‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 21 sur 61 · III. OBJET ET PLAN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

III. OBJET ET PLAN GÉNÉRAL

La philosophie n'est autre chose que l'application de la raison aux différens objets sur lesquels elle peut s'exercer. Des élémens de philosophie doivent donc contenir les principes fondamentaux de toutes les connaissances humaines ; or ces connaissances sont de trois espèces , ou dejaits, ou de sentiment , ou de discussion. Cette dernière espèce sflple appartient uniquement et par tous

ses côtés à la philosophie , mais les deux autres s'en rapprochent par quelques unes des faces sous lesquelles on peut les envisager. La science des faits de la nature est un des grands objets du philosophe : non pour remonter à leur première cause, ce qui est presque toujours impossible, mais pour les combiner, les comparer, les rappeler à différentes classes, expliquer enfin les uns par \cs autres, et les appliquer à des usages sensibles. La science des faits historiques tient à la philosophie par deux endroits, par les principes qui servent de fondement à la certitude historique, et par l'utilité qu'on peut tirer de l'histoire. Les hommes placés sur la scène du monde sont appréciés par le sage comme témoins , ou jugés comme acteurs; il étudie l'univers moral comme le physique , dans le silence des préjugés; il suit les écrivains dans leur récit avec la même circonspection que la nature dans ses phénomènes ; il observe les nuances qui distinguent le vrai historique du vraisemblable , le vraisemblable du fabuleux; il reconnaît les différens langages de la simplicité, de la flatterie, de la prévention et de la haine ; il en fixe les caractères ; il détermine quels doivent être, suivant la nature des faits, les divers degrés de force dans les témoignages , et d'autorité dans les témoins. Eclairé par ces règles aussi fines que sûres , c'est principalement pour connaître les hommes avec qui il vit , qu'il étudie ceux qui ont vécu. Pour le commun des lecteurs, l'histoire est l'aliment de la curiosité ou le soulagement de l'ennui ; pour lui elle n'est qu'un recueil d'expériences morales faites sur le genre humain ; recueil qui serait plus court et plus complet s'il n'eût été fait que par des sages , mais qui , tout informe qu'il est , renferme encore les plus grandes leçons ; comme le recueil des observations médicinales de tous les âges , toujours augmenté et toujours imparfait , forme néanmoins la partie la plus essentielle de Fart de guérir.

Les vérités de sentiment appartiennent au goût ou à la morale , et sous ces deux points de vue, elles présentent à la philosophie des objets importans de méditation. Les principes de morale sont liés au système général de la société , à l'avantage commun du tout et des parties qui le composent. La nature qui a voulu que les hommes vécussent unis, les a dispensés du soin de chercher par le raisonnement les règles suivant lesquelles ils doivent se conduire les uns par rapport aux autres; elle leur fait connaître ces règles par une espèce d'inspiration , et les leur fait goûter par le plaisir intérieur qu'ils éprouvent à les suivre, coiume elle les porte à perpétuer leur espèce par la volupté qu'el'e y aîtache. Elle conduit donc la multitude par le charme de l'impression , U seule espèce d'impulsion qui lui convienne; mais elle laisse au

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sage à pcnetrer ses vues. Aussi , tandis que les autres îiommes se borneuî aux seulimensque la nature leur a donnés pour leurs semblables , le sage cherche et aperçoit l'union intime de ces sentimens avec son intérêt propre ; il la découvre à ces mêmes hommes qui ne la voyaient pas, el affermit par là les liens qui les unissent.

Il porte une analyse semblable dans les vérités de sentiment qui ont rapport aux matières de goût. Eclairé par une métaphysique subtile et profonde, il distingue les principes de goût généraux et communs à tous les peuples, d'avec ceux qui sont modifiés par le caractère , le génie , le degré de sensibilité des nations ou des individus; il démêle par ce moyen le beau essentiel d'avec le beau de convention ; également éloigné d'une décision machinale et sans prin^cipes, et d'une discussion trop subtile , il ne pousse l'analyse du sentiment que jusqu'oii elle doit aller, et ne la resserre point non plus trop en deçà du champ qu'elle peut se permettre ; il étudie son impression, s'en rend compte à luimême et aux autres , et quand il a mis , si on peut parler de la sorte , son plaisir d'accord avec la raison, il plaint sans orgueil et sans chercher à les convaincre , ceux qui ont reçu , soit de la nature, soit de l'habitude, une autre façon de sentir.

Puisque la philosophie embrasse tout ce qui est du ressort de la raison, et que la raison étend plus ou moins son empire sur tous les objets de nos connaissances naturelles , il s'ensuit qu'on ne doit exclure des élémens de philosophie qu'un seul genre de connaissances, celles qui tiennent à la religion révélée. Elles sont absolument étrangères aux sciences humaines par leur objet , parleur caractère, par l'espèce même de conviction qu'elles prodni eut en nous. Plus faites , comme l'a remarqué Pascal , pour le cœur que pour l'esprit , elles ne répandent la lumière vive qui leur est propre que dans une âjne déjà préparée par l'opération divine ; la foi est une espèce de sixième sens que le Créateur accorde ou refuse à son gré ; et autant que les vérités sublimes de la religion sont élevées au-dessus des vérités arides et spéculatives des sciences humaines , autant le sens intérieur et surnaturel par lequel des hommes choisis saisissent ces premières vérités , est au-dessus du sens grossier et vulgaire par lequel tout homme aperçoit les secondes.

Mais si la philosophie doit s'abstenir de porter une vue sacrilège sur les objets de la révélation , elle peut et elle doit même discuter les motifs de notre croyance. En effet , les principes de la foi sont les mêmes que ceux qui servent de fondement à la certitude historique ; avec cette différence que dans les matières de religion, les témoignages qui en font la base doivent avoir un degré d'étendue , d'évidence et de force , proportionné à l'im-

portance et à la sublimité de l'objet. C'est donc à la raison à établir en ce genre les règles de critique qui serviront à écarler les preuves faibles, à distinguer celles qui pourraient être communes à toutes les religions d'avec celles qui ne sont propres qu'à la seule vraie, à donner enfin aux véritables preuves toute la lumière dont elles sont susceptibles. Ainsi la foi rentre par ce moyen dans le domaine de la philosophie , mais c'est pour jouir d'un triomphe plus assuré.

Trois grands appuis font la base du christianisme; ]es proj}hctieSy les miracles , et les martyrs. La philosophie détermine la qualité que ces appuis doivent avoir pour être inébranlables. Elle borne les prophéties à deux conditions essentielles , celle d'avoir précédé indubitablement les faits prédits, et celle de les annoncer avec une clarté qui ne permette pas de se méprendre sur l'accomplissement. Elle prouve qu'il ne peut y avoir de vrais miracles que dans la seule religion véritable; elle donne les m^oyens d'apprécier , soit en les expliquant, soit en les niant , les prétendus prodiges dont les fausses religions s'appuient. Enfin le sage ([ui n'ignore pas que l'erreur a ses martyrs, remarque en mcrue temps que l'avantage de la vérité doit être d'en avoir un plus grand nombre ; ainsi pour distinguer ceux qui ont donné leur vie par conviction de ceux qui l'ont prodiguée par fanatisme , il n'établit point d'autre règle que celle de compter les suffrages.

Sur ces différens objets, le philosophe se contente d'établir les principes , et en laisse aux théologiens l'usage et l'application ; ce détail serait étranger à âes élémens de philosophie qui ne doivent contenir que des germes de vérités premières , sans mélange et sans controverse; les preuves de la religion ont d'ailleurs été développées par un si grand nombre d'écrivains, que les lumières de la philosophie semblent n'avoir plus rien à y ajouter, et que de nouveaux écrits sur ce sujet seraient plus louables que nécessaires.

Mais un objet qui intéresse et qui regarde particulièrement le philosophe, c'est de distinguer avec soin les vérité^ cfe la foi d'avec celles de la raison , et de fixer les limites qui les séparent. Faute d'avoir fait celte distinction si nécessaire , d'un coté quelques grands génies sont tombés dans l'erreur, de l'autre les défenseurs de la religion ont quelquefois supposé trop légèrement qu'on lui portait atteinte. Cette discussion nous écarterait trop de notre sujet , et mérite par son importance d'être la matière d'un écrit particulier.

