Y. LOGIQUE
Puisque les ve'rite's fondamentales qui font la substance des éiémens, ne sont pas toutes des vérités premières , et qu'il y en a qui ont besoin de combinaison jDour être saisies et prouvées , il faut donc avant toutes choses connaître les règles suivant lesquelles cette combinaison doit se faire. Elle ne Consiste que dans le chemin continu et successif que fait l'esprit du connu à l'inconnu ; c'est ce qu'on appelle raisonner. L'art de raisonner, qu'on a nommé logique , est donc la première science qu'on doit traiter dans les éiémens de philosophie , et qui en forme comme le frontispice et l'entrée. Nous avons sur la logique des écrits sansnouibre; mais la science du raisonnement a-t-elle besoin de tant de règles ? Pour y réussir , il est aussi peu nécessaire d'avoir lu tous ces écrits, qu'il l'est d'avoir lu nos grands traités de morale pour être honnête homme. Les géomètres, sans s'épuiser en préceptes sur la logique , et n'ayant que le sens naturel pour guide , parviennent par une marche toujours sûre aux vérités les plus détournées et les plus abstraites ; tandis que tant de philosophes , ou plutôt d'écrivains en philosophie , paraissent n'avoir mis à la tête de leurs ouvrages de grands traités sur l'art du raisonnement, que pour s'égarer ensuite avec plus de méthode ; semblables à ces joueurs malheureux qui calculent longtemps et finissent par perdre.
Ce n'est point , comme nous l'avons déjà dit , à l'usage illusoire des axiomes que les géomètres doivent la sûreté de leurs raisonnemens et de leurs principes; c'est au soin qu'ils ont de fixer le sens des termes , et de n'en abuser jamais , à la mauière dont ils décomposent leur objet, à l'enchaînement qu'ils savent mettre entre les vérités. Il est vrai qu'ils ont un avantage, c'est de travailler sur un sujet palpable , et simplifié le plus qu'il le peut être par l'abstraction qu'on fait d'un grand nombre de ses qualités. Mais si dans les autres sciences les intervalles entre les vérités sont plus grands, plus fréquens, plus difficiles à remplir, la méthode sera toujours uniforme pour parvenir à la connaissance des vérités qui nous sont soumises. Elle consiste à observer exactement leur dépendance mutuelle ; à ne point remplir par une fausse généalogie les endroits où la filiation manque; à imiter enfin ces géographes qui , en détaillant avec soin sur leurs cartes les régions connues , ne craignent point do laisser des espaces vides à la place des terres ignorées.
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Toute la logique se réduit à une règle fort simple. Pour comparer deux ou plusieurs objets éloignes les uns des autres , on se sert de plusieurs objets intermédiaires; il en est de même quand on veut comparer deux ou plusieurs idées. L'art du raisonnement n'est que le développement de ce principe , et des conséquences qui en résultent. {Voyez Eclaircissemfnt, ^^ ^ page i55.)
Ce principe suppose un fait aussi cerlain qu'inexplicable, c'est que notre esprit peut non - seulement avoir plusieurs idées à la fois, mais encore apercevoir à la fois l'union ou la discordance de ces idées. C'est un des mysières de la métaphysique , que cette multiplicité instantanée d'opérations dans une substance aussi simple que la substance pensanle.
Tout raisonnement qui fait voir avec évidence la liaison ou l'opposition de deux idées, s'appelle démonsLralion^ les mathématiques n'emploient que des raisonnemens de cette espèce; quelques unes des autres sciences en fournissent aussi des exemples , quoique moins fréquens ; mais le comble de l'erreur serait d'imaginer que l'essence des démonstrations consistât dans la forme géométrique , qui n'en est que l'accessoire et l'écorce , dans une liste de définitions, d'axiomes, de propositions et de corollaires. Cette forme est si peu essentielle à la preuve des vérités mathématiques , que plusieurs géomètres modernes l'ont abandonnée comme inutile.
Cependant quelques philosophes trouvant cet appareil propre à en imposer, sans doute parce qu'il les avait séduits eux-mêmes , l'ont appliqué indifféremment à toutes sortes de sujets; ils ont cru que raisonner en forme, c'était raisonner juste ; mais ils ont montré par leurs erreurs, qu'entre les mains d'un esprit faux ou de mauvaise foi , cet extérieur mathématique n'est qu'un moyen de se tromper plus aisément soi-même et les autres. On a mis jusqu'à des figures de géométrie dans des traités de l'âme ; on a réduit en théorèmes l'énigme inexplicable de V action de Dieu sur les créatures ^ on a profané le mot de démonstration dans un sujet où les termes même de conjecture et de vraisemblance seraient presque téméraires. Aussi il ne faut que jeter les yeux sur ces propositions si orgueilleusement qualifiées, pour découvrir la grossièreté du prestige, pour démasquer le sophiste travesti en géomètre , et pour se convaincre que les titres sont une marque aussi équivoque du mérite des ouvrages, que du mérite des hommes.
