‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 18 sur 61 · AVEC LES ÉCLAIRCISSEMENS · texte numérisé non relu

AVEC LES ÉCLAIRCISSEMENS

Un grand roi, que tout îe monde reconnaîtra à ce seul titre, ayant lu les Elémens de Philosophie , et les ayant jugés utiles, a désiré qu'on y donnât plus d'étendue 3 il a bien voulu même indiquer les endroits qui lui paraissaient avoir besoin delre discutés et approfondis. L'auteur s'est lait un devoir de se conformer aux vues de cet illustre monarque, trop heureux de lui donner cette légère preuve de son profond respect et de sa reconnaissance j sentimens quM partage avec tous ceux qui cultivent ou qui aiment la philosophie et les lettres, dont ce prince est un juge si éclairé et un protecteur si digne de l'être.

Quelques amis de l'auteur aj^ant lu en manuscrit les Bclaircissemens qui lui avaient été demandés , l'ont engagé à les mettre au jour 5 et il s'est rendu, peut-êlre trop facilement, à leurs conseils. Cependant l'ouvrage qu'on offre ici au public n'est pas tel qu'il a été présenté au roi de Prusse. On a donné à cerlains^articles plus de développement, et à d'autres une forme différente. Tous les lecteurs n'entendent pas, comme ce prince, à demi mot, et n'entendraient pas raison comme lui sur ce qui pourrait contrarier, à certains égards, les idées communes. On a tâché de se mettre ici à la portée de tout le monde, et autant qu'on a pu , de ne révolter personne, sans pourtant blesser la vérité , qui mérite bien aussi qu'on ait quelques égards pour elle.

Si ces premiers Eclaircissemens sont reçus du public avec indulgence, on se propose d'en donner de nouveaux par la suite sur plusieurs endroits des Elémens de Philosophie, dont l'objet n'est ni moins intéressant, ni moins susceptible de discussion.

On croit devoir avertir ceux qui ne cherchent qu'à s'amuser dans leurs lectures, qu'ils peuvent se dispenser d'entreprendre celle de ce volume. Ils y trouveront jusqu'à des figures de géométrie j c'en est plus qu'il ne faut pour les effrayer. La plupart des matières traitées dans ce livre sont épineuses et arides, et ne peuvent intéresser tout au plus que ceux qui aiment à réfléchir. Ils jugeront si j'ai réussi à les faire penser 5 car c'est là tout ce que je me propose, et ce qu'on devrait, je crois, se proposer toujours quand on écrit. Je ne serais pas, à la vérité , tout à-fait de l'avis de ce mathématicien , qui disait après avoir lu une scène de tragédie, qucst- ce que cela prouve? Biais je demanderais volontiers de quelque ouvrage que ce pût être, qu est-ce que cela apprend? Et pourquoi ne serait-il pas permis de le demander ? Croit-on qu'une excellente scène dramatique, un excellent roman, et d'autres ouvrages qui ne passent que pour agréables, ne donnent pas beaucoup à méditer quand ils sont bien lus, et par conquent beaucoup à apprendre?

On ue parle aujourd'hui que de chaleur, on en veut jusque dans les

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écrits qui ne sont destinés qu'à instruire j et ce sont même souvent les esprits les plus froids qui se montrent sur ce point les plus difficiles à satisfaire. On croirait que c'est par le besoin qu'ils ont d'être ranimés, si on ne savait que la chaleur du style n'a pas le même avantage que la chaleur physique, celui de fondre la glace. Pour moi, qui n'aspire pas à fhonneur de l'éloquence, mais qui heureusement traite des matières où elle n'est pas d'obligation , où peut être même elle serait nuisible, je n'ai jamais eu pour point de vue dans mes écrits que ces deux mots, clarté et vérité ; et je me tiendrais fort heureux d'avoir rempli cette devise, persuadé que la vérité seule donne le sceau de la durée aux ouvrages philosophiques ; qu'un écrivain qui s'annonce pour parler à des hommes ne doit pas se borner à étourdir ou amuser des enfans; et que l'éloquence esL bientôt oubliée quand elle n'est employée qu'à orner des chimères. La flamme d'esprit-de-vin n'échauffe guère et s'éteint bien vite; il faut nourrir le feu de matières solides pour que la chaleur soit sensible et durable.

On n'espère donc et on ne désire même d'autres lecteurs que ceux qui ne craindront ni d'être rebutés par des matières sèches, ni d'être refroidis par un style qu'on a tâché seulement de rendre clair et précis. Ils feront bien , avant de lire chaque Eclaircissement^ de jeter les yeux sur l'endroit des Élémens de Philo.- ophie qui y est relatif. C'est en faveur de ceux qui ont déjà ces Elémens que les Eclairais^ semens n'ont point été refondus dans le corps de l'ouvrage.

