‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 2 sur 165 · APOLOGIE · texte numérisé non relu

APOLOGIE

joui de sa gloire ; Corneille , dëgoùté du théâtre , et n'y rentrant que pour s'y traîner avec de nouveaux dégoûts ; Racine, désespéré par ses critiques ; Quinault, victime de la satire; tous enfin se reprochant d'avoir perdu leur repos pour courir après la renommée. Yoilà , pourrait-on dire aux jeunes littérateurs , le sort qui vous attend si vous ressemblez à ces grands hommes. Peut-être après la lecture d'un pareil livre , serait-on tenté de fermer pour jamais les siens , comme on allait se tuer autrefois au sortir de l'école de ce philosophe mélancolique , qui décriait la vie au point d'en dégoûter ses auditeurs , et qui gardait pour lui le courage de ne se pas tuer.

Il est vrai que dans ce triste et effrayant tableau , oii l'on tracerait avec les couleurs de l'éloquence les malheurs essuyés par les gens de lettres, il faudrait bien se garder, pour ne pas manquer son but , d'y opposer les marques d'honneur, de considération et d'estime que les talens ont reçus tant de fois. Mais l'éloquence n'en use pas autrement; elle ne peint jamais que de profil.

La raison l'admire sans lui céder ; elle s'en amuse et s'en défie. Eclairés par cette raison froide , mais équitable , écoutons-la dans le silence. Envisageons d'abord l'étude en elle-même, et bornons - nous , dans cet écrit , à quelques réflexions moitié tristes, moitié consolantes , sur les dégoûts qu'on y éprouve, et sur les ressources qu'on peut y trouver.

La paresse est naturelle à l'homme. On objectera qu'il est condamné au travail ; mais , puisqu'il y est condamné , ce n'était donc pas sa première destination. Semblable à un pendule qu'une force étrangère a tiré de son repos , il tend à y revenir sans cesse. Mais , pour suivre^ la comparaison, ce même pendule, une fois éloigné de sa situation naturelle , y retombe mille fois sans s'y arrêter, jusqu'à ce que son mouvement, ralenti peu à peu par le frottement et par la résistance , soit enfin totalement détruit. Il en est de même de l'homme ; sans cesse le penchant le ramène au repos , et sans cesse l'agitation que ses désirs lui ont imprimée, l'en fait sortir pour le chercher encore, jusqu'à ce que son âme , usée peu à peu par ces désirs mêmes , et par la résistance qu'elle a éprouvée pour les satisfaire, jouisse enfin d'une triste et tardive tranquillité. Nous portons deux hommes en nous , un naturel et un factice. Le premier ne connaît d'autres besoins que les besoins physiques , d'autres plaisirs que celui de les contenter , et de végéter ensuite sans trouble , sans passions et sans ennui. L'homme factice, au contraire, a mille besoins d'institution , et pour ainsi dire métaphysi- <jiies, ouvrni^e de la société, do l'éducation, des préjugés, de

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l'habitude , de l'inégalité des rangs. Si l'état dont nous jouissons parmi nos semblables nous met à portée de satisfaire sauî aucun travail les besoins physiques et réels , les besoins factices et métaphysiques viennent s'offrir alors comme un aliment nécessaire à nos désirs, et par conséquent à notre existence. Or, de ces besoins imaginaires, souvent plus impérieux que les besoins naturels, le plus universel et le plus pressant est celui de dominer sur les autres, soit par la dépendance où ils sont de nous , soit par les lumières qu'ils en reçoivent. Chacun songeant donc également , et à se tirer de lui-même , et à faire désirer aux autres d'être à sa place, celui-ci aspire aux grandes richesses, celui-là aux grands honneurs; un troisième espère trouver dans le sein de la méditation et de la retraite un bonheur plus facile et plus pur. Ainsi , tandis que la plus grande partie des hommes , condamnés aux sueurs et à la fatigue , envie l'oisiveté de ses semblables , et la reproche à la nature , ceux-ci se tourmentent par les passions , ou se dessèchent par l'étude , et l'ennui dévore le reste.

Pénétrons dans un de ces asiles, consacrés par le philosophe a la solitude et aux réflexions. Interrogeons-le au milieu de ses méditations et de ses livres ; sachons de lui s'il est heureux , et offrons-lui, s'il est possible, les moyens de l'être.

Vous voyez, me disait il n'y a pas long-temps un savant célèbre , cette bibliothèque immense que j'habite. Que de biens à la fois , ai-je dit en y entrant , comme cet animal affamé de la fable ! Que de moyens d'être heureux sans avoir besoin de personne I J'ai passé mes plus belles années à épuiser cette vaste collection; que m'a-t-elle appris? L'histoire ne m'a offert qu'incertitude; la physique que ténèbres; la morale que vérités communes, ou paradoxes dangereux; la métaphysique que vaines subtilités. Après trente ans d'étude , vous me demanderiez en vain pourquoi une pierre tombe , pourquoi je remue la main , pourquoi j'ai la faculté de penser et de sentir. Sans des lumières supérieures à la raison , qui ont servi plus d'une fois à consoler mon ignorance , aucua^ivre n'aurait pu m'apprendre ce que je suis , d'où je viens et où je dois aller ; et je dirais de moi-même, jeté comme au hasard dans cet univers, ce que le doge de Gênes disait de Versailles ; ce qui mëlonne le plus ici , c'est de in y 7)oir.

Rebuté des livres qui promettent l'instruction , et qui tiennent si mal ce qu'ils promettent, les ouvrages de pur agrément semblaient me préparer quelques ressources ; nouvelle erreur. Je n'ai trouvé dans la foule des orateurs que déclamations ; dans la multitude des poètes , que pensées fausses ou communes ,

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