ET SUR LE STYLE EN GÉNÉRAL
Cjes réflexions sont destinées à développer les principes qu'on a établis sur l'éloquence dans le discours précédent ; les éloges de justice et de devoir , auxquels on a été obligé dans ce discours, et les bornes qui lui étaient d'abord prescrites , n'ont pas permis d'y traiter avec l'étendue convenable cette matière importante.
L'éloquence , fille du génie et de la liberté , est née dans les républiques. Les orateurs ont appliqué d'abord aux grands objets du gouvernement le talent de la parole ; et comme dans ces occasions il fallait en même temps convaincre et remuer le peuple , ils appelèrent l'éloquence l'm^^ de persuader , c'est-à-dire de prouver et d'émouvoir tout ensemble.
Nos écrivains modernes , pour la plupart copistes superstitieux et serviles de l'antiquité , ont adopté cette définition , sans faire attention que les anciens qui nous l'ont laissée , y bornaient l'éloquence à sa partie la plus noble et la plus étendue , et que par conséquent la définition était incomplète. En effet, combien de traits vraiment éloquens qui n'ont pour but que d'émouvoir, et nullement de convaincre? Penser autrement, ce serait res-
sembler à ce malliématicien sévère, ({ui après avoir la la scène admirable du délire de Phèdre, demandait froidement, qu estce que cela prom>c ?
La définition que nous avons donnée de l'éloquence renferme l'idée la plus générale qu'on puisse en avoir. C'est, avons-nous dit , le talent de faire passer avec rapidité et d'imprimer avec force dans l'âme des autres le sentiment profond dont on est pénétré. Cette définition convient à l'éloquence même du silence, langage énergique et quelquefois sublime des grandes passions ; à l'éloquence du geste , qu'on peut appeler l'éloquence du peuple, par le pouvoir qu'elle a pour subjuguer la multitude , toujours plus frappée de ce qu'elle voit que de ce qu'elle entend; enfin , à cette éloquence adroite et tranquille, qui se borne à convaincre sans émouvoir , et qui ne cherche point à arracher le consentement , mais à l'obtenir. Cette dernière espèce d'éloquence n'est peut-être pas la moins puissante ; on est moins en garde contre l'insinuation que contre la force. Néanmoins comme lé talent d'émouvoir est le caractère principal de V éloquence , c'est aussi sous ce point de vue que nous allons principalement la considérer.
Le propre de l'éloquence est non-seulement de remuer , mais d'élever l'âme ; c'est l'effet même de celle qui ne paraît destinée qu'à nous arracher des larmes ; le pathétique et le sublime se tiennent ; en se sentant attendri , on se trouve en même temps plus grand , parce qu'on se trouve meilleur ; la tristesse délicieuse et douce , que produisent en nous un discours , un tableau touchant, nous donne bonne opinion de nous-mêmes par le témoignage qu'elle nous rend de la sensibilité de notre âme ; ce témoignage est une des principales sources du plaisir qu'on goûte en aimant , et en général dé celui que les sentimens tendres et profonds nous font éprouver.
Nous appelons l'éloquence un talent^ un art, comme l'ont appelée la plupart des rhéteurs; car tout art s'acquiert par l'étude et par l'exercice , et l'éloquence est un don de la nature. Les règles ne sont destinées qu'à être le frein du génie qui s'égare, et non le flambeau du génie qui prend l'essor ; leur unique usage est d'empêcher que les traits vraiment éloquens ne soient défigurés par d'autres , ouvrages de la négligence ou du mauvais goût. Ce ne sont point les règles qui ont inspiré à Shakespeare le monologue admirable d'Hamlet ; mais elles nous auraient épargné la scène barbare et dégoûtante des fossoyeurs.
