Oeuvres de d'Alembert
\ çaise, membre des Académies des sciences de France , de Prusse, de ;\^ Russie, de Portugal , de Naples, de Turin, de Norvvège, de Padoue 5 de l'académie royale des belles-lettres de Suède, de Finslitut de Bologne , de la société littéraire de Gassel , et de la société phiiosophiq ae de Boston , naquit à Paris le 17 novembre 1717.
Nous ne cherchons point à lever le voile dont le nom de ses parens a été couvert pendant sa vie ; et qu'importe ce qu'ils ont pu être? les véritables aïeux d'un honame de génie sont les maîtres qui l'ont précédé dans la carrière- etses vrais descendans sont des élèves dignes de lui.
Exposé près de Téglise de Saint-Jean-le-Rond, d'Alembert fut porté chez un commissaire qu'heureusement rha])itude des tristes fonctions de sa place n'avait point endurci j il craignit que cet enfant débile et presque mourant , ne pût trouver dans un hospice public les soins , ^ les attentions suivies , nécessaires pour sa conservation, il en chargea
1 une ouvrière dont il connaissait les mœurs et l'humanité j et c'est de l v:^ ce hasard heureux qu'a dépendu l'existence d'un homme qui devait Ps, être l'honneur de sa patrie et de son siècle , et que la nature avait destiné à enrichir de tant de vérités nouvelles le système des connais-^ sances humaines.
Cet abandon, qui peut-être n'était même qu'apparent, ne dura
que très-peu de jours ; le père de d'Alembert le répara aussitôt qu'il
^^^ eu fut Instruit 5 II fit pour l'éducation de son fils, et pour lui assurer
^^^ une subsistance indépendante, ce qu'exigeaient la nature etle devoir:
,^ sa famille regarda d'Alembert, tant qu'il fut inconnu, comme un
.55^ parent à qui elle devait des soins et des égards 5 et lorsqu'il fut devenu
célèbre , elle s'honora de ces liens que la reconnaissance avait resserrés.
D'Alembert fit ses études au collège des Quatre-Nations , et les fit
d'une manière brillante , indice quelquefois trompeur de ce qu'un
homme doit être un jour.
L'importance que le cardinal Mazarin eut la faiblesse ou l'imprudence de donner aux disputes des amis de Saint-Cyran avec les Jésuites , avait produit des troubles qui, après quatre-vingts ans , a^^itaient encore la France, et dont le progrès des lumières a depuis presque anéanti jusqu'au souvenir^ mais, en lySo, il n'y avait aucun corps, aucun collège, pour ainsi dire aucun homme, qui, par zèle religieux , par politique ou par désœuvrement, n'eût embrassé un des dcuv parlii.
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Les maîtres de d'Alcmbert étaient de celui qu'on appelait Janséniste, car, dans les disputes de ce genre , on cherche toujours à rendre ses adversaires odieux par un nom de secte dont ils ont grand soin de se défendre 5 espèce d'hommage qu'ils rendent à la raison. D'Alembert iit, dans sa première année de philosophie , un commentaire sur Fépître de S. Paul aux Romains, et commença comme Newton avait fini j ce commentaire donna de grandes espérances à ses maîtres ries hommes distingués dans la littérature ou dans les sciences , montraient alors presque seuls à la nation l'exemple d'une indifférence salutaire : on se flatta que d'Alembert rendrait au parti de Port-Royal une portion de son ancienne gloire, et qu'il serait un nouveau Pascal,
Pour rendre la ressemblance plus parfaite, on lui fit suivre des leçons de mathématiques j mais bientôt on s'aperçut qu'il avait pris pour ces sciences une passion qui décida du sort de sa vie : en vain ses maîtres cherchèrent à l'en détourner , en lui annonçant que cette étude lui dessécherait le cœur ( ils ne sentaient pas sans doute toute la force de l'aveu que renferme cette expression): d'x\lembert fut moins docile que Pascal, jamais on ne put lui faire regarcîer l'amour un peu exclusif des vérités certaines et claires, comme une erreur dangereuse , ou comme un penchant de la nature corrompue.
