‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 120 sur 165 · A L'ACADEMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L'ACADEMIE FRANÇAISE

Telle fut, messieurs, Féloquence de l'orateur qui est aujourd'hui l'objet de vos regrets; elle fut touchante et sans art , comme la religion' et la vérité ; il semblait l'avoir formée sur le modèle de ces discours nobles et simples , par lesquels un de vos plus illustres confrères, Massiîlon , inspirait au cœur tendre et sensible de notre monarque encore enfant , les vertus dont nous goûtons aujourd'hui les fruits.

Qu'il serait à souhaiter que l'Eglise et la nation , après avoir joui si long-temps de l'éloquence de mon prédécesseur, pussent en recueillir les restes après sa mort I la lecture de ses ouvrages en eût sans doute assuré le succès; mais M. l'évêque de Yence , par un sentiment que nous oserions blâmer, si nous n'en respections le principe, se défia, comme il disait lui-même, de sa jeunesse et de ses partisans : il fut trop éclairé pour n'être pas modeste. Son âme ressemblait à son éloquence ; elle était simple et élevée. La simplicité est la suite ordinaire de l'élévation des sentimens , parce que la simplicité consiste à se montrer tel que l'on est, et que les âmes nobles gagnent toujours à être connues.

Enfin, ce qui honore le plus, messieurs, la mémoire de M. l'évêque de Vence, c'est son attachetaent éclairé pour la religion : il la respectait assez pour vouloir la faire aimer aux autres ; il savait que les opinions des hommes leur sont du moins aussi chères que leurs passions, mais sont encore moins durables quand on les abandonne à elles-mêmes ; que l'erreur ne résiste que trop à l'épreuve des remèdes violens ; que la modération , la douceur et le temps détruisent tout, excepté la vérité. Il fut surtout bien éloigné de ce zèle aveugle et barbare, qui cherche l'impiété oii elle n'est pas, et qui, moins ami de la religion qu'ennemi des sciences et des lettres , outrage et noircit les hommes irréprochables dans leur conduite et dans leurs écrits. Où. pourrais-je , messieurs, réclamer avec plus de force et de succès contre cette injustice cruelle , qu'au milieu d'une compagnie qui renferme ce que la religion a de plus respectable , l'Etat de plus grand , les lettres de plus célèbre? La religion doit aux lettres et à la philosophie l'affermissement de ses principes ; les souverains l'affermissement de leurs droits, combattus et violés dans des siècles d'ignorance; les peuples celte lumière générale qui rend l'autorité plus douce et l'obéissance plus fidèle.

Quel est notre bonheur, messieurs, de vivre sous un prince humain et sage , qui sait combien les lettres sont propres à faire aimer à la nation ce que lui-même chérit le plus, la justice , la vérité , l'ordre et la paix I Des dispositions si respectables dans notre auguste monarque doivent nous être du moins aussi chères

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que tant d'actions éclatantes, dont une seule suffirait pour immortaliser son règne ; la grandeur de sa maison augmentée , deux provinces conquises , et deux victoires remportées en personne , la paix rendue à l'Europe par sa modération , la noblesse accordée aux défenseurs de la patrie, l'école des héros élevée à côté de leur asile , la terre mesurée de l'extrémité de l'Afrique à la mer Glaciale, le goût pour l'agriculture et pour les arts utiles encouragé par les opérations les plus sagement combinées , le commerce le plus nécessaire rendu libre entre nos provinces , la subsistance accordée par ce moyen à vingt millions d'hommes qui vont l'appeler leur père.

C'est donc à nous, messieurs ( le zèle pour la patrie m'autorise à me mettre du nombre) , c'est à nous à répondre aux intention» si droites et si pures du prince équitable qui nous gouverne , en inspirant à tous les citoyens dans nos écrits l'amour paisible de la religion et des lois. Ce fut aussi principalement dans cette vue , ce fut pour fixer dans la nation , par vos ouvrages , la manière de penser, bien plus que la langue, que votre illustre fondateur vous établit : il connaissait toute la considération, et par conséquent toute l'autorité qu'un homme de lettres peut tirer de son état. Richelieu, vainqueur de l'Espagne, de l'hérésie et des grands, sentait au milieu des hommages qu'il recevait de toutes parts, que si le sage honorait en lui le grand homme, la multitude n'honorait que la place, et que les applaudissemens arrachés par Corneille à la multitude et aux sages n'étaient donnés qu'à la personne. La forme et les lois que votre fondateur vous prescrivit , messieurs , étaient une suite de l'idée qu'il avait de la dignité de vos travaux ; il vous fit le présent le plus précieux et le plus juste que puisse faire un grand ministre à une société d'hommes qui pensent, et qui s'assemblent pour s'éclairer mutuellement , Végalité et la liberté^ par là il écarta de vous cet esprit de fermentation et d'intrigue qui est le poison lent des sociétés littéraires; par là il prépara l'honneur que vous ont fait , et celui que se sont fait à eux-mêmes les premiers hommes de l'État, en venant parmi vous sacrifier aux lettres un rang qu'elles respectent toujours dans les grands mêmes qui s'en souviennent, et à plus forte raison dans ceux qui l'oublient. Ainsi autrefois Pompée *, vainqueur de Mithridate , de l'Afrique et de l'Asie , prêt à disputer à César l'empire du monde, déposait ses faisceaux , son ambition et ses lauriers à la porte d'un philosophe avec lequel il allait s'entretenir, et donnait lieu de

