ÉLOGE DE VAURÉAL
s'il eut quelquefois, comme tD l'a prétendu , ua ton plus mili—*^ taire que pastoral , il eut une indulgence , une bonté plus pasto- ' raie que militaire ; s'il y eut quelques taches dans sa vie , sa charité y suivant l'expression de Dieu même, les a abondamnient effacées. Peu de prélats ont aussi bien connu que lui la force et l'étendue de la maxime la plus consolante de l'Évangile; maxime qu'on ne répète pas assez , et qu'on pratique moins encore : Ceiui qui aime son frère, a accompli la loi.
NOTE
On prétend qu'après la mort de M. Tabbé de Yauréal , quelques chanoines de Rennes voulurent engager le chapitre à demander ime indenmité aux héritiers. Ces chanoines, dit -on, dressèrent une liste exacte des feslins épiscopaux auxquels le chapitre doit assister tous les ans. Us soutinrent que Fabsence du prélat , même pendant sou ambassade à Madrid , n'avait pas dû priver le chapitre de cette redevance , et qu'il fallait exiger de la succession une somme considérable par forme de dommages et intérêts. Le chapitre de Rennes , trop sage pour écouter cette proposition , en eût été détourné d'ailleurs par une plaisanterie qui eut un grand succès ; c'était une requête des apothicaires, qui demandaient à être reçus partie intervenante , et à partager avec les chanoines la somme demandée , pour le dédommagement des purgatifs que les chanoines auraioit été obhgés de prendre , à raison des nombreuses indigestions dont les festins épiscopaux étaient constam^ ment suivis. Tous nos lecteurs , peut^-être , ne goûteront pas cette aneoéote ; aussi ne la rapportons-nous , que parce qu'étant arrivée au dix-^ hfuitième siècle , elle paraîtra digne du douzième , et faite pour les chanoines du Lutrin , ou pour les moines de Rabelais. Despréaux ou le curé de Meudon en eussent bien fait leur profit , s'ils avaient pu ou. la savoir ou l'imaginer.
ÉLOGE DE MÏRABAUD '.
OoN premier état fut trës-différent de celui d'homme de lettres ; il entra dans le service et se trouva à plusieurs batailles, entre autres à celle de Steinkerque , oii il se comporta comme s'il avait attendu de la profession des armes sa réputation et sa fortune. Mais le goût de la retraite et de l'étude que là nature lui avait donné , l'emporta bientôt sur toute antre passion ; ce goût se fortifia encore en lui par l'avantage qu'il eut de connaître dans sa jeunesse le célèbre Lia Fontaine, «dont le génie et la simplicité étaient bien propres à faire aimer et respecter les lettres. Mirabaud conserva toujours pour la mémoire de cet homme incomparable la plus touchante et la plus tendre vénération. Il en parlait encore les larmes aux yeux dans les derniers temps de sa vie ; il ne pouvait cacher son indignation contre les hommes, plus cruels , disait-il , que religieux , qui avaient troublé et tourmenté ses derniers momens. Il ne pouvait concevoir que des ministres du Dieu de clémence eussent traité cet homme , de mœurs si douces , avec une dureté si peu conforme au véritable esprit du christianisme , en le forçant d'expier , comme le plus atroce de tous les crimes , quelques poésies , condamnables sans doute , mais qui étaient plutôt le fruit de la molle négligence de sa plume , que de la dépravation de son cœur ; faute commise presque sans dessein et à peine volontaire , dont le repentir seul du bon homme (car jamais ce nom ne fut mieux mérité) eût été une réparation suffisante aux yeux de la bonté suprême.
Mirabaud aima tellement les lettres , qu'il les cultiva trëslong-temps pour elles-mêmes, sans se presser de faire part au public des richesses qu'il avait recueillies par l'étude la plus assidue et la plus éclairée. H avait beaucoup lu , et encore plus médité; il avait fait des extraits raisonnes de ses lectures ; il avait composé différens ouvrages sur des objets intéressans de littérature, d'histoire, de philosophie, et même, dit-on, sur les matières les plus délicates et les plus importantes ; mais ce travail était pour lui seul , ou tout au plus pour quelques amis , à qui même il n'en faisait part qu'avec une sorte de regret , et uniquement pour se prêter à leurs instances. On prétend qu'un
■ Jcan-Bapttste Mirabaud , secrétaire des commandeoicna de soii dtesse royale madaiùe la dacbesse dHDrlëans, ne à Paris en 1675; reçu le 38 septembre 1726, à la place de Jacques-Henri Nompar de Caumont, duc de La Force; du secrc'taire perpëlnel, le ig novembre 1742, à là place ^t Qaudc- Francois-HouUevillc ; mort le a4 jnin 1760.
