‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 3 sur 61 · XXIV ELOGE · texte numérisé non relu

XXIV ELOGE

péflie, contient des préceptes excellens sur les éloges historiques; CQ6 préceptes, dictés par la raison et parle goat, font sentir toute la difficulté de ce genre d'ouvrage, et doivent décourager ceux qui, honorés de cette fonction par une compagnie savante, sentent combien ils restent au-dessous et des leçons que leur donne d'Alenibert, et des exemples qu'il leur a tracés.

Les premiers éloges de d'Âlembert sont écrits d'un style clair et précis, tantôt énergique, tantôt piquant et plein de finesse, mais toujours noble, rapide, soutenu. Dans ceux qu'il a faits pour l'histoire de TAcadémie Française, il s'est permis plus de simplicité, de familiarité même; des traits plaisans, des mots échappés à ceux dont il parie, ou dits à leur occasion, un grand nombre d'anecdotes propres a peindre ou les hommes ou les opinions de leur temps, donnent à ces ouvrages un autre caractère; et le public, après avoir encouragé cette liberté par des applaudissemens multipliés, parut ensuite la désapprouver. INous osons croire qu'avant de prononcer si cette sévérité n'a pas été injuste, il faut avoir vu tout l'ouvrage; en effet, si dans une suite d'éloges, ce ton familier rend la lecture de la collection plus facile; si cette liberté d'entremêler des plaisanteries ou des anecdotes à des discussions philosophiques et littéraires, augmente Tintérêt et le nombre des lecteurs, alors il serait difticile de blâmer d'Alembert d'avoir changé sa manière; d'ailleurs le ton dans les ouvrages, comme dans la société, doit naturellement changer avec l'âge; on exige d'un jeune homme un maintien plus soigné, une attention sur lui-même toujours soutenue; on pardonne à un vieillard plus de familiarité et de négligence; on veut que l'un marque par toutes ses manières les égards qu'il doit à ceux qui l'environnent; on ne dejnande à l'autre que d'intéresser ou de plaire : ainsi, dans les premiers ouvrages d'un écrivain , on exige avec raison qu'il montre, par son attention à soigner, à soutenir son style, le désir qu'il a de mériter le suffrage de ses lecteurs : mais lorsque sa réputation est consommée, lorsque son âge et ses travaux lui ont donné le droit de regarder comme ses disciples une partie de ceux qui le lisent ou qui Técoutent, alors il peut se négliger davantage , s'abandonner à tous ses mouvemens, et traiter ses lecteurs plutôt comme des amis que comme des juges.

Cet ouvrage sera un monument précieux pour l'histoire littéraire , et un de ces livres si rares, oii les hommes qui craignent l'application, mais qui aiment la vérité et les lettres , peuvent trouver des leçons utiles de philosophie et de goût.

On peut juger du caractère des grands hommes par la liste de leurs amis, et maliieureusement cette liste a paru prouver quelquefois qu'ils aimaient mieux des flatteurs quedes amis véritables, comme sil'idéede l'égalité les eût fatigués; cependant si l'on pénètre plus avant, si l'on va chercher jusqu'au fond de leur cœur le motif caché de cette préférence pour les hommes médiocres, peut-être s'apercevra-t-on que ce sentiment tient à une défiance secrète d'eux-mêmes, qu'ils n'osent avouer; on verra que la plupart de ceux qui ont mérité ce reproche, avaient usurpé une partie de leur célébrité; et on en pourra conclure qu'ils

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craignaient plus les lumières de leurs égaux que leur société, et d'être jugés que d être surpassés. La réputation de d'Alembert est appuyée sur une base trop solide, pour iui l'aire un mérite de s'être élevé au-dessus de cette faiblesse ; ami constant de Voltaire pendant plus de trente ans, loin d'être fatigué de sa gloire, comme tant d'autres, il s'occupait avec un soin presque superstitieux, à multiplier les hommages que ce grand homme recevait de ses compatriotes; il ne parla de l'illustre Euler à un grand roi, dans les Etats duquel Euler vivait alors , que pour lui apprendre à le regarder comme un grand homme : et même un sacrifice d'amour-propre, que l'exacte équité n'eût pas exigé, ne iui coûta point pour faire rendre justice à un rival , dont le génie s'exerçant sur une seule science , ne pouvait frapper ceux à qui cette science était étrangère. Lorsque Euler retourna en Pvussie, d'Alembcrt , consulté par le même prince , lui proposa de réparer cette perte en appelant à Berlin M. de La Grange j et ce fut par lui seul qu'un souverain qui l'estimait, apprit qu'il existait en Europe des hommes qu'on pouvait regarder comme ses égaux.

Son amitié était active et même inquiète, les affaires de ses amis l'occupaient, l'agitaient , et souvent troublaient son repos encore plus que le leur; il était étonné de l'indii'férence, de la tranquillité qu'ils moHtraient, leur en faisait des reproches; et quelquefois son intérêt était si vif, qu'il les forçait de désirer le succès pour lui plus encore que pour eux-mêmes.

