Destouches, au lieu de subordonner comme lui Tintérêt à la gaieté , si essentielle à la vraie comédie , ont subordonné.au pathétique qui joue dans leurs pièces le principal rôle, le comique qui n'y joue que le second , et qui ne peut guère le jouer qu'avec désavantage ; car s'il est difficile d'amener l'intérêt avec les ris, il l'est bien plus encore d'exciter le rire au milieu des larmes. Aussi cette gaieté* précieuse , que Destouches avait su conserver dans ses pièces , et qui dans celles de ses successeurs n'a, si on ose le dire, qu'un rire d'apprêt et de commande, a disparu enfîn presque entièrement de notre théâtre , pour faire place au drame purement bourgeois ; genre indécis et pour ainsi dire hermaphrodite , dont l'avantage , il est vrai , est de nous offrir un intérêt plus proche de nous, mais dont l'écueil, plus redoutable qu'on ne pense , est l'extrême facilité d'y être médiocre , et que par cette raison il ne faut ni proscrire dans les bons écrivains , ni encourager dans les autres.
Au mérite peu commun d'avoir ouvert une nouvelle carrière , le Glorieux en joint un second. Plus d'un vers de cette pièce a fait proverbe , ce qui est le plus grand honneur que des vers de comédie puissent obtenir ; quelques uns même de ces vers méritent , par la noblesse la plus touchante , d'être placés parmi les traits sublimes de la scène française. Telle est, par exemple, la réponse que le père vertueux et indigent du Glorieux fait k son fils, qui lui demande en grâce de ne se point découvrir :
J'entends ; la Tanitë mo déclare h genoux Qu'un père infortane n'est pas digne de tous.
Cependant la critique , d'autant plus exacte à lever son tribut sur un auteur, qu'il est plus heureux et plus riche, trouva tant soit peu outre le caractère principal , celui du Glorieux ; et ce qui parait appuyer à un certain point ce reproche , c'est que
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rhomme modeste , et par conséquent estimable , que Tauteur a voiilu mettre en opposition avec son Glorieux, semble toucher au ridicule par l'eicès de sa ^lodestie même (7). Car une règle infaillible pour s'assurer au théâtre de l'effet d'un caractère , c'est d'examiner l'effet que doit produire le caractère qu'on j opposera pour le mettre en action ; parce que les deux personnages devant p[iarcher parallèlement, quoique placés à une grande distance l'un de l'autre, il est presque impossible que si l'un des deux sort de la vérité , l'autre n'en franchisse aussi les bornes. L'écueil est d'^iutant plus difficile à éviter, que les tableaux destinés pour le théâtre devant être vus dans un certain éloignement , doivent être peints avec des traits fermes et prononcés , oii l'artiste est exposé souvent à prendre l'exagération pour la force. Rien n'est si rare que d'attraper sur la scène ce point si nécessaire à la perspective dramatique , oii la perfection de la ressemblance résulte d'une juste combinaison entre la vigueur de la touche et la distance oii le portrait doit être placé. Quoi qu'il en soit , y eût-il dans le caractère du Glorieux quelques traits exagérés , rachetés d'ailleurs par un grand nombre d'au* très de la vérité la plus heureuse et la plus frappante , ces légères taches n'autorisaient p£^s le poète célèbre J. B. Rousseau, beaucoup plus dur que.juste , à reprocher, comme il fit , ^ Deatouches , de n'avoir aucune connaissance de la nature ni des principes du théâtre. Il est vrai que plus d'une raison devait rendre suspect Je jugement de l'impitoyable aristarque. Ce poëte , fils d'un artisan homme de bien , était accusé par ses implacables ennemis d'avoir , ainsi que le Glorieux , méconnu son respectable père ; cette accusation était sans doute très-injuste, nous en sommes persuadés pour l'honneur des lettres et des talens , pour l'honneur même de l'amour-propre du poète , dont la vanité aurait été bien m^l entendue s'il n'eût pas senti combien l'état obscur oii il était né ajoutait à sa gloire ; mais l'imputation était malheureusement très-répandue ; et le poète , chargé de cette flétrissure par ses détracteurs , croyait , sans aucun fondement, que Destouches leur fi^isait l'honneur d'en liugmenter le non:ibre, et qu'il avai( tracé d'après lui le rôle principal de sa pièce. Une autre cau^e aigrissait encore davantage l'inexorable et infortuné censeur ; c'est qu'il avait composé à peu près dans le même temps une comédie intitulée les Aicujc chimériques, qui par son sujet ressemblait assez au Glorieux, mais qui n'y ressembla guère par le succès , malheureuse production que les comédiens refusèrent de jouer, et que les meilleurs amis de l'auteur eurent bien de la peine à lire.
Au reste, si Destouches fit la faute d'altérer tant soit peu les
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deux rôles principaux de sa pièce , il fut bien excusable. Le plan de cette comédie , tel qu'il l'avait d'abord conçu et même exécuté , était fort différent de celui auquel des circonstances bizarres et imprévues l'obligèrent de se soumettre. Dans ce premier plan, le Glorieux était puni de son orgueil , en voyant épouser sa maîtresse au rival qui lui était opposé, et dont l'auteur n'avait fait d'abord qu'un bomme simple et bonnéte , sans aucune teinte de ridicule. Mais l'acteur qui devait jouer le Glorieux (Quinault-Dufîresne) , d'autant plus propre à ce personnage qu'il le jouait jusque dans le mondé , crut sa personne avilie par ce dénoûment bumiliant , et déclara qu'il ne consentirait jamais à jouer le rôle d'un bomme éconduit et puni. Destoucbés fut obligé de sacrifier la perfection de son ouvrage au caprice de cet acteur , et au besoin que la pièce avait de lui ; il la défigura en gémissant , pour lui procurer l'avantage d'être jouée comme il le désirait. Aussi le fut-elle , non-seulement par ce comédien , mais par tous les autres , avec une perfection dont on se souviendra long-temps au Théâtre-Français (8). On a dit de quelques autres pièces, que les rôles avaient été faits pour les acteurs ; dans le Glo^ rieux, les acteurs semblaient avoir été faits pour leurs rôles, et presque les avoir faits eux-mêmes. Si l'on en croit les plaintes des gens de lettres » plus d'un comédien les a forcés à mutiler ainsi leurs ouvrages , et ne les a pas aussi bien dédommagés.
Les succès si multipliés de Destoucbés étaient d'autant plus flatteurs pour lui , qu'ils ne furent ni arrêtés ni affaiblis par ceux d'un rival redoutable, du célèbre Dufresny, qui brillait à peu près dans le même temps sur la scène. Tous deux s'y distinguaient par des qualités différentes et presque opposées; Destouches, naturel et vrai, sans jamais être ignoble ou négligé;: Dufresny , original et neuf, sans cesser d'être vrai et naturel ^ l'un s'at tachant à des ridicules plus apparens, l'autre saisissant des ridicules plus détournés ; le pinceau de Destouches plus égal et plus sévère , la touche de Dufresny plus spirituelle et plus libre; le premier dessinant avec plus de régularité la figure en-^ tière , le second donnant plus de traits et de jeu à la physiono* mie; Destouches, plus réfléchi dans ses plans, plus intelligent dans l'ensemble ; Dufresny , animant par des scènes piquantes sa marche irrégulière et décousue; l'auteur du Glorieux sachant plaire également à la multitude et aux connaisseurs , son rival ne faisant rire la multitude qu'après que les connaisseurs l'ont avertie ; tous deux enfin occupant au théâtre une place qui leur est propre et personnelle t Dufresny , par un mélange heureux de verve et de finesse , par un genre de gaieté qui n'est qu'à lui y et qu'il trouve néanmoins sans la chercher , par un style
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qui réveille toujours sans qu'on ose le prendre pour modèle , et qu'on ne doit ni blâmer , ni imiter ; Destouches , par une sagesse de composition et de pinceau qui n'ôte rien à l'action et à la vie de ses personnages , par un sentiment d'honnêteté et de verta qu'il sait répandre au milieu du comique même , par le talent de lier et d'opposer les scènes entre elles; enfin par l'art plus grand encore d'exciter à la fois le rire et les larmes , sans qu'on se repente d'avoir ri , ni qu'on s'étonne d'avoir pleuré.
