‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 1 sur 165 · BOSSANGE FRÈRES, RUE DE SEINE, N · texte numérisé non relu

BOSSANGE FRÈRES, RUE DE SEINE, N

f;^ APOLOGIE DE L'ÉTUDE

\JE litre paraîtra sans doute une méprise : c^est , dira-t-on , l'éloge et non l'apologie de l'étude que vous voulez faire; pourquoi entreprendre de plaider une cause qui en a si peu de besoin? Et qu'y a-t-il de plus propre que l'étude à nous consoler , à nous instruire, à nous rendre meilleurs et plus heureux ? Et làdessus on débitera des maximes qu'on croira bien vraies , parce qu'elles seront bien triviales ; et on citera le beau passage de Cicéron sur l'avantage des lettres, dans son oraison ^our le poète Archias ; et on croira cet avantage prouvé sans réplique ; car que répondre à un passage de Cicéron?

Tel sera infailliblement le langage de tous ceux qui, n'ayant point attaché leur existence à la culture des lettres , n'y chergchent et n'y trouvent ({u'un délassement sans prétention, peu fait pour amener le dégoût , et pour éveiller l'envie.

Il n'en sera pas tout-à-fait de même, si nous interrogeons ceux qui ont embrassé l'étude par choix , par état, par le désir de la considération et l'estime ; car c'est un prix auquel les gens de lettres aspirent , ils mentent quand ils aiï'ectent de le dédaigner. Mais demandons à la plupart d'entre eux quel fruit ils ont tiré de leurs veilles ? Leur réponse peu consolante nous apprendra que pour connaître les inconvéniens secrets d'une profession, il faut s'adresser à ceux qui l'exercent, et non pas à ceux qui ne font que s'en amuser.

L'expérience l'a dit long-temps avant Horace : on ne se trouve heureux qu'à la place des autres , et jamais à la sienne ; le seul avantage que donnent les lumières , si c'en est un, est de n'envier l'état de personne, sans en être plus content du sien.

N'imaginons pourtant pas , car il ne faut point s'exagérer ses propres maux , que le bonheur soit incompatible avec la culture des lettres. Dans cet état comme dans les autres , quelques prédestinés échappent à la loi commune ; et chacun se flatte qu'il sera le prédestiné : sans cela , il faudrait être imbécile pour ne pas brûler ses livres , à commencer par ceux qu'on pourrait avoir faits. Mais la même l%*ovidence , qui semble avoir attaché le bonheur à la médiocrité du rang et de la fortune , semble aussi l'avoir attaché de même à la médiocrité des talens , apparemment pour nous guérir de l'ambition en tout genre. Celte nn-diocrité contente et tranquille, qui nourrit doucement l'amour- 4. ' I

t APOLOGIE

propre , sans efî'rayer celui de personne , qui permet de se croire quelque chose sans trop de vanité , et aux autres de nous compter pour rien sans trop d'injustice , cette médiocrité cCor,-^ pour appliquer ici une belle expression d'Horace , fait jouir ceux qui Font en partage d'une félicité obscure, et par là même plus assurée et plus durable. On peut comparer les talens médiocres à ce qu'on appelle dans l'Etat la bourgeoisie aisée , c'est-à-dire à la classe de citoyens la moins enviée et la plus paisible.

C'est principalement de cette partie de gens de lettres que nous devons prévenir les reproches. Comme ils jouissent à leur aise , en fait de réputation , d'une fortune bornée , mais trèssuffisante pour eux, et que personne ne leur dispute, ils se piquent, entre autres qualités , d'un grand zèie patriotique pour la littérature* car le patriotisme dans les âmes vulgaires (je ne dis pas dans les grandes âmes ) n'est guère que le sentiment de son bien-être y et la crainte de le voir troubler.

Quel mal vous ont fait les gens de lettres , me diront ces zélés citoyens, pour vouloir les dégoûter de leur état? Digne imitateur de ce poêle , qui exhortait les Romains à jeter dans la mer tout leur argent pour être parfaitement heureux , venez-vous nous conseiller , pour être plus heureux aussi , de mettre le feu à nos bibliothèques ? N'excepterez-vous pas au moins de cette proscription générale, cinq ou six philosophes modernes, et par conséquent privilégiés ? Ne peut-on pas même espérer que leurs ouvrages , dispersés dans la foule des autres livres , obtiendront grâce pour le reste , comme autrefois un patriarche demandait grâce pour une ville coupable en faveur de quelques justes ?