Peu d'hommes ont été aussi bienfaisans , et il regardait cette bienfaisance comme un devoir de justice ; il ne croyait pas ( comme nous l'avons dit) qu'il fût permis d'avoir du superflu, lorsque d'autres hommes n'ont pas même le nécessaire ; mais ses dons, si peu proportionnés à la médiocrité de sa fortune , ne suffisaient pas au besoin que son cœur avait de faire du bien ; son temps , le crédit de ses amis, l'autorité que lui donnaient son génie et ses vertus , tout appartenait également aux malheureux et aux opprimés; en lisant ses ouvrages , on est étonné que la vie d'un seul homme ait suffi à tant de travaux , et les soins de la bienfaisance et de l'amitié en ont rempli la moitié; et il y sacrifiait sans peine , nous ne disons pas une partie de sa gloire , ce sacrifice coûte peu aux hommes capables de véritables affections , mais l'attrait puissant qui l'entraînait au travail. Son zèle pour le progrès des sciences et la gloire des lettres , ne se bornait pas à y contribuer par ses ouvrages, il devenait le bienfaiteur, l'appui, le conseil de tous ceux qui, dans leur jeunesse, annonçaient du talent, ou montraient du zèle pour l'étude : souvent il a éprouvé de l'ingratitude ; mais l'amitié, qu'il a trouvée quelquefois pour prix de ses services et de ses leçons, le consolait , et il ne se croyait pas malheureux d'avoir fait cent ingrats pour acquérir un ami. Vers la fin de sa vie, à mesure qu'il voyait successivement se briser les liens formés dans sa jeunesse, c'est parmi ses anciens disciples qu'il avait choisi ses amis les plus chers, ceux qui étaient pour lui l'objet d'un sentiment plus tendre , et sur l'amitié desquels il comptait le plus; et comme il avait toujours préféré la géométrie à toute autre étude, c'est sur deux géomètres de rAcadcraie que le choix de sou cœur s'était surtout arrêté.

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Ami de rimmanité, les intérêts, les droits des hommes étaient pour lui des objets sacrés, souvent ii les a défendus, et jamais il ne les a trahis : si roii ne mérite pas le nom de citoyen en flattant bassement l'autorité, de quelque manière qu^elle s'exerce, en exaltant toujours les vertus et les actions de ceux qui gouvernent, au risque de louer tour à tour des principes contradictoires , on s'en rend également indigne en blâmant tout au hasard, en donnant pour patriotisme son attachement à une cabale dont on espère partager le crédit, en cachant , sous l'apparence de Tamour naturel et légitime de la liberté, Thumeur secrète de n'avoir pas d'empire sur celle des autres : un bon citoyen s'intéresse vivement au bonheur général, s'élève avec courage contre ceux qui font, le mal ou qui le permettent j il obéit aux lois, mais en réclamant contre celles qui blessent Thumanité et la justice ; soumis à l'autorité, il respecte ceux qui en sont les dépositaires , mais il les jugcj il combat toutes les erreurs qui peuvent troubler la paix, ou attenter aux droits des hommes j ii désire enfin qu'ils soient éclairés surleurs vrais intérêts comme sur leurs droits, parce que leur félicité commune et la tranquillité publique dépendent de la liberté qu'ils ont de s'instruire, et de la destruction des piéjugés : tel fut constamment d'Alembert, mauvais citoyen pour l'homme puissant et corrompu , mais bon patriote aux yeux des ministres justes et éclairés, comme aux yeux de la nation.

Il avait prouvé , par des traits éclatans , qu'il était inaccessible à l'intérêt autant qu'à la vanité j mais les augmentations successives , et toujours très-modiques , que reçut son revenu , n'étaient pas reçues avec l'indifférence à laquelle on aurait pu s'attendre , elles lui donnaient plus de facilité pour acquitter des dettes de bienfaisance qu'il regardait comme de véritables obligations j ses inquiétudes sur ses affaires n'avaient jamais d'autres objets : et, je serai forcé de reiranch' r sur ce que js donne , était la seule crainte qu'il confiât à ses amis, lorsque des circonstances imprévues le menaçaient de quelque retardement : avec de tels sentimens , il ne devait avoir et il n'eu.t jamais qu'une fortune médiocre ; on ne parvient pas à s'enrichir quand c'est pour les autres seuh ment qu'on veut être riche ^ et ceux qui , en accumulant des trésors , parlent encore de leur mépris pour les richesses , prouvent seulement qu'ils joignent l'hypocrisie à leurs autres vices.