En sortant du collège, il jeta un coup d'œil sur le monde, il sV trouva seul , et courut chercher un asile auprès de sa nourrice j l'idée consolante , que sa fortune, toute médiocre qu'elle était, répandrait un peu d'aisance dans cette famille , la seule qu'il pût regarder comme la sienne, était encore pour lui un motif puissant: il y vécut près de quarante années, conservant toujours la même simplicité , ne laissant apercevoir l'augmentation de son revenu que par celle de ses bienfaits, ne voyant dans la grossièreté des manières de ceux avec lesquels il vivait, qu'un sujet d'observations plaisantes ou philosophiques , et cachant tellement sa célébrité et sa gloire , que sa nourrice qui Taimait comme un fils, qui était touchée de sa reconnaissance et de ses soins> ne s'aperçut jamais qu'il fût un grand homme : son activité pour l'étude, dont elle était témoin , ses nombreux ouvrages dont elle entendait parler , n'excitaient ni son admiration , ni le juste orgueil qu'elle aurait pu ressentir, mais plutôt une sorte de compassion : Vous ne serez jamais quun philosophe , lui disait-elle ; et quest- ce quun philosophe! — ctst un fou qui se tourmente pendant sa vie , pour qu'on parle de lui lorsqu'il n'y sera plus.
Dans cette maison, d'Alembert s'occupait presque uniquement de géométrie, achetant quelques livres , allant chercher dans les bibliothèques publiques ceux qu'il ne pouvait acheter : souvent il se présentait à lui des vues nouvelles, il les suivait, il goûtait déjà le plaisir de faire des découvertes j mais ce plaisir était court, il consultait les livres , et voyait avec uu sentiment un peu pénible , que ce qu'il croyait avoir trouvé le premier, était déjà conuu : alois il se persuada que la nature lui avait refusé le génie , qu'il devait se borner à savoir ce que les autres auraient découvert, et il se résigna sans peine à celte destinée^ il seutait que le plaisir d'étudier, même sans la gloire , suffirait encore à sou bonheur. Cette anecdote que nous tenons de lui-
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riiome , nous paraît un fait moral lùeu précieux ^ il est rare <io po;i\ oir observer le cœur humain si près de sa pureté ualurcile , et a\aui onu Tamour-propre Tait corrompu.
Cependant on lit apercevoir à d'Alembert qu'avec une pension de douze cents livres, on n'éîait pas assez riche pour renoncer aux moyens d'augmenter son aisance 5 on lui fit sentir la nécessité de prendre un état , car celui de géomètre n'en est pas un , et même les places où les connaissances mathématiques sont nécessaires , nedornent pas cette heureuse indépendance que le jurisconsulte et le médecin sans fortune obtiennent dès lespre?îiiers pas de leur carrière. D'Alembert étudia d'abord en droit et y pritdes degrés , mais il abandonna bientôt cette étude : l'ouvrage de Montesquieu n'existait point encore, on ne prévoyait pas la révolution qu'il devait produire dans nos esprits ^ l'étude du droit ne pouvait paraître que celle de l'opinion , de la volonté, du caprice des hommes, qui, depuis trente siècles, avaient joui on abusé du pouvoir, en Grèce, à Tiome et chez les Barbares: comment un jeune géomètre n'eût-il pas été bientôt dégoûté de pareils objets , sur lesquels il trouvait à exercer sa mémoire iDien plus que sa raison ? 11 préféra donc la carrière de la médecine , mais la passion de la géométrie lui faisait encore négliger ses nouvelles études, et il prit le parti courageux de se séparer des objets de sa passion 5 ses livres de mathématiques furent portés chez un de ses amis , oii il ne devait les reprendre qu'après avoir été reçu docteur en médecine, lorsqu'ils ne seraient plus pour lui qu'un délassement , et non une distraction.