Il ne manquait à ces deux rivaux, pour mettre le comble k leur gloire , que le genre de rçérite, le plus rare à la vérité dans des rivaux, celui d'être unis, et de se rendre l'un à l'autre la même justice que leur rendait la voix publique. Nous voudrions pouvoir leur donner cet éloge , et c'est à regret que nous y renonçons; Mais Dufresny , loin de reconnaître les talens de son antagoniste, lui refusait jusqu'à V esprit; et l'on en sera moins étonné , quand on saura qu'il osait même le refuser à Molière \ c'est du moins de quoi l'accusait Destouches , qui, de son côté, et comme par représailles d'injustice , refusait le bon sens à Dufresny. Ce n'est pas la seule fois que le blasphème de Dufresny contre Molière a été proféré , noys ne disons pas par des sots , dont les blasphèmes et les hommages sont également sans conséquence , mais par des hommes de beaucoup d'esprit , d'autant plus inconcevables dans cette espèce de délire , qu'ils s'étaient eux-mêmes distingués sur la scène par des productions très-estimables. Nous les plaindrons , sans fiel et sans dédain , du tort qu'ils ont fait à leur goût ; mais nous ajouterons que , par leurs talens et par leurs ouvrages , ils étaient dignes de mieux sentir et de mieux juger; et nous ne serons pas à leur égard aussi étrangement injustes que Destouches et son rival le furent l'un à l'égard de l'autre.
Les applaudissemens donnés au Glorieux furent le terme des triomphes dramatiques de notre académicien , qui ne pouvaient guère augmenter, et qui dès-là, par le sort ordinaire aux choses humaines , devaient presque nécessairement s'affaiblir. Il donna depuis quelques autres pièces, qui, sans essuyer de chute humiliante , furent médiocrement accueillies. Il n'eut garde de disputer contre le public, et ne prit point, comme beaucoup d'auteurs malheureux , la peine très-inutile de prouver bien ou mal à ses juges qu'ils avaient eu tort. Il vit baisser sa gloire théâtrale avec le même sang-froid qu'il avait vu s'évanouir ses espérances de fortune. Enfin , à Tâge de soixante ans il renonça entièrement au théâtre, pour ne plus s'occuper que des scntimens de religion qui avaient toujours été dans le fond de son cœur. Il ne se borna pas même à l'hommage qu'il rendait au
clirîstianîsme par la pareté de sa foi ; il se crut encore obligé de le défendre contre les coups qu'il lui voyait porter par les incrédules ; il remplit le Mercure de longues dissertations , ok il re- ' poussait courageusement ces violentes attaques. Le public vit avec autant d'édification que de surprise un écrivain qui n'avait fait jusqu'alors que des comédies , devenir en un moment théologien et controversiste avec toute la confiance que devait lui inspirer la cause la plus respectable et la persuasion la plus intrépide (9). Il y eut seij^ement quelques boénmes de bien , qui, applaudissant d'ailleurs à Destouches , et faisant des vœux pour sa victoire , s'étonnaient que , dans une lutte si importante y il eût pris pour champ de bataille un journal principalement destiné à des extraits de romans et de comédies , à f'es logogryphes et des énigmes. Il répondait qu'il avait livré au Mercure galant, car c'est ainsi qu'il l'appelait , des écrits si peu faits pour s'y trouver , parce que ce foumal , par la futilité même de son objet, était plus lu que les autres , et surtout de ceux qu'il avait résolu de convertir, et.qu'il se flattait de confondre. Il supposait , et nous souhaitons qu'il ne se soit pas trompé , que des têtes occupées de comédies, de romans et d'énigmes, accueilleraient avec le même empressement ses graves dissertations , et trouveraient encore, après leurs lectures frivoles, du goût et de l'intérêt pour une lecture si sérieuse.
Il fit plus encore; il défendit la religion, non -seulement comme chrétien , niais aussi comme poëte,en essayant d'humilier ses adversaires par le ridicule ; il n'avait garde de leur épargner cette attaque , dont l'usage du théâtre lui avait fait sentir l'efficacité. Il fit contre les mécréans une multitude prodigieuse d'épigrammes , parmi lesquelles il en chérissait surtout sept à huit cents , qu'il appelait épigrammes choisies. Nous conviendrons, si l'on veut, qu'un goût sévère n'avait pas présidé k ce triage ; mais la ferveur qui le rendait si abondant , doit faire pardonner à son goût de n'avoir pas été plus difficile. Le même Mercure galant , qui avait été le théâtre de ses combats à ou^ trance contre les impies , le fut aussi de ce jeu d'escrime poétique , uniquement destiné à les braver. Il publia dans ce journ»! quelques unes des épigrammes dont nous parlons ; elles donnèrent aux âmes pieuses beaucoup d'envie de connaître les autres, dont jusqu'à présent elles ont été privées. Un célèbre philoso|>he de nos jours, parlant d'un écrit composé par un^militaire contre les incrédules , dit que si la religion pouvait se glorifier de ce que les hommes font pour elle , peut-être tirerait-elle autant de gloire des faibles efforts d'un homme de guerre en sa faveur , que des plus savantes productions d'un théologien. Nous appli- 3. 27
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querons cette réflesion aux ouvragés de Destouches sur le même objet,, en chaugeant seulement le mot à^homme de guerre en celui it poète; deux espèces de missionnaires qui ne sont peut* être pas destinés à fEiire beaucoup de prosélytes , mais qui peutêtre aussi ne sont que plus louables dans le désir qu'ils montrent d'en £iire. Notre académicien aurait pu dire comme Nérestan , lorsqu'il veut convertir Zaïre :
Moins instruit qae fidèle ,
Je ne suis qu*nn soldat , H, je n*ai que du zile.
Mais l'Etre plein de sagesse et de justice, qui pour faire triompher la vérité n'a pas besoin du faible secours des hommes » a vu sans doute avec bonté le zèle de cette âme pore et vertueuse ; et nous aimons à nous représenter Destouches , s'avançant avec modestie sous les drapeaux de l'Évangile , h la suite des Bossuet, des Àbbadie et des autres redoutables défenseurs de la foi ^ apportant après eux le denier de la veuve , et recevant comme elle du souverain juge la récompense de -son dévouement et de son honmiage.
Ce n'était pas seulement comme des hommes absurdes et invpies qu'il conoibattait les ennemis du christianisme , il essayait de leur porter des coups plus sensibles , en refusant impitoyablement aux plus célèbres d'entre eux jusqu'aux talens même , dont ils se sont crus, disait-il , si bien partagés. Il en attaquait plusieurs sans ménagement sur des ouvrages purement litté^ raires , oii Vesprit , selon lui , faisait une guerre continuelle au bon sens. Il est vrai que dans cette nuée d'épigranmies, oii il se montrait si fâché contre l'abus de l'esprit , il ne s'en permit pas asseE l'usage. Mais heureusement ses anciennes productions payaient pour ces dernières , et prouvaient que si dans cette occasion il ne «e montra pas assee riche , ce n'était pas faute de l'être ; bien différent de ces malheureux écrivains , ridicules par la vanité au sein même de l'indigence , dont la prétention est d'avoir évité l'esprit dans leurs ouvrages, parce qu'ils n'ont pu le rencontrer , et de faire passer leur profonde misère pour économie ; eiipèce de mendians qui se vantent de la modestie de leur parure.
Si la foi de notre académicien était sévère , sa dévotion n'était point farouche; et la muse qui lui dictait ses poésies édifiantes savait descendre des régions célestes pour se permettre des écarts innocens. Un pauvre poêle de province , qui voulait se faire des prôneurs illustres , et qui n'y pouvait parvenir en donnant sous son nom ses malheureux vers , s'avisa de prendre celui d'une jeune femme , et d'adresser sous ce masque des éloges rimes
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âUX plus célèbres écrivains. Destoucfaes était du nombre. Tous répondirent comme ils le devaient à cette galanterie inattendue. Notre pieux versificateur ne se montra pas plus indi^érent qu^ ses confr€;res, et laissa même échapper dans sa réponse quelques traits de cet amour métaphysique et platonique , si commode pour réchaulTer un poëte qui ne s'en permet point d'autre. I^ rimeur homme et femme se fit bientôt connaître y et éprouva de la part de ceux qui Tj^vaient tant célébré le sort du pauvre .animal qui veut imiter le petit chien de la fable. Destoucbes , pris pour dupe comme les autres, ne fit que rire de sa mé-*:. prise ; il répondit par le sileûce , et les autres par des satires.
Ce fîit au milieu de ces combats religieux et de ces délassemens poétiques que notre académicien termina sa carrière , le 4 juillet 17549 à Tâge de 8oixante-<[uatorze ans. Quelques années , après sa mort, le roi , pour récompenser dans sa famille ses travaux et ses vertus, voulut bien accorder à ses enfans la grâce, alors très-distinguée , et devenue depuis trop commune, de faire imprimer au Louvre les œuvres de leur père (10). On trouve dans cette édition plusieurs comédies qui n'avaient point paru du vivant de l'auteur, et dont quelques unes, comme la Fausse Agnes et le Tambour nocturne ^ ont été depuis jouées avec succès. Ce ne sont guère à la vérité que deux farces, mais pleines de mouvement et de gaieté , et propres au moins à sa^ lisfaire cette nombreuse partie des spectateurs , qui ne va chercher au théâtre qu'un amusement fait pour le délasser, et qui ne 5e pique pas de raffiner beaucoup sur ses plaisirs. Le mérite de ces sortes de pièces , quoique très-inférieur à celui d'un co^ mique noble et déRcat , ne laisse pas d'avoir son prix dans un temps où Thalie a presque oublié de i^re , et souvent même ne sait pas pleurer.