On rend avec netteté ce que l'on conçoit bien ; de même ou énonce avec chaleur ce que l'on sent avec enthousiasme , et les mots viennent aussi aisément pour exprimer une émotion vive qu'une idée claire. Le sentiment s'affaiMirait, s'éteindrait même
ilans l'orateur, par le soin froid et étudié qu'il se donnerail pour le rendre ; et tout le fruit de ses efforts serait de persuader à ses auditeurs qu'il ne ressentait pas ce qu'il a voulu leur inspirer. Aimez, et faites tout ce qiiiL vous plaira , dit un père de l'Eglise aux chrétiens , sentez vivement^ et dites tout ce que vou.'^ voudrez , voilà la devise des orateurs. Qu'on interroge les écrivains de génie sur les plus beaux endroits de leurs ouvrages, iljv avoueront presque toujours que ces endroits sont ceux qui leur ont coûté le moins , parce qu'ils ont été comme inspirés en les produisant. Débarrassée de toute contrainte , et bravant quelquefois les règles mêmes , la nature produit alors ses plus grands Lniracles ; on éprouve alors la vérité de ce passage de Quintilien : C'est Viinie seule qui îious rend éloquens , et les ignorons ménie^ quand une violente passion les agite, ne cherchent point cequils ont à dire. Tel était l'enthousiasme qui animait autrefois le paysan du Danube , et qui le fit admirer dans le sanctuaire de l'éloquence par le sénat de Rome. C'est ce même enthousiasme , prompt à se communiquer à l'auditeur , qui met tant de différence entre l'éloquence yj^rZee;, si on peut se servir de cette ex^ pression , et l'éloquence écrite. L'éloquence dans les livres est à peu près comme la musique sur le jiapier , muette , nulle , et sans vie ; elle y perd du moins sa plus grande force; et elle a besoin de l'action |K)ur se déployer. Nous ne pouvons lire sans être attendris les péroraisons touchantes de Cicéron pour Flaccus f pour Fonteius, pour Sextius, pour Plancius et pour Sylla , les plus admirables modèles d'éloquence que l'antiquité nous ait laissés dans le genre pathétique : qu'on imagine l'effet qu'elles devaient produire dans la bouche de ce grand homme ; qu'on se représente Cicéron au milieu du barreau , animant par ses pleurs le discours le plus touchant, tenant le fils de Flaccus entre ses bras , le présentant aux juges, et implorant pour lui l'humanité et les lois ; sera-t-on surpris de ce qu'il nous apprend luimême, qu'il fut interrompu par les gémissemens et les sanglots de l'auditoire? sera-t-on surpris que ce tableau ait séduit et entraîné les juges ? sera-t-on surpris enfin , que l'éloquence de Cicéron lui ait servi tant de fois à sauver des cliens coupables ? Aussi l'Aréopage , qui ne voulait qu'être juste, avait interdit sévèrement l'éloquence aux avocats. On y demandait , comme dans nos tribunaux , plus de raisons que de pathétique ; et les juges d'Athènes, ainsi que les nôtres , eussent fait perdre à Cicéron la plupart des causes ([u'il avait gagnées à Rome.
Non-seulement il faut sentir pour être" éloquent, mais il ne faut pas sentir à demi , comme il ne faut pas concevoir à demi pour s'énoncer avec clarté. Pleurez , si vous voulez me tirer dc\
SUR L'ELOCUTlOiN ORATOIRE. :>.^7
pleurs , dit Horace dans cet aduiirable Art jwétiquc , t^uou doit appeler le code du bon goût ; ou peut ajouter à ce précepte, iremblez et frémissez, , si vous voulez me faire trembler et frémir : il faut avouer cependant, que si l'agitation qui anime l'orateur au moment de la production doit toujours être trèsvive , il n'est pas nécessaire qu'elle soit semblable par sa nature à celle qu'il se projiose d'exciter. Notre âme a deux ressorts par lesquels on la met eu mouvement, le sentiment et Vimagination. Le premier de ces deux ressorts a san^ doute le plus de force; mais l'imagination peut quelquefois en jouer le rôle et «n tenir la place. C'est par là qu'un orateur, sans être réelleîDcnt affligé , fera verser des pleurs à son auditoire et en répandra hii-mênie ; c'est par là qu'un comédien, en se mettant à la place du personnage qu'il représente , agite et trouble les spectateurs au récit animé des malheurs qu'il n'a pas ressentis ; c'est «nfîn par là que des hommes nés avec une imagination sensible, peuvent inspirer dans leurs écrits l'amour des vertus qu'ils n'ont pas. L'imagination ne supplée jamais au sentiment par l'impression qu'elle fait sur nous-mêmes ; mais elle peut y suppléer par l'impulsion qu'elle donne aux autres. L'effet du sentiment en nous est plus concentré ; celui de l'imagination est plus fait pour se répandre au dehors; l'action de celle-ci est plus violente et plus courte , celle du sentiment est plus forte et plus constante.