Cependant poursuivi par ses idées, il demandait de temps en temps à son ami un livre qui lui était nécessaire pour se délivrer de cette inquiétude pénible que si peu d'hommes connaissent, et que produit le souvenir confus d'une vérité dont on cherche en vain les preuves dans sa mémoire ; peu à peu tous ses livres se retrouvèrent chez lui : alors, bien convaincu de rinutlllté de ses efforts pour combattre son penchant, il y céda , et se voua pour toujours aux malhcmatiques et à la pauvreté ; les années qui suivirent cette révolution, furent les plus heureuses de sa vie, il se plaisait à en répéter les détails : à son ré\eil , il pensait , dlsalt-il , avec un sentiment de joie, au travail commencé la veille, et qui allait remplir la matinée 5 dans les intervalles nécessaires de ses méditations , il songeait au plaisir vif que le soir il éprouvait au spectacle , où , pendant les entr'actes , il s'occupait du plaisir plus grand que lui promettait le travail du lendemain.
En i74ï, il entra dans l'académie des sciences j il s'en était fait connaître par un mémoire où il relevait quelques fautes échappées au père Pveinau , dont l'^/za/j^e démontrée était alors regardée en France comme un livre classique ; et c'était en l'étudiant, pour s'instruire , que le jeune géomètre avait appris à le corriger.
Il s'était occupé ensuite d'examiner quel devait être le mouvement d'un corps qui passe d'un fluide dans un autre plus dense, et dont la direction n'est pas perpendiculaire à la surface qui les sépare : lorsque cette direction est très-oblique, on voit le corps , au lieu de s'enfoncer dans le second fluide , se relever et former un ou plusieurs ricochets , phénoincne qui avait amusé les enfans long-temps avant la décou-
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verte des premiers principes des sciences , et que cependant , jnsqiwt dWlembert, on n'avait pas encore bien expliqué.
Deux ans après son entrée à Tacadémie , il publia son traité de Dynamique.
Dans la science du mouvement , il faut distinguer deux sortes de principes 5 les uns sont des vérités de pure détinition , les autres sont ou des faits donnés par Tobservation , ou des lois générales déduites de la nature des corps considérés comme impénétrables, indifférens au mouvement, et susceptibles d'en recevoir : de ces derniers principes , celui de la décomposition des forces était le seul vraiment général qui fût connu jusqu'alors; et joint à ces vérités de détinition, sur lesquelles Huyghcns et Newton n'avaient rien laissé à découvrir, il avait suffi pour établir leurs sublimes théories, et pour résoudre ces problèmes de statique, si célèbres dans le commencement de ce siècle. Mais si les corps ont une forme finie, si on les imagine liés entre eux par des fils flexibles , ou par des verges inflexibles , et qu'on les suppose en mouvement, alors ces principes ne suffisent plus, et il fallait en inventer un nouveau; d'Alembert le découvrit, et il n'avait que vingt-six ans : ce principe consiste à établir l'égalité, à chaque instant, entre les cbangemens que le mouvement du corps a éprouvés, elles forces qui ont été employées à les produire , ou, en d'autres termes , h séparer en deux parties l'action des forces motrices , à considérer l'une comme produisant seule le mouvement du corps dans le second instant, et l'autre comme employée à détruire celui qu'il avait dans le premier : ce principe si simple, qui réduisait à la considération de l'équilibre toutes les lois du mouvement, a été l'époque d'une grande révolution dans les sciences physico-mathématiques. A la vérité, plusieurs des problèmes résolus dans le traité de Dynamique, l'avaient déjà été par des méthodes particulières; différentes en apparence pour chaque problème, elles n'étaient sans doute réellement qu'une seule et même métbode , sans doute elles renfermaient le principe général qui y était caché, mais personne n'avait pu l'y découvrir: et si on refusait, sous ce prétexte, à d'Alembert la juste admiration qu'il mérite, on poiuTait , avec autant de raison, faire honneur à Huyghens des découvertes de jNewton, et accorder à VVallis la gloire que Léibnitz et ISewton se sont disputée.
Les découvertes successives qui forment les sciences , naissent les unes des autres 3 celle qui appartient exclusivement à uu seul homme, est due à son génie aidé des travaux de ceux qui l'ont précédé, lui ont aplani la carrière, et ne lui ont plus laissé qu'un dernier oljstacie à vaincre : mais parmi ces découvertes , il en est qui, par leur étendue, leur influence sur le progrès général des sciences , la nombreuse suite de théories nouvelles qui n'en sont que le développement, semblent former une classe particulière, et mériter à leur inventeur un rang à part dans le nombre déjà si petit des hommes de génie.