Il serait sans doute à souhaiter qu'on n'employât jamais que des démonstrations rigoureuses ; il serait à souhaiter du moins que, dans les cas ou cette lumière manque, on se bornât à avouer simplement son ignorance; mais dans la plupart des sciences^
telles que la physique, la médecine, la jurisprudence et ITiîstoire , il est une infinité de cas , oii sans être ni éclairés ni convaincus , nous sommes forcés d'agir et de raisonner comme si nous l'étions. Ne pouvant alors atteindre au vrai, ou du moins s'assurer qu'on y est parvenu , il faut en approcher le plus qu'il est possible. On imite les mathématiciens qui n'ayant pas , pour résoudre exactement un problème , ou assez de choses données , ou une méthode assez complète , essaient de le résoudre à peu près. Mais comme dans ces solutions même le mathématicien connaît les limites qui l'éloignent ou qui l'approchent du vrai , ainsi on doit apprendre dans les matières purement conjecturales à ne pas confondre avec le vrai rigoureux ce qui est simplement probable, à saisir dans le vraisemblable même les nuances qui séparent ce qui l'est davantage d'avec ce qui l'est moins. Tel est l'usage de cet esprit de conjecture plus admirable quelquefois que l'esprit même de découverte , par la sagacité qu'il suppose dans celui qui en est pourvu ; par l'adresse avec laquelle il fait entrevoir ce qu'on ne peut parfaitement connaître , suppléer par des à peu près à des déterminations rigoureuses, et substituer, lorsqu'il est nécessaire, la probabilité à la démonstration , avec les restrictions d'un pyrrhonisme raisonnable.
L'art de conjecturer est donc une branche de la logique, aussi essentielle que l'art de démontrer, et trop négligée dans les élémens de logique ordinaires. Néanmoins plus l'art conjectural est imparfait par sa nature , plus on a besoin de règles pour s'y conduire ; c'est même, à parler exactement, le seul qui exige des règles ; ajoutons qu'elles sont insuffisantes , si par un fréquent usage on n'apprend à les appliquer avec succès. Pour acquérir cette qualité précieuse de l'esprit, deux choses sont nécessaires; s'exercer aux démonstrations rigoureuses , et ne pas s'y borner. Ce n'est qu'en s'accoutumant à reconnaître le vrai dans toute sa pureté, qu'on pourra distinguer ensuite ce qui en approchera plus ou moins. La seule chose qu'on ait à craindre , c'est que l'habitude trop grande et trop continue du vrai absolu et rigoureux n'éraousse le sentiment sur ce qui ne l'est pas^ des yeux ordinaires , trop habituellement frappés d'une lumière vive , ne distinguent plus les gradations d'une lumière faible, et ne voient que des ténèbres épaisses où d'autres entrevoient encore quelque clarté. L'esprit qui ne reconnaît le vrai que lorsqu'il en est directement frappé , est bien au-dessous de celui qui sait non-seulement le reconnaître de près , mais encore le pressentir et le remarquer dans le lointain à des caractères fugitifs. C'est là ce .^ui distingue principalement l'esprit ^eo772e7/7^?/e, applicable à tout, d'avec l'esprit purement géomètre, dont le talent est res-
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Ireint clans une sphère étroite bornée. Le seul moyen d'exercer avantageusement l'un et l'autre, est de les faire marcher comme d'un pas égal , et de ne pas borner ses recherches aux seuls objets susceptibles de démonstration ; de conserver à l'esprit sa flexibilité, en ne le tenant point toujours courbé vers les lignes et les calculs, et en tempérant l'austérité des mathématiques par des études moins sévères; de s'accoutumer enfin à passer sans peine de la lumière au crépuscule. ( Vojez Eclaircissement , %y\,pa§e 157.)
§ y. Éclaircissement sur ce qui est dit , que l'art du raisonnement se réduit à la comparaison des idées , page i53.