On ne peut répondre qu'en riant à de pareilles déclamations. Si c'est se montrer l'ennemi des gens dé lettres , que de leur parler avec intérêt des peines de leur état, ceux qui prendraient si légèrement l'alarme pour nous accuser, pourraient faire le procès, sans le savoir, à leurs meilleurs amis. En effet , s'ils trouvaient aujourd'hui dans un livre , sans nom d'auteur, que les lettres ne guérissent de rien , qu'e//e^ ne nous apprenneîit point à vivre , mais à disputer ; que la raison est un mauvais présent fait Cl Vhomme ; que depuis que les savans ont paru, on ne voit plus de gens de bien; ils ne manqueraient pas d'attribuer cette satire de l'esprit et des talens à quelque déclamateur moderne , ami des paradoxes et des sophismes ; l'antiquité, diront-ils, était trop sage pour penser de la sorte, et endire moins pour l'écrire. C'est là pourtant ce qu'ont dit et répété Socrate, Sénèque , Cicéron même , et après eux Montaigne et cent autres. Que conclure de ces traits lancés contre les lettres par ceux qu'elles ont le plus occupés et le plus illustrés , et qui même en ont parlé ailleurs

avec tant d'éloges? Rien autre chose, sinon que la passion de l'étude, ainsi que toutes les autres, a ses instans d'humeur et de dégoût, comme ses momens de plaisir et d'enivrement; que dans ce combat du plaisir et du dégoût , le plaisir est apparemment le plus fort, puisqu'en décriant les lettres on continue à s'y livrer ; et que les Muses sont pour ceux qu'elles favorisent une maîtresse aimable et capricieuse , dont on se plaint quelquefois , et à laquelle on revient toujours.

On a dans ces derniers temps attaqué la cause des lettres avec de la rhétorique , on l'a défendue avec des lieux communs : on ne pouvait , ce me semble , la plaider comme elle le mérite , qu'en la décomposant , en l'envisageant par toutes ses faces , en y appliquant en un mot la dialectique et l'analyse : par malheur la dialectique fatigue , les lieux communs ennuient , et la rhétorique ne prouve rien ; c'est le moyen que la question ne soit pas sitôt décidée. Le parti le plus raisonnable serait peut-être de comparer les sciences aux alimens qui , également nécessaires à tous les peuples et à tous les hommes , ne leur conviennent pourtant ni au même degré ni de la même manière. Mais cette vérité trop simple n'eût pas produit des livres.

Quoi qu'il en soit , ceux qui ont décrié la culture de l'esprit comme un grand mal , désiraient apparemment que leur zèle ne fût pas sans fruit , car ce serait perdre des paroles que de prêcher contre un abus qu'on n'espère pas de détruire : or, dans cette persuasion , je m'étonne qu'ils aient cru porter aux lettres la plus mortelle atteinte , en leur attribuant la dépravation des mœurs. Supposons pour un moment cette imputation aussi fondée qu'elle est injuste ; si les gens de lettres sont eu effet coupables du désordre dont on les accuse , n'a-t-on pas dû s'attendre qu'ils en. soutiendraient trait^uillement le reproche ? La peinture du mal pourra-t-elle les trouver sensibles, lorsque le mal même les touche si peu ? Ils continueront à éclairer et à pervertir le genre humain. Mais si on avait, comme je le suppose, un désir sincère de les convertir en les effrayant, on pouvait , ce me semble , faire agir un intérêt plus puissant et plus sûr, celui de leur vanité et de leur amour-propre ; les représenter courant sans cesse après des chimères ou des chagrins; leur montrer d'une part le néant des connaissances humaines , la futilité de quelques unes , l'incertitude de presque toutes ; de l'autre , la haine et l'envie poursuivant jusqu'au tombeau les écrivains célèbres , honorés après leur mort comme les premiers des hommes , et traités comme les derniers pendant leur vie ; Homère et Milton , pauvres et malheureux; Aristote et Descartes, fuyant la persécution; le Tasse, mourant sans avoir

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