"" Pompeius , dit Pline, intraturus Posidonii sapientiœ projessione clari domunt , fores percuti de 77iore à lictore vetuit ; elfasces liLterarum janiiceubmisit is, cui se Oriens Occidensque submiserat. liist. nal. YU. 3o.

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douter aux sages mêmes , quel était le plus grand , en cette occasion , du philosophe ou du conquérant. •

Mais l'honneur le plus distingué que vous ayez jamais reçu , messieurs, est la protection immédiate de vos souverains. Ce titre est devenu trop grand pour tout autre que pour eux ; les lettres ne peuvent être dignement protégées que par les rois ou par elles-mêmes. L'Académie Française verra à la tête de ses protecteurs, ce prince si célèbre dans les fastes de la France , de l'Europe et de l'univers, à la gloire duquel l'adversité même a concouru; plus grand, lorsque, pour le soulagement de ses peuples , il engageait à la paix les nations liguées contre lui , que lorsqu'il les forçait à la recevoir ; enfin, qui mérita de ses sujets, des étrangers et de ses ennemis , l'honneur de donner son nom à son siècle.

Tels sont , messieurs , les objets immortels que vous devez célébrer ; tels sont les engagemens de tous ceux que le talent appelle parmi vous; pour moi, je me bornerai à vous entendre et à vous lire ; je sentirai croître par votre exemple mon attachement pour ma patrie, déjà éprouvé par un prince, l'allié et surtout l'ami de notre nation , et que l'Europe et ses actions me dispensent de louer ; j'apprendrai enfin de vous ce que les jeunes Lacédéraoniens apprenaient de leurs maîtres, le respect pour les lois , l'amour de la vertu , l'horreur de toute action lâche et odieuse. Je finis , messieurs , pénétré à la vue de vos bontés et de mes devoirs ; les sentimens dont mon âme est remplie , impatiens de se montrer, se nuisent les uns aux autres; et je serai une exception à la règle, qu'il suffit de sentir pour être éloquent.

DISCOURS

hu à V Académie Française, le iS août 1771, avant la distribution des Prix d' Éloquence et de Poésie * .

JMessieurs, l'Académie croit devoir vous rendre compte des vues qui la dirigent , et dans les sujets de prix qu'elle propose , et dans le jugement de ces prix. Ce serait à l'un de ses trois of-

• Ce discours et le suivant, prononce's au nom de l'Acade'mie, contiennent des avis utiles k ceux qui concourent pour les prix proposes par des sociétés savantes.

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ficiers à s'acquitter de ce devoir pour elle , s'il ieur eût été possible d'assister à l'examen des ouvrages qui ont concouru. Mais des raisons , par malheur trop légitimes , ne l'ont pas permis ; la place qui enchaîne le premier à la cour ( l'évêque de Senlis , alors directeur) , la maladie grave qui nous a alarmés pour le second (Foncemagne, alors chancelier), et le voyage du troisième ( Duclos , alors secrétaire ) , pour aller chercher la santé clans sa patrie. lis ne pourraient donc vous parler ici que de leurs regrets , auxquels j'ajouterai les miens , d'être chargé de les remplacer. C'est aux fonctions du secrétariat que j'ai remplies , ou pour mieux dire exercées pendant le concours , que je dois aujourd'hui , messieurs, l'honneur de parler au nom de l'Académie, jN'aitendez pourtant pas de moi cette formule usée , souvent plus hypocrite que modeste , que la compagnie jjoui>ait faire un meilleur choix ; mais ne croyez pas non plus que ce soit la vanité qui m'interdise cet aveu. L'Académie désirant de vous faire un exposé simple et naïf, d'après lequel vous puissiez la juger, n'a sans doute voulu qu'un interprète fidèle , et non un interprète éloquent ; l'austère vérité , à laquelle un géomètre est asservi par état , me rendait peut-être plus propre qu'aucun de mes confrères à remplir les intentions de la compagnie. Telle a sans doute été le motif de son choix , et heureusement ou malheureusement pour moi , j'ai tout ce qu'il faut pour y répondre.