Nous avons remarqué dans le § II , page 146 , combien l'emploi des expressions figurées occasione de faux jugemens, quand on abuse de ces expressions. Le moyen le plus sûr et le plus simple de n^en pas abuser , est surtout de fixer avec soin le sens précis qu'on attache aux expressions figurées dont on est forcé de se servir. Prenons pour exemple une des façons de parier figurées qu'on a citées à la fin du § II , page 146 ; telle idée est renfermée dans telle autre. Il faut bien expliquer ce qu'on entend ici par le mot , renfermée , à cause de l'équivoque qui en peut résulter. Car je puis dire que Vidée de pierre est renfermée dans celle de marbre, en ce sens que dès que j'ai l'idée de marbre ]3l\ celle de pierre , dont le marbre forme une des espèces ; et je puis dire aussi que Vidée de marbre est renfermée dans celle de pierre , en ce sens que l'idée de pierre est plus générale que celle de marbre , qui n'est qu'une espèce dont pierre est le genre. Ainsi ces deux façons de parler , si différentes en apparence, et même opposées, signifient pourtant la même chose au fond ; mais il est nécessaire, pour éviter tout abus des mots , d'expliquer le sens rigoureux qu'on attache à l'une ou à l'autre de ces expressions.
Supposons donc deux idées qu'on se propose de comparer entre elles, et qne nous appellerons A Gi B pour les distinguer. Nous dirons que Vidée A est renfeinrée dans VidéeB, lorsque l'idée B est une suite nécessaire de l'idée A, en sorte que l'idée A produise nécessairement l'idée B. En ce sens l'idée de marbre est renfermée dans celle de pierre , parce qu'on ne saurait avoir l'idée de 772û!7^^re sans avoir celle de pierre. Mais dans le sens que nous donnons ici au mot renfermer, l'idée de pierre n'est pas renfermée dans celle de marbre , parce qu'on peut avoir l'idée de pierre sans avoir celle de marbre. Nous dirons de même qu.e Vidée A exclut Vidée B, lorsque ces deux idées -ont con-*
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traires Tune â l'autre , comme celie de mom^ement et celle c!e repos.
Ces notions sont la base de tonte la logique. En ne perdant point de vue le sens précis que nous venons d'y attacher , il est facile de réduire tout Fart du raisonnement à une règle fort simple. Nous avons dit que l'art de raisonner consiste à comparer ensemble deux idées par le moyen d'une troisième. Pour juger donc si l'idée A renferme ou exclut l'idée B, prenez une troisième idce C , à laquelle vous les comparerez successivement l'une et l'autre; si l'idée^ est renfermée dans l'idée C, et l'idée C dans l'idée B , concluez que l'idée A est renfermée dans l'idée B. Si l'idée^ est renfermée dans l'idée C , et que l'idée C exclue l'idée B, concluez que l'idée A exclut l'idée B. Tout syllogisme exact doit se réduire à l'un de ces deux cas; dans tout autre il est vicieux. Voilà le fondement de toutes les règles du syllogisme, imaginéespar les logiciens, règles dont les unes sont trop vagues , et trop difficiles dans l'application , et dont les autres sont trop multipliées, trop subtiles, et par-là trop pénibles, soit à retenir, soit à mettre en œuvre. Ce n'est pas qu'il n'y ait du mérite et de la sagacité dans l'invention de ces règles ; peut-être même n'est-iî pas inutile de les faire connaître aux jeunes gens , ne fiU-co que pour exercer leur esprit aux démonstrations, et pour s'assurer jusqu'à quel point ils sont capables d'en sentir l'enchamement et l'ensemble. Mais il faut, d'une part , ne donner a ces spéculations, peu nécessaires en elles-mêmes, que les momens perdus, pour ainsi dire, dansFétude de laphilosophie ; etde 1 autre, f.n're sentir aux jeunes gens que la forme syllogistique , SI cliere aux scoîastiqucs pour leurs vaines disputes , est bien moins nécessaire dans les véritables sciences , que ces mêmes sco- Jasliques ne le pensent ou ne le disent; que sans cet échaffaudage un esprit juste aperçoit pour l'ordinaire la connexion ou la discordance de deux idées avec l'idée moyenne à laquelle il les compare , et par conséquent la connexion ou la discordance que ces deux idées ont entre elles; que les géomètres, ceux de tous les philosophes qui se sont toujours le moins trompés, ont toujours été ceux qui ont fait le moins de syllogismes; et que la forme syllogistique n'est guère plus nécessaire à un bon raisonnement que le nom de théorème à une véritable démonstration. L'étalage en tout genre est une preuve d'opulence au moins très-équivoque , et souvent une marque beaucoup plus sûre d'indigence.