ou deux de ses amis , si poyrtant on doit leur donner ce nom ^ abusèrent de sa confiance, et qu'il vit paraUre de aon TÎTaat quelques uns de ses ouvrages , condamnes par lui-même à Vobs* curité philosophique. Mirabaud désavoua constamment ces enfans cachés, dont il n'avait point, disait^il, k se reprocher l'existence ; soit que réellement il n'en fût point Le père, car ton secret n'a jamais été pleinement coona , soit qu'il se crtkt en devoir de ne pas reconnaître pour siennes des productions qn'B n'avait pas destinées k voir le jour-
Ses talensnefurentpas entièrement perdus dans le temps même ou il cherchait à les cacher. Attaché de bonne heure à la maison d'Orléans , il a contribué, par sa conduite et par ses lumières, 4 conserver dans cette auguste maison le goàt qu'elle a de tont temps marqué pour les lettres, et l'estime dont elle honore les écrivains distingués et vertueux. Notre digne et respectable frère , M. de Foncemagne , est un exemple vivant > de cette time , que la voix publique a prévenue, et qu'elle loi assure depuis si long-temps. Mirabaud fut chargé de l'éducation de deux jeunes princesses , auxquelles il sut se rendre aussi agréable qu'utile; il cultiva , par ses leçons, les grâces de l'espnt qu'elles avaient reçues de la nature , et recueillit la réornipense la plus flatteuse de son attachement et de ses soins , car ces deux aima» blés élèves n'ont jamais cessé, jusqu'à la fin de leur vie , de moigner k leur digne instituteur l'amitié , la confiance et , si l'ose dire , le respect qu'il leur avait inspirés.
Ce fut dans le cours de cette éducation , et par une suite det travaux qu'elle exigeait de lui, que Mirabaud prit enfin le parti de se moutrer au public; il donna une traduction française de la Jérusalem déli\^rée du Tasse. Il fallait tout le mérite et de Touvrage et du traducteur , pour faire goûter cette production. L'arrêt , plus dur que juste , lancé contre le Tasse par Despréaax^ ^vait prévenu contre ce poète la plus grande partie de la nation française , et même la plupart des gens de lettres , qui , ainsi que le sévère satirique, ne sachant que très-imparfaitement la langue italienne, ne jugeaient le chantre d'Armide que sur de mauvaises traductions , uniquement propres k le défigurer et k l'avilir. La prévention était au point, que Michel lie Clerc» académicien trop connu par une épigrammede Racine ' , ajant publié une traduction du Tasse en vers français , et ajant vn tomber cette traduction , profita de l'injustice du public k l'égard de son auteur, pour mettre à couvert son amour-propre. Il
' Cet Mtimable et Tertoeux acad<îinicien vÎTait encore lorsqu'on teiTaic c«t S article de M. de Mirabaud , aa mois de leptenibre 1774* * Épigramme sur Iphigénie,
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ii>ut garde it s'ea preadre k ses vers de son peu de succès , et fi*accusa que son modèle. Il ne se i^eprocha pas d'avoir mal trarduit le Tasse ^ mais de Tavoir traduit, persuadé que la censure ^e Despréaux« en proscrivant le poëte italien , avait fait partager très-injustement le même anatbème au traducteur.