Ainsi l'émotion qui doit animer l'orateur , doit réparer par sa véhémence ce qu'elle pourra ne pas avoir en durée ; elle ne ressemblera pas à cette agitation superficielle que l'éloquence <3xcite dans les âmes froides ; impression purement mécanique , produite par l'exemple ou par le ton qu'on a donné à la multitude : plus l'auditeur aura de génie, plus aussi son impression ressemblera à celle de l'orateur ; plus il sera capable d'imiter ce qu'il admire.
Si l'effet de l'éloquence est de faire passer dans l'âme des autres le mouvement qui nous anime, il s'ensuit que plus le discours sera simple dans un grand sujet, plus il sera éloquent , parce qu'il représentera le Sentiment avec plus de vérité. Je ne sais par quelle raison tant d'écrivains modernes nous parlent de l'éloquence des choses , comme s'il y avait une éloquence des jjiots. L'éloquence, on ne saurait trop le redire , n'est jamais ({ue dans le sujet ; et le caractère du sujet , ou plutôt du sentiment qu'il produit, passe de lui-même au discours. L'éloquence ne consiste donc point , comme quelques anciens l'ont dit , et comme tant d'échos l'ont répété , à dire les grandes choses d^un style sublime , mais d'un style simple. C'est affaiblir une grande
idée (j[uc de chercher à la relever par la pompe des paroles. liO psalmiste a dit : Les deux racontent la gloire de Dieu , et le firmament annonce l'ouvrage de ses mains : voyez comment uu de nos plus grands poëtes a défiguré cette pensée sublime e\\ voulant rétendre et l'orner.
Les cieux instruisent la terre A re've'rer leur auteur; Toat ce que leur globe enserre Célèbre un Dieu créateur.
^ Quel plus sublime cantique
Que ce concert magnifique De tous les célestes corps ?
Quelle grandeur infinie , Quelle diuine harmonie Piésulte de leurs accords ?
L'exemple , dira-t-on peut-être , est mal choiài ; cette strophe presque toute entière est mauvaise en elle-même , et indigne d'être comparée à son modèle. Prenons-en donc une autre dont on ne puisse contester la beauté, la première du cantique d'Ézéchias traduite par le même poète , et rapprochons-la de l'original.
J'ai vu mes tristes jourue'es
Décliner uers leur penchant ;
Au midi de mes anne'es
Je touchais à mon couchant ;
La mort déployant ses ailes ,
Couvrait d'ombres e'ternelles
La clarté' dont je jouis ;
Et dans celte nuit funeste
Je cherchais en vain le reste
De mes jours e'vanouis.
Quelque admirables que soient ces vers , on y reconnaît encore le poète. Le midi et le couchant des années , les journées (jui déclinent vers leur penchant , les ailes de la mort déploj'ées. Ces images, belles à la vérité , mais l'ouvrage de l'esprit qui cherche à peindre , et non du sentiment qui n^e veut qu'exprimer , peuvent-elles être comparées à la simplicité touchante de l'Écriture, à la tristesse profonde et vraie avec laquelle le prince jeune et mourant se présente aux portes de la mort? J'ai dit au milieu de mes jours , je vais mourir ; et fai cherché le j^este de mes ans.
Allons plqs loin ; comparons le poète à lui-même dans le mênjc ouvrage ; et quelque belle que soit la strophe que nous venons de citer , nous ne balancerons point à lui préférer la suivante , par cette seule raison que l'expression y est plus naturelle et moins étudiée :
SUR L'ÉLOGUTION ORATOIRE, 979
Ainsi de cris et d'alarmes
Mon mal semblait se nourrir;
Ft mes yeux noyés de larmes
Etaient lasses de s'ouvrir.
Je disais à la nuit sombre,
O nuit! tu vas dans ton ombre
M'ensevelir pour toujours ;
Je redisais h l'aurore , ^
Le jour que tu fais e'clore
Est le dernier de mes jours.
Rien ne serait plus beau que cette strophe , si l'original ne l'était davantage , parce qu'il est plus simple : J'ai dit, je ne verrai plus mon peuple ; et mes jeux las de se tourner vers le ciel se sont fermés.