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IV. MÉTHODE GÉNÉRALE QU'ON DOIT SUIVRE DANS DES ÉLÉMENS DE PHILOSOPHIE.

Nous n'avons fait jusqu'ici que fixer en ge'néral les différens objets qui appcrtiennent à des ëlémens de philosophie. Examines plus en détail , ces objets peuvent se re'duire à quatre , Vesjjace , îe temps , Y esprit , el la matière. La géométrie se rapporte à l'espace, l'astronomie et l'histoire au temps, la métaphysique à l'esprit, la physique à la matière, la mécanique à l'espace , à la matière et au temps, la morale à l'esprit et à la matière réunis , c'est-à-dire à V homme , les belles-lettres et les arts à ses goûts et à ses besoins. Mais quelque différentes que ces sciences soient entre elles, soit par leur étendue , soit par leur nature, il est néanmoins des vues générales qu'on doit suivre dans la manière d'en traiter les élémens; il est ensuite des nuances différentes dans la manière d'appliquer ces vues générales aux élémens de chaque science particulière; c'est ce qu'il faut développer.

Tous les êtres, et par conséquent tous les objets de nos connaissances, ont entre eux une liaison qui nous échappe ; nous ne devinons dans la grande énigme du monde que quelques syllabes dont nous ne pouvons former un sens. Si les vérités présentiîient à notre esprit une suite non interrompue , il n'y aurait point d'élémens à faire , tout se réduirait à une vérité unique dont les autres vérités ne seraient que des traductions différentes. Les sciences seraient alors un labyrinthe immense , mais sans mystère . dont l'intelligence suprême embrasserait les détours d'un coup d'œil , et dont nous tiendrions le fil. Mais ce guide si nécessaire nous manque ; en mille endroits la chaîne des vérités est rompue ; ce n'est qu'à force de soins , de tentatives , d'écarts même que nous pouvons en saisir les branches : quelques unes sont unies entre elles, et forment comme différens rameaux qui aboutissent à un même point ; quelques autres isolées , et comme flottantes , représentent les vérités qui ne tiennent à aucune. {Voyez EcLAiRCissEMEiVT , § I, page i35.)

Or quelles sont les vérités qui doivent entrer dans des élémens de philosophie? Il y en a de deux sortes ; celles qui forment la tête de chaque partie de la chaîne, et celles qui se trouvent au point de réunion de plusieurs branches.

Les vérités du premier genre ont pour caractère distinclif de ne dépendre d'aucune autre, et de n'avoir de preuves que dans elles-mêmes. Plusieurs lecteurs croiront que nous voulons parler des axiomes, et ils se tromperont; nous les renvoyons à ce que nous en avons dit dans le discours préliminaire de l'Encyclopédie,

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p. 3i , que ces sortes de principes ne nous apprennent rien à force d'être vrais, et que leur évidence palpable et grossière se réduit à exprimer la même idée par deux termes dilférens ; l'esprit ne fait *alors autre chose que tourner inutilement sur lui-même sans avancer d'un seul pas. Ainsi les axiomes, bien loin de tenir en philosophie le premier rang, n'ont pas même besoin d'être énoncés. Que devons-nous donc penser des auteurs qui en ont donné des démonstrations en forme? Un mathématicien moderne , célébré de son vivant en Allemagne comme philosophe, commence ses élémens de géométrie par ce théorème , que la partie est plus petite que le tout , et le prouve par un raisonnement si obscur , qu'il ne tiendrait qu'au lecteur d'en douter.

La stérilité et une vérité puérile sont le moindre défaut des axiomes ; quelques uns de ceux même dont on fait le plus d'usage, ne présentent pas toujours des notions justes, et sont capables d'induire en erreur par les fausses applications qu'où en peut faire. Pour n'en citer qu'un seul exemple , que signifie ce principe si commun , ({\iil Jdut exister simplement a^ant que d'exister de telle ou telle manière? comme si l'existence réelle n'emportait pas une certaine manière déterminée d'exister ? L'idée d'existence simple , sans qualité ni attribut, est une idée abstraite qui n'est que dans notre esprit , qui n'a point d'objet au dehors 4 et un des grands inconvéniens des prétendus principes généraux, est de réaliser les abstractions.

Quels sont donc dans chaque science les vrais principes d'où, l'on doit partir? Des faits simples et reconnus , qui n'en supposent point d'autres, et qu'on ne puisse par conséquent ni expliquer ni contester ; en physique les phénomènes journaliers que l'observation découvre à tous les yeux ; en géométrie les propriétés sensibles de l'étendue; en meca/î/^we l'impénétrabilité des corps , source de leur action mutuelle ; en métaphysique le résultat de nos sensations; en morale les affections premières communes à tous les hommes. La philosophie n'est point destinée à se perdre dans les propriétés générales de l'être et de la substance , dans des questions inutiles sur des notions abstraites , dans des divisions arbitraires et des nomenclatures éternelles ; elle est la science des faits, ou celle des chimères.

Non-seulement elle abandonne à l'ignorante subtilité des siècles barbares ces objets imaginaires de spéculations et de disputes , dont les écoles retentissent encore ; elle s'abstient même de traiter des questions dont l'objet peut être plus réel , mais dont la solution n'est pas plus utile au progrès de nos connaissances. La géométrie, par exemple, étant la même pour toutes les sectes de philosophie . il résulte de cet accord que les vé-

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rites géométriques ne tiennent point aux questions si agitées sur la nature de l'étendue; le philosophe ne cherchera donc point dans la solution de ces questions les premiers principes de la géométrie; il portera sa vue plus haut et plus loin. Puisque les propriétés de l'étendue , démontrées en géométrie, sont admises sans contradiction, il en conclura qu'il est sur la nature de l'étendue des idées communes à tous les hommes , un point commun où les sectes se réunissent comme malgré elles, des principes vulgaires et simples d'où elles partent toutes sans s'en apercevoir; principes que les disputes ont obscurcis' ou fait négliger, sans en étouffer le germe. Ce sont ces notions communes et primitives , dégagées desnuages«que le sophisme cherche à y répandre, que le philosophe saisira pour en faire la base des vérités géométriques. De même, quoique le mouvement soit l'objet de la mécanique , le philosophe aperçoit sans peine que la métaphysique obscure de la nature du mouvement est entièrement étrangère à cette science : il suppose donc l'existence du mouvement , tel que tous les hommes le conçoivent , tire de cette supposition une foule de vérités utiles, et laisse bien loin derrière lui les scolastiques s'épuiser en vaines subtilités sur le mouvement même. Zenon chercherait encore si les corps se meuvent , tandis qu'Archimède aurait trouvé les lois de l'équilibre , Huyghens celles de la percussion , et Newton celles du système du monde.

On voit par ces réflexions , qu'il est un grand nombre de sciences oii il suffit, pour arriver à la vérité, de savoir faire usage des notions les plus communes. Cet usage consiste à développer les idées simples que ces notions renferment , et c'est ce qu'on appelle définir. Ainsi ce n'est pas sans raison que les mathématiciens regardent les définitions comme des principes, puisque dans les sciences oii le raisonnement a la meilleure part, c'est sur des définitions nettes et exactes que la plupart de nos connaissances sont appuyées. Les définitions sont donc un des objets auxquels on doit donner le plus de soin dans des élémens de philosophie ; et puisqu'elles ne consistent qu'à savoir démêler dans chaque notion les idées simples qui y sont contenues , il faut , pour apprendre à définir , savoir d'abord distinguer les idées composées de celles qui ne le sont pas.

A proprement parler, il n'y a aucune de nos idées qui ne soit simple; car quelque composé que soit un objet, l'opération par laquelle nous le concevons est unique; ainsi c'est par une seule opération simple que nous concevons un corps comme une substance tout à la fois étendue , impénétrable , figurée et colorée. Ce n'est donc point par la nature des opérations de l'espril qu'on doit juger du degré de simplicité des idées ; c'est la simplicité de

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l'objet qui en décide ; et cette simplicité n'est pas déterminée par le petit nombre des parties de l'objet , mais par celui des propriétés qu'on y considère. Ainsi, quoique l'espace soit composé de parties , et par conséquent ne soit pas un être simple, cependant l'idée que nous en avons est une idée simple , parce que toutes les parties de l'espace étant de même genre , les idées partielles que renferme l'idée de l'espace sont aussi entièrement semblables. Il en est de même de l'idée du temps. Mais l'idée de corps est composée, parce qu'elle renferme les idées différentes et séparables d'impénétrabilité , de figure et d'étendue.