Le détail on nous sommes entrés sur les ouvrages de Des- - touches , détail que la voix publique nous a dicté , fixe le juger ment qu'on doit porter de cet estimable écrivain. S'il ne doit paraître sur la scène qu'à la suite de Molière et de Regnard , plus comiques, plus animés e| plus originaux que lui , il a, du moins la gloire d'avoir soutenu après eux l'honneur du théâtre comique , presque absolument tombé de nos jours ; il mérite même un éloge particulier, celui d'avoir mis dans ses pièces plus de mœurs , de décence et de sentimens de vertu , que ces deux illustres peintres de nos vices et de nos travers ; enfin , il . a joiiit à l'intelligence du théâtre, à l'art de la conduite, à la connaissance des effets , le naturel et la pureté du style. Aussi ses ouvrages , applaudis d'abord au parterre > et lus ensuite avec plaisir dans le silence du cabinet | ont trouvé grâce devant ces
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deux tribunaux également redoutables , l'un parce qu'il est tu^* multueux , l'autre parce qu'il -est tranquille ■ ; succès d'autant plus flatteur pour un écrivain dramatique , que le tribunal tranquille semble affecter d'être plus sévère à proportion que le tribunal tumultueux a marqué plus d'enthousiasme : l'inexorable lecteur se refuse le plus qu'il peut aux éloges que le spectateur a voulu lui prescrire , et se sent toujours bénignement disposé à casser en dernier ressort les arrêts favorables trop légèrement rendus en première instance.
Les pièces de Destouches ont encore un autre titre en leur faveur, le suffrage de plusieurs littérateurs étrangers, suffrage que ne doit pas dédaigner la vanité française , si elle est flattée , comme elle le doit , des éloges non suspects qu'ils donnent en même temps à notre théâtre , et de la fortune qu'il a faite chez toutes les nations de l'Europe. Dans la liste de nos auteurs comiques , ces étrangers placent Destouches immédiatement après celui qui , de leur aveu comme du notre , occupe seul le premier rang , l'unique et inimitable Molière. Us préfèrent la vérité simple de Destouches à la gaieté de Eegnard , è l'originalité piquante de Dufiresny , au sel épigrammatique de Le Sage, au dialogue vif et naturel de Dancourt, aux scènes attendris* sautes du Préjugé à la mode et de Mélanide. La raison qu'on peut donner de cette préférence , c'est que Destouches , s'il n'est pas au-dessus de ces écrivains par les détails , est au moins supérieur à eux par le genre de se% ouvrages, par une peinture des mœurs plus faite pour être saisie et sentie dans tous les tenips et dans tous les lieux , et par là plus propre à ce but moral qui est le véritable objet de la comédie, quoiqu'il soit assez rarement celui des auteurs comiques. Plus occupé en général des caractères que de l'intrigue , notre académicien est inférieur sur ce point au seul Molière , qui a si heureusement réuni ces deux genres de mérite ; le comique de tous les autres, plus attachant par l'intrigue que par les caractères , est plus assorti à des convenances purement nationales, k notre manière d'être, de voir et de sentir, k nos ridicules propres, à nos travers particuliers. Le Glorieux, le Médisant, V Irrésolu, sont, ainsi que le Misait' thrope, le Tartufe et Yuivare, à peu près les mêmes de Lisbonne à Paris et de Paris k Pétersbourg; tous les peuples y reconnaissent les originaux que la nature leur a rais sous les yeux ; au contraire , les valets de Regnard , les gascons et les normands de Dufresny , les financiers de Le Sage , les provinciaux , les paysans , les bourgeois de Dancourt , sont plus attachés au sol
' Ceue phraie est tir<fe de la r^oie qoe FoQtenelle , directeur de TAcatéadt, fit à Dettoacbet, le jour de m réception.
DE DESTOUCHES; 4at
qui les à vus naître , el nioins faits pour être transplantes ail'^ leurs. Plus le comique est resserré et concentre dans un certain espace , moins il produit de sensation au<^elà ^ qnelqne effet qu'il puisse avoir dans Tenceinte de cet espace même (i i). Telle pièce de nos jours , constamment applaudie sur le théâtre de la capitale , écrite avec la plus rare élégance , pleine d'esprit , de finesse , de traits heureux et de vers qu'on a retenus , est peu goûtée et à peine entendue dans nos provinces , parce que r auteur j- a peint les mœurs de Paris plus que celles de la na» tion y celles du moment plus que celles de Vannée , et le jargon du jour plutôt que celui du lendemain. Heureux qui sait , comifie* Molière ^ joindre à la vérité des caractères la chaleur de l'action ^ à la peinture des sottises locales le tahleau des mœurs humaines ) à la justesse du dialogue la plaisanterie la plus vive et la plus gaie ! Peintre fidèle et intéressant , non-seulement de sa nation j mais de toutes les autres , non-seulement de son siècle , mais des suivans , il pourra mettre sur ses tableaux l'inscription qu'un artiste grec mettait sur les siens : A la postérité; et il n'aura point à craindre le mot de Fontenelle sur une mauvaise ode qui avait ce même titre : Celan^ira pas à son adresse.
NOTES
(i) JMALGKi le préjugé barbare qui flétrit parmi nous Tétat de coraé^ dien , disait Destouches , ou plutôt selon nous , à cause de ce pr^ugé même , un comédien qui se distingue par Thonnéteté de sa conduite , est digne , À double titre , de la considération des hommes vertueux ; car il a le double courage , et de résister aux exemples de dépravation qu'il ne trouve que trop parmi ses semblables , et de kitter contre lavilissement que Topinion lui imprime , sans qu'il puisse m4me se flatter d'adoucir sur ce point l'inexorable cruauté du public, qui met i peu près sur la même ligne un comédien honnête et un comédien qui ne l'est pas , et qui même dédaigne encore plus le premier, s'il a moins de talent que le second.
Ceux des comédiens qui ne peuvent se venger de cette injustice par la décence de leur» mœurs , s'en vengent , dit-on , par le despotisme et la dureté qu'ib exercent impunément contre les gens de lettres , qui sont forcés d'avoir recours à eux pour la représentation de leurs ouvrages. Irrités et humiliés , dit Voltaire , de la flétrissure qu'ils éprouvent , « ils » s'en dédommagent de leur mieux , en prodiguant à un pauvre auteur » dramatique tout le mépris dont ils sont couverts. Avilis «comme nous » le sommes , disait l'un d'eux , auprès de tous ceux qui n'ont rien i 9 craindre de nous ,^ que serions^nous sans la ressource et la consolation » d'être insolens avec ceux qui ont besoin de noire secours?;» On leur
a qadquefob reprodié leur richesse ; ils pourraient répondre de même : « Qœ ferioosHioas si nous étions à la fois pauvres et méprbés? » tJn militaire qui avait peu de fortoee, disait à un comédien célèbre et opulent : « N'est-il pas honteux qu'un homme tel que tous ait cet avan-
» tage sur un homme tel que moi ! Et comptez-vous pour rien ,
» monsieur, lui r^K>ndit le comédien, le privilège que vous donne » votre état de me tenir ce discours? »
(i) Oespréaux , dans cette lettre , joint pourtant & ses critiques qnelc[ues formules de politesse ; mais les antiques sont bien réelles , et la politesse ne parait que pour la forme. « Sans ma mauvaise santé , dit-il, * . vous n'auriez pas de moi , monsieur, une courte réplique ; mais Tâge 9 et les infirmités ne permettent plus cet excès à ma plume. J'ai pour- » tant senti , comrtie je dois , vos honnêtetés , et j'ai lu avec an fort grand 9 plaisir Touvrage que vous m'avez fait Thonneur de m'envoyer. J'y ai » trouvé en t&i beaucoup de génie et de feu , et surtout de religion. » (YoilÀ un surtout qui aÀiblit bien les autres éloges. ) Cependant , je » ne vous cacherai point que j'ai remarqué dans votre ouvrage de petites » négligences , dont il y a apparence que vous vous êtes aperçu aussi 9 bien que moi , mais que vous n'avez pas jugé à propos de réformer, et » que cependant je ne saurais vous passer. Mes critiques au reste sont y» peut-être très-mauvaises. » U était bien sûr du contraire , et ne pouvait soupçonner le jeune auteur d'avoir laïAé , avec connaissance de cause , des fautes d'écolier dans on ouvrage qu'il envoyait à un juge si redoutable.