On connaît les éloges justement donnés par Longin à ce passage sublime de la Genèse : Dieu dit , que la lumière se fasse ; et la lumière se fit. Quelques écrivains modernes ont prétendu que ce passage, bien loin d'être un exemple sublime, en était un au contraire de simplicité ; ils prenaient pour l'opposé du sublime ce qui en fait le véritable caractère , l'expression simple d'une grande idée.
Mais passons un moment du sacré au profane , et donnons encore un exemple des avantages de la simplicité d'expression , pour rendre avec autant de vérité que d'énergie les idées nobles ou pathétiques ; rappelons-nous de quelle manière Virgile dépeint Orphée, seul avec sa douleur sur le rivage de la mer, pleurant sa chère Euridice depuis la naissance jusqu'au déclin du jour. Un pQete médiocre , un grand poète même qui aurait eu moins de goût , aurait décrit dans une phrase poétique le lever et le coucher du soleil ; Ovide n'y eut pas manqué ; mais écoutons Virgile.
.-^ Te dulcis conjiix , te solo in littore secuin ,
Te 'veniente die y te decedenie canebat.
Si quelque chose est au-dessus de ces vers admirables , c'est peut-être le commencement du psaume qui peint d'une manière si touchante et si vraie les Juifs en captivité. Sur le bord des fleuves de Bahjlone , nous nous sommes assis et nous avons pleuré ^ en nous ressouvenant de S ion.
Le style naturel et simple , dit Pascal , nous enchante avec raison ; car on s'attendait à un auteur, et on trouve un homme - Li'expression même la plus brillante perd de son mérite dès que la recherche s'y laisse apercevoir. Celte recherche nous fait sentir que l'auteur s'est occupé de lui , et a voulu nous en occuper ; et dès-lors il a d'autasit moins de droit à notre safi'rage ,
28o REFLEXIONS
que nous l'accordons toujours le plus tard et le moins qu'il nous est possible. L'affectation du style nuit d'ailleurs à l'expression du sentiment, et par <:onsëquent à la vérité. Un écrivain justement célèbre par ses ouvrages , mais modèle quelquefois dan-^ gereux et juge quelquefois suspect en matière de goût , donne des éloges à cette phrage de La E.ochefoucault, V esprit a été en moi la dupe du cœur , pour dire , fai cru ma maîtresse fidèle , parce que je le souhaitais. Cette dernière expression est pourtant celle de la nature ; c'est la seule qui se présente à un amant affligé : la première est d'un bel esprit qui n'aime point , ou qui n'aime plus.
Un des moyens les plus surs pour juger si le style a cette simplicité si précieuse et si rare , c'est de se mettre à la place de l'auteur , de supposer qu'on ait eu la même idée à rendre que lui, et de voir si, sans effort et sans apprêt, on l'aurait rendue de même :
O malheureux Phocas! O trop heureux Maurice! * Tu retrouves deux fils pour mourir après toi , jd
Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
L'homme le plus ordinaire ayant ce sentiment à exprimer , l'aurait-il énoncé en d'autres termes que Corneille? La seule différence entre l'homme ordinaire et le grand homme , c'est que le dernier a trouvé ce sentiment dans son âme , et que l'autre aurait eu besoin qu'on le lui suggérât.
Aussi les traits vraiment éloquens sont ceux qui se traduisent avec le moins de peine, parce que la grandeur de l'idée subsiste toujours sous quelque forme qu'on la présente , et qu'il n'est point de langue qui se refuse à l'expression naturelle et simple d'un sentiment sublime.
Les hommes , dit un philosophe moderne , ont tous à peu près le même fond de pensées ; ils ne diffèrent guère que par la manière dont ils les rendent. Il y a , ce me semble , du vrai et du faux dans cette maxime. Tous les hommes ont le même fond de pensées communes , que l'homme ordinaire exprime sans agrément, et l'homme d'esprit avec grâce; une grande idée n'apppartient c[u'aux grands génies ; les esprits médiocres ne l'ont que par emprunt ; ils montrent même , par les ornemens qu'ils lui prêtent , qu'elle n'était point chez eux dans son terroir naturel, et s'y trouvait dénaturée et transplantée.