Les idées simples peuvent se réduire à deux espèces. Les premières sont des notions abstraites ; l'abstraction en effet n'est autre chose que l'opération par laquelle nous considérons dans un objet une propriété particulière , sans faire attention aux autres ; telles sont les idées déjà citées d'étendue et de durée ; telles sont encore celles d'existence , de sensation , et d'autres semblables. La seconde espèce d'idées simples renferme les idées primitives que nous acquérons par nos sens , comme celles des couleurs particulières, du froid, du chaud, et ainsi du reste.

On ne saurait mieux rendre les idées simples que par le terme qui les exprime ; une définition ne ferait que les obscurcir. Mais toutes les notions qui renferment plusieurs idées simples doivent être définies , ne fût-ce que pour développer ces idées. Ainsi dans la mécanique on ne définira ni l'espace , ni le temps; mais le mouvement doit être défini, parce que l'idée du mouvement renferme celle du temps et de l'espace.

Les idées simples qui entrent dans une définition doivent être tellement distinctes l'une de l'autre, qu'on ne puisse en retrancher aucune sans rendre la définition incomplète. C'est à quoi on ne saurait apporter trop d'attention , pour ne pas faire regarder comme deux idées distinctes ce qui n'est individuellement que la même. Suivant ce principe , une définition sera d'autant plus claire, tout le reste d'ailleurs égal , qu'elle sera plus courte; on peut même, pour l'abréger encore , y faire entrer des idées composées , pourvu qu'elles aient été définies. En tout genre la jjriévelé bien entendue sert plus qu'on ne pense à la clarté; elle ne diffère point de la précision qui consiste à n'employer que les idées nécessaires , à les disposer dans l'ordre convenable , et à les exprimer par les termes qui leur sont propres.

La plupart des philosophes ont prétendu que les définitions avaient pour objet d'expliquer la nature de la chose définie. Cette notion , si on veut y attacher quelque sens, retombe dans celle que nous avons donnée , et qui nous paraît beaucoup moins

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équivoque. En effet , non-seulement nous ignorons la nature de cîiaque être en particulier , nous ne savons pas même bien distinctement ce que c'est que la nature d'un être en lui-même. Mais la nature des êtres envisagée par rapport à nous, n'est autre chose que le développement des idées simples renfermées dans la notion que nous nous formons de ces êtres. On voit par là combien est futile la question tant agitée , s'il y a des définitions de choscy c'est-à-dire des définitions qui expliquent l'essence des êtres, ou s'il n'y a que des définitions de nom. , c'est-à-dire de simples explications de ce qu'on entend par un mot. Les définitions dont il s'agit ici ne sont proprement ni dans l'un ni dans l'autre cas ; elles sont plus que des définitions de nom, et moins que des définitions de chose; elles expliquent la nature de l'objet tel que nous le concevons , mais non tel qu'il est.

On ne doit proprement appeler définitions de nom , que celles de certains termes particuliers aux sciences, termes de pure convention qu'il suffit d'expliquer, et dont l'usage est inconnu au vulgaire. Les sciences sont forcées de se servir de ces sortes de termes, soit pour abréger les circonlocutions, et contribuer à la clarté par ce moyen, soit pour désigner des objets peu connus sur lesquels le philosophe s'exerce , et que souvent il se produit à lui-même par des combinaisons singulières et nouvelles. Ces mots ont simplement besoin d'être expliqués par d'autres plus simples et d'usage commun. Mais les termes scientifiques n'étant inventrs que pour la nécessité , on ne doit pas les multiplier au hasard ; on ne doit pas surtout exprimer d'une manière savante ce qu'on dira aussi bien par un terme que tout le monde peut entendre. On ne saurait rendre la langue de la raison trop simple et trop populaire : non-seulement c'est un moyen de répandre la lumière sur un plus grand espace , c'est ôter encore aux ignorans un prétexte de décrier le savoir. Plusieurs s'imaginent que toute la science d'un mathématicien consiste à dire corollaire au lieu de conséquence , scolie au lieu de remarque , théorème au lieu àe proposition. Ils croient que la langue particulière de chaque science en fait tout le mérite , que c'est une espèce de rempart inventé pour en défendre les approches ; ne pouvant forcer la place , ils se vengent en insultant les dehors. Au reste , le philosophe , en parlant le plus qu'il lui est possible la langue du peuple , ne proscrit point avec rigueur la langue établie. Il est dans les choses d'usage des limites en deçà desquelles il s'arrête ; il ne veut ni tout réformer , ni se soumettre à tout , parce qu'il n'est ni tyran ni esclave. ( J^ojez Eclaircissement , %\\,pag, i38.)

C'est ainsi qu'on doit se conduire dans le choix , le dévelop-

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peraent et renonciation des principes fondamentaux de chaque science , de ceux qui forment , comme nous l'avons dit, la tête de cha<(ue portion de la chaîne. Nous les appelons principes y parce que c'est là que nos connaissances commencent. Mais bien loiu de mériter ce nom par eux-mêmes, ils ne sont peut-être que dej conséquences fort éloignées d'autres principes plus généraux que leur sublimité dérobe à nos regards. N'imitons pas les premiers habitans des bords de la mer, qui ne voyant point de ferme au-delà du rivage , croyaient qu'il n'y en avait pas. {Voyez Eclaircissement , § III , pag. i47- )

A l'égard des vérités qui se trouvent aux points de réunion des différentes branches de la chaîne, elles ne sont des principes, ni en elles-mêmes, ni par rapport à nous, puisqu'elles sont le résultat de plusieurs autres vérités. Mais elles doivent entrer dans des élémens par le grand nombre de vérités qu'elles produisent; et elles peuvent à cet égard être traitées comme des principes du second ordre. On reconnaîtra donc ces principes au double caractère, d'avoir au-dessous d'eux un grand nombre de vérités de détail, et d'être eux-mêmes dépendans de deux ou de plusieurs vérités primitives. Si cette dépendance ne s'aperçoit pas du premier coup d'œil , on remplira l'intervalle par quelques vérités destinées à former la liaison, et qui doivent, non pas se toucher immédiatement , mais être disposées entre elles à celte juste distance qui permet à* l'esprit le passage facile de l'un à l'autre. Ces vérités, qui doivent mener des premiers principes à ceux du second ordre, auront pour l'ordinaire ellesmêmes quelques autres vérités au-dessous d'elles dans des branches collatérales; et par là elles seront faciles à reconnaître pour celles qu'on doit employer par préférence dans des élémens de philosophie. ( Voyez Eclaircissement , § W ,pag. 149. )

§ I. Eclaircissement sur ce qui est dit du défaut d'enchaînement entre les mérités , pag. i3o.

Deux inconvéniens arrêtent ou retardent le progrès des connaissances humaines ; le peu de vérités auxquelles nous pouvons atteindre, et le défaut d'enchaînement entre les vérités coanues. Ces deux inconvéniens se font sentir plus ou moins , selon la nature des objets sur lesquels roulent ces vérités. Dans la métaphysique , par exemple , le nombre des vérités que nous connaissons est frès-petit ; mais ce peu que nous connaissons est assez bien lié , au moins dans cette parlie de la métaphysique, la pins

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esseiilielle et la plus utile , qui a pour objet la géneVation clés idées et leur développemeut. En effet, cette recherche bien appréciée et réduite à son véritable point de vue , n'est que l'histoire de nos pensées ; tous les faits qui composent cette histoire nous sont connus , puisqu'ils sont notre propre ouvrage ; il ne faut plus qu'une atlention suivie pour voir par quel enchaînement ces faits naissent les uns des autres. Cette partie de la métaphysique est donc une science qu'on peut regarder comme susceptible de toute la perfection qui doit la rendre complète , et ne rien laisser à désirer au philosophe attentif. Tout le reste des objets dont la métaphysique s'occupe , ou dont elle peut s'occuper, nous présente peu de vérités clairement connues , une obscurité impénétrable dans quehjues unes de celles dont nous ne pouvons douter , et quelquefois même une opposition entre ces vérités, qui pour n'élre qu'apparente , n'en est pas moins forte à nos yeux. On peut regarder la métaphysique comme un grand pays , dont une petite partie est riche et bien connue j mais confine de tous côtés à de vastes déserts , oii l'on trouve seulement de distance en dislance quelques mauvais gîtes prêts à s'écrouler sur ceux qui s'y réfugient.

