‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 67 sur 74 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

\J VOUS qui ne pouvez plus m'entendre ; vous que fai si tendrement et si constamment aimée , vous dont j'ai cru être aimé quelques momens , vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu ; bêlas ! s'il peut vous rester encore quelque sentiment dans ce séjour de la mort après lequel vous avez tant soupiré , et qui bientôt sera le mien , voyez mon malbeur et mes larmes , la solitude de mon âme , le vide affreux que vous y avez fait , et l'abandon cruel où vous me laissez ! Mais pourquoi vous parler de la solitude oii je me vois depuis que vous n'êtes plus ! Ab ! mon injuste et cruelle amie , il n'a pas tenu à vous que cette solitude accablante n'ait commencé pour moi dans le temps oii vous ei^tiez encore. Pourquoi me répétiez- vous , dix mois avant votre mort , que j'étais toujours ce que vous cbérissiez le plus , l'objet le plus nécessaire à votre bonbeur , le seul qui vous atiacbât à la vie , lorsque vous étiez k la veille de me prouver si cruellement le contraire ? Par quel motif, que je ne puis ni comprendre, ni soupçonner, ce sentiment si doux pour moi , que vous éprouviez peut-être encore dans le dernier moment oii vous m'en avez assuré , s'est-il cbangé tout à coup en éloignement et en aversion? qu'avais-je fait pour vous déplaire? que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez à vous en plaindre? vous auriez vu le fond de mon cœur, de ce cœur qui n'a jamais cessé d'être à vous , lors même que vous en doutiez , que vous le rebutiez avec tant de dureté et de sécheresse; ou plutôt, ma cbëre Julie (car je ne pouvais avoir de tort avec vous) , aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorais , et que j'aurais eu tant de douceur à vous pardonner si je l'avais su ! Vous avez dit à un de mes amis , qui vous reprochait la manière dont vous me traitiez , et dont vous vous accusiez vous-même , que la cause de votre chagrin contre moi était de ne pouvoir m'ouvrir votre âme , et me faire voir les plaies qui la déchiraient: abl vous saviez par expérience que je les avais fermées plus d'une fois , de quelque nature qu'elles fussent ; et si vous aviez manqué à ma tendresse , vous m'avez ôtez le plaisir si doux de vous dire comme Orosmane :

Ta grâce cal daiu mou cœur^ prononce, elle fatteiid.

73o AUX MANES

Mais pourquoi ai-je ignoré moi-même la peine que vous épiroaviez de ne pouvoir me parler de vos naaux ; pourquoi n*ai-)e pa» été au-devant de votre confiance , et prévenu par toute la mienne répançbement où vous désiriez de vous abandonner avec moi ? J'ai vingt fois été au moment de me jeter entre vos bras, et de vous demander quel était mon crime ; mais j'ai craint que w bras ne repoussassent les mi^ns que j'aurais tendus vers vobs. Votre contenance , vos discours , votre silence même , tout teoihlait me défendre de vous approcher. Je me Éattais quekpielbif de vous raj^ler par mes larmes ; mais le triste état de toIr machine souffrante et détruite , me faisait craindre même de vous attendrir. Pendant neuf mois j*ai cherché le moment de vous dire tout ce que je souffrais et tout ce que je sentais ; ma» pendant neuf mois je vous tfi toujours trouvée trop faible pour résister à la triste.peinture et aux tendres reproches que j^avais i vous faire. Le seul instant oii j'aurais pu vous montrer k découvert mon àme abattue et consternée , a été l'instant foneste oè , quelques heures avant de mourir , vous m'avez demandé ce pardon déchirant, dernier témoignage de votre amour, et dont le itonvenir cher et cruel restera toujours au fond de mon cœur. Mflis veius n'aviez plus la force ni de me parler, m de m'enlendre ; il a fidlu , oomme Phèdre , me priver de mes pleurs , qui auraient troublé vos derniers momens, et j'ai perdu sans retour l'instant de ma vie qui m'eût été le plus précieux ; celui de vous dire encore combien vous m'étiez chère , combien je partageais vos maux , combien je désirais de finir avec vous les miens. Je paierais de tout ce qui me reste à vivre; cet instant que je ne retrouverai plus , et qui en vous montrent toute la tendresse de mon oœur, m'aurait peut-être rendu tonte celle du v6tre. Mats vous n'êtes plus ! vous êtes descendue dans le tombeau , persuadée que naes regrets ne vous y suivraient pas ! Ah ! si vous m'aviez seulement téoaoigné quelque douleur de vous séparer de moi , avec quelles délices je vous aurais suivie dans l'asile étemd que vott^ habitez! Mais je n'oserais pas même demander à y être mis auprès de vous , quand la mort auna fermé mes yeux et tan mes larmes ; je craindrais que votre ombre ne repoussât la mienne , et ne prolongeât ma douleur au-delà de ma vie. Hélas ! vous m'avez tout ôté , et la douceur de vivre , et la douceur même de mourir. Cruelle et malheureuse amie , il semble qu'en me chargeant de Texécution de vos dernières volontés, vous ayez encore voulu ajouter â ma peine. Pourquoi les devoirs que cette exécution m*imposait, ui'ont-ils appris ce.que je ne devais point savoir, et ce qur j'aurais désiré d'ignorer? Pourquoi ne ra'avez-vous pas ordonna de brûler , sans Touvrir, ce manuscrii funeste , que j'ai cru pouvoir