Mais, dira-t-on , si l'éloquence proprement dite, celle cpii se propose de nous remuer par de grands objets , a si peu i>esoin des régies de réloculion , si elle ne doit avoir d'autre expression ^jue celle (]ui cA dictée par la nature; pourquoi donc les anciens,
SUR L'ÉLOCUTIOJN ORATOIRE. 281
t^Aans leurs écrits sur l'éloquence, ont- ils donné tant de règles de rélocution oratoire? cette question mérite d'être approfondie.
L'éloquence ne consiste proprement que dans des traits vifs et rapides ; son effet est d'émouvoir vivement , et toute émotion s'affaiblit par la durée. L'éloquence proprement dite ne peut donc régner que par intervalles , dans un discours de quelque étendue , l'éclair part et la nue se referme. Mais si les ombres du tableau sont nécessaires , elles ne doivent pas être trop fortes ; il faut sans doute à l'orateur et à l'auditeur des endroits de repos , mais dans ces endroits l'auditeur doit respirer , et non s'endormir ; et c'est aux charmes tranquilles de l'élocution à le tenir dans cette situation douce et agréable. Ainsi ( ce qui semblera paradoxe , sans en être moins vrai ) les règles de l'élocution ne sont nécessaires que pour les morceaux qui ne sont pas proprement éloquens , et oii la nature a besoin de l'art. L'homme de génie ne doit craindre de tomber dans un style faible et négligé, que lorsqu'il n'est point soutenu par sa matière ; c'est alors qu'il doit songer à l'élocution et s'en occuper; dès qu'il aura de grandes choses à dire , son élocution sera telle qu'elle doit être sans qu'il y pense. Les anciens, si je ne me trompe, ont senti cette vérité, et c'est pour cette raison qu'ils ont traité de l'élocution avec tant de détail ; c'est aussi dans la même idée que nous allons en tracer légèrement les principes.
L'élocution a deux parties qu'il est nécessaire de distinguer , quoique souvent on les confonde , la diction et le stjle. La diction n'a proprement de rapport qu'aux qualités grammaticales du discours, la correction et la clarté : le style au contraire renferme les qualités de l'élocution plus particulières , plus difficiles et plus rares , qui marquent le génie ou le talent de celui qui écrit ou qui parle ; telles sont la propriété des termes , la noblesse , l'harmonie et la facilité. Parcourons successivement ces différens objets.
Quoique la correction soit une qualité si essentielle qu'il est itiutilede la recommander, l'orateur ne doitpas néanmoins s'en ren<3re tellement esclave qu'elle nuise à la vivacité nécessaire du discours ; de légères fautes sont alors une licence heureuse ; o'est'un défaut d'être incorrect; mais c'est un vice d'être froid. Lorsque Racine a dit ,
Je faimais inconstant, qu'eusse-je f'ail (idèle ?
il a mieux aimé être inexact que languissant, et niaiu|uer à la grammaire qu'à l'expression.
La clarté , cette loi fondamentale , aujourd'hui négligée par tant d'écrivains , qui croient être profonds et qui ne sont qu'obs-
28s>. RÉFLEXIONS
curs , consiste à éviter non-seulement les constructions louches^ et les phrases trop chargées d'idées accessoires à l'idée principale, mais encore les tours épigrammatiques dont la multitude ne peut sentir la finesse ; car l'orateur ne doit jamais oublier que c'est à la multitude qu'il parle , que c'est elle qu'il doit émouvoir , attendrir , entraîner. L'éloquence qui n'est pas pour le grand nombre, n'est pas de l'éloquence. Cependant si l'orateur doit bannir de son discours la finesse épigrammatique , qui n'est souvent que l'art puéril et méprisable de faire paraître les choses plus ingénieuses qu'elles ne sont , il est une autre espèce de finesse qui lui est permise , quelquefois même nécessaire , et qu'il ne faut pas confondre avec l'obscurité. L'obscurité consiste à ne point offrir de sens net à l'esprit, la finesse à en présenter deux , un clair et simple pour le vulgaire , un plus adroit et plus détourné que les gens d'esprit aperçoivent et saisissent ; et pourquoi n'y aurait-il pas dans un discours d'éloquence des traits uniquement réservés aux seuls hommes dont l'orateur doit réellement ambitionner l'estime? c'est aux gens d'esprit à le juger, et à la multitude à lui obéir. Qu'il soit néanmoins sobre et circonspect dans l'usage de cette finesse même ; surtout qu'il se l'interdise sévèrement dans les sujets susceptibles d'élévation ou de véhémence , qui n'exigent qu'un coloris mâle et des traits forts et marqués ; la finesse d'expression dans ces sortes de sujets en bannirait la noblesse , et ne servirait qu'à les énerver sans les embellir. Il en est du style comme du caractère ; la grandeur et la finesse y sont incompatibles.