Depuis plusieurs années , messieurs , l'Académie a cru devoir renoncer , au moins pour un temps , aux sujets de morale qu'elle proposait pour prix d'éloquence ; ils avaient l'inconvénient d'offrir trop de matière à une rhétorique triviale et à d'insipides déclamations. Le parti que nous avons pris , et dont les autres sociétés littéraires ont suivi l'exemple , de proposer au concours les éloges des hommes illustres qui ont honoré la patrie , a paru obtenir votre approbation , et même être pour vous un objet intéressant ; vous nous l'avez prouvé par un empressement plus marqué pour assister au jugement de ces prix. Plus d'une fois l'Académie , en voyant votre affluence, a dû se dire à elle-même ce que disait Cicéron au préteur Fannius , qui présidait au jugement d'une cause célèbre : Quanta multitudo hominum ad hoc judicium , vides ^ quœ sit omnium expectatio , ut severa judicia iiant , intelligis. ( J^ous vojez quelle foule s'empresse dUissister au jugement de cette cause ; vous ^.wjez avec quelle confiance elle attend de vous un arrêt juste et sévère. Cic.pro Rose. Amerino. ) Une autre preuve du prix que vous attachez , messieurs, aux couronnes remportées dans ce nouveau genre de concours, c'est qu'elles sont devenues ce qu'elles étaient rarement autre-

SUR LES PRIX. 3iî

fois, un titre pour devenir juge, après avoir été athlète. Nous avons la satisfaction , et nous ne craignons point de dire que vous la partagez , de voir assis parmi nous l'écrivain éloquent qui s'est distingué avec tant d'éclat dans cette carrière (Thomas).

L'Académie a tâché , messieurs, je dirais presque affecté , de prendre les sujets de ses éloges dans tous les étals et dans tous les talens , depuis le guerrier jusqu'au philosophe , depuis le monarque jusqu'au simple homme de lettres. Elle a cru remplir en cela les vœux de la nation. Elle a plus fait encore, et toujours d'après les vues dont vous lui avez paru animés. Parmi les citoyens respectables que nous avons exposés à la vénération publique , il en est plusieurs qui n'ont pas trouvé dans leurs contemporains toute la justice qu'ils avaient droit d'en attendre : nous nous sommes crus obligés d'acquitter envers ces hommes illustres la dette de leur siècle , et de consoler, ou peut-être même d'apaiser leurs mânes , en accumulant sur leur tombeau les honneurs qu'auraient mérités leurs personnes. C'est par cette raison que nous avons proposé pour sujet , tantôt un simple chef d'escadre (Duguay-Trouin ) , qui avait mieux mérité et moins obtenu de la patrie qu'une foule de généraux , dédommagés par les faveurs de la cour , de leurs malheurs à la guerre ', tantôt le restaurateur de la philosophie (Descartes), presque ignoré parmi nous de son vivant, et persécuté jusque dans les marais de la Hollande, par des controversistes absurdes et barbares; enfin ce Molière , que Despréaux , si intéressé à ne pas laisser un usurpateur dans la preriiière place , avait le courage de placer à la tête des écrivains de génie du dernier siècle; cet homme que les académiciens nos prédécesseurs, soit raison , soit préjugé ^ n'osèrent admettre parmi eux, mais à qui leurs successeurs devaient d'autant plus d'hommages , que le sort n'avait pas permis de lui en rendre plus tôt ^ Si par malheur pour nous son nom manque à notre liste, ce nom aura du moins l'honneur de se trouver parmi nos éloges , entre ceux de Charles le Sage et de Fénélon.

A ce dernier nom , messieurs , je ne sais quel mouvement

' L'Académie a rendu, en 1778, un nouvel hommage à ce grand homme, en plaçant son buste dans la salle où sont les portraks des académiciens. Elle a voulu, par cette espèce d'adoption posthume de Molière, se de'dommager, quoique ûùblement, du malheur qu'elle a eu, sans être coupable, de n'avoir pu le posse'der durant sa vie. Ce buste , qui est un chef-d'oeuvre de Houdon , ainsi que celui de Voltaire, a été donné à l'Académie par l'auteur de cet ouvrage. Entre plusieurs inscriptions proposées par différens académiciens , la compagnie a choisi celle-ci :

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