A la suite de ces E clair cissemens on trouvera deux pièces dont l'objet a aussi rapport à la philosophie.

La première expose des doutes sur certains principes généralement reçus dans le calcul des probabilités. Je ne sais si ces doutes sont aussi fondés qu'ils me le paraissent; mais je crois du moins avoir prouvé que de très-habiles mathématiciens ont supposé tacitement et sans s'en apercevoir, dans plusieurs savantes recherches , des principes semblables à ceux que je tâche d'établir.

La seconde pièce contient des réflexions sur l'inocvdation, qui pourraient bien ne pas contenter tout le monde. Les considérations d'après lesquelles je crois qu'on doit se déterminer en sa faveur, ne paraîtront peut-être pas concluantes à plusieurs même de ses partisans : je suis d'autant plus porté à le croire qu'ils ne feront en cela qu'user de représailles ; car je n'ai point dissimulé , et j'ai tâché même de faire voir démonstrativement , l'insuffisance des principales raisons dont la plupart des inoculât eurs ou inocuUites se sont appuyés jusqu'ici. Je n'en dirai pas davantage sur ce sujet ; si l'inoculation , comme je le crois, est véritablement utile, il importe à ses progrès que sa cause ne soit pas mal défendue ; c'est au pubHc à juger si j'ai été plus heureux que les autres.

Les cinq morceaux sulvans sont de pure littérature.

Lesquatre premiers ont été lus à l'Académie Française en différentes occasions. Les deux écrits sur la Poésie , et surtout le premier, oiit excité dans le temps et vraisemblablement exciteront encore les cla-

îiS AVERTISSEMENT.

meurs de tout le bas peuple du Parnasse : je fermerai d'un seul mot la bouche à ces versificateurs sub-dternes : si M. de Voltaire n'est pas de mon avis, j'ai tort. Voilà, je crois, une autorité qu'ils ne récuseront pas, mais dont, à la vérité, je ne crains guère que la décision soit contre moi. Car que fais-je autre chose dans ces deux écrits que de mettre à sa vraie place toute poésie pleine de mots et vide de choses? Et combien de l'ois cet illustre écrivain n'a-t-il pas témoigné son dégoût et son mépris pour une poésie de cette espèce, pour celle qu'Horace appelle si bien nugœ canorœ ^ des bagatelles sonores? Boileau lui même, quelque mérite qu'il attachât, avec justice, au soin et à l'élégance de la versification, et à tout ce qui concerne le mécanisme de l'art, Boileau n'a-t-il pas dit,

Et mon vers , bien ou mal ^ dit toujours quelque chose;

et par-là n'en a-t-il pas fait un précepte? Il ne s'agit pas de savoir s'il s'y est toujours conformé lui-même, surtout dans quelques unes de ses satires j car il ne suffit pas que le vers dise quelque chose, il faut encore que ce soit quelque chose qui vaille la peine d'être dit. Mais le précepte n'en est pas moins réel, moins avoué de nos excellens poètes j et c'en est assez, ce me semble, pour ma justification.

L'auguste monarque dont nous avons déjà parlé, et à qui la versification sert de délassement dans le petit nombre de ses heures de loisir, a fait l'honneur au premier de nos deux écrits sur la poésie, de l'attaquer par des réflexions aussi solides qu'ingénieuses, dont il a bien voulu nous faire part. Personne cependant n'était moins intéressé que lui à critiquer notre opinion j car personne n'a mis dans ses vers plus d'idées et de philosophie. Mais il a cru que l'on en voulait à la poésie en général, et on se flatte de l'avoir pleinement détrompé sur ce sujet.

Le morceau sur Vhistoire , lorsqu'on en lit la lecture à une assemblée prdîlique de l'Académie, parut être assez bien reçu j on serait très lUtté qu'il en lût de même à l'impression. L'apologie de Vétude { pourquoi ne pas dire les choses comme elles sont "^ ) n'a pas été aussi licureuse dans l'assemblée où elle fut lue. Peut-être le public n'a-t-il fait en cela que justice • peut êîre aussi l'auteur avait-il mal choisi le temps et le lieu pour celte lecture 5 peut être quelques applications qu'on s'est avisé de faire , quoiqu'il n'y eût jamais pensé , ont-elles contribué à mal disposer ses auditeurs. Quoi qu'il en soit , comme on a écrit ce morceau avec assez de soin , et que plusieurs personnes , peut être trop indulgentes, l'ont trouvé digne d'un meilleur sort, on le remet ici sous 1rs yeux des juges. S'il arrive très-souvent au public de siiiler dans le cabinet ce qu'il a applaudi étant assemblé , il lui arrive aussi, quoique bien plus rarement, de goûter à un second examen ce qu'il avait peu approuvé d'abord j l'auteur souhaite de se trouver dans ce dernier cas.