Un de nos plus grands poètes n'est pas du même avis que Despréaux tût ht rime de ^rre Avec colère, qae ce dernier repixïché & Destouches. le Nous ttvobS htiôin de hardiesse , dit Voltaire dans tme lettre an comé- ^ *dién Lu Nbtie ; et nous ne devriôtis rimer que pour les oreilles; il y a •9 tifagt USiB que j'ose le dire. Si un ven finit par k mot terre, vous êtes « sûr de vtAr la guerre i la fin de l'Atitre : cependidlt prononce-t-on terre 9 iBtitreHlént que fière «t mëm ? Prononce-t-on sang autrement qne n éitr^ ? Pourquoi donc craittdre de faire rimer aux yeux ce qm rime 9 Aut oreilles? Oh doit Songier, Ce me semble , que l'oreille n'est juge 9 qtie des sotos , et non de ta figure des caractères. Il ne faut point mui- 9 tî^lier les ol>stadeS sans nécessité ; car alors c'est diminuer les beau- » tél. Il faut des lois sévères , et non un vil esclavage. » Quelque justes t]ue paraissent ces remarques, la rime de terre tixecpère eicoière, ainsi ^le celle dé sang et de camp, et plusieurs autres, ne paraissent p^s bvèfr encore ftiit fortuné , quoique nos meilleurs poëtes aient fait rihier des ihots qui riment peut-être encore moins; faime avec même, ïf*aces avec grâces, et , èe qui est plus étrange , cher avec arracher. La rime , nobs éh convenons , est un ornement indispensable aux vers fVàWçais , qui', sans œlk , différeraient trop peu de la prose ; mats cet t>i1^<^ent ne doit pas être une diarge , encore moins un tour de force , fcoVbVné dàhs «Quelques versificateurs moderttes, t^ riment richement et %*ét^taèai fiaùt^rement.
(3) Un de ces andiropophages liuéraires , qui virent de leurs satires , ^outrageait depuis long-temps le plus célèbre écriyain de son siècle, qui s'en yengea de la manière la plus publique , la plus éclatante et la plus terrible. Un honnête homme , touché de Tétat du satirique ainsi puni , intercéda en sa faveur Técrivain célèbre par une lettre qui a été publique , et dont Toici quelques traits.
« Il TOUS a donné sans doute bien des raisons de le haïr ; cependant » il ne vous hait point ; personne n'a plus lu vos ouvrages , et n'en sait » davantage. Ces jours derniers , dans la chaleur de la conversation , il » trahissait son secret, et disait du'fond de son cœur, que vous étiez » ié plus grahd homme de nuire siècle : quand il lit vos imàiortels » ouvrages , il est ensuite obligé de se déchirer les flancs pour en dire le » mal qu'il n'en pense pas ; mais vous Tavez martyrisé tout vivant , et , Ji ce qui doit lui être plus sensible , vous l'avez déshonoré dans la pos- M térilé : tous vos écrits resteront ; pensez-vous , monsieur , que dans » le secret il n'ait point à gémir des rôles que vous lui faites jouer? J'ai » souvent désiré , pour ma satisfaction particuhère , et pour sa tran- » quiUité , de voir la fm de ces querelles ; mais comment parler de paix » dans une guerre continuelle ? il faudrait au moins une trêve de deux » mois ; et si tous daigniez prendre confiance en moi , vous veniez ^ » monsieur, que celui cpie vous regardez comme votre plus cruel ennemi , » el que vous avez traité ainsi , deviendrait , de votre admirateur «écriât , » votre admirateur public. Je suis , etc. »
Yoici ce que l'écrivain célèbre répondit au médiateur :
« Tous me propwez la paix avec Yaos ajoutez qu'il m*a toujours
» estimé et qu'il m'a toujours outragé. Vraiment , voilà on bon petit » caractère ; c'eslt-JMlire , que quand U dira du bien de quelqu'un > on » peut compter qu'à le méprise. Vous voyez bien qu'il ki'a pu faôre n de moi qu'on ingrat, et qu'il n'est gu^ possible que j'aie pour hii n les sentimens dont vous (htes qu'il m'honore.
» Paix en terre aux hemmes de bonne volonté f mais vous m'ap-
» prenez que a toujours été de volonté très-maligne : je n'ai ja-
» mais lu ses satires; je vous en crois seulement sur votre parole^ et je » suis persuadé qu'il n'a imprimé rien contre moi que de fort plaisant » pour réjouir la cour.
» Ainsi ^ suis très-^pacifiquement , monsieur, votre, etc. » Voilà un exemple frappant de la bassesse avec laquelle les satiriques de profession outragent souvent ce qu'ib estiment le plus , et déchirent même sans pudeur les ouvrages et les auteurs qu'ils ont le plus Içwés. Nous pourrions en citer d'autres exemples encore plus récens et plus méprisables. Mais les noms des coupables sont trop oubliés poitr ies' faire renaître , et trop vils pour en salir cet ouvrage.
(4) Outre ses ouvrages dramatiques en cinq acte» , il donnait aussi quelquefois de petites pièces , qui ne furent pas moins applaudies et dont qudiques unes même sont restées au théâtre. Nous ne citerons que le Triple Afariage, comédie plaisante et gaie , qu'on représente encoïc
4îï4 NOTES SUR L'ÉLOGE
tous les jours : elle ayait pour sujet une arenture réelle , alors récent e'j Un père veuf et sur le déclin de Page , ayant pris de Tamour pour un^ jeune personne d*un état fort inférieur au sien , Tépousa d'abord secrètement, et prit enfin le parti d'avouer à son fils et à sa fille rengagement «gu'il venait de contracter k leur insu ; il apprit de ses deux enfans « qu'ils avaient pris pour eux la même liberté , et avaient fait , chacun de leur c6té , un choix conforme k leur inclination. Destouches crut trouver dans cette aventure la matière d'une comédie , et le succès répondit à son espérance '• *
(5) Cet honnête et vertueux résident eut une singulière négociatioD â traiter pour le cardinal Dubois , auquel , k la vérité , il était redevable de sa place. Ce ministre lui écrivit d engager le roi Georges !•'. k demander pour lui au régent ^archevêché de Cambrai. Le roi , qui traitait alors avec le régent de plus grandes affaires , et que par conséquent le duc d'Orléans avait intérêt d'obliger, ne put s'empccher néanmoins de tourner d'abord cette demande en ridicule : Comment voulez'-vous , dit-il à Destouches , qu* un prince protestant se mêle défaire un arcke^ i^que en France ? le régent en rira , et sûrement n^ en fera rien, Pardonnezrmoiy sire , répondit Destouches , il en rira, mais il fera ce que vous voudrez; et tout de suite il présente au roi une lettre très-près^ santé, et toute prête à si^er : Je le veux donc bien, dit Georges ; et il signa la lettre , et Dubois fut archevêque de Cambrai.
(6) Notre philosophe disait quelquefois qu'en émondant et en taillant ses arbres dans la campagne où il s'était retiré , il y trouvait l'image asse» fidèle db cette nation russe chez laquelle on avait voulu l'envoyer ; nation soumise et docile , gouvernée par ses souverains , k peu près comme le sont les plantes par un cultivateur sévère , et qui montrent à l'Europe tout ce que peuvent devenir les hommes par une semblable culture : mais, ajoutait-il , arbres pour arbres , faime encore mieux les miens i
(7) J^estouches qui , par une longue expérience , connaissait les lois et l'effet de l'illusion théâtrale, avait jugé sans doute que la double charge du Glorieux et de Ihomme modeste était nécessaire pour faire sortir davantage les deux rôles , et que réduits à la vérité de la nature , ils auraient paru moins agréables au spectateur. Il semble en effet que le personnage derhommemo^^to^ étant resserré par l'auteur dans ses homes naturelles , eût été un peu froid au théâtre ; et peut-être ce froid eût-il reflué sur le rôle du Glorieux, qui doit y contraster. Mais la double charge n'a-t-elle pas été trop forte ? c'est ce que nous laissons
• Notre aca'Iemîcien ovail fait Ini-méme nn mariage «ecrcl dans le temps oii il e'Uit chargé à Londres des aflaires de France. Il devint cpcrdûmcnt «mourenx «Piine Anglaise catholiqne el tliatingiu «• i^t ^>a 1 .iiAtance , et IVpon&a , avec la permission du roi de France , dans la chapelle qu'il avait comme ministre étranger. Son mariage ne fut déclare qu'après qu'il eut t]uittif TAngleterrc.
h décider à de meilleurs juges que nous. Peut-être n*appartient-il qu*à un génie tel que Molière d^avoir su , sans rien exagérer, opposer au rdle odieux , mais admirable du Tartufe , le râle non moins admirable , mais aussi plein de vérité que d'intérêt , d*un homme sincèrement vertueux , sans rigorisme et sans faiblesse. Peut-être aussi Molière lui-même a-t-il été moins heureux dans le Misanthrope , en dégradant , par un peu de fadeur , le caractère de Thomme raisonnable qu'il a mis en opposition avec Alceste , et en croyant donner, par cette fadeur, un contraste plus théâtral à l'inflexible austérité du principal personnage. Lé père du Glorieux dit à son fils :
JVntends; la vanilë me dcclare à genoux Qu'Hun père infortune n'est pas digne de vous.