Si on prend à la lettre ce qui se dit communément , que le caractère de notre langue est la clarté , on croira qu'il n'en est aucune plus favorable à l'orateur; il ne faut pour se détromper qu'avoir écrit en français , ou interroger ceux qui ont pris cette peine. Aucune langue sans exception n'est plus sujette à l'obscurité que la nôtre , et ne demande dans ceux qui en font usage plus de précautions minutieuses jîour être entendus. Aiiisi la clarté est l'apanage de notre langue , en ce seul sens qu'uii écrivain français ne doit jamais perdre la clarté de vue, comme étant prête à lui échapper sans cesse. On demandera sans doute comment une langue sujette à ce défaut importun, timide d'ailleurs, sourde et peu abondante , a fait dans l'Europe une si prodigieuse fortune? plusieurs raisons y ont contribué ; la grandeur oii la France est parvenue sous le règne de Louis XIV ; la supériorité de nos bpns écrivains en matière de goût sur ceux des autres nations; et peut-être aussi cette destinée quelquefois bizarre, qui décide apparejnmcnt de la fortune des langues comme de celle des hommes.
SUR L'ÉLOCUTIOJN ORATOIRE. ^83
Outre la clarté et la correction purement grammaticales , qui n'ont de rapport qu'à la diction, il est une autre sorte de clarté et de correction non moins essentielles , qui appartiennent au stjle ; elles consistent dans la propriété des termes. Chez les auteurs médiocres , l'expression est , pour ainsi dire , toujours a côté de l'idée ; leur lecture fait aux bons esprits le même genre de peine que ferait à des oreilles délicates un chanteur dont la voix serait entre le faux et le juste. La propriété des termes est au contraire le caractère distinctif des grands écrivains ; c est par là que leur style est toujours au niveau de leur sujet ; c est à cette qualité qu'on reconnaît le vrai talent d'écrire et non à l'art futile de déguiser par un vain coloris des idées communes.
C'est aussi la nécessité d'employer partout le terme propre , {[ui rend les bons vers si rares , par la contrainte que la poésie impose , et qui oblige à tout moment les versificateurs médiocres à ne rendre que faiblement ou imparfaitement leur pensée , quand ils ont le bonheur d'en avoir une. Mais dans ceux qui ont le talent de la poésie, cette contrainte même devient une source de beautés. L'obligation oii se trouve le poète de chercher l'expression , lui fait souvent rencontrer la plus énergique et la plus propre , qu'il n'eût peut-être pas trouvée s'il eût écrit en prose , parce que la paresse naturelle l'eût porté à se contenter du premier mot qui se serait offert à sa plume. Cette contrainte et les avantages qui en naissent, sont peut-être la meilleure raison €|u'on puisse apporter en faveur de la loi si rigoureusement observée jusqu'ici, qui veut que les tragédies soient en vers; mais il resterait à examiner si l'observation de cette loi n'a pas produit plus de mauvais vers que de bons , et si elle n'a pas été nuisible à d'excellens esprits , qui , sans avoir le talent de la poésie, possédaient supérieurement celui du théâtre.
De la propriété des termes naissent la précision , l'élégance et l'énergie , suivant la nature des sujets qu'on traite , ou des objets (ju'on doit peindre ; la précision dans les matières de discussion, l'élégance dans les sujets agréables , l'énergie dans les sujets grands ou pathétiques.
Ces qualités , en rendant le style convenable au sujet , lui donneront nécessairement de la noblesse, puisque l'orateur doit écarter avec soin les idées populaires et les sujets bas. Il est vrai que la bassesse des idées et des sujets est trop souvent arbitraire. Les anciens se donnaient là-dessus beaucoup plus de liberté que nous, qui, en banissant de nos mœurs la délicatesse , l'avons portée jus(|u'à l'excès dans nos écrits et dans nos discours. Mais, quekpie peu philosophe qu'une nation puisse être sur €e point, rorateur qui veut réussir auprès d'elle, doit se conforrupr
aux préjugés qui la dominent , et qu'on peut appeler la philosophie du vulgaire; le génie même les braverait en vain , surtout chez un peuple léger et frivole , plus frappé du ridicule que sensible au grand , sur qui une expression sublime peut manquer son elFet , mais à qui une expression populaire ou triviale n'échappe jamais , et qui à la suite de plusieurs pages de génie , pardonne à peine une ligne de mauvais goût.