Il n'ose pris se flatter de la même indulgence de la part de ceux qui se croiront offensés par le morceau sur l'Harmonie des langues , c'est-

à-dîre , de la part des écrivains modernes qui se donnent la malheureuse peine d'écrire en latin des ouvrages de goût. Mais comme la plupart d'entre eux , ou n'écrivent guère en français , ou écrivent mal en cette langue , l'auteur n'a guère à craindre de leur part que des injures latines j et c'est un mal qu'il se sent disposé à prendre ea patience.

Quant à \b justification de V article Genève de V Encyclopédie , outre que cette justitication est très-courte , on ne s'est déterminé à la donner que parce qu'elle renferme quelques morceaux dont la lecture peut intéresser un moment , au moins par les réflexions qu'elle doit Occasioner.

En voilà assez et peut-être trop sur mon ouvrage. Quoique le peu que j'en ai dit m'ait paru nécessaire , je crains qu'on ne m'accuse d'avoir entretenu trop long-temps mes lecteurs de ce qui me regarde j et c'est surtout ce qu'il faut éviter dans ce siècle, où il est d'autant moins permis de se montrer personnel, que presque tout le monde l'est aujourd'hui à l'excès et sans retenue. Parler long-temps de soi, dit finement un auteur moderne , est un privilège de philosophe; et on sait dans quel dénigrement la qualité de philosophe est aujourd'hui en France chez le peuple de tous les états. Je ne dois pas oublier à cette occasion de demander excuse à mes lecteurs, si j'ai employé quelquefois ce terme de philosophe dans mon ouvrage, malgré l'idée peu favorable qu'on s'efforce d'y attacher. Je crois donc devoir avertir que j'entends par là ce qu'on avait toujours entendu jusqu'à ces derniers temps, un citoyen fidèle à ses devoirs, attaché à sa patrie, soumis aux lois de la religion et de l'Etat ; qui est plus occupé , suivant le principe de Descartes , à régler ses désirs que Vordre du monde ; qui, sans manège et sans reproche, n'attend rien de la faveur, et ne craint rien de la malignité j qui cultive en paix sa raison , sans flatter ni braver ceux qui ont l'autorité en main j qui en rendant les honneurs légitimes et extérieurs au pouvoir , au rang , à la dignité, n'accorde l'honneur réel et intérieur qu'au mérite , aux talens et à la vertu j en un mot qui respecte ce qu'il doit, et estime ce qu'il peut. Si cette manière de penser n'est pas faite pour plaire à tout le monde, du moins il ne paraît pas aisé de la rendre ridicule. Aussi a-t-on le chagrin d'y réussir assez mal 5 on trouve plus de facilité à la rendre odieuse, et c'est à quoi on s'attache. Autrefois on donnait le nom de jansénistes à ceux qu'on voulait perdre; ce nom étant aujourd'hui trop avili , il a fallu que la haine en cherchât un autre ; elle a trouvé celui de philosophes , et elle le fait servir de son mieux à ses desseins. Tous ceux qui ont le bonheur ou le malheur d'exciter l'envie par leurs succès, dans les sciences, dans les lettres, dans la chaire même, et jusque dans les dignités les plus respectables , sont qualifiés , à tort et à travers, de ce terrible nom , dont on épouvante [qs enfans. Que répondre à cette singulière espèce d'accusation? S'en consoler par le mérite de ceux avec qui on la partage ; rire en silence de l'absurde méchanceté des hommes; être assez exempt de reproches dans sa

conduite et dans ses écrits, pour ôter à ia haine tout prétexte de nuire efficacement, et la réduire aux injures , ce qui e^t la manière la plus sûre de la punir 5 se souvenir que, si d'un côté le faux ne peut jamais être ulile , de l'autre , la vérité annoncée sans ménagement pout quelquefois se nuire à elle - même ^ ne pas oublier enfin que tel a été dans tous les temps le sort de la plus saine et de la plus sage philosophie, d'avoir des ennemis et des calomniateurs. Il est vrai que ce dernier fait, malheureusement incontestal)le, est aujourd'hui nié dansdes brochures^ on va jusqu'à soutenir que Descartes n'a pas essuyé de persécutions j ceux qui avancent cette fausseté sont bien convaincus du contraire 3 mais ils espèrent trouver des lecteurs qui lescroiront, et ils en trouvent.

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