La réponse du fils à ces deux beaux vers est d'autant plus noble, qu'elle était plus difficile à faire.
Et compatissez donc à la noble fierté
Dont ce coeur , il est vrai, n'a que trop he'rité.
(8) L'acteur chargé du principal personnage, était Quinault Dufresne, iftur lequel même on prétend que Destouches avait fait le râle du Glorieux , tant il Tétait , non-seulement avec ses camarades , mais dans tous les moinens de sa vie. C'était lui qui disait à sou valet , en parlant des comédiens : cr Allez dire à ces gens-là que je ne jouerai pas aujourd'hui. On » me croit heureux , disait-il encore ; cependant je préférerais à mon 9 état celui d'un gentilhomme retiré dans son château avec douze mille * livres de rente. »
Dans la préface du Glorieux, l'auteur fit avec raison l'éloge des comédiens qui avaient joué sa pièce avec tant de perfection ; la confiance avec laquelle il parlait de son succès , fit faire à quelqu'un cette épigramme :
'Destouches, dans sa comédie, i
A cru peindre le Glorieux ; Et moi je trouve, quoi qu'on die.
Que sa preTace le peint mieux.
Voltaire fut plus honnête dans quelques vers qu'il adressait à notre académicien, et dont voici les deux derniers :
Vous qui files le Glorieux,
Il ne tiendrait qu^à vous de Têire.
(g) Notre pieux académicien , en opposant à Timpicté les raisons les plus terrassantes que son zèle poufait lui foiirnir , osait même la poursuivre au milieu des retranchemens qu'elle croit les plus redoutables ; il expliquait de son mieux, dans ces dbsertations , des prophéties aussi respectables qu'obscui es , sur lesquelles les Grotius , les Calmet et les Hardouin ont différé d'avis ; il ne voyait pas , dans la ferveur qiii l'animait , que l'analyse claire et précise de ces oracles divins n'est pas essentielle aux fondemens sacrés du culte sublime que l'Être suprême
exige de tes )créatures. Il n'arait pas assez médité la judici^ise réflexion d^itn sage théologien , qui désirait ardemment que les défenseurs de la religion s^altachassent au gros de Parbre , « si bien assuré , disait-il , de s se soutenir par son poids et par sa Tétusté respectable , qu'ils négli- » geassent les petites branches qui ne font que le défigurer, et qu^ils a eussent même la sagesse de retrândier courageusement ces branches. » Lorsqu'une pUce , ajoutait sagement ce thédogien , est aussi bien for* m tifiée que celle dont nous gardons les remparts , on laisse brâkr les » faubourgs à Teanemi , et on les brûle soi-même , pour concentrer » toute sa défense dans le corps de la place. » G*est sans doute ce que Destouches aurait dû faire ; mais la délicatesse même de ses pieuses intentions s'y opposait. Assuré de la bonté de sa cause, il voulait chasser l'incrédulité des défilés même ou elle se retranche , parce qu'elle n'ose p€u, disait-il, 5e battre contre Dieu en rase campagne,
U prétend , dans une de ses dissertations , que plus une religioii est obscure , plus elle a le caractère de la vérité , parce que plus d'obscurité exige des fidèles plus de sacrifices. Un homme d'esprit, l'abbé de Gamaches, de l'Académie des sciences, a fondé sur le même principe ime des pneuves qu'il a données de la religion catholique , dans un petit livre qui a pour titre : Système tlu philosophe chrétien, « La religion » catholique , dit-il , est la plus paiîfaite de toutes , parce qu'elle est la » seule qui nous ordonne tous les sacrifices possibles ; car eUe exige jus- » qu'A celui de nos sens dans le mystère de la présence réelle ; et nulle » autre religion n'a l'avantage de donner ainsi le démenti à nos propres 9 yeux. 3»
Voltaire , dans ses charmans conseils à Rapine lejîls , sur son po&ne été ia religion, ouvrage plein de gaké, de bonne plaisanterie^ etd'exceUcns principes de goût, ayant marqué son étonnement sur la transformation du poëte comique Destouches en profond théologien , le théologien poëte répondit ( toujours dans le Mercure ) à l'auteur de ces conseils, qu'il appelle M. le Conseiller, H prouve , par une foule d'exemples tirés de Claudien , d'Ausone , de Boëce , de Tertullien , et d'autres auteurs, que les matières de reUgion peuvent fort bien être traitées par des poëtes , et même par des poètes obscènes ; pour le démontrer , il rapporte des obscénités d'*Ausone à c6té de ses vers édifians. H nous ^mble qu'un dirétien encore plus zélé que Deslouches aurait plaint la religion d'être en si mauvaises mains.'
Les épigrammes de notre académicien contre les incrédules, épigrammes dont il«i'a*imprimé qu'un très-petit nombre , étaient le délassement de ses ti'avaux théologiques , et l'amusement philosophique de ses promenades solitaires. H rendait %insi ses vers et sa prose également méritoires pour l'Église et pour le ciel. La plupart de ces épigrammes sont insérées dans des lettres qu'il adressait , par le moyen du Mercure , à un vieux commis des finances, nommé Tannevot, très-4>on chrétien comme lui , et qui le secondait de son mieux par ses dévotes réponses.
His amor untts erai , pànîerque in hella mebant.
Quelques mies des lettres édifiantes imprimées dans le Mercure p«r toestoudies, sODt écrites à un jeune homme de condition, qu'il ayait . résolu de conTertir. Nous en ignorons le succès. ' n nous apprend , dans une de ces lettres , qu'il avait fait une comédie , intitulée Y Esprit fbrt; mais que s'élant aperçu qu'elle était peu théâ" traie, il ne jugea pas prudent de la risquer sur la scène. // craignait ^ disait-fl, *^a6 les sijffleis, en attaquant la pièce, ne parussent attaquer le sujet.
H répond aussi dans ses lettres , mi-parties de prose et de vers , âi un poëte nommé Frigot, et à un autre qui lui avait adressé des éloges rimes , et qui se joignirent à lui pour faire en rime la petite guerre aux mécréans.
Non-seulement Destouches attaque dans ses vers les incrédules , mais aiussi les hérétiques ; il envoie à son ami Tannevot des épigrammes satiriques contre Luther, Calvin , Bayle et Desbarreaux.
U mêle à toutes ces pièces des éloges du roi en vers , et même quelques épigrammes galantes (et presque licencieuses) qui ne paraissent pas Alites pour se trouver en si grave compagnie ; celle<i , par exemple ^ quHl adresse k tme capricieuse :
Vos jeux sont doux et caressans , Pnis dédaigneux et menaeans , Avec TOUS je ne pais m^entendre \ ^ Votre coeur, quand je crois le prendre , M't^chappe aux moindres incidens :
Morblcn ! faites^moi donc comprendre Si je sois dehors on dedans.
Par le conseil de son ami , il ne voulut pas joindre & une édition de ses ouvrages , qu'il préparait alors , ses lettres édifiantes , et ses lucubro" tions théologiques contre les impies. H craignit avec rabon que ces productions pieuses ne formassent , avec ses comédies , une bigarrure choquante. Il eût été en effet presque aussi mal sonnant de trouver à côté du Tambour nocturne ou de la Fausse Agnès , les dissertations chrétienn)îs et léS épigrammes pieuses de Destouches , qu'il le serait de trouver dans les oeuvres de l'abbé de Briieys , son Traité de la Messe à cdté de Y Avocat Patelin ou du Grondeur.
Nous croyons pouvoir certifier ici un fait singulier que ifous savons par une voie très-sûre ; c'est que ce même écrivain , si zélé dans les demières' années dé sa vie contre les incrédules, parut très-refroidi sur cet dbjet quelque temps avant sa mort. Sans afiicher ni incrédulité ni indifférence sur l'avenir, car nous n*avons garde de charger sa mémoire de cette imputation , il n'était oécupé que de finir ses jours en paix dans les bras de sa famille, loin des exhortations importunes , c'était son expression , dont il n'avait auettn besoin , et persuadé qu'il lui suffisait de se présenter au tribunal de l^tre supréûfie avec cette conscience droite et pure qui avait fait la règle de sa vie.