Telle a été celle du principe de d'Aiembert; déjà, en 1744 '*' l'avait applique à la théorie de lequiiibre et du mouvement des fluides, et tous les problèmes résolus jusqu'alors par ks géomètres , étaient devenus en quelque sorte des corollaires de ce principe : mais
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il avait fallu employer en même temps les hypotlièses ingénieuses de Daniel Bernoulii, que leur accord avec les phénomènes les plus généraux de l'hydraulique, permeltait presque de regarder comme des faits. Dans la théorie des fluides, comme dans celle du mouvement des corps susceptibles de changer de forme, le principe de d'Alembert , lorsqu'on remployait seul , conduisait à des é({uations qui échappaient aux méthodes connues, et cette première découverte semblait rendre nécessaire celle d'un nouveau calcul ; d'Aiembert en eut encore Thonneur : dans un ouvrage sur la théorie générale des vents, couronné par l'académie de Berlin , en 1746, il donna les premiers essais du calcul des diîTéreuces partielles^ Tannée suivante , il l'appliqua au problème des cordes vibrantes , dont la solution, ainsi que la théoiie des oscillations deTair et de la propagation du son, n'avaient pu être données que d'une manière incomplète par les géomètres qui l'avaient précédé, et ces géomètres étaient ou ses maîtres ou ses rivaux.
L'invention de ce calcul est encore une de ces découvertes destinées à être dans les sciences une époque mémorable • elle le mérite d'autant plus , qu'en donnant un nouvel instrument d'un usage très-étendu, elle a montré en même temps la route qu'il fallait suivre pour en former d'autres du même genre 5 et toutes les parties de l'analyse où l'on considère des équations dont l'intégrale peut contenir des fonctions arbitraires de quantités variables, doivent être regardées comme des In anches du calcul de d'Alembert, quels que soient la forme de ces arbitraires et le système de différenliation qui les ait fait évanouir.
Dans cette pièce sur la théorie des vents , il ne considéra que l'effet qui peut être produit par l'action combinée de la lune et du soleil sur le fluide dont la terre est enveloppée ; il examina quelle figure l'atmosphère doit prendre a chaque instant , en vertu de cette action , la force et la direction des courans qui en résultent , et les changemens que doit produire sur leur direction et sur leur vitesse, la forme des grandes vallées qui sillonnent la surface du globe.
Les changemens de température , produits dans l'atmosphère par la présence du soleil , sont une autre cause générale , régulière , et susceptible d'être mesurée 5 d'Alembert se borne à en remarquer l'existence : il aurait fallu , pour la calculer , adopter quelque hypoihèse sur les lois de la dilatation de l'air , sur l'intensité de l'action delà chaleur du soleil aux difierentes hauteurs , et pour des couches d'air plus ou moins denses 5 ses recherches n'eussent servi qu'à donner une preuve de plus de son génie pour l'analyse , mais sans conduire à aucun résultat réel ; il n'eût travaillé que pour la gloire , et il voulait réserver ses forces pour des ouvrages utiles aux progrès des sciences.