En physique , l'expérience et l'observation nous font connaître tous les jours bien des vérités ; plusieurs de ces vérités nous laissent apercevoir l'union qui est entre elles ; nous connaissons , par exemple , le rapport entre la pesanteur des corps, et la force * qui retient les planètes dans leurs orbites : dans d'autres cas, nous ne voyons l'union des vérités que d'une manière impar«faite. Telle est l'analogie entre la pesanteur des corps et l'attraction des tuyaux capillaires ; nous avons des raisons de croire , mais non d'être assurés , que ces deux espèces de gravitation tiennent à la même cause, à la tendance réciproque des parties de la matière les unes vers les autres. Plusieurs vérités enfin ont entre elles une union dont nous ne pouvons pas douter par le fait, mais que nous ne pouvons apercevoir dans son principe ; nous citerons pour exemple le rapport qu'il y a entre le son de la voix , la barbe et les parties de la génération, rapport; dont les effets de la castration ne nous permettent pas de douter, niais dont la raison nous est absolument inconnue. Les propriétés de l'aimant sont encore dans le même cas ; nous ignorons, nonseulement par quelle raison ces propriétés si différentes , et en apparence si peu analogues entre elles, se trouvent réunies dans un même corps ; nous ignorons même jusqu'à quel point elles y sont unies, et s'il serait possible de conserver à l'aimant sa propriété d'attirer le fer en lui étant celle de se tourner vers les pôles du monde. Ces exemples ^ auxquels onpourrnit en ajouter

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mille autres, suffisent pour montrer Je défaut d'enchaînement qui ne se trouve que trop dans les, vérités physiques.

La morale est peut-être la plus complète de toutes les sciences, quant aux vérités qui en sont les principes , et quant à l'enchaînement de ces vérités. Tout y est fondé sur une seule vérité de fait ,mais incontestable , sur le besoin mutuel que les hommes ont les uns des autres, et sur les devoirs réciproques que ce besoin leur impose. Cette vérité supposée, toutes les règles de la morale en dérivent par un enchaînement nécessaire. Les ténèbres ne sont point ici , comme en métaphysique , répandues de toutes parts sur les confins du jour ; ni la lumière , comme en physique, dispersée par pelotons : toutes les questions qui tiennent à la morale ont dans notre propre cœur une solution toujours prête, que les passions nous empêchent quelquefois de suivre, mais qu'elles ne détruisent jamais ; et la solution de toutes ces questions aboutit toujours par plus ou moins de branches à un tronc commun, à notre intérêt bien entendu, principe de toutes les obligations morales.

A'oilà dans les principales sciences dont l'étude peut nous occuper, l'enchaînement plus ou moins imparfait et plus ou moins sensible que les vérités ont entre elles. A l'égard des vérités que nous avons appelées isolées el Jloitantes , et qui ne tiennent ou ne paraissent tenir à aucune autre , ni comme conséquence, ni comme principe , ce n'est guère que dans la physique , et principalement dans l'histoire naturelle , que nous pouvons en trouver des exemples. Elles consistent surtout dans certains faits que l'expérience nous découvre, et qui paraissent, contre notre attente , n'avoir aucune analogie avec les fiiits qu'on observe constamment dans la même espèce ; par exemple , la qualité sensitive dans certaines plantes , ou du moins les eifets apparens de cette qualité sensitive, propriété qui paraît refusée à toutes les autres plantes , et bornée presque uniquement aux seuls êtres animés; la multiplication de certains animaux sans accouplement; la reproduction des jambes des écrevisses lorsqu'elles sont coupées; l'industrie dont certains animaux, certains insectes même, paraissent doués préférablement aux autres; en un mot , les propriétés particulières que nous observons dans un certain genre d'êtres physiques , et qui semblent contraires à celles des autres êtres du même genre. On peut donc définir les vérités isolées dont il s'agit ici , des 7'>érités particulières qui font ou semblent faire exception à des vérités générales. Il est vrai que l'exception n'est qu'apparente ; une connaissance plus parfaite de la nature la ferait disparaître : mais il n'est pas moins vrai que dans le système, ou, si l'on veut, dans la carte générale des vérités que

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nous connaissons , celles dont il est question doivent former une classe particulière, sinon par elles-mêmes , au moins par rapport à nous , et au peu d'usage que nous pouvons en faire pour connaître d'autres vérités.

|§ II. Eclaircissement 5i/r ce qui est dit concernantles ide'es simples cl les définitions , pog. i32 et siiiv.

Les idées qu'on ne saurait décomposer , ni par conséquent définir, ont été désignées par le nom naturel qui leur convient, celui à^ide'es simples. Nous en avons distingué de deux espèces ; les unes qui s'acquièrent par nos sens , comme celles des couleurs particulières du son , des odeurs , du froid , du chaud , etc. ; les autres qui s'ac{[uièrent , ou , si l'on veut , qui se forment par abstraction , et que nous avons nommées ide'es abstraites. Sur quoi nous remarquerons d'abord que ce que nousappelons ici idées aùstraites a un sens beaucoup plus étendu , et même presque absolument différent de celui qu'on y attache dans le langage vulgaire de la conversation ; dans ce langage on entend ordinairement par le mot abstrait ce qui demande de la part de l'esprit une forte application; nous entendons ici par idée abstraite iouie idée par laquelle nous considérons dans un même objet une ou quelques unes seulement de ses propriétés , sans faire attention aux autres. De cette opération de l'esprit , il résulte pour l'ordinaire l'idée générale d'une propriété ou d'une manière d'être commune à plusieurs êtres différens , et cette propriété ou manière d'être n'a point, hors de notre esprit, d'existence isolée , elle n'existe que dans chacun ces êtres auxquels elle appartient, et n'existe dans ces êtres que conjointement avec d'autres propriétés dont la réunion constitue chacun de ces êtres en particulier. Tout ceci se fera aisément sentir par des exemples. Je suppose que je voie un cerisier, qu'ensuite j'en voie deux , trois, et tant qu'on voudra. Je remarque ce que tous ces arbres ont de commun , qui est d'avoir des feuilles d'une même couleur et d'unemême forme , deporterdes fruits d'une même couleur et d'une même forme, etc. , et il en résulte d'abord l'idée exprimée par le mot cerisier^ idée dans laquelle il commence déjà à y avoir une petite abstraction, puisqu'il n'y a point hors de moi , à proprement parler, d'arbre qui soit le cerisier en général , mais qu'il n'existe jamais que tel ou tel cerisier en particulier, et que l'idée générale de cerisier se forme dans mon esprit par celle de la ressemblance qne j'aperçois entre les différens arbres de cette espèce. Je compare ensuite un cerisier avec un maronnier ^ et de la ressemblance que j'aperçois entre l'un et l'autre , qui est d'avoir des racines par lesquelles ils tiennent à la terre, un

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fronc, des ïjranclies, des feuilles , je forme l'ide'e à' arbre , plus ahstraile que celle de cerz^zcr. De là, je compare le cerisier h. quelqu'autre corps , comme à du marbre ; je vois qu'il y a encore entre eux quelque chose de commun , savoir d'être étendus, impénétrables, et bornés en tous sens ; j'en forme une nouvelle idée plus abstraite que les deux premières , l'idée de corps. Cette nouvelle idée étant encore composée de trois autres, étendue, impénétrabilité et bornes en tous sens , j'en sépare l'idée A^ impénétrabilité , il me reste celle d'une étendue bornée en tous sens , d'oii je me forme l'idée abstraite àefgure ; de cette dernière idée je sépare encore celle de bornes , il me reste l'idée abstraite d'étendue. J'aurais pu encore parvenir à cette idée abstraite par une autre route , en décomposant autrement l'idée de corps ; car si des trois idées que l'idée de corps renferme , j'en eusse séparé d'abord l'idée de bornes en tous sens, il me serait resté l'idée à' étendue impénétrable , c'est-à-dire de matière^ etsi de l'idée de 7natière]e sépare ensuite l'idée d'impénétrabilité, je parviens de même à l'idée abstraite d'étendue. Cette idée d'étendue ne peut plus être décomposée , elle n'en renferme pointd'autre qu'elle-même, et à cet égard elle peut être regardée comme une idée abstraite simple , et les idées abstraites d'oii elle a été déduite , comme des idées composées , qui le sont plus ou moins à proportion du nombre des idées simples qu'elles renferment.

