A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE JOUR DE SA RÉCEPTION A LA PLACE DE M. l'ÉVÊQUE DE VENCE , LE JEUDI 19 DÉCEMBRE l'jS^.
ESSIEURS ,
Livré dès mon enfance à des études abstraites , obligé depuis de m'y consacrer, par l'adoption qu'a daigné faire de moi une compagnie savante et célèbre, je me contentais d'aimer et d'admirer vos travaux. C'est donc moins à mes écrits que vous avez accordé vos suffrages , qu'à mes sentimens pour vous , à mon zèle pour la gloire des lettres, à mon attachement pour tous ceux qui, à votre exemple, les font respecter par leurs talens et par leurs mœurs. Tels sont les titres que j'apporte ici : ils m'honorent, et ne me coûteront point à conserver.
Mais c'est trop vous parler de moi, messieurs; le premier devoir que la reconnaissance m'impose est de m'oublier moimême pour m'occuper de ce qui vous intéresse, et pour partager vos justes regrets sur la perte que vous venez de faire. M. l'évêque de Yence ne fut redevable qu'à lui-même de la réputation et des honneurs dont il a joui; il ignora la souplesse du manège, la bassesse de l'intrigue, et tous ces moyens méprisables qui mènent aux dignités par l'avilissement; il fut éloquent et vertueux, et ces deux qualités lui méritèrent l'épiscopat et vos suffrages. Permettez-moi , messieurs, de commencer l'hommage que je dois à sa mémoire par quelques réflexions sur le genre dans lequel il s'est distingué ; j'ai puisé ces réflexions dans vos ouvrages , et je les soumets à vos lumières.
L'éloquence est le talent de faire passer avec rapidité et d'imprimer avec force dans l'âme des autres le sentiment profond dont on est pénétré. Ce talent sublime a son germe dans une sensibilité rare pour le grand et pour le vrai. La même disposition de l'âme , qui nous rend susceptibles d'une émotion vive et peu commune, suffit pour en faire sortir l'image au dehors : il n'y a donc point d'art pour l'éloquence, puisqu'il n'y en a point pour sentir. Ce n'est point à produire des beautés , c'est à faire éviter les fautes , que les grands maîtres ont destiné les règles. 4. * 20
3o6 DISCOURS
La nature forme les hommes cle génie , comme elle lorme au sein de la terre les métaux précieux, bruts, informes, pleins d'alliage et de matières étrangères : Tart ne fait pour le génie que ce qu'il fait pour ces métaux ; il n'ajoute rien à leur substance, il les dégage de ce qu'ils ont d'étranger, et découvre l'ouvrage de la nature.
Suivant ces principes , qui sont les vôtres , messieurs , il n'y a de vraiment éloquent que ce qui conserve ce caractère en passant d'une langue dans une autre : le sublime se traduit toujours, presque jamais le style. Pourquoi les Cicéron et les Démosthène intéressent -ils celui même qui les lit dans une autre langue que la leur, quoique trop souvent dénaturés et travestis? Le génie de ces grands hommes y respire encore , et , si on peut parler ainsi , l'empreinte de leur âme y reste attachée.
Pour être éloquent, même sans aspirer à cette gloire, il ne faut à un génie élevé que de grands objets. Descartes et Nev^ton (pardonnez, messieurs, cet exemple à un géomètre qui ose parler de l'éloquence devant vous ) , Descartes et Newton , ces deux législateurs dans l'art de penser , que je ne prétends pas mettre au rang des orateurs, sont éloquens lorsqu'ils parlent de Dieu , du temps et de l'espace. En effet , ce qui nous élève l'esprit ou l'âme est la matière propre de l'éloquence , par le plaisir que nous ressentons à nous voir grands.
Mais ce qui nous anéantit à nos yeux n'y est pas moins propre , et peut-être par la même raison ; car , quoi de plus capable de nous élever, en nous humiliant , que le contraste entre le peu d'espace que nous occupons dans l'univers , et l'étendue immense que nos idées osent parcourir , en s'élançant , pour ainsi dire, du centre étroit oii nous sommes placés?
Rien n'est donc, messieurs, plus favorable à l'éloquence que les vérités de la religion: elles nous offrent le néant et la dignité de l'homme. Mais plus un sujet est grand, plus on exige de ceux qui le traitent; et les lois de l'éloquence de la chaire compensent par leur rigueur les avantages de l'objet. Presqufî tout est écueil en ce genre ; la difficulté d'annoncer d'une manière frappante , et cependant naturelle , des vérités que leur importance a rendues communes ; la forme sèche et didactique , si ennemie des grands mouvemens et des grandes idées ; l'air de prétention et d'apprêt qui décèle un orateur plus occupé de lui-même que du Dieu qu'il représente ; enfin , le goût des ornemens frivoles qui outragent la majesté du sujet. Des différens styles qu'admet l'éloquence profane, il n'y a proprement que le style simple qui convienne à celle de la chaire ; le sublime doit être dans le sentiment ou dans la pensée, et la simplicité dans l'expression»