Il lui restait encore à donner un moyen d'appliquer son principe au mouvement d'un corps fini , d'une figure donnée ; et en 1749 , il résolut le problème de la précession des équinoxes. L'axe de la terre ne répond point toujours au même lieu du ciel , mais il se dirige successivement vers tous les points d'un cercle parallèle au plan de l'orbite terrestre j et par une suite de ce mouvement, les équinoxes
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ft les solstices rcpoiideut, dans la même période , à toutes les parties du zodiaque : ce phénomène , connu sous le nom de précession des équinoxes , a été observé par les anciens 5 Ilipparque en avait supposé la période de 1S100 , et les modernes , par des observations plus exactes , Tout fixée à environ 720 ans de plus. Ce mouvement en longitude n'est pas le seul qu'éprouve l'axe de la terre 5 il en a un autre en latitude, liicn plus petit, qui n'est qu'une espèce de balancement, et dont la période est de dix-huit seulement j cette nutation n'a été découverte que dans ce siècle par Bradley , et jusqu'à lui on la confondait avec les mouvemens irréguliers , propres aux étoiles fixes. IVewton attribuait avec raison la précession des équinoxes à l'effet de l'attraction de la lune et du soleil sur la terre ^ il savait que notre planète est un sphéroïde aplati vers les pôles , et que ces deux astres étant mus dans des plans où ils n'agissent pas d'une manière semblable sur les parties semblablenient disposées autour dé Taxe de la terre , doivent altérer son mouvement de rotation j mais ce n'était pas assez. IVewton avait appris le premier aux philosophes à n'admettre pour vraies que des explications calculées , qui rendent raison du phénomène en lui-même , de sa quantité et de ses lois ; aussi essaj a-t-il de déterminer l'effet de l'attraction de la lune et du soleil sur le mouvement de l'axe de la terre 5 mais les méthodes d'analyse et les principes mêmes de mécanique nécessaires pour une solution directe , manquaient à son génie , et il fut oblige d'admettre des hypothèses qui ne le conduisirent à un résultat conforme à l'observation, que par lu compensation des erreurs produites par chacune d'elles : vingttrois ans après sa mort , cette limite qu'il semblait avoir posée , n'avait pas été franchie; d'Alemberten eut la gloire , il expliqua également le phénomène de la nutation , nouvellement découvert , et répara l'honneur de la France , ou plutôt du continent, qui jusqu'alors n''avait eu rien à opposer aux découvertes de Newton.
Un seul géomètre , Euler , eût pu disputer cette gloire ;i d'Alenjtert ; mais en donnant une solution nouvelle du problème , il avoua qu'il avait lu l'ouvrage de d'Alembert , et fit cet aveu avec cette noble franchise d'un grand homme qui sent qu'il peut , sans rien perdre de sa renommée , convenir du triomphe de son rival.
En 1762, d'Alembert publia un traité sur la résistance des fluides , auquel il donna le titre modeste à^essai , et qui est un de ses ouvrages cil l'on trouve le plus de choses originales et neuves.
La simple supposition que chaque élément de la masse fluide , en changeant de forme à chaque instant , conserve le même volume , lui suffit pour appliquer son principe aux questions les plus difficiles , et il est conduit à des équations de la nature de celles dont sa nouvelle analyse peut donner la solution : les réflexions sur les causes générales des vents contenaient le germe de ces découvertes ; mais ici elles sont développées , et la théorie du mouvement des fluides est enliri véritablement assujétie au calcul.
A la même époque , d'Alembert avait donné , dans les mémoires (\c racadémie de Berlin , des recherches sur le calcul intégral , oii la mclhode de Jean Bernoiilli, pour les fonctions rationnelles, était per-
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fectlotinéc ; où, par un usage adroit des subslitulions , ?I étendait cette méthode à plusieurs classes de fonctions irrationnelles j où il réduisait à une même expression toutes les imaginaires , sous quelque forme qu'elles se présentent , quelle que soit l'équation à laquelle elles doivent satisfaire 5 où il donnait la théorie des points de rebroussement de la seconde espèce, dont plusieurs géomètres célèbres, et Euler lui-même , avaient combattu l'existence 5 où enfin il proposait une méthode d'intégrer les équations linéaires d'un ordre quelconque, intégration importa -te , qui est le fondement de toutes les méthodes d'approximation pour les équations différentielles, et par conséquenf , dans l'état actuel de l'analyse, la clef de toutes les que.nions de l'astronomie-physique. Euler avait publié avant lui une méthode également générale pour ces équations ^ mais le géomètre français l'avait aussi prévenu sur quelques autres points.
D'Alembert n'a donné aucun grand ouvrage sur le calcul ; ses mémoires même , à l'exception de ceux que nous venons de citer , et d'un petit nombre d'autres , ont pour objet des questions de mécanique j mais il a répandu dans tous , de nouvelles méthodes d'analyse , ou des remarques importantes sur les méthodes déjà connues , et on lui doit en grande partie les progrès rapides que le calcul intégral a faits dans ce siècle. Il semblait seulement que l'idée de quelque application utile était nécessaire pour réveiller son génie qui déployait alors toute sa finesse , toute sa profondeur et toute sa fécondité.