lire sanyy trouver de nouveaux sujets de douleur, et qui m*a fippris que , depYiis huit ans au moins, je n'étais plus le premier objet de votre cœur, malgré toute l'assurance que vous m'en aviez si souvent donnée ? Qui peut me répondre , après cette affligeante lecture , que pendant les huit ou dix autres années je me suis cru tant aimé de vous, vous n'avez pas encore trompé ma tendresse? Hélas ! n'ai-je pas eu sujet de le croire , lorsque j'ai vu que , dans cette multitude immense de lettres .que vous m'avez chargé de brûler , vous n'en aviez pas gardé une seule des miennes? Par quel inalheurpour moi vous étaient-elles devenues si indifférentes , malgré les expressions de sensibilité , d'abandon et de dévouement dont elles étaient remplies? Pourquoi dans ce testament ,dont vous m'avez fait le malheureux exécuteur , avez-vous laissé k un autre ce qui devait m'étre le plus cher, ces manuscrits qui vous auraient rappelée sans cesse à moi , et oii il y avait tant de choses écrites de ipa main et de la vôtre? Qui avait donc pu vous refroidir k ce point pour l'infortuné à qui vous disiez , il y a dix ans , que votre sentiment pour lui vous rendait heureuse jusqu'à être effrayée de votre bonheur? Vous vous êtes plainte , je le sais , et plainte avec amertume, surtout dans les derniers mois de votre vie , de ma bienfaisance pour la malheureuse famille d'un domestique coupi^ble ; vous avez laissé croire que ma compassion pour de pauvres enfans innocens que ce misérable laissait dans l'abaBdon et dans l'indigence, tenait k un principe moins louable que mon invincible pitié pour les malheureux : vous n'avez pas rougi de penser, et peut-être de dire, que j'étais le père de ces créar tures infortunées ; vous avez fait icette cruelle injure à rhonnêteté de mon âme , dont vous avez vu tant de preuves , et à celles de mes sentimens pour vous ; et vous avez supposé le motif le plus vil, à l'action peut-être la plus vertueuse de ma vie? Mais pourquoi vous faire des reproches dont vous ne pouvez plus vous justifier si vous ne les méritez pas ? pourquoi troubler vos cendres de mes regrets , que vous ne pouvez plus soulager ? Adieu , adieu , pour jamais ! hélas , pour januis! ma chère et infortunée Julie! Ces deux titres m'intéressent bien plus cpie vos fautes k mon égard ne peuvent m'offenser ; jouissez enfin , et pour mon malheur, jouissez sans moi , de ce repos que mon amour et mes soins n'ont pu vous procurer pendant votre vie. Hélas! pourquoi n'avez-vous pu ni aimer , ni être aimée en paix ! Vous m'avez dit tant de fois, et vous m'avez encore avoué en soupirant , quelques mois avant de mourir, que de tons les sentimens que vous avez inspirés , le mien pour vous et le vàtre pour moi étaient les seuls qui ne vous eussent pas rendue malheureuse? Pourquoi ce sentiment ne vous a-t-il pas suffi? pourquoi a-l-il fallu que l'amour, fait

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