Mirabaud rétablit le Tasse dans ses droils , en le montrant à la nation française dans un état au moips décent , 012 il pouvait 4tre lu et même apprécié. On jugera avec raison que ce poème, inférieur sans doute pour les détails aux poèmes épiques anciens, consacrés par l'admiration de tous les siècles , avait peut-étr« aussi plus de marcbe , de mouvement et d'intérêt; qu'il avait surtout l'avantage de pouvoir être lu de suite dans une traduction , non-seulement sans dégoût , mais avec un plaisir et un« curiosité soutenue, tandis qu'Homère et Virgile ont tant de peine à se faire lire dans toutes les versions qu'on en a faites ; parce que ces versions, en faisant disparaître les beautés inimitables du dessin et du coloris, ne* laissent voir que les irrégularités de la compositiou et de l'ensemble. On reodit encore an Tasse une autre justice ; on reconnut, ce que Despréaux avait enfin avoué lui-même j que cet auteur était un génie rare , sublime, étendu , né pour être poëie , et grand poëte; qu'il joint à l'imagination la plus brillante , la plus touchante sensibilité ; qu'il sait, suivant les sujets qu'il traite, employer égalenaent , et de la ma-* nière la plus heureuse, la force, la noblesse et les grâces de l'expression , et qu'à l'égard des défauts qu'on peut lui imputer, ces défauts étaient moins les siens, que ceux d'un siècle oii la 9aine littérature et le bon goût commençaient à peine à renaître. D'ailleurs la plupart de ces défauts avaient disparu dans la tra^ duction de Mirabaud , il retranchait, ou du moins voilait avec fidresse les faux brillans tant reprochés à l'original ; il réduisait au degré de parure convenable , les oruemens trop recherchés ; il supprimait enfin quelques longueurs qui rendaient l'action froide et traînante. Aussi cette traduction fut-elle luea\ecavi* dite ; elle obtint le succès dont aurait pu se flatter le roman le plus agréable. Ceux qui ne pouvaient juger la Jérusalem et V Enéide que dans les copies informes de ces deux poëiq^s , commirent une injustice opposée à celle de Despréaux; ils pré-« férërent le poëte italien au poète latin , parce que la copie esti-^ luable du premier effaçait k leurs jeux les détestables copies du second.
Cependant, malgré le suffrage public, ou plutôt k cause de ce suffrage même , l'auteur essuya plusieurs critiques , et obtint jusques aux honneurs de la satire. Les Italiens se plaignirent, comme d'un attentat, des retranchemens que Mirabaud avait
faits à son auteur ; ils auraient eu bien plus réellement â se plaindre, s'il se fût piqué d'une exactitude scrupuleuse : car il croyait avoir , comme on vient de le dire , de très-bonnes raisons pour ne pas marcher servilement sur les pas de son original ; et la liberté qu'il s'était donnée , avait pour but les intérêts de Toriginai même. On fit au traducteur d'autres chicanes sur l'infidélité avec laquelle on l'accusait d'avoir rendu quelques expressions qu'on ne pouvait le soupçonner d'avoir voulu déguiser ou affaiblir. C'était une femme d'esprit , Italienne de naissance» et auteur de profession, madame Riccoboni ' , qui attaquait ainsi Mirabaud , et qui l'attaquait avec toute l'aigreur des Scaliger et des Saumaise. Mirabaud , incapable de prendre le même ton avec elle , se contenta de lui répondre, à la tête de la seconde édition de son ouvrage , le peu de mots qu'on va lire , vrai modèle d'honnêteté et de modération philosophique , et qui , pour l'honneur des lettres, devrait avoir plus d'imitateurs. « Une M femme d'esprit, dit-il, s'est crue en droit de faire l'apologie M du goût de sa nation : elle m'a attaqué avec une chaleur à la- » quelle )e n'avais pas donné lieu ; elle a emprunté , pour écrire » contre moi , la même plume dont Rossi s'était servi en écri- » vant contre le Tasse. Lorsque son ouvrage parut , je le lus » avec surprise , mais avec attention , et il m'a été utile. J'ai >» corrigé , dans ma traduction , toutes les fautes qu'elle y a re- >» levées , quand elles m'ont paru être effectivement des fautes. » Mon ouvrage en doit être meilleur : c'est un service qu'elle » a rendu au public aussi bien qu'à moi. Il serait seulement à it' souhaiter que la manière dont elle m'a obligé lui eût mérité de » ma part un peu plus de reconnaissance. Elle assure que^i cette » traduction , toute défectueuse qu'elle est, n'a pas laissé d'as^ir » beaucoup de succès , il en faut conclure en faveur de Vexcel^ » lence de l'original. On n'ignore pas cependant que cet excellent M original avait été déjà traduit plusieurs fois , sans qu'on rendît M aucune justice à son mérite; le lecteur en conclura peut-être » que j'ai eu le bonheur de faire cesser la prévention oii Ton >» était contre le Tasse. »
La personne qui avait critiqué Mirabaud avec tant d'amertume , avait cru apparemment que son fiel ne suffirait pas pour le blesser ; car elle s'était aidée de celui d'un écrivain plus exercé à la çatire, du fameux abbé Desfontaines , qui joignit des notes
. * Il ne faut pas la confoorlre aTcc raadame Riccoboni , aotear de plusieurs romans pleins de sentiment et d^inie'rét, et qui, sans attaquer personne > t*es( fait, par ses talens et ses ouvrages , la réputation la plus distinguée.
* y oyez t dans l'article de l'abbë d'Olivet, quelques détails' sur ce satirique.