Quoique très-chatouflleux stir ses ouvrages, qu'il défendait avec
amertume contre ceux qui les attaquaient , Destouches ne se piqudt pas , comme il le disait lui-mémé , de mettre dans ses vers cet espriC qu*on aime tant ; mais il avait de grandes prétentions à la sensibilité , et croyait en avoir beaucoup mis dans Une ode k ia Patrie , qu'A avait faite étant jeune. U ne pouvait , disait-il , relire cette pièce sans pleurer , et ies ennemis lui répondaient grossièrement , qvî'iljr pleurait tout seul.
Il se montre , en toute occasion , ennemi déclaré de cet esprit à la mode, qui, selon lui, a corrompu le goût. U Faccable de tout son mépris dans une épigramme contre d'Orivaux , dont le vrai nom est facile a deviner, et dans une autre contre Moron , qui parait être Fontenelle.
Il oppose à l'esprit qui lui déplaît tant Tépigramme de Catulle :
Cœnabis bene, mi Fabelle , apud me, etc.
et il prodigue à cette pièce , qui est assea libre , et qu'il rapporte toute entière , des éloges dont on doit être un peu étonné. Un poëte aussi religieux que lui, aurait pu choisir pour exemple du naturel qu'il recommande aux poètes , un ouvrage où le naturel fût plus décent. Quoi qu'ii en soit, il définit le véritable esprit d'aune manière assez précise et asses juste : Cest, dit-il , le don et la facilité de dire à propos tout ce qui convient à V occasion et au sujet. ,
Il accusait non-seulement Dufresny , comme nous l'avons dit dans son éloge , mais Dancourt même , de refuser l'esprit à Molière. La première de ces deux accusations peut avoir quelque fondement; car il est sûr que l'esprit de Molière n'est pas celui de Dufresny, quoique l'esprit de ce dernier, très-inférieur à celui de Molière , ait bien son mérite ; mais le comique de Dancourt, quoiqu'il soit aussi très-inférieur au comique de Molière, est cependant du même genre. On ne conçoit donc pas pour^ quoi Dancourt jurait porté de Molière un jugement si ridicule, à moins que ce ne fût par un motif de rivalité. Mais Dancourt pouvait-il sérieux sèment se croire rival de Molière ? L'auteur des Fendanges de Surène et du Moulin de Javelle avaitril quelque chose de commun avec celui du Tartufe?
(lo) Cette édition, faite avec beaucoup de soins, et magnifiquement imprimée , mérite d'être recherchée .des curieux et des gem de lettres. Outre les pièces composées pour le Théâtre-Français , on y trouve quelques divertissemens destinés à être mis en musique , et que l'auteur avait faits pour madame la duchesse du Maine ; nous citerons entre autres le ballet des Amours de Ragonde , qu'on représentait encore , il y a quelques années , sur la scène lyrique , dans ces jours destinés à la joie , •û il est permis aux spectateurs d'oublier un moment la gravité , souvent fastidieuse de ce théâtre. Les applaudissemens que les Amours de Ragonde y ont reçus , eussent encore été plus marqués et plus durables , si la musique , faite par Mouret , joignait au mérite assez mince d'être facile à chanter, celui d'avoir plus de verve et plus de caractère.
(ix) Le succès de ses pièces tient encore à d'autres causes qu'à la
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nature <}u sujet ; par exemple , à Tusage heureux , mais singulier et purement national , que savent faire de notre langue quelques uns de leurs auteurs , entre autres celui du Méchant, qui a si bien su tirer parti du langage et du ton de ce qu'on appelle parmi nous la bonne compas gnie. Quant aux applaudissemens accordés ^ Mëlanide et au Préjugé à la mode, ils ont été donnés à la nouveauté et à l'intérêt réel de ce genre » moitié tragique , moitié comique , que les anciens paraissent avoir peu connu , qu'aujourd'hui même plusieurs nations semblent encore ignorer, que peut-être quelques autres ont défiguré en y forçant le coloris , et auquel nos dramatiques français croient avoir mieux conservé la véritable teinte qui lui est propre. Mais les excellentes pièces en ce genre sont d'autant plus rares, que les médiocres sont bien faciles et bien communes.
Si Des touches ne doit paraître sur la scène que très-loin après Molière, et peut-être même qu'à la suite de Regnard , plus comique et plus animé que lui , il a du moins le mérite d'avoir fait ses bonnes pièces de théâtre pour d'autres nations que pour la sienne. Il en a de plus un autre que ni Kegnard , ni Molière même n'ont pas toujours eu , c'est la décence qu'il a fidèlement observée sur la scène, décence faite pour réconcilier avec les spectacles ceux des gens de bien qui les condamnent.
PIÈGES RELATIVES A l'ÉLOGE DE DESTOUCHES. Lettre au rédacteur du Mercure , imprimée dans celui du 5 avril 1 779.
Paris , ce 37 mars T779.
Xai dit, monsieur, dans l'éloge de M. Destouches, que très-jeune encore, il avait été quelque temps comédien. Je l'ai avancé, non-seuleipent d'après une tradition fort répandue parmi les gens de lettres, mais d'après des garans que j'ai eu lieu de croire bien informés. La famille de cet académicien célèbre s'inscrit en faux contre mon récit. Elle y oppose des faits dont elle garantit la certitude , et d'où il résulte que ceux qui ont cru comme moi jusqu'à présent le fait dont il s'agit , ont ajouté foi à des relations peu fidèles. Cette famiUe respectable désire que j'instruise le public de sa réclamation , et de la résolution que j'ai prise en conséquence de supprimer, dans une autre édition , cet endroit de l'éloge de M. Destouches. Je sub , etc.
d'âlsmbset.
Je n'ai pas cru devoir refuser cette déclaration à la famille de M. Destouches , et surtout à un fils qu'il a laissé , et qui jouit à juste titre et à tous égards, de l'estime de tous ceux qui le connaissent '. Mais après avoir satisfait à ce que l'honnêteté exigeait de moi, je dob, pour ma propre apologie , exposer les raisons qui m'avaient déterminé à donner pour certain le fait dont il s'agit.
' Destouches le fils est mort depuis, au mois de janvier 1780.
43o NOTES SUR L'ÉLOGE
LomjUA j*eii8 rhonneur d*entrer , en 1 754* amas TAcadémie Française » je trouvai cette compagnie persuadée que M. Destouches avait été comédien. Plusieurs académiciens , Dudos » Crébillon , Mir<d>eau , de Boissj, et beaucoup d'autres , n'en doutaient nullement ; et si je ne puis pas attester que tout le reste en fût convaincu comme eux , au moins je n^ai jamais entendu, sur ce point, aucune réclamation dans Tintérieur de r Académie. La chose passait pour si constante , que lorsqu'il fut question , en 1 77 1 , de Télection de M. de Belloy , qui , comme tout le monde sait, avait été comédien, quelqu'un de nos confrères, dont je tairai le nom pour son honneur, eut Tineptie de mettre en question , si ce n'était pas un motif pour lui refuser, nos sufirages. Les académiciens plus sensés se contentèrent de lever les épaules à cette objection ; les plus rigoristes se bornèrent à répondre , Destouches Va bien été. En un mot , je n'ai jamais vu d'opinion si généralement et si incontestablement établie parmi tous les gens de lettres que j'ai connus. Aussi M. Gaillard , dans V^loge historique de M. de Belloy, qu'il a mis à la tête des œuvres de cet aca-> démicien , sçn intime ami , nous apprend que l'exemple de M. Des« touches ne contribua pas peu à déterminer M. de Belloy au parti qu'il prit de se faire comédien ; profession qui n'avait /9r<W de considération ni de gloire l'illustre auteur dont il suivait l'exemi^e.
Dans une satire contre l'Académie, intitulée le Coche, que le poète Roi publia en 1 728 , on trouve ces vers sur M. Destouches :
Certain farceur voulat faire Pingaxnbe \ Les brodequins lui blessèrent k jambe : C^est cet acteur ckes les Suisses prAntî , Et de la Curce encore enfariné.
Et dans le ipauvais brevet de calotte dont j'ai parlé , que le même poète avait fait contre M. Destouches , on lit encore les vers suivans :
Ce Néricault le dramatique ,
Qui fit aon conrs de politique «
Dans le rôle fie gouverneur ,
D,e jConEdeat , d'ambassadeur ,
Qu^il jouait k la comédie.