Toutes ces idées abstraites , composées de deux ou de plusieurs idées simples , ont besoin d'être définies ; il n'y a que celle d'étendue , et en général les idées abstraites simples qui n'en ont pas besoin , et qu'une définiJion ne ferait qu'obscurcir.

Avant que d'aller plus loin, remarquons, d'après le détail même oii nous venons d'entrer , qu'il y a dans les langues bien plus de mots qu'on ne croit, qui expriment des idées abstraites; de ce nombre sont tous les mots dont on se sert pour exprimer nne qualité ou une manière d'être qui est commune à plusieurs individus, et qui peut être différemment modifiée dans chacun de ces différens individus. Plus la qualité ou la manière d'être qu'on exprime est commune à un grand nombre d'individus , plus l'idée qui l'exprime est abstraite; ainsi arbre exprime une idée moins abstraite i\\\e jjlante , plante que végétal, végétal que corps , corps (\n'étendue. Par la même raison les mots ■souffrir , sentir , exister expriment par degrés des idées plus abstraites les unes que les autres.

Nous venons de dire que les idées abstraites simples, qui ne peuvent ni ne doivent être définies, sont celles qu'on ne peut décomposer en d'autres. JMais quoiqu'on ne puisse les décompc-

i4o ÉLÉMENS

ser , on peut les généraliser , et ces nouvelles idées plus géne'rales ne sont pas non plus susceptibles d'être définies. Ainsi les idées simples, altacliées aux mots voir ^ entendre ^ toucher, etc., produisent l'idée plus générale de sensation , et celle-ci l'idée plus générale encore à' existence. Mais ni les unes ni les autres de ces idées ne peuvent être rendues plus claires par des définilions. De même les idées abstraites simples à^ étendue et de durée renferment l'idée plus générale de parties , qui dans l'étendue existent ensemble , et dans la durée se succèdent ; mais l'idée de partie n'est pas plus susceptible de définition que ceWes A' étendue et de durée.

Pour s'assurer donc si une idée est composée ou simple , et par conséquent si elle est susceptible ou non d'être définie , il faut bien distinguer entre la décomposition d'une idée et sa généralisation^ et prendre garde de ne pas confondre une de ces opérations avec l'autre. Une idée susceptible de décomposition peut et doit être définie -, une idée susceptible de généralisation seulement , ne doit pas l'être. Par exemple , les trois idées à' étendue , de homes et d' impénétrabilité ., différentes et distinguées l'une de l'autre , forment, étant réunies, l'idée de corps , laquelle par conséquent peut être décomposée dans chacune de ces trois idées , que l'esprit envisagera séparément ; au contraire l'idée simple, attachée au mot voir, quoiqu'elle renferme les deux idées de sensation et d'existence , n'est point formée de ces idées réunies; car d'un côté ces deux idées, même étant réunies, sont plus générales que l'idée attachée au mot voir ., et par conséquent ne composent point cette dernière idée , et de l'autre la réunion de l'idée à^ existence à celle de sensation serait illusou'e , puisque l'idée ^existence n'ajoute proprement rien à celle de sensation; on ne peut sentir sans exister.

Il est visible, par tout ce que nous venons de dire , qu'une idée abstraite , quoiqu'on en déduise une autre idée abstraite par là généralisation ^ n'est pas plus composée que l'idée plus abstraite qu'on en déduit ; et par conséquent que ni les unes ni les autres ne jyeuvent ni ne doivent être définies. Mais il y a cette différence entre les idées abstraites simples produites par la généralisation . et les idées abstraites qui servent à les produire, que ces dernières n'ont besoin ni qu'on les définisse , ni qu'on en explique la formation ; au lieu qu'il est souvent nécessaire au philosophe de développer la manière dont certaines idées abstraites simples se forment par la généralisation d'autres idéesabstraites simples ; et ce développement devient plus nécessaire à mesure que les idées qui en sont l'objet sont plus générales. Ainsi l'idée attachée au mot voir n'a besoin ni qu'on la définisse,

DE PHILOSOPHIE. î4ï

puisque c'est une idée simple, ni qu'on en explique la formation, puisque c'est une idée directe et primitive que l'esprit acquiert tout d'un coup par les sens ; mais la manière dont nous formons les idées simples de sensation et à' existence , mérite l'analyse du philosophe.

Cette analyse nous fera connaître que le mot sensation, pris abstractivement , n'exprime proprement aucune idée , mais que ce mot est seulement une expression commune à toutes les idées que nous recevons par les sens. Ces idées n'ont rien de commun entre elles en tant qu'idées ( car qu'y a-t-il de commun , par exemple, eniie voir ei entendre)^ mais seulement en tant qu'elles sont occasionées par l'impression que reçoivent certaines parties de notre corps.

Nous verrons ensuite que la notion abstraite à^existence se forme d'abord en nous par le sentiment du moi qui résulte de nos sensations et de nos pensées , que de là nous regardons ce sentiment du moi, comme pouvant se séparer du sujet dans lequel il se trouve, sans que ce sujet soit anéanti; et que par ce moyen il nous reste l'idée abstraite d'existence , que nous appliquons ensuite aux êtres différens de nous, qui nous paraissent occasioner nos sensations.

Voilà un exemple abrégé de la manière dont le philosophe parvient à développer la formation de certaines idées abstraites générales , trop simples pour être définies , mais trojD abstraites pour être des notions directes et primitives.

Un des principaux usages de ce développement est de nous garantir de l'erreur oii nous pourrions tomber en regardant les objets des idées abstraites comme existant réellement hors de nous ; erreur que n'ont pas évité des sectes entières de philosophes , qui ne faisant point attention à la génération de idées , se sont persuadé que V existence, par exemple, dans les objets animés , était différente de la sensation ; que de même il existait hors de l'esprit quelque chose qui était VhoTmne en général , le corps en général , la vertu , le vice en général , et ainsi du reste; au lieu qu'il n'existe réellement hors de nous que des êtres particuliers , qui possèdent ces propriétés que nous détachons par l'esprit du sujet où. elles se trouvent, en les considérant séparément des autres propriétés auxquelles elles sont unies dans ce même sujet.

Je dirai plus , cette méthode de fixer les idées en développant leur formation , doit être souvent préférée en philosophie , à ce qu'on appelle définition proprement dite , même dans les cas où il s'agit de définir ; il en résulte un plus grand jour répandu sur les idées mêmes. En effet l'esprit reçoit d'abord par les sens d'une manière directe et immédiate les idées composées , et en

i43 ÉLÉMENS

rléduil ensuite , comme nousTavous fait voir , les idées simples , ou par la décomposition ou par la généralisation. Ainsi , au lieu de définir les idées composées , en réunissant à la fois dans une seule phrase , et sans aucune décomposition préalable , les idées simples dont cette idée est formée, il serait , ce me semble, plus conforme à la marche de l'esprit, de séparer par déduction îes idées simples des idées composées , et de faire sentir par là comment les idées abstraites se simplifient en naissant successivement les unes des autres.

Au lieu de dire , par exemple , comme on fait à la tête dé presque tous les élémens de géométrie , la ligne est une étendue sans largeur ni profondeur , la surface une étendue sans profondeur, le corps une étendue auec largeur , longueur et profondeur , j'aimerais mieux procéder de la manière suivante. Je suppose que j'aie entre les mains un corps solide quelconque , j'y distingue d'abord trois choses , étendue , bornes en tous sens , et impénétrabilité ; je fais abstraction de cette dernière , il me reste Viàéità^ étendue et celle de bornes , et cette idée constitue le corps géométrique , qui diffère du corps physique par l'idée de l'impénétrabilité, essentielle à celui-ci. Je fais ensuite abstraction de l'étendue ou de l'espace que ce corps renferme, pour ne considérer que ses bornes en tous sens ; et ces bornes me donnent l'idée de surface , qui se réduit , comme il est visible , à une étendue de deux dimensions ; enfin , dans l'idée de surfaccy je fais encore abstraction d'une des deux dimensions qui la composent , et il me reste l'idée de ligne. Voilà un léger essai de la manière dont il serait à désirer qu'on procédât dans les définitions philosophiques.