C'est ainsi que d'Alembert s'était montré, à trente-deux ans, le digne successeur de Newton , en résolvant le problème de la précession des équinoxes , dont la solution confirme , par une preuve victorieuse, la théorie de la gravitation universelle, en se consacrant comme lui à l'étude des lois mathématiques de la nature , en créant comme h\\ une science nouvelle , en inventant aussi un nouveau calcul , mais dont personne n'a contesté la découv^te à d'Alembert , ou n'a voulu la partager.
Tant qu'il n'a été que géomètre , a peine était-il connu dans sa patrie ; borné à la société de quelques amis, n'ayant jamais vu , parmi les gens en place , que MM. d'Argenson , deux ministres qui , par les agrémens de leur esprit, auraient été des particuliers aimables; réduit au nécessaire le plus simple , mais heureux du plaisir que donne l'étude, et de sa liberté, il avait conservé sa gaieté naturelle dans toute la naïveté de la jeunesse. Content de son sort , il ne désirait ni fortune ni distinctions ; et il n'en avait point obtenu , parce qu'il est plus commode de les accorder à ceux qui les demandent , qu'à ceux qui savent les mériter. Sa gaieté , des saillies piquantes , le talent de conter et même de jouer ses contes , de la malice dans le ton avec de la bonté dans le caractère , autant de finesse dans la conversation que de simplicité dans la conduite ; toutes ces qualités , en le rendant , par leur réunion , à la fois estimable et amusant , le faisaient rechercher dans le monde. On aimait en lui cette bonhomie , si touchante quand elle se trouve dans les hommes supérieurs , chez qui pourtant elle est bien moins rare que dans ceux qui n'ont que la prétention de l'être.
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Cependant un roi , déjà illustré par cinq victoires, et dont la gloire de\ ait croître encore , avertit enfin la France qu'elle avait un grand lioinme de plus 5 ses bienfaits vinrent chercher d'Alembert , et il y joignit des témoignages d'estijne et d'amitié fort au-dessus de ses bienfaits.
Peu de temps après , d'Alembert reçut une pension du gouvernement 5 il la devait à l'amitié de M. le comte d'Argenson, qui aimait les gens d'esprit et n'en était point jaloux , parce que lui-même avait beaucoup d'esprit. Cette jalousie est plus commune qu'on ne le croit , et elle a été souvent le motif secret de l'indifférence ou de la haine de quelques ministres pour les hommes de génie que le liasard avait l'ait naître dans le même pays et dans le même siècle.
La tranquillité de d'Alembert fut altérée dès que sa réputation fut plus répandue. Lorsque son goût pour la littérature et ses méditations sur la philosophie étaient un secret connu seulement de ses amis, borné aux yeux de tous les autres à l'étude des sciences abstraites , il échappait à leur jugement ; apprécié par un petit nombre de rivaux ou de disciples , admiré d'eux seuls , sa gloire n'offensait encore personne.
Mais il s'était lié , depuis sa jeunesse , par une amitié tendre et solide avec un homme d'un esprit étendu , d'une imagination vive et brillante, dont le coup d'oeil vaste embrassait à la fols les sciences , les lettres et les arts ; également passionné pour le vrai et pour le beau , également propre à pénétrer les vérités abstraites de la philosophie, à discuter avec finesse les principes des arts , et à peindre leurs effets avec enthousiasme^ philosophe ingénieux et souvent profond , écrivain à la fois agréable et éloquent, hardi dans son style comme dans ses idées f instruisant ses lecteurs , mais surtout leur inspirant le désir d'apprendre à penser, et faisant toujours aimer la vérité, même lorsqu'entraîné par son imagination , il avait le malheur de la méconnaître.
Une traduction de l'Encyclopédie anglaise de Chambers, qui avait été proposée à Diderot, devint entre ses mains l'entreprise la plus grande et la plus utile que l'esprit humain ait jamais formée. ]1 se proposa de réunir dans un dictionnaire tout ce qui avait été découvert dans les sciences, ce qu'on avait pu connaître des productions du globe, les détails des arts que les hommes ont inventés, les principes de la morale, ceux de la politique et de la législation, les lois qui gouvernent les sociétés, la métaphysique des langues et les règles de la grammaire, l'analyse de nos facultés, et jusqu'à l'histoire de nos opinions. D'Alembert fut associé à ce projet, et ce fut alors qu'il donna le discours préliminaire de l'Encyclopédie.