Je sais, m'a écrit à ce sujet un homme très-i'espectable , yii^iine satire n'est pas une autorité; mais if est à cette occasion que f avais ouï rapporter le fait, sans tasfoir jamais entendu révoquer en ihute»
Lorsque ta comédie du Glorieux fut donnée au théâtre, il courut contre cette pièce et contre l'auteur, des couplets qui eurent .alors toute la vogue passagère assurée aux satires ; et dans un de ces couplets , inmseulement on reprochait à M. Destoucbes son fmcien métjer de comédien , mais on désignait même- la yille de Chambéry comme un des lieux où il l'avait exercé.
Ces couplets étaient l'ouvrage de Romaguesi etLelio le fils, mécontens de ce que M. Destouches , dans une préface du Glorieux, qu'il supprima depuis, avait parlé peu obhgeamment des comédiens italiens. Voici le couplet dont nous parUps.
DE DESTODCHES. 43i
De ce sublime aateor.
Autrefois grand acteur ,
• La mase excelle
Jadis à Oiambéry Les Savoyards ont ri
De sa loqnelle ; Le TOyant empereur, Soldat y crispin, docteur, Polichinelle.
Celui de qui nous tenons ce couplet, ajoute il est vrai, dans la not* cpi'il nous a donnée , que Destouches ne joua la comédie à Ghanbéiy, que dans la société de M. le marquis de Puisieoz , qui pour lors était ambassadeur et dont il était le secrétaire. Mais il nous semble que M. le marquis de Puisieux n a été ambassadeur qu'en Suisse , jamais auprès du duc de Savoie ; et dans ce cas-1^ même , il eût résidé à Turin , et nom pas à Chambéry . Ainsi il reste encore de Tobscurité dans cette anecdote^ de la comédie jouée par Destouches k Chambéry. Encore une fois , nous ne sommes ici qu'historiens , sans prétendre donner aux faits publiés sur ce sujet plus de réalité qu'ils nen ont, mais uniquement occupés k constater Topinion publique sur ce sujet , peut-être très-mal fondée , quoique très-répandue.
n parait surprenant que notre académicien , très-sensible k tout ce qui pouvait blesser sa réputation de citoyen et d'auteur, comme on le peut ▼oir par plusieurs de ses préfaces et de ses lettres , n^ait jamais daigné repousser une imputation qui devait être si grave k ses yeux , et qu'il ne pouvait ignorer.
Lorsque je lus son éloge dans la séance publique du a5 aoàt 1776 « aucun de ceux qui étaient présens , et parmi lesquels on m'assure qu^il j avait quelques uns de ses anciens amis , ne réclama contre ce fait , et je ji'entendis pas dire alors qu'il eut été démenti par personne.
Mais depuis l'impression de cet éloge , la famille de M. Destouches s*çst inscrite en faux contre sa prétendue profession comique, et même contre ce que j'ai raconté des premières années ie cet écrivain célèbre. Voici ce que son fils m'a fait l'honneur de m'écrire à ce sujet.
«Ha fait ses premières études jusqu^en seconde k Tours ; il est venu » les ûiir an coÛé^ des Quatre-Nations k Paris , le tout du parfait con- » sentemetit de son père. U se &tingua dès le collège , en remportant » les quatre premiers prix de rhétorique. Son goût pour la poésie se j» manifesta dès œ temps-U. U débuta , comme tous les jeimes gens^, par » faire une tragédie, intitulée les Macchabées. Je lui ai entendu plus » d'une fois regretter la perte de ce premier jet de son génie. Je ne lui » ai jamais oui parler de l'anecdote ée Despréauic , encore moins de la 9 lettre que vous citez , et que j'aurais trouvée dans ses papiers. H n^eq » a jamais jeté une, et persomie ne mettait {^us d'ordre dans ses corres-t 9 pondanoes. J'en puis fournir des preuves, notamment par celles de 3» son respectable père, qui, dans ce même temps, ne lui écrivait jamaii » que dans ces termes : MomjUs , mon cher Benjamin , etc. ; puis sui-
4Sa NOTES SUR L'ÉLOGE
» Taient les conseib d*un père à son fils , tant sur Mi mœuiss que sur s^ » religion; ce qui dément entièrement sa prétendue escapade de la » maison paternelle. 11 finit ses études à dix-neuf ans ; à ti&^v un de > ses compatriotes , capitaine dans un régiment d'infaaterie , nommé » M. de Fritzlar, le détermina à Tenir avec lui faire quelques campagnes » en qualité de volontaire. Il en fît deux en 1701 et 1702. Je lui ai en- » tendu souvent répéter qu'il se trouva dans cette dernière , au fameux » siège de Landau , soutenu avec tant de vigueur, pendant quatre mois , p par M. de Mélac. La compagnie où il servait fut détruit^ à la défense » d'un ouvrage avancé , où il fut enterré «jusqu'à la ceinture par le jeu » d'une mine des ennemis. Le capitaine en revint lui cinquième. De U » le régiment vint rejoindre l'armée. U se trouva à la bataille de Fride- » linghen , que gagna M. de Yillars. Mon père y fut blessé légèrement. D Le régiment vint en quartier d'biver à Huningue. Ce fut la le terme » de ses exploits militaires. Comme il employait les intervalles de son » service à satisfaire une passion toujours dominante , celle de faire des » vers, il trouva dans la lecture de Don Quichotte un sujet qui lui plut, » et qui développa son talent pour la comédie. La nouvelle du Curieux » impertinent lui fournit la matière d'un ouvrage de ce genre. Après » l'avoir faite , il la lut dans quelques sociétés de la ville. Cela fit du » bruit , et parvint jusqu'à madame la marquise de Tibergeau , sœur de » M. le marquis de Puisieux, alors notre ambassadeur en Suisse « » femme d'un esprit rare et d'un goût sûr. Elle accueillit le jeune auteur, 9 l'encouragea , lui donna de bons conseils , d'après lesquels il refondit » presque tout son ouvrage. Quand il fut au point qu'elle désirait , elle » voulut en amuser M. l'ambassadeur dans une fête. Elle fît dbtribuer » et apprendre les rôles dans la maison , se chargea elle-même du rôle 9 principal, et mon père joua le Curieux impertinent. Cela eut le plus 9 grand succès vis-à-vis de M. l'ambassadeur et de toute la ville. Un » petit prologue prononcé par l'auteur avant la représentation plut » beaucoup par la finesse de l'encens qui y était dbtribué. Voilà , mon- » sieur , la seule troupe de comédiens dont mon père ait été le direc-r » teur. »
Mon intention n'est pas de contredire ce récit sur aucun de ses points. Mais pour exposer avec franchise et naïveté tout ce que j'ai appris sur 'Destouches depuis l'impression de son éloge, je joindrai ici les anec^ dotes que m'a apprises à son sujet mademobelle Quinault la cadette , qui avait vécu dans la société intime de cet académicien , et qui m'a plu-r sieurs fois attesté la vérité des faits que j'avais entendu raconter d'après elle.
Destouches avait un père beaucoup plus vertueux qu'opulmt , qui ne pensant point d'abord à le faire étudier, s'y détermina sur les assurances que plusieurs personnes éclairées lui donnèrent des grandes disposition» de son fils. 11 l'envoya à Paris pour y achever ses études ; le jeune homme demeurait chez un libraire , dont à a parlé jusqu'à la fin de sa vie avec la plus tendre reconnaissance. Pour s'acquitter de son mieux envers son
V â oorriglnif lei éfM^uves des Irrret cpi'oii. iioprin^t chez lai. A Yàgnàe seize ans il prit pour une jeune personne, parente du libraire « et ^ demeurait dans la même maison , un goût très^Hf auquel sa maîtresse eut le malheur de répondre , et dont les suites devinrent bientôt embarrassantes pour Fun et pour Tautre. Le jeune homme efira jé quitta , sans en rien dire , la maison du libraire ; et ne sachant que deyenir , il prit le même parti que beaucoup de jeunes gens , derenus depuis trè^^-cél^res , avaient pris en pareil cas ; il s'engagea en qualité de simple soldat ' dans un régiment qui allait partir pdur TEspagne (car on était alors en guerre) , se trouva au siège de Barcelone en 1697, et resta seul, lui et un sergent, de toute sa compagnie, enterrée sous une mine que firent jouer les assiégés. Il racontait même à cette occasion une plaisanterie militaire de son sergent , qui le voyant resté seul, lui cria : marche à moi, la compagnie. Mademoiselle Quinault m'a plusieurs fois assuré que c'était au siège de Barcelone , et non de Landau , que cette aventure était arrivée h Destouches, et qu'elle se ressouvenait parfaitement de le lui avoir plus d'une fois entendu raconter. EUe ajoutait , car je dois être ici de la vérité la plus exacte , qu'elle ne lui ^vait jamais ouï dire qu'il eût été comédien, quoiqu'il ne se fft pas un scrupule de raconter, et même assez gaîment, les petits écarts de sa jeunesse; mais je dois ajouter aussi que d autres comédiens^ aujourd'hui retirés , regardent , & tort ou k droit , ce fait comme indubitable , et qu'en général tous les gens de lettres encore existans , qui ont connu ou pu connaître Destottches , en sont fermement persuadés. Ont-ils raison? c'est ce que je ne décide pas.
