‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 19 sur 61 · I. TABLEAU DE L'ESPRIT HUMAIN AU MILIEU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

I. TABLEAU DE L'ESPRIT HUMAIN AU MILIEU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Il semLle que depuis environ trois cents ans, la nature ait destiné le milieu de chaque siècle à être l'époque d'une révolution dans l'esprit humain. La prise de Constantiaople, au milieu du quinzième siècle, a fait renaître les lettres en Occident. Le milieu du seizième a vu changer rapidement la religion et le système d'une grande partie de l'Europe ; les nouveaux dogmes des réformateurs , soutenus d'une part et combattus de l'autre avec cette chaleur que les intérêts de Dieu bien ou mal entendus peuvent seuls inspirer aux hommes, ont également forcé leurs partisans et leurs adversaires à s'instruire ; l'émulation animée par ce grand motif a multiplié les connaissances en tout genre ; et la lumière, née du sein de l'erreur et du trouble, s'est répandue sur les objets mêmes qui paraissaient les plus étrangers à ces disputes (i). Enfin Descartes, au milieu du dix-septième siècle, a fondé une nouvelle philosophie, persécutée d'abord avec fureur, embrassée ensuite avec superstition, et réduite aujourd'hui'à ce qu'elle contient d'utile et de vrai (2).

Pour peu qu'on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle oii nous vivons, les événemens qui nous agitent, ou du moins qui nous occupent, nos mœurs, nos ouvrages, et jusqu'à nos entretiens , il est difficile de ne pas apercevoir qu'il s'est fait à plusieurs égards un changement bien remarquable dans nos idées ; changement qui , par sa rapidité , semble nous

(1) Je prends ici J't'poque du protestantisme an concile de Trente, coraîuence en ï545 , et qui a trace', ponr ainsi duc, la ligne de se'paialioa entre les catholiques et les protesti:»i.s.

(2) La philosophie de Ocbc.-rcs n'a proj)i eraeiit commence à se rc'pandie qu'après sa mort, arrivcc en j6ot>.

en promettre un plus grand encore. C'est au temps à fixer l'objet, la nature et les limites de cette révolution , dont notre postérité connaîtra mieux que nous les 'inconvéniens et les avantages.

Tout siècle qui pense bien ou mal , pourvu qu'il croie penser, et qu'il pense autrement que le sièc'e qui l'a pre'cédé , se pare du titre âe philosophe ; comme on a souvent honoré du titre de sages ceux qui n'ont eu d'autre mérite que de contredire leurs contemporains. Notre siècle s'est donc appelé par excellence le siècle de la philosophie ; plusieurs écrivains lui en ont donné le nom, persuadés qu'il en rejaillirait quelque éclat sur eux; d'autres lui ont refusé cette gloire dans l'impuissance de la partager. Si on examine sans prévention l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la philosophie parmi nous. La science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses ; la géométrie, en reculant ses limites , a porté son flambeau dans les parties de la physique qui se trouvaient le p!us près d'elle ; le vrai système du monde a été connu , développé et perfectionné ; la même sagacité qui s'était assujéti les mouvemens des corps célestes , s'est portée sur les corps qui nous environnent ; en appliquant la géométrie à l'étude de ces corps, ou en essayant de l'y appliquer, on a su apercevoir et fixer les avantages et les abus de cet emploi ; en un mot, depuis la terre jusqu'à Saturne, depuis l'histoire des cieux jusqu'à celle des insectes , la physique a changé de face. Avec elle presque toutes \es autres sciences ont pris une nouvelle forme , et elles le devaient en effet. Quelques réflexions vont nous en convaincre.

L'étude de la nature semble être par elle-même froide et tranquille, parce que la satisfaction qu'elle procure est un sentiment uniforme , continu et sans secousses , et que les plaisirs , pour être vifs , doivent être séparés par des intervalles et marqués par des accès. Néanmoins l'invention et l'usage d'une nouvelle méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme qui accompagne les découvertes, une certaine élévation d'idées que produit eu nous le spectacle de l'univers j toutes ces causes ont du exciter dans les esprits une fermentation vive; cette fermentation agissant en tout sens par sa nature , s'est portée avec une espèce de violence sur tout ce qui s'est ofl"ert à elle , comme un fleuve qui a brisé ses digues. Or les hommes ne reviennent guère sur un objet qu'ils avaient négligé depuis long-temps , que pour réformer bien ou mal les idées qu'ils s'en étaient faites. Plus ils sont lents à secouer le joug de l'opinion, plus aussi, dès qu'ils l'ont brisé sur quelques points, ils sont portés à le briser sur tout le reste; car ils fuient encore plus l'embarras d'examiner, qu'ils ne craignent

de changer d'avis; et dès qu'ils ont pris une fois la peine de revenir sur leurs pas, ils regardent et reçoivent un nouveau système d'idées comme une sorte de récompense de leur courage et de leur travail. Ainsi depuis les principes deii sciences profanes jusqu'aux fondemens de la révélation, depuis la métaphysique jusqu'aux matières de goût, depuis la musique jusqu'à la morale, depuis les disputes scolastiques des théologiens jusqu'aux objets du commerce, depuis les droits des princes jusqu'à ceux des peuples, depuis la loi naturelle jusqu'aux lois arbitraires des nations , en un mot depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu'à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins. Une nouvelle lumière sur quelques objets, une nouvelle obscurité sur plusieurs,' a été le fruit ou la suite de cette effervescence générale des esprits, comme l'effet du flux et reflux de l'Océan est d'apporter sur le rivage quelques matières , et d'en éloigner les autres.

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