Venons à l'harmonie , un des ornemens les plus indispensables du discours oratoire. Demander s'il y a une harmonie du style, c'est à peu près la même chose que de demander s'il y a une musique ; et vouloir le prouver , est presque aussi ridicule que de le mettre en question. Il y a sans doute des oreilles qui ne sont pas faites pour l'harmonie oratoire , comme il en est d'insensibles à l'harmonie musicale ; mais c'est à la nature à les retaire , et non au raisonnement à les corriger. Les anciens étaient extrêmement délicats sur cette qualité du discours ; on le voit surtout par un passage de Cicéron ' , où en rapportant le trait éloquent d'un tribun du peuple , qui invoquait les mânes d'un citoyen contre un fils séditieux , il paraît encore plus occupé de l'arrangement des mots que de Iq- grande idée qu'ils expriment. Cette attention de Cicéron à l'harmonie dans un morceau pathétique , ne contredit nullement ce que nous avons avancé , que les idées fortes et grandes dispensent du soin de chercher les termes : il s'agit ici , non de l'expression en ellemême, mais de la disposition mécanique des mots. La première est dictée par la nature ; c'est ensuite à l'oreille et à l'art d'arranger les termes de la manière la plus harmonieuse. Il en est de l'orateur couiîue du musicien, à qui le génie seul inspire le chant, mais que l'oreille et l'art conduisent dans l'enchaînement des modulations.
Quoique notre poésie et notre prose soient moins susceptibles d'harmonie que ne l'étaient la prose ou la poésie des anciens , elles ont cependant chacune une sorte de mélodie qui leur est ))ropre. Peut-être même celle de la prose a-t-elle un avantage, en ce qu'elle est moins monotone , et par conséquent moins fa-^
' J'c'tais présent, dit Gicc'ron, lorsque C. Carbon s'écria dans une harangue an peuple : « O Marce Druse {patrcni appello) Lu dicere solebas sacrant esse » Rcntpuhlicain ; quicuvique eam inolai^isset , ah omnibus esse ci pœncts )' pcrsolutas; palris dictuin sapiens , tenieriias fdii co/nprobai'it. Celte cinile i> comprobawit, ajoute Cicéron, excita par son haraioiiie un cri (radtniration j> dans toute l'assemblée. Qu'on change l'ordre des mots, et qu'on nieltc eom-\ ■» probauit fdii tenf.eriLas , il n'y aura plus rien , jani nihil erit- » Voilà , poiu le dire en passant, de ({uoi jje se seraient pas doutes nos latïftistcs modernes, «jui prononcent le ftilin aussi mal qu'ils !e parlent. Mais cet exemple suffit pour prouver combien les anciens étaient sensibles t\ l'huimonio.
SUR L'ÉLOGUTION ORATOIRE. 2^5
tigante. La tîililicuU^ vaincue est le grand mérite de la poésie , et la principale sourice du plaisir qu'elle nous cause. Ne seraitce point par celte raison qu'il est rare de lire de suite et sans dégoût un long ouvrage en vers , et que les charmes de la versification nous touchent moins à mesure que nous avançons en âge ?
Quoi qu'il en soit , comme ce sont les poètes (fui ont forme les langues , c'est aussi l'harmonie de la poésie qui a fait naître celle de la prose. Malherbe faisait parmi nous des odes harmonieuses , lorsque notre prose était encore barbare et grossière ; c'est à Balzac que nous avons l'obligation de lui avoir le premier donné de l'harmonie. « L'éloquence , dit très-bien M. de » Voltaire, a tant de pouvoir sur les hommes, qu'on admira » Balzac de son temps , pour avoir trouvé cette petite partie de » l'art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmo- >♦ nieux des paroles , et même pour l'avoir souvent employée » hors de sa place. » Le style de Thucydide , auquel il ne manque que l'harmonie, ressemble, selon Cicéron, au bouclier de Minerve par Phidias , qu'on aurait mis en pièces.