Il y trace d'abord le développement de l'esprit humain, non tel que l'histoire des sciences et celle des sociétés nous le présentent, mais tel qu'il s'offrirait à un homme qui aurait embrassé tout le système de nos connaissances, et qui rétîéchissant sur l'origine et la liaison de ses idées , s'en formerait un tableau dans Tordre le plus naturel ; il verrait la morale et la métaphysique naître de ses observations sur lai -même j la science des gouverneniens, et celle des lois, de ses observations sur la société. Excité par ses besoins , il voudrait acquérir la
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connaissance clés productions de la nature, et celle des moyens de les jnLillipIier et de les employer. Le désir de soulager ses maux lui ferait inventer toutes les sciences sur lesquelles la médecine s'appiu'e, et dont le but est de periéctionner ou de rendre plus sûr l'art de guérir; Fenvie naturelle de connaîlre les propriétés les plus générales des corps, le conduirait aux vérités de la chimie et de la physique. Bientôt dépouillant successivement ces corps de toutes leurs qualités, pour ne conserver que le nomhre et l'étendue, il formerait toutes les sciences mathématiques, il déterminerait ensuite pour chaque science l'objet qu'elle doit se proposer, la méthode qu'elle doit suivre, le degré de certitude auquel elle peut atteindre. Forcé de les séparer, pour en pouvoir saisir et embrasser chaque partie, il observerait encore les Jiens imperceptibles qui les unissent, les secours qu'elles peuvent se jjreter et leur influence réciproque.
La suite de ce discours contient un tableau précis de la marche des sciences depuis leur renouvellement, de leurs richesses à l'époque oîi <rAlembert en traçait Thistoire, et des progrès qu'elles devaient espérer encore ; les grands hommes des siècles passés y sont jugés par un de leurs égaux 5 les sciences, par un homme qui les avait enrichies de grandes découvertes : et la réunion d'une vaste étendue de connaissances, cette manière d'envisager les sciences qui n'appartient qu'à un homme de génie, un style clair, noble, énergique, ayant toute la sévérité qu'exige le sujet, et tout le piquant qu'il permet, ont mis le discours préliminaire de l'Encyclopédie au nombre de ces ouvrages précieux que deux ou trois hommes tout au plus dans chaque siècle sont en état d'exécuter.
Dès le moment où d'Alembert fut connu pour mériter une place distinguée parmi les philosophes et les écrivains, il eut, et il mérita toujours depuis d'avoir les ennemis que les succès dans les lettres et dans la philosophie ne manquent jamais d'attirer, c'est-à-dire la foule de ceux pour qui la littérature est un métier, et la classe plus nombreuse encore de ces hommes aux yeux de qui la vérité ne paraît qu'une innovation dangereuse.
Il publia , peu de temps après, des mélanges de philosophie , d'histoire et de littérature, qui augmentèrent le nombre de ses détracteurs. Les mémoires de Christine montrèrent qu'il connaissait les droits des hommes, et qu'il avait le courage de les réclamer.
L'Essai sur la société des gens de lettres avec les grands déplut à ceux des littérateurs qui trouvaient dans cette société une utilité réelle ou l'aliment d'une vaine gloire, et qui furent blessés de voir exposer aux yeux du public la honte des fers qu'ils n'osaient rompre ou qu'ils ambitionnaient de porter. On ne peut niieux juger cet essai, qu'eu rapportant la réponse d'une femme delà cour à des hommes qui reprochaient à d'Alembert d'avoir exagéré le despotisme des grands et l'asservissement qu'ils exigent : S'il m'ai-ait consultée, je lui en aurais appris bien davantage.
Peut-être devons-nous en partie à cet ouvrage le changement qui s'est fait dans la conduite des gens de lettres, et qui remonte vers la même époque ; ils ont senti enfin que toute dépendance personnelle