Le caractère de d'Alembert était franc , vif et gai ; il se livrait à ses premiers mouvemens , mais il n'en avait point qu'il eût intérêt de cacher. Dans ses dernières années, une inquiétude habituelle avait altéré sa gaieté , il s'irritait facilement , mais revenait plus facilement encore ^ cédait à un mouvement de colère , mais ne gardait point d'humeur j malgré la tournure quelquefois maligne de son esprit , on n'a jamais eu à lui reprocher la plus petite méchanceté , et il n'a jamais affligé , même ses ennemis , que par son mépris et son silence. Après avoirdemeuré près de quarante ans dans la maison de sa nourrice , sa santé l'obligea de quitter le logement qu'il occupait chez elle, et l'âge de cette femme respectable ne lui permit pas de le suivre : tant qu'elle vécut , deux fois chaque semaine il se rendait auprèi

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crdle , s''assurait par ses yeux des soins qu'on avait de sa vieillesse, cherchait à prévenir, à deviner ce qui pouvait rendre plus douce la fin d'une vie sur laquelle sa reconnaissance et sa tendresse avaient répandu l'aisance et le bonheur. En quittant cette inaison, il chercha «n asile dans Tamilié , dans la société habituelle d'une femme aimable, qui , par une sensibilité simple et vraie , par les grâces piquantes et naturelles de son esprit , par la force de son âme et de son caractère , avait fait naître en lui un sentiment que les malheurs qu'elle avait longtemps éprouvés rendirent plus profond et plus tendre, et qui eût été la consolation de la vie de d'Alembert , s'il n'avait pas eu le malheur de lui survivre.

Les savans et les écrivains les plus célèbres , des étrangers distingués par leurs lumières , des hommes de tous les ordres , mais choisis parmi ceux qui aimaient la vérité, et qui étaient dignes de l'entendre , lui formèrent alors une société nombreuse , oii se joignait une foule de jeunes littérateurs et de gens du monde , que le désir de voir un grand homme , ou la vanité de dire qu'ils l'avaient vu , attirait auprès de lui 5 cette société rassemblait , pour ainsi dire , tous les hommes qui , zélés pour les intérêts de l'humanité, mais différens parleurs occupations, leurs goûts , leurs opinions , n'étaient rapprochés que par un désir égal de hâter le progrès des lumières, un même amour pour le 3)ien , et un respect commun pour l'homme illustre que son génie et sa gloire avaient naturellement placé à leur tête • elle offrait aux jeunes gens qui entraient dans la carrière des lettres , les moyens de faire des connaissances utiles à leur avancement ou à leur fortune , sans se livrer à une dissipation d'autant funeste pour le talent , qu'il est encore moins formé ^ ils y trouvaient les encouragemens que donne le suffrage libre et éclairé des hommes supérieurs , les lumières utiles qui s'échappent de leur conversation , enfin la crainte salutaire pour la jeunesse , de perdre par sa conduite l'estime d'une société qu'on respecte et qu'on recherche. Ce n'est point ici mon jugement que j'expose, c'est l'expression fidèle des senlimens de plusieurs de ceux qui étaient admis chez d'Alembert , telle qu'elle leur est échappée au milieu de leurs regrets.

La constitution de d'Alembert était naturellement faible 5 le régime le plus exact , l'abstinence absolue de toute liqueur lèrmentée , l'habitude de ne manger que seul d'un très-petit nombre de mets sains et apprêtés simplement , ne purent le préserver d'éprouver avant l'âge les inhrmiiés et le dépérissement de la vieillesse : il ne lui restait depuis long-temps que deux plaisirs, le travail et la conversation; son état de faiblesse lui enlevait celui des deux qui lui était le plus cher : cette privation altéra un peu son humeur, son penchant à l'inquiétude augmenta; son âme paraissait comme ses organes , mais cette faiblesse n'était qu'apparente ; on le croyait accablé parla douleur , et on ignorait qu'il en employnit les intervalles h discuter quelques questions mathémaliques qui avaient piqué sa curiosité, à perieclionner son histoire de l'académie, à augmenter sa traduction de Tacite , et à la corriger ; on ne devinait pas que , dans le moment ou il verrait que sou terme approchait , et qu'il u'avait plus qu'à

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quitter la vie , il reprendrait tout son courage. Dans ses derniers jours , au milieu d'une société nombreuse , écoutant la conversation , l'animant encore quelquefois par des plaisanteries ou par des contes , lui seul était tranquille , lui seul pouvait s'occuper d'un autre objet que de lui-même , et avait la force de se livrer à la gaieté et à des amusemens frivoles.

Illustre par plusieurs de ces grandes découvertes qui assurent au siècle où elles ont été dévoilées l'honneur de former une époque dans la suite éternelle des siècles ; digne par sa modération , son désintéressement , la candeur et la noblesse de son caractère , de servir de modèle à ceux qui cultivent les sciences , et d'exemple aux philosophes qui cherchent le bonheur ; ami constant de la vérité et des hommes ; fidèle jusqu'au scrupule aux devoirs communs de la morale, comme aux devoirs que son cœur lui avait prescrits 5 défenseur courageux de la liberté et de l'égalité dans les sociétés savantes ou littéraires dont il était membre j admirateur impartial et sensible de tous les vrais talens j appui zélé de quiconque avait du mérite ou des vertus j aussi éloigné de toute jalousie que de toute vanité j n'ayant d'ennemi que parce qu'il avait combattu des partis, aimé la vérité et pratiqué la justice ; ami assez tendre pour que la supériorité de son génie , loin de refroidir l'amJtié eu blessant l'amour-propre, ne fît qu'y ajouter un charme plus touchant , il a mérité de vivre dans le cœur de ses amis, comme dans la mémoire des hommes.

D'Alembert est mort le 29 octobre 1783.

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