De quelque manière au reste qu'on s'y prenne pour définir, remarquons qu'une définition sera vicieuse, toutes les fois qu'on pourra en retrancher quelque chose sans altérer l'idée que cette définition doit servir à fixer. Ainsi dans la définition du corps ^ que donnent plusieurs philosophes , que c'est une étendue impénétrable y figurée , divisible et mobile , les mots divisible et mobile paraissent devoir en être retranchés comme superflus j divisible , parce que l'idée attachée à ce mot est absolument renfermée dans l'idée d'étejidue ; mobile, pour deux raisons , 1°. parce que ce mot signifie susceptible de mouvement, et qu'il n'est pas plus dans la nature du corps d'être susceptible de mouvement que de repos ; il faudrait donc d'abord pour l'exactitude rigoureuse substituer au mot de mobile.^ cette phrase, également susceptible de repos ou de mouvement ; 2". cette addition même serait illusoire, et n'ajouterait rien à l'idée à' étendue impénétrable etfgurée} car dès qu'on suppose une portion d'étendue

distinguée de l'espace qui l'environne , par V impénétrabilité et parles bornes qui la terminent, on peut supposer indifïerciument , ou que cette portion d'étendue est toujours correspondante aux mêmes parties de l'espace, et par conséquente/? repos, ou qu'elle occupe successivement des parties de l'espace différentes , c'est-à-dire, qu'elle est en mouvement ; et comme l'une ou l'autre de ces suppositions est nécessaire , et qu'aucune des deux n'est nécessaire en particulier, il est donc évident que ni l'une ni l'autre ne sont nécessaires dans la définition , et qu'elles sont renfermées dans l'idée générale d'étendue impénétrable et Jîgurée , c'est-à-dire d'étendue impénétrable et terminée en tous sens.

Pour connaître les cas où les définitions sont nécessaires, et les idées qui doivent y entrer, il y aurait , ce me semble , un ouvrage à faire, qui serait bien digne d'un philosopbe , et qui aurait peut-être moins de difficultés qu'on ne pense ; ce serait la table nuancée , si on peut parler ainsi , de tous les difïérens genres d'idées abstraites , dans l'ordre suivant lequel elles s'engendrent les unes les autres ; par ce moyen il deviendrait facile, soit de les décomposer, soit de les généraliser , et par conséquent d'en fixer la notion précise, soit en les définissant , soit en développant leur formation.

Il faudrait pour cela distinguer d'abord deux sortes d'idées ; colles que nous acquérons par les sens , et les idées purement intellectuelles que nous tirons de celles-ci par la réflexion. Parmi les idées que nous acquérons directement par nos sens , on distinguerait celles qui expriment l'objet de la sensation , d'avec celles qui expriment la sensation même ; par exemple , l'idée d'étendue ou de couleur et celle de voir : il faudrait de plus faire attention aux mots qui étant pris en difïérens sens expriment à la fois la sensation et son objet , comme les mots de lumiere , de chaleur, de couleur, de son , etc. , et ainsi des autres. On formerait ensuite une espèce d'échelle sur deux colonnes , l'une pour les objets des sensations , l'autre pour les sensations mêmes ; dans l'une de ces colonnes , les mots qui expriment des sensations également simples quoique différentes , comme voir^ entendre , toucher, goûter, odorer (i) , se trouveraient sur la même ligne , et au-dessous de ces mots l'idée générale de sen*sution, qui leur est commune , et celle d^ existence {\\x\ en dérive. On placerait de même dans l'auti e colonne les objets de nos sensations , relativement au nombre plus ou moins grand de pro-t priétés qu'on y considère et d'idées qu'ils renferment ; par

(i) Je dis odorer et non pas sentir, parce que ce dernier mot aurait un sens t'tjuivoqiie.

exemjîle , au-dessous du mot corps ceux à' impénétrabilité et de fleure sur la même ligne , et au-dessous de ces derniers celui détendue.

Par le secours de celte table , et d'après les principes que nous venons d'établir , on distinguerait facilement dans les objets de nos sensations et dans les idées qui se rapportent à ces objets, les idées abstraites composées qui ont besoin d'être définies , les idées abstraites simjjles qui ne peuvent ni ne doivent l'être, et enfin les idées abstraites simples , qui , sans pouvoir ni devoir être définies, ont besoin qu'on en développe la formation.

On suivrait à peu près le même plan dans la table qui renfermerait les expressions des idées purement intellectuelles et réfléchies ; avec cette différence que la table dont il s'agit n'aurait pas besoin d'être formée sur deux colonnes comme celle des idées sensibles; l'objet d'une idée intellectuelle, étant rarement différent de cette idée même. Mais il y aurait une grande précaution à prendre dans la définition des idées purement intellectuelles , par le peu de secours que la langue fournit pour faire connaître en quoi consistent ces idées. Cette difficulté se ferait même apercevoir quelquefois dans la définition des idées qui se rapportent aux objets sensibles.

En effet , qu'il me soit permis de remarquer ici , et à l'occasion de la matière que je traite , l'indigence et l'imperfection des langues; i". \eur indigence , en ce qu'elles expriment souvent par le même mot, des notions qu'il eût été facile et avantageux d'exprimer par des mots différens , par exemple , sentir ime odeur, et sentir de la résistance ^ douleur pour exprimer les souffrances physiques , et douleur pour exprimer le chagrin ; une couleur éclatante et un bruit éclatant ; une lumière y^z'^/e, un bruit faible , une oAenr faible , et mille autres expressions semblables ; 2°. leur imperfection , en ce qu'elles rendent presque toutes les idées intellectuelles par des expressions figurées , c'est-à-dire par des expressions destinées dans leur signification propre à exprimer les idées des objets sensibles; et remarquons en passant que cet inconvénient, commun à toutes les langues , suffirait peut-être pour montrer que c'est en effet à nos sensations que nous devons toutes nos idées, si cette vérité n'était pas d'ailleurs appuyée de mille autres preuves incontestables.

Quand je dis que la plupart des expressions de la langue sont figurées , je n'entends pas seulement les expressions si communes, oii la figure est évidente , comme dans ces phrases , une maison triste , une campagne riante , un discours froid , etc. , j'entends les expressions qu'on regarde comme les plus simples , et qu'on trouvera néanmoins presque toutes figurées , pour peu qu'on y

fasse attention, quoique l'objet qu'elles expriment ne soit pas une chose sensible. Pour s'en convaincre , qu'on ouvre tel livre qu'on voudra, on verra peut-être avec étonnement à quel degré, si je puis parler de la sorte , toutes nos expressions sont matérielles. C'est une observation que des philosophes très-éclairés ont déjà faite en partie, mais qu'ils n'ont pas, ce me semble, poussée à beaucoup près aussi loin qu'ils l'auraient dû.

Je prendrai pour preuve au hasard la première phrase de la Dioptriqiie de Descartes : je tire cet exemple des ouvrages d'un philosophe célèbre , pour montrer combien le^i philosophes même sont obligés de se soumettre à la tyrannie des expressions figurées. Toute la conduite de notre vie , dit ce philosophe , dépend de nos sens , entre lesquels celui de la vue est sans comparaison le premier. Toute la conduite de notre vie , expression figurée , dans laquelle on personnifie la vie de Vhomme ^ à laquelle on donne dans l'homme même une espèce de guide (i) ; dépend^ autre expression figurée , prise d'une chose matérielle, au-dessous de laquelle une autre est attachée par un lien ; entre lesquels , autre expression figurée , dans laquelle on suppose les sens personnifiés, et formant , si je puis parler de la sorte , comme un assemblage d'individus , parmi lesquels on remarque et on choisit le sens de la vue pour y faire une attention particulière ; sans comparaison , autre expression figurée , puisque le mot comparer est pris du parallèle qu'on fait entre deux choses matérielles en les rapprochant l'une de l'autre pour juger de leur rapport (3) ; le premier , dernière expression figurée, prise de celui qui marche à la tête d'une troupe de personnes. Il est inutile de pousser ce détail plus loin , et c'en est assez pour faire sentir combien les expressions figurées abondent dans le langage \e plus ordinaire.