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§ VI. ÉcLAiRCissEMEXT sur ce qui est dit de l'art de conjecturer ,. pag. 154.
DA^^s l'art de conjecturer on peut distinguer trois branches. La première qui a été long-temjDS la seule , et qui n'a même comïneucé à être cultivée que depuis environ un siècle , est ce que les mathématiciens appellent Vanaljse des prohabilités dans les jeux de hasard. Elle est soumise à des règles connues et certaines, ou du moins regardées comme telles par les mathématiciens ; car je crois avoir montré ailleurs (i) que les principes de cette science peuvent encore laisser quelque chose à désirer à certains égards , et je l'ai prouvé par des questions même dont îa solution serait illusoire de l'aveu des plus célèbres analystes , si on s'en tenait aux règles ordinaires pour résoudre ce genre de questions.
La seconde branche est l'extension qu'on a faite de l'analyse des probabilités dans les jeux de hasard , à différentes questions relatives à la vie commune , comme celles qui ont rapport à la durée de la vie des hommes, au prix des rentes viagères, aux assurances maritimes , à l'inoculation (2), et autres objets semblables. Elles diffèrent des questions sur les jeux de hasard , en ce que dans celles-ci , les règles des combinaisons mathématiques suffisent (au moins presque toujours) pour déterminer le nombre et le rapport des cas possibles ; au lieu que dans celles-là , l'expérience et l'observation seules peuvent nous instruire du nombre de ces cas , et ne nous en instruisent qu'à peu près.
Néanmoins, dans cette seconde branche même de Vart de conjecture?^, le calcul mathématique est encore applicable ; l'incertitude , s'il y en a , ne tombe que sur les faits qui servent de principes ; ces faits sujjposés , les conséquences sont hors d'atteinte.
11 n'en est pas ainsi d'une troisième branche de Vart de conjectuj-er, dans laquelle même consiste réellement cet art proprement dit ; car les deux premières branches n'y appartiennent que d'une manière impropre , parce qu'elles ont pour base ou des principes certains , ou des faits qui le sont à peu près , et une méthode sûre de raisonner d'après ces principes et ces faits.
Cette troisième branche apour objet les sciences dans lesquelles il est rare ou impossible de parvenir à la démonstration, et dans lesquelles cependant l'art dé conjecturer est nécessaire.
Il faut distinguer ces sciences en spéculatives et en pratiques.
(i) Voyez CaUul des Prohabilites.
(2) Voyez Réflexions sur l' Inoculation,
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Les premières peuvent se réduire à la physique et à l'histoire , les autres à la médecine , à la jurisprudence et à la science du monde; j'entends ici par la science du monde , l'art de se conduire avec les hommes pour tirer de leur commerce le plus grand avantage possible , sans s'écarter néanmoins des obligations que la morale impose à leur égard.
Parcourons successivement ces différentes sciences, et voyons dans chacune en quoi consiste l'art de conjecturer, relativement à leurs difFérens objets.
En physique l'art de conjecturer peut avoir pour but , ou de trouver la cause des faits que l'expérience et l'observation nous découvrent , ou de nous conduire à la découverte dennouveaux faits qui ajoutent quelques degrés de perfection aux connaissances que nous avons sur les phénomènes de la nature. C'est en remplissant ce dernier objet que l'art de conjecturer en physique peut avoir l'utilité la plus réelle et la plus sensible. On sera d'autant plus en état d'y parvenir, qu'on aura une connaissance plus étendue des faits déjà découverts. En rapprochant les uns des autres ceux de ces faits qui ont entre eux quelque chose de commun , quelque analogie plus ou moins facile à apercevoir, on eu vient à soupçonner les phénomènes qui pourraient résulter de quelque combinaison nouvelle ; et la conjecture se change en démonstration , quand l'expérience confirme ce qu'on avait soupçonné.