Si Destouches a été comédien , l'époque en parait diflScile à fixer. iTans l'épître dédicatoire de la Force du naturel, il dit qu'il avait à peine atteint sa dix-^neuvième année, lorsque M. le macquis de Puisieux le prit auprès de lui; c'était donc vers 1699, puisque Deslouches était né en 1680 ; et dans Tépître dédicatoire du Curieux impertinent, épître adressée 4 M. le marquis de Puisieux, son bienfaiteur : Fous avez eu, lui dit-il, la générosité de m'attachera vous il jr a plus de disç ans. Ces deux dates , comme l'on voit , sont parfaitement d'accord ; mais d'un autre côté, suivant la lettre de M.. Destouches le fils, rapportée ci-dessua, notre académicien ne serait entré chez M. le marquis de Puisieux qu'en 1 7o3 au plus tôt, c'estfà-dire, après la campagne de 1 702 . S'il y est entré en 1699 , comme il résulte de sop propre témoignage , il ne poun'ait avoir été comédien que dans l'intervalle de 1697 ^ '^9 * ^^^^^ du siège de Barcelone et de la paix de Ryswick. Si c^est immédiatement en quittant le service qu'il s'est attaché à M. le marquis de Puisieux , en ce cas ,
' On peut voir dans Peloge de La Faye Tainé , UisU de F Académie des Sciences de 1718, que cet académicien, ne' d^une très -honnête famille, et qni fut dans la suite capitaine aux gardes, impatient d'entrer dans le service contre le grè de ses parens, arait commence par s'engager comme simple soldat dans un regimefit de cavalerie , et se tronva en cette qualité à la bataiUc de Fianvoi.
434 NOTES SUR UÉLOGB
il T^^xm^ renoncé '& la professicm des armes qu'en 1699 « 'i^*>^( ^ deux épîtres dëdicatoires que nous venons de citer ; et dans ce inliiie cas , il ne se serai? trouvé ni à la bataille de Fridlinghen , ni au siège de Landau en 170a , mais seulement à celui de Barcelone en 1697.
D'après ces dates contradictoires , nous sommes au moins en droit de conclure qu'il reste encore beaucoup d'obscurité sur les premières amiéei de la jeunesse de Destouches.
On trouve dans ses œuvres ^m compliment en vers k M. le marqub de Puisieux , et qui servait de prologue à une pièce qu'il représenta , avec d'autres personnes , en présence de son bienfaiteur. Mais ce corn* pliment ne peut être celui dont il est question dans la lettre de M. Destouches le fils ; car il paraît, par une lettre de l'auteur, imprimée dans ses œuvres à la tète de<;e prologue , que la pièce fut jouée non àSoleure , mais dans la maison de campagne de M. le marquis de Puisieux; à vingt lieues de Paris, et vraisemblablement long-temps après que M. de Puisieux eut quitté la Suisse.
On voit d'ailleurs , par la même lettre , que , dans cette représentation , M. Destouches joua le rôle de l'Olive ; et suivant la lettre de monsieur soa fils , il joua , dans la représentation de Soleure , le rdle du Curieux impertinent.
Voilà , dans la plus exacte vérité , les diffiirentes anecdotes qui m*ont été racontées sur Destouches , par des personnes également dignes de foi. C'est au lecteur à les concilier.
La lettre de Despréaux , dont M. Destoudies le fils attaque la vérité , est datée du 26 décembre 1707, et imprimée dans le Recueil des Lettres de Bros selle et de Des préaux, qui a paru à Lyon en 1770, tome 3 ,
page ia4*
L'anecdote sur la faute que fit Destouches dans sa première jeunesse , en s'échappant de la maison paternelle , m'a été racontée par Crébillon , qui vraisemblablement était mal instruit sur ce point ; car il paraît certain , par les informations que j'ai prises , que le père de Destouchea renvoya achever ses études à Paris , et que ce fut de la maison du libraire , chez lequel il demeurait , qu'il s'échappa pour entrer dans le Service. U y a donc tout lieu de croire que cet endroit de l'éloge n'est pas exact. Quant au reste des faits que j'ai racontés , et que je ne veux ni soutenir, ni garantir, contre l'assurance positive d'une trés-honnète famille , c'est au public qu'il appartient d'en décider d'après le récit qu'il vient de lire.
Quelqu'un m'a objecté qu'il n'y avait jamais eu de troupe de comédiens à Soleure, ni dans aucune ville de Suisse. Je ne puis ni attester, ni démentir ce fait ; mais en supposant que Destouches eût été comédien, il est possible ou que sa troupe fût uniquement au service de M. le marquis de Puisieux, comme ambassadeur de France, ou que cette troupe , en passant k Soleure , eût désiré et obtenu de jouer en ta présence. Je vois d^atlleurs par les lettres de J. B. Rousseau, que dans le temps où ce grand poëte était k Soleure , c'est-à-dire , peu d'i
apirès la B^our de M . (k Puisieux en œtte ville, on j doiuudl, pendant le camàtd , des bals masqués , où toute la jeunesse de la ville se trou-* vmt; et il serait surprenant qu'en permettant le bal et les mascarades « on eût proscrit la comédie.
J'ai cru devoir ce long éclaircissement au public pour lui apprendre d'après queb garans j'avais écrit Téloge de Destouches. Si ces garans m'ont trompé , comme je ne refuse point de le croire , tout autre , j'ose le dire , eût été trompé comme mot. Les anecdotes dé la vie privée des gens de lettres sont quelquefois ce qu'il y a de plus difficile à vérifier et à constater dans leur histoire , par l'opposition des témoignages , et quelquefois par les récits différens qu'eux-mêmes en ont faits dant l'occasion. Pour n'en citer qu'un exemple , on peut voir dans l'éloge de M. l'abbé Couture (^Mémoires de P Académie des Belles^Letlres , année 1729), la contrariété singulière des faits qu'il racontait sur sa naissance» avec des pièces authentiques s%xt cet objet, pièces qu'il avait lui-même écrites et signées. Que Destouches ait été , si l'on veut , quelques annéea comédien par un écart de jeunesse , rien n'est plus indifférent à l'honneur de sa mémoire ; ce qui importe à ses confrères et à sa famiUe , c'est que les personnes même qui , bien ou mal instruites , ont cru et répandu cette anecdote , lui ont en même temps rendu cette justice , que dans cet état même , si dangereux pour tant d'autres , il s'était toujours conduit avec les sentimens d'honneur et de probité qui , dans tous les temps , ont été la règle de sa vie. Ce genre si rare d'illustration en vaut bien un autre.
M. Destonches le fils , dans la lettre mentionnée ci-dessus , se plaignait encore de ce que je n'avais pas rendu , selon lui , assez de justice à monsieur son père , sur ses talens dramatiques ; de ce que j'avais passé sous silence plusieurs de ses ouvrages , comme VAmbiiieux, V Homme singtdier, le Philosophe amoureux, le Dissipateur, la Force du naturel; enfin , de ce que j'avais parlé avec trop peu d'estime de la Fausse Agnès et du Tambour nocturne. Je m'en rapporte sur ce point à la décision des gens de lettres , qui ne m'ont pas , ce me semble , reproché d'avoir été iojuste à l'égard de Destouches. Les pièces qu'on m'accuse d'avoir passé sous silence , ou n'ont eu que très-peu de succès, ou si elles sont restées au théâtre , comme la Force du naturel et Y Homme singulier, me paraissent assez peu dignes de l'auteur du Philosophe marié et du Glorieux. Le Dissipateur, quoique très-inférieur à ces deux dernières pièces, mérite, je l'avoue,* d'être distingué; mais il n'a été mis au théâtre que depuis la mort de Destouches , et j'ai cru qu'après les deux chefs-d'œuvre de l'auteur, je ne devais plus qu'indiquer légèrement ses autres ouvrages. Je dirai cependant ici que le Dissipateur^ quoique le fond de la pièce soit très-susceptiBle de critique , renferine quelques àcènes vraiment plaisantes , et que le dénoûment a beaucoup d'intérêt.
Quant h V Ambitieux, il n'eut qu'un succès médiocre; mais les comédiens en attendaient beaucoup : dans cette espérance , ils se pressèrent de jouer la pièce , qui , cependant , éprouva d'abord quelques difficultés ,