Deux choses charment l'oreille dans le discours j le son,^l le nombre : le son par la qualité des mots, le nombre -par leur arrangement. Il est difficile à l'orateur, pour peu qu'il ait d'oreille et d'organe , de se méprendre sur ces deux points. La prononciation seule lui fera aisément distinguer les mots doux et sonores , de ceux qui sont rudes et sourds , et par la même raison les mots dont la liaison est harmonieuse et facile , de ceux dont l'union est dure et raboteuse. Mais il est dans l'harmonie une autre condition, non moins nécessaire que le choix et la succession des mots , et qui demande une oreille plus délicate et plus exercée. Comme dans la musique l'agrément de la mélodie vient non -seulement du rapport des sons , mais de celui que les phrases de chant doivent avoir entre elles, de même l'harmonie oratoire (plus analogue qu'on ne pense à l'harmonie musicale) consiste à ne pas mettre trop d'inégalité entre les membres d'une même phrase , et surtout à ne pas faire ses derniers membres trop courts par rapport aux premiers ; à éviter également les périodes trop longues , et les phrases trop étranglées et pour ainsi dire à demi closes ; le style qui fait perdre haleine, et celui qui oblige à chaque instant de la reprendre , et qui ressemble à une sorte de marqueterie; à savoir enfin entremêler les périodes arrondies et soutenues , avec d'autres qui le soient moins , et qui servent comme de repos à l'oreille. On ne saurait croire , et je ne crains point là-dessus d'être démenti par les bons juges, combien un mot plus ou moins long à la fin d'une phrase , une chute
masculine ou féminine , et quelquefois une syllabe de plus ou (le moins dans le corps de la phrase , produisent de différence dans l'harmonie. L'étude réfléchie des grands maîtres, et surtout un organe sensible et sonore , en apprendront plus sur cela que toutes les règles.
Au reste, l'affectation et la contrainte, ennemies des beautés en tout genre , ne le sont pas moins dans celui-ci. Cicéron , si difficile d'ailleurs sur tout ce qui avait rapport à l'harmonie du style , condamne avec raison Théopompe , pour avoir porté j usqu'à l'excès le soin minutieux d'éviter le concours dès voyelles ^ . C'est à l'usage et à l'oreille à procurer d'eux-mêmes cet avantage sans qu'on le cherche avec fatigue. L'orateur exercé aperçoit par une espèce d'instinct la sucession harmonieuse des mots , comme un bon lecteur voit d'un coup d'œil les syllabes qui précèdent et celles qui suivent.
A l'exemple des anciens , nous avons banni avec raison les grands vers de notre prose ; mais on a remarqué que la prose la plus sonore contient beaucoup de vers d'une plus petite mesure, qui étant d'ailleurs entremêlés et sans rime , donnent à la prose un des agrémens de la poésie sans lui communiquer la monotonie et l'uniformité qu'on reproche à nos vers. La prose de Molière est toute pleine de vers de cette espèce : en voici un exemple tiré de la première scène du Sicilien.
Chut, n'avancez pas davantage.
Et demeurez en cet endroit
Jusqu'à ce que je vous appelle.
Il fait noir comme dans un four; ^
Le ciel s'est habille ce soir enscaraniouche,
Et je ne vois pas une étoile
Qui montre le bout de son nez.
Sotte condition que celle d'un esclave !
De ne vivre jamais pour soi ,
Et d'être toujours tout entier Aux passions d'un maître, etc.
Le reste de la pièce est à peu près semblable à ce début.
L'arrangement harmonique des mots ne peut quelquefois se concilier avec leur arrangement logique ; quel parti faut-il prendre alors ? un philosophe rigide ne balancerait pas ; la raison est son maître , je dirais presque son tyran. L'orateur soumis
' Je remarquerai h cette occasion une bizarrerie de notre poésie ; c'est de ne permettre la rencontre des voyelles que dans les cas où elle a le plus de dureté. Dans immolée a mes yeux le concours des voyelles est certainement plus sensible , et par conséquent plus rude que dans itnmolé h mes yeux. Cependant l'un est permis en poésie, eJ, Tautre ne l'est pas. De même le concours des voyelles est permis en poésie devant Vh aspirée , quoique cette aspiration rende le concours plus marqué. ?*'