Il semble que cet art de conjecturer dans la physique devrait en étendre très-rapidement les bornes. La multitude des phénomènes connus , les rapports qu'ils ont entre eux, les nouvelles combinaisons qu'on peut faire pour généraliser ces rapports ou pour les restreindre, tout cela paraîtrait devoir enrichir prodigieusement de jour en jour la masse de nos connaissances physiques. Mais soit négligence de la part des philosophes , soit fatalité attachée au progrès des connaissances humaines pour le ralentir, il s'est écoulé des siècles entre les découvertes qui semblaient avoir le plus d'analogie. L'art de frapper les monnaies et les médailles a été connu des anciens ; ceux de la gravure et de l'imprimerie , qui paraissent y toucher , ne le sont que depuis trois cents ans. Toutes les histoires anciennes sont pleines de phénomènes de l'électricité et de l'aurore boréale ; ce n'est que depuis peu que les physiciens ont donné une attention suivie à ces phénomènes , regardés jusque-là comme des espèces de prodiges que racontait la crédulité des historiens. La direction de l'aimant vers le nord a été connue plus d'un siècle avant qu'on songeât à faire usage de la boussole. Les anciens se servaient de sphères de verre remplies d'eau pour augmenter le feu et la lumière , soit quand ils ,
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voulaient brûler certains corps, soit quand ils avaient à faire certains ouvrages qui demandaient que l'objet sur lequel ils travaillaient fut bien éclairé ; ils s'étaient même aperçus (i) qu'une boule de verre pleine d'eau grossissait les objets ; comment n'ontils pas fait plus d'usage en physique de ces sortes de microscopes , formés d'une petite boule de verre pleine d'eau, qui grossit assez considérablement les corps placés à son foyer? comment de plus ne leur est-il pas venu en idée d'employer des verres lenticulaires au lieu de sphères ? Ces verres si utiles pour aider la vue , n'ont pourtant commencé d'être en usage qu'à la fin du treizième siècle. Mais, ce qui est peut-être plus extraordinaire , comment s'est-il écoulé trois siècles entiers entre l'invention des lunettes simples à un seul verre, et celle des lunettes à deux verres? Il semble pourtant que cette nouvelle combinaison était bien facile à imaginer, et qu'il était bien naturel d'essayer ce qui en résulterait, sans attendre que le hasard en fournît l'occasion. Combien d'autres exemples pourrions-nous apporter de la lenteur avec laquelle les découvertes se suivent, lors même qu'elles semblent avoir entre elles une connexion nécessaire ?
L'analogie , c'est-à-dire la ressemblance plus ou moins grande des faits, le rapport plus ou moins sensible qu'ils ont entre eux, est donc l'unique règle des physiciens , soit pour expliquer les faits connus , soit pour en découvrir de nouveaux. Mais en même temps, que de précautions ne doivent-ils pas apporter dans l'application de cette règle, si sujette à les tromper, soit par des ressemblances qui ne sont qu'apparentes , soit par des différences qu'on découvre avec le temps aux phénomènes qui paraissaient le plus parfaitement semblables?
Les planètes semblent être des corps opaques , analogues à la terre que nous habitons; en faut-il conclure qu'elles sont habitées comme notre terre ? Sans parler des difficultés théologiques qu'on oppose à cette conséquence ( difficultés auxquelles la philosophie ne touche point) , la ressemblance des planètes à la terre est-elle aussi parfaite que nous l'imaginons? On doute beaucoup que la lune , celle de toutes les planètes dont nous connaissons le mieux la surface, ait une atmosphère semblable à celle du globe terrestre j dès lors voilà un point essentiel de ressemblance qui manquerait à ces deux corps , et qui infirmerait toutes les conse% quences qu'on pourrait tirer de cette ressemblance prétendue. Ce n'est pas tout. Supposons les planètes habitées ; pourquoi les comètes ne le seraient-elles pas aussi? car ces comètes sont aussi elles-mêmes des planètes , comme l'astronomie moderne l'a démontré. Mais comment concevoir que la comète de 1680 y pour
(1) SBifÈ(iUF. , Quest. nat. cbap. 6.
