‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 68 sur 74 · AUX MANES · texte numérisé non relu

AUX MANES

pour adoucir aux autres les maux de la vie , fût le toarment ei !• désespoir de la vôtre? pourquoi , lorsque je vous donnai mon portrait , il y a un an , avec ces vers si pleins de tendresse y

Et dites quelquefois , en TOjaot cette image :

De tous ceux que j*aimai , qui m^aima comme lui !

pourquoi n'y avez-vous pas vu tout ce que fêtais encore poor vous, tout ce que je voulais être? pourquoi n'aves-vout troové dans ces vers que de la bonté, et ne les avez-vous loués que par ce mot cruel ? mais surtout , pourquoi n'avez-vous cm trouver que dans la mort le bonheur et la tranquillité ? Hélas ! s'il reste encore quelque chose de vous , puissiez-vous jouir de ce bonheur que votre vie m'a fait goûter si peu y et que votre mort m*a fait perdre pour jamais! Vous me faites éprouver , ma chère Julie, que le plus grand malheur n'est pas de pleurer ce qu'on aimait , mais de pleurer ce qui ne nous aimait plus , et ce que pourtant on ne peut plus retrouver. HélaS ! j'ai perdu avec vous seize ans de ma vie ; qui remplira et consolera le peu d'années qui me restent? O vous , qui que vous soyez, qui pourriez sécher mes larmes , dans quel endroit de la terre étes-voas? î*irmû tous chercher au bout du monde. Ah ! quelque part que vons existiez, si je suis assez heureux pour que vous existiez quelque part, entendez. mes soupirs, voyez mon cœur, et venez à moi ou m'appelez à vous. Délivrez-moi de la situation accablante oîi je suis , de l'afifreux abandon qui me fait dire à chaque momeBt que je rentre dans ma triste demeure : Personne ne m attend et ne m'attendra plus. Tout ce qui s'ofifre à moi , ne sert qu'à me rendre ma solitude plus amëre. Tout ce que je vois , tout ce que je rencontre, a un premier objet, un attachement qui occupe et remplit sa vie ; et moi je n'en ai plus , je n'ose plus même es espérer : il n'y a plus de place pour moi dans le cœur de personne. Ah! ma pauvre nourrice , vous qui avez eu tant de soin de mon enfance , qui m'avez mieux aimé que vos propres enfans ; vous avec qui j'ai passé vingt-cinq années , les plus douces de ma vie ; vous que j'ai quittée pour obéir à un sentiment plus tendre; vous que j'aurais dû ne quitter jamais; vous que j'ai perdue à quatre-vingt*-douze ans ; pourquoi n'existea>vous plus ! j'irais demeurer avec vous ; j'irais fermer vos yeux , ou mourir entre vos bras ; et j'aurais du moins encore , pendant quelques momens , la consolation de penser qu'il est quelqu'un au monde qui me préfère à tout le reste. Et vous , ma chère et crueUe amie , car je ne puis m'empécher de revenir toujours à vo«s» et mon sentiment m'entraîne au moment même oii je croîs qoe le votre me repousse ; vous qui m'avez dédaigné après m'avoir

aime, qui avez cessé de sentir le prix de mon cœur, qui peutêtre , hélas ! ne l'avez senti jamais , oii pouviez-vous trouver une âme plus faite pour la vôtre? Tout, jusqu'à notre sort commun, semblait fait pour nous réunir. Tous deux sans parens , sans famille, ayant éprouvé, des le moment de notre naissance, l'abandon ,* le malheur et l'injustice ; la nature semblait nous avoir mis au monde pour nous chercher , pour nous tenir l'un à l'autre Heu de tout ; pour nous servir d'appui mutuel , comme deux ro* seaux qui , battus par la tempête , se soutiennent en s'attachant l'un à l'autre. Pourquoi avez-vous cherché d'autres appuis? Bientôt , pour votre malheur , ces appuis vous ont manqué ; vous avez expiré en vous croyant seule au monde^ lorsque vous n'ayiez qu'à étendre la main pour retrouver ce qui était si près de vous , et que vous ne vouliez pas voir. Ah ! si votre vie eût été prolongée , peut-être la nature , qui nous avait poussés l'un vers l'autre , nous aurait rapprochés encore pour ne nous séparer jamais. Peut-être eussiez-vous senti , car votre âme , quoique trop ardente , était honnête , combien je vous étais nécessaire , par le besoin même que j'avais de vous. Peut-être eussiez-vous enfin cessé de vous faire le reproche que vous vous faisiez quelquefois dans des momens de Calme et de justice, d'être aimée comme TOUS l'étiez par moi , et de n'être point heureuse. Mais vous n'êtes plus ; me voilà seul dans l'univers ! il ne me reste que la funeste consolation de ceux qui n'en ont point , cette mélancolie qui aime à s'abreuver de larmes, et à les répandre sans chercher personne qui les partage. Dans le triste état oii je suis, une maladie serait un bien pour moi ; elle adoucirait mes peines morales en aggravant mes maux physiques , et peut-être me conduirait-elle bientôt à la fin désirée des unes et des autres. Un pressentiment secret , qui pénètre et adoucit mon âme , m'avertit que cette fin n'est pas éloignée. Mais , hélas ! quand je fermerai mes yeux pour la dernière fois, ils 'ne retrouveront plus les vôtres ; ils n'en verront pas même qui donnent des pleurs à mes derniers momens ! Adieu , adieu , ma chère Julie , car ces yeux que je voudrais fermer pour toujours , se remplissent de larmes en traçant ces dernières lignes , et je ne vois plus le papier sur lequel je vous écris.

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