Elles y abondent à tel point , qu'il y a dans la langue française ( pour ne parler ici que d'une langue) un grand nombre d'expressions qui n'ont d'usage qu'au sens figuré, comme a^'euglement, bassesse, tendresse , et une infinité d'autres; on parlerait assez mal en disant de quelqu'un qui a perdu la vue , qu'il est à plaindre par son ai>euglement ; on dirait plus mal encore la

(i) Je pourrais ajontor que tout est un nom collcnif qui ne se donne dans son sens propre qu'à une collection de choses matérielles : toute rassemblée , tous les hommes.

(2) On pourrait ajouter que, d'ans la phrase même, sans comparaison , la comparaison est personnifice et restai dce comme un é,lre physique et rcel , qui , par l'expression sans, est exclu et suppose absent; comme dans les expressions agir sans prudence, a^ir ai^ec prudence , la prudence est regardte comme un être physique qu'on exclut dans le premier cas, et qu'on suppos» ^£ins le second accompagner celui qui agit,

i46 ÉLEMENS

bassesse des eaux , la tendresse d'une viande ; mais on dit 1resbien V a^'euglement de l'esprit et du cœur, la bassesse des senlimens , la tendresse de l'amour.

Qu'une langue emploie des mots tout à la fois dans leur sens propre , et dans celui qui ne l'est pas, c'est déjà une imperfection, peut-être indispensable , par la difficulté d'exprimer les idées purement intellectuelles ; mais qu'une langue n'emploie des mots que dans un sens figuré , et ne les emploie pas dans leur sens propre , c'est , ce me semble, un défaut inexcusable.

Quoi qu'il en soit , cette indigence et cette imperfection des langues , qui ne permet presque jamais d'employer l'expression propre à chaque chose, est la source d'une infinité de faux jugemens. Nous ressemblons bien plus souvent que nous ne le croyons à cet aveugle-né, qui disait que la couleur rouge lui paraissait devoir tenir quelque chose du son de la trompette. Il est facile , ce me semble, de trouver la raison de ce jugement si bizarre et si absurde; l'aveugle avait entendu dire souvent du son de la trompette (qu'il connaissait) , que c'était u]i son éclatant ; il avait entendu dire aussi que la couleur rouge (qu'il ne connaissait pas) était une couleur éclatante^ ce même mot employé à exjDrimer deux choses si différentes , lui avait fait croire qu'elles avaient ensemble de l'analogie. Yoilà l'image de nos jugemens en mille occasions , et un exemple bien sensible de l'influence des langues sur les opinions des hommes.

Un grammairien philosophe (i) voudrait que dans les matières métaphysiques et didactiques , on évitât le plus qu'il est possible les expressions figurées ; qu'on ne dît pas qu'une idée en renferme une autre ; qu'on unit ou qu'on sépare des idées , et ainsi du reste. Il est certain que lorsqu'on se propose de rendre sensibles des idées purement intellectuelles , idées souvent imparfaites , obscures , fugitives , et pour ainsi dire à demi écloses , on n'éprouve que trop combien les termes dont on est forcé de se servir, sont insuffisans pour rendre ces idées , et souvent propres à en donner de fausses ; rien ne serait donc plus raisonnable que de bannir des discussions métaphysiques les expressions figurées , autant qu'il serait possible. Mais pour pouvoir les en bannir entièrement , il faut créer une langue exprès , dont les termes ne seraient entendus de personne ; le plus court est de se servir de la langue commune , en se tenant sur ses gardes pour n'en pas abuser dans ses jugemens.

En général , il est beaucoup plus simple , et par conséquent plus utile , de se servir dans les sciences des termes reçus , en fixant bien les idées qu'on doit y attacher, que d'y substituer

(i) DyMARSAiSp article Abstraction , dans V Encyclopédie.

des termes nouveaux , surtout dans les sciences qui n'ont point ou qui n'ont guère d'autre langue que la langue commune, ou dont les termes sont assez généralement connus , comme la métaphysique, la morale, la logique et la grammaire : il en coûte moins au commun des hommes de réformer leurs idées que de changer leur langage. Il faut du moins , si la nécessité oblige à créer de nouveaux termes, nen hasarder qu'un très-petit nombre à la fois, pour ne pas rebuter par une langue trop nouvelle ceux qu'on se propose d'instruire. On doit en user pour changer la langue des sciences , comme pour notre orthographe , qui , quoique très-vicieuse et pleine d'inconséquences et de contradictions, ne pourra cependant être réformée que peu à peu , et comme par degrés insensibles ; les cha igemens trop considérables et trop nombreux qu'on voudrait y faire tout à couj) , ne serviraient qu'à perpétuer le mal au 1 3u d'y remédier. Hdtez-vous lentement y doit être , ce me semble , la devise de presque tous les réformateurs.

§ ni. Eclaircissement ^wr ce qui est dit concernant les vérités appelées principes, pag, i35.

Nous avons dit que les vérités que dans chaque science on appelle principes , et qu'on regarde comme la base des vérités de détail , ne sont peut-être elles-mêmes que des conséquences fort éloignées d'autres principes plus généraux que leur sublimité dérobe à nos regards. En effet , tous les principes de no=; connaissances , en physique par exemple , sont les propriétés les plus sensibles que l'observation nous découvre dans la matière , propriétés qui tiennent elles-mêmes à l'essence , et , si je puis m'exprimer ainsi , à la constitution intime de la matière que nous ne connaissons nullement , et que nous ne parviendrons jamais à connaître. Les principes de nos connaissances en métaphysique sont aussi des observations sur la manière dont notre âme conçoit ou dont elle est affectée ; observations qui tiennent de même à la nature encore pi us ignorée , s'il est possible , de ce qui pense et de ce qui sent en nous. Eafin les principes de la morale, principes uniquement faits pour les hommes et non pour les animaux, tiennent à une différence entre l'homme et la brute, que nous connaissons bien par le fait , mais dont le principe philosophique nous est inconnu. Nous ne savons, si je pnis m'exprimer de la sorte, ni \e pourquoi ni le comment de rien ; c'est néanmoins à ce comment, à ce pourquoi que nos connaissances devraient remonter pour s'élever jusqu'aux vrais principes de toutes les vérités, soit pratiques, soit spéculatives. Pourquoi

l48 ËLEMENS

y a-t-il quelque chose? demandait un roi des Indes â un missionnaire danois , qui dut sentir par cette question combien ce prince était loin encore des ve'rités que ce missionnaire lui prêchait. Pourquoi y a-t-il quelque chose? terrible question , et dont les ^philosophes eux-mêmes ne semblent pas, si j'ose parler de la sorte , assez effrayés ; tant elle est propre , pour peu qu'ils l'envisagent dans toute sa profondeur , à les décourager dans leurs recherches. Athées et théistes , dogmatiques et pyrrhoniens, tous sont forcés d'admettre au moins un seul être qui existe, par conséquent un être qui ait existé toujours, et tous se perdent dans cet abîme immense. Si nous s:i\ions pourquoi ilj^ a quelque chose, nous serions vraisemblablement bien avancés pour résoudre la question comment telle et telle chose existe-t-elle ? car vraisemblablement tout se tient dans l'univers plus intimement encore que nous ne pensons ; et si nous savions ce premier pourquoi, ce pourquoi ?>{ embarrassant pour nous, nous tiendrions le bout du fil qui forme le système général des êtres, et nous n'aurions plus qu'à le développer , et pour ainsi dire à le dérouler sans peine pour en connaître toutes les parties, au lieu d'en arracher comme nous le faisons quelques parcelles isolées , qui nous laissent dans une ignorance entière sur le tout ensemble , et sur la vraie j)lace qu'elles y occupent. Et ne nous flattons pas de pouvoir sortir de cette ignorance. Toutes les questions qui ont rapport aux premiers principes des choses sont aussi peu éclaircies depuis qu'il y a des philosophes qu'elles l'étaient avant qu'il y en eut ; elles continueront tant qu'il y en aura à être aussi vivement agitées que profondément obscurcies. L'esprit humain , occupé depuis si long-temps à chercher ces vérités premières , tentant mille voies pour y parvenir , ne les trouvant pas, et se fatiguant en pure perte à tourner ainsi sur luimême , ressemble à un criminel enfermé dans un réduit ténébreux, tournant inutilement de tous côtés pour trouver une issue , et tout au plus entrevoyant une faible lumière par quelques fentes étroites et tortueuses qu'il s'efforce en vain d'agrandir. S'il y a dans ces ténèbres quelques objets dispersés çà et là qu'il nous soit possible d'atteindre , ce n'est qu'à tâtons, et par conséquent assez imparfaitement, que nous pouvons les connaître , encore ne faut-il nous en approcher que pas à pas, et avec un© sage et timide circonspection ; en nous précipitant sur ces objets, nous risquerions d'en être blessés et de ne les connaître que par le mal qu'ils nous feraient sentir. Sadi raconte que quelqu'un demanda au sage Lochman à qui il devait sa sagesse; Aux aveugles , répondit ce philosophe indien , qui ne posent le ^ied en aucun endroit sans s'être assurés de la solidité du sol.