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ne point parler des autres, puisse être habite'e, elle qui s'est approclie'e du soleil jusqu'à toucher presque sa surface , et qui a dû e'prouver dans cette proximité une chaleur capable de détruire tout ce qui la couvrait ? or si cette comète n'est pas habitée, pourquoi les autres comètes le seraient-elles? et si les comètes ne sont pas habitées , pourquoi veut-on que les planètes le soient? mais si les planètes et les comètes ne sont pas habitées , pourquoi sontelles des corps opaques , et non des astres lumineux par euxmêmes? On dira peut-être que la lune sert à nous éclairer pendant l'absence du soleil, et que si elle avait été lumineuse par ellemême , la nuit, destinée à tempérer la chaleur du jour , n'aurait fait alors que l'augmenter. D'abord il est fort douteux que la destination de la lune soit de nous éclairer pendant nos nuits , puisque durant la moitié des nuits elle nous est cachée. Il faudrait, pour qu'elle nous éclairât constamment pendant l'absence du soleil, qu'elle se levât tous les jours quand cet astre se couche; c'est-à-dire que sa révolution autour de la terre, au lieu d'être de 27 à 28 jours , fut d'environ 365 , précisément comme celle du soleil. Il est vrai qu'il serait nécessaire jîour cela que la lune fût cinq à six fois plus éloignée de nous , et qu'alors elle nous donnerait moins de lumière ; mais il eût été facile d'obvier à cet inconvénient en donnant plus de volume et par consé-^ quent plus de surface à cette planète sans augmenter sa masse. Concluons donc que nous ne savons pas trop bien la vraie destination de la lune. Mais quand l'usage de cette planète serait en effet de nous éclairer pendant nos nuits, assurément les autres planètes ne sont pas faites pour cela ; et quand elles le seraient , il n'y aurait aucun danger pour nous qu'elles fussent lumineuses par elles-mêmes , si elles ne sont destinées qu'à nous éclairer.
Si donc les planètes , quoique semblables par leur opacité au globe terrestre, ne sont pas habitées , comme il est très-permis de le croire , quelle peut être l'utilité de ces corps dans la vaste étendue des cieux ? c'est ce i[ue nous ne savons pas , et vraisemblablement ce qu'il faut nous résoudre à ne savoir jamais. Ne cherchons point à deviner ce qui se passe dans les globes immenses qui flottent si loin de notre terre ; contentons-nous d'ignorer presque entièrement ce qui arrive autour de nous dans le petit globe que nous habitons , et répétons-nous souvent à nousmêmes la leçon faite autrefois à ce philosophe , qui en observant les astres se laissa tomber dans un puits :
Tandis qv^k peine ;\ les pieds tu peux voir, Penses-lu liie au-dessus de ta léte?
La circonspection avec laquelle on doit faire usage de l'art de
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conjecturer en physique , pour deviner les faits qui ne sont pas à la portée de nos sens , doit être encore plus grande quand il s'a-^ git d'expliquer les faits connus. C'est surtout alors que les raisonnemens tirés de l'analogie sont le plus sujets à nous induire en erreur. J'ai quelquefois désiré (i) que pour guérir les physiciens de la manie d'expliquer tout, on fît un ouvrage qu'on pourrait miituler ^nti-pJfj^sique, et dans lequel, supposant les pliénoiuènes tout autrement qu'ils ne sont, on en donnerait en même temps des explications si évidentes en apparence, q'ie le physicien et même le géomètre le plus difficile devraient en être satisfaits. On dirait, par exemple : Le baromètre hausse pour annoncer la pluie.
Explication. — Lorsqu'il doit pleuvoir , l'air est plus chargé de vapeurs, par conséquent plus pesant; par conséquent il doit faire hausser le baromètre ; ce qu il fallait clëinontn-r.
Autre fait à expliquer. — Uhis'er est la saison oii la grêle doit principalement tomber.
Explication. — L'atmosphère étant plus froide en hiver, il est évident que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se congeler jusqu'à se durcir en traversant l'atmosphère ; ce qu il fallait démontrer.
Par malheur pour ces explications , les faits y sont absolument opposés. Le baromètre baisse pour annoncer la pluie , et la grêle tombe bien plus souvent en été qu'en hiver. Cependant je ne vois pas ce qu'on pourrait objecter aux explications précédentes ; et il faut convenir que cette réflexion est fort encourageante pour les physiciens qui veulent et qui croient rendre raison des phénomènes de la nature.
Je n'apporterai pas un plus grand nombre d'exemples, par la trop grande facilité qu'il y aurait à les multiplier; mais après avoir donné un modèle d'explications physiques des faits non existans , j'en vais donner un des raisonnemens par lesquels les philosophes prétendent décider qu'un fait est impossible , prescrire des bornes à la nature , et lui dire comme Dieu à la mer : Tu ii^as jusqu'ici et tu n avanceras pas plus loin.
Question. — On demande s'il est possible qu^un pépin de fruit mis en terre produise au bout d'un certain nombre d'années un arbre du même genre que celui d'où le fruit a été tiré.
Réponse. — Il est évident que cela est impossible ; comment le moins peut-il produire le plus? à moins qu'on né veuille donner le démenti à l'axiome, que le tout est plus grand que sa partie.
(i) Ceci peut servir de développement à ce qui est dil à la fin de l'art. XX ^ Physique générale.