BE PHILOSOPHIE. i/Î9

§ IV. Eclaircissement sur ce qui est dit concernant /e^ principes du second ordre , comparés à ceux que j appelle premiers principes {i),pag. i35.

Afin de donner une ide'e nette de ce que j'appelle , en matière de sciences j premiers principes, et de ce que j'appelle j^rzncipes du second ordre , je prendrai pour exemple la science la plus féconde en vérités , et en vérités qui tiennent les unes aux autres^ la géométrie. J'ai déjà dit ailleurs (2) que les élémens de cette science étaient fondés sur deux principes , celui de la superposi" tion, et celui de la mesure des angles par les arcs de cercles décrits du sommet de ces angles. En effet , ces deux principes sont la base de tout ce qu'on peut établir sur l'égalité ou l'inégalité, ou en général le rapport des parties de l'étendue figurée j. et ce rapport est , comme l'on sait , l'unique objet des élémens de géométrie. Or, je remarque d'abord, que de ces deux principes le premier est subordonné au second , et que la mesure des angles par les arcs de cercle décrits de leur sommet , est ellemême dépendante du principe de la superposition. Car quand cri dit que la mesure d'un angle est l'arc circulaire décrit de son sommet, on veut dire que si deux angles sont égaux, les angles décrits de leur sommet à même rayon, seront égaux; vérité qui se démontre par le principe de la superposition , comme tout géomètre tant soit peu initié dans cette science le sentira facilement.

On placera donc d'abord à la tête des vérités géométriques , Je principe de la superposition , et iramédiatemenrt au-dessous celui de la mesure des ongles dans une première branche collatérale ; la suite de cette branche contiendra les vérités principales qui dérivent de ce dernier principe ; savoir la mesure des angles dont le sommet est à la circonférence du cercle, et l'égalité des tro-is angles d'un triangle à deux droits.j vérité qui résulte ou peut être conclue de cette dernière.

Dans cette espèce d'échelle je regarde îa mesure des angles par les arcs de cercle comme un principe du premier ordre, quoiqu'il ait au-dessus de lui le principe de la superposition ; et je pense ainsi pour deux raisons : premièrement , parce que le principe de la superposition est moins une vérité primitive qu'une méthode pour découvrir des vérités ; secondement , parce que le principe de la mesure des angles se déduit facilement sans le moindre effort du principe de îa superposition ; ce qu'on

(i) Ceux qui ne sont pas initier dans la geoœe'lrie doivent passer ce paragraphe.

(a.) Article géométrie. XV.

iSo ELEMENS

ne peut pas clire des autres vérités sur la mesure et le rapport des angles ; car, outre qu'elles dépendent de la première, elles demandent, pour être aperçues, un peu plus de combinaison d'idées. A regard de la proposition sur l'égalité des trois angles d'un triangle à deux droits , je la regarde comme un principe du second ordre ^ comme wn principe , parce qu'elle est la base et la source d'un grand nombre de vérités de détail ; et comme du second ordre , parce qu'elle a au-dessus d'elle d'autres vérités dont elle dérive.

Après avoir formé cette première branche au-dessous du principe de la superposition , qu'on peut regarder comme le tronc, on en établira une autre partant du même tronc. Elle contiendra d'abord les propositions sur les parallèles et sur l'égalité des triangles qui ont certains angles et certains côtés communs ; proposition dont la preuve naît immédiatement du principe de la superposition. Celles-ci conduiront à la proposition sur l'égalité des parallélogrammes de même base et de même hauteur , qui sera , ainsi que la proposition sur l'égalité des angles du triangle à deux droits, un principe du second ordre, par la quantité de propositions qui en dérivent; entre autres toutes les vérités sur la comparaison des triangles et des figures rectilignes, et même du cercle avec ces figures.

Les propositions sur les parallèles, et celles qui ont pour objet l'égalité des triangles , conduisent, étant réunies entre elles, à un au\re principe fondajjiental du second ordre, le plus fécond peut-être de toute la géométrie élémentaire , c'est celui des côtés proportionnels des triangles semblables , qui est la base de tant d'autres théorèmes. Il faut cependant remarquer que ce principe pour être démontré, a besoin d'emprunter quelque chose d'une autre science, de celle des proportions , qui n'appartient pas immédiatement à la géométrie , mais à la science des proj^riétés de la grandeur en général, qu'on a nommée algèbre. On voit par là , pour le dire en passant , combien est peu fondée la prétention de ceux qui veulent exclure l'algèbre de la géométrie élémentaire : aussi sont-ils forcés de l'j admettre sous une forme au moins déguisée, dans les démonstrations qui dépendent des proportions, et dans plusieurs autres ; à moins que ces mathématiciens ne s'imaginent avoir évité l'algèbre , quand ils ont rais dans une démonstration de grandes lettres au lieu de petites. Les propositions sur l'égalité des triangles qui ont leurs côtés et leurs angles égaux, combinées avec quelques unes de celles sur la comparaison des angles, peuvent conduire à un nouveau principe fondamental du second ordre , non moins fécond que les précédens ; c'est celui du carré de Vhfpolémtse du triangle

DE PHILOSOPHIE. i5i

rectangle , égal à la somme des caiTés des deux côtés ; proposition dont la découverte coûta , dit l'histoire ou la fable , une hécatombe à Pythagore.

On peut aussi déduire cette vérité , comme a fait Euclide , de •celle de l'égalité des triangles de même base et de même hauteur, ou, comme ont fait d'autres géomètres, de celle des côtés proportionnels dans les triangles semblables. Il ne serait peutêtre pas inutile , dans des élémens philosophiques de géométrie , de marquer ou d'indiquer au moins ces différentes voies qui conduisent à la même vérité. On pourrait faire la même chose pour d'autres propositions fondamentales^ par exemple, pour celle de l'égalité des angles du triangle à deux angles droits; laquelle peut se déduire également ou des propositions sur les parallèles , ou de celles sur la mesure des angles. L'esprit s'étend et se fortifie , en voyant par ces différentes combinaisons qui conduisent au même but , de quelle manière les vérités se rapprochent, et rentrent les unes dans les autres.

Comme nous ne nous sommes pas proposé de donner ici des élémens de géométrie, ni même un plan général pour ces élémens , nous croyons en avoir dit assez pour faire entendre ce que nous appelons dans les sciences principes du premier ordre et principes du second , et la manière de reconnaître les uns et les autres. Ce que nous avons dit de ces différentes sortes de principes, et ce que nous venons d'ajouter sur la manière dont certaines vérités se rapprochent , en conduisant par différentes routes à une même vérité fondamentale; tout cela pourrait se représenter aisément dans une espèce d'arbre figuré ou généalogique, oii la dépendance mutuelle des vérités fondamentales et la nature de cette dépendance serait marquée par des lignes de communication différentes, et par ce moyen s'apercevrait sur-le-champ. Cet arbre serait plus utile que tant d'arbres de nomenclature dont la plupart des sciences sont accablées, et qui forment presque toute la substance de quelques unes ; ces arbres ne marquent pour l'ordinaire qu'un rapport stérile entre des noms ; celui que nous proposons montrerait le rapport entre des vérités importantes.

C'est à peu près suivant ce plan qu'un philosophe pourrait composer ou esquisser au moins des élémens de géométrie. Il ne serait pas nécessaire qu'il y entrât dans le détail de toutes les propositions ; il suffirait qu'il démontrât les propositions principales , et qu'il indiquât celles qui en dérivent , à peu près comme les anciens plaçaient dans leurs grandes routes des colonnes milliaires pour guider les voyageurs , ou comme un artiste trace à ses élèves le contour des figures qu'il leur laisse à

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terminer. On trouvera dans un des c'claircissemens suivans de nouvelles réflexions sur cet important objet.

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