‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 12 sur 165 · SOULEVEMENT DES PARTHES · texte numérisé non relu

SOULEVEMENT DES PARTHES

Ocus le consulat de Statilius Taurus et de L. Libon , les royaumes et les provinces d'Orient se soulevèrent. Le trouble conmença par les Parthes, qui ayant demandé et reçu de Rome ui roi , le méprisaient comme étranger, quoique descendu des iVsacides. C'était Vononès , que Phrahate avait donné pour oage à Auguste. Car Phrahate , quoique vainqueur de nos géléraux et de nos armées, prodiguait à Auguste ses hommages ; ,t pour preuve de son dévouement , lui avait envoyé une partie ie sa famille , moins à la vérité par crainte des Romains , que par défiance de ses sujets.

Après la mort de Phrahate et des rois ses successeurs , les grands du royaume , pour y faire cesser les massacres, demandèrent pour roi à Rome , par des ambassadeurs , Yononès, l'aîné des enfans de Phrahate. Auguste se croyant honoré de cette demande , l'envoya comblé de présens. Les barbares le reçurent avec joie, comme un nouveau maître. Bientôt ils rougirent , et crurent avoir dégénéré en appelant de si loin un prince infecté des maximes de leurs ennemis , et en souffrant ou mettant euxinémes (34) le royaume des Arsacides au rang des provinces romaines:» A quoi bon, disaient-ils , la gloire d'avoir tué Crassus » et chassé Antoine , s'ils avaient pour maître un esclave de » Tibère, vieilli dans la servitude? » Yononès les ulcérait^encore , vivant tout autrement ([ue ses ancêtres , chassant peu , négligeant le soin des chevaux , allant en litière dans les villes , ridicule par son luxe, par ses festins , par les Grecs qui l'entouraient et conservant précieusement ce ({uesa nation dédaignait:

-xS MORCEAUX CHOISIS

son abord facile , son affabilité générale . vertus inconnues aux Parlhes , étaient à leurs yeux des vices nouveaux ; ils haïssaient en lui le mal et le bien , également contraires à leurs mœurs.

Détails sur Gennanicus .

Germanicus , à la veille d'une affaire décisive , voulut sonder les dispositions de ses troupes , mais par des moyens non suspects : il pensait que les centurions et les tribuns cherchaient moins à dire vrai qu'à plaire ; que les affranchis étaient rampans, les amis flatteurs ; que s'il assemblait les soldats , queîqaes uns parleraient , et ne seraient que répétés par les autres (35); mais qu'on voyait le fond de leur âme dans leurs repas miliiaires , oii ils s'avouaient en liberté leurs espérances et leurs craintes.

A l'entrée de la nuit , accompagné d'un seul homme, e' couvert d'une peau de bête sauvage , il sort par la porte Augurait (36) , prend des sentiers inconnus aux sentinelles , traverse le camp , s'approche des tîntes, et jouit de sa réputation. Les uns îouaent sa naissance, les autres sa bonne mine, la plupart sa patience, sa douceur , le ton sérieux et la gaieté également aimable; en lui ; tous promettaient de s'acquitter dans le combat, en ininoîant à sa vengeance et à sa gloire les perfides qui avaient ronpu la paix.

Ils tinrent parole "^ ; Germanicus ayant harangué et loué es vainqueurs , éleva un trophée d'armes avec cette magnifiqie inscription : L'armée de Tibère César , victorieuse de l'Ele

AU PvHIN , A CONSACRÉ CE MONUMENT A MaRS , A JuPITER , A AU- GUSTE (37). Il ne se nommait point, soit qu'il craignît l'envie soit qu'il suffit pour lui d'avoir servi l'Etat.

On ne doutait pas que l'ennnerai découragé ne songeât à demander la paix , et -que la guerre ne fut terminée dans la prochaine campagne; mais Tibère écrivait sans cesse à son fils , que le triomphe l'attendait, qu'il avait assez couru de hasards, assez remporté de victoires; qu'il se souvînt des désastres que les vents et les flots seuls avaient causés , sans aucune faute du général; que lui-même , envoyé neuf fois par Auguste en Germanie , avait , plus par la prudence que par la force , soumis les Sicambres , forcé à la paix les Suèves et leur roi Maroboduus ; que Home étant vengée , on pouvait abandonner les Chérusques et les autres nations rebelles à leurs dissensions intérieures, (/crmanicus demandant un an pour terminer la guerre, Tibère tenta plus fortement sa modestie, lui offrant un second consulat, dont les devoirs exigeaient sa présence , et lui con-

' On îx'ul voir dans 'l'acitc le fictail an conibal <M «k Ja ricloiic de Gcr-

seillant, s'il restait quelque chose à faire, d'en lai-sscr Dionneur à son frère Drusus , qui lie pouvait cueillir de lauriers et mériter le nom à'imperoior, qu'en combattant les Germains, seuls ennemis qu'on eût alors. Germanicus obéit, quoiqu'il sentît que, par artifice et par emie , on lui arrachait la gloire qu'il s'était assurée.

Discours sur le luxe.

Octavius Fronto, zélé contre le luxe, proposa de borner, pour

chacun , l'argenterie, les meubles et les esclaves Gallus lui

opposa « que l'opulence des particuliers s'était accrue avec l'Em- » pire ; que cet accroissement datait des temps les plus anciens ; )> que les Scipions avaient été plus riches que les Fabrices , en )) proportion avec la puissance de l'Etat ; que Rome naissante » avait eu des citoyens pauvres, mais qu'arrivée depuis à tant » de grandeur, ses membres devaient s'en ressentir; que le » nombre des esclaves, l'argenterie, les meubles étaient excessifs » ou modiques , selon l'état du possesseur ; qu'on permettait plus » d'aisance aux sénateurs et aux chevaliers , non comme à des » étires d'une autre nature , mais par égard pour leurs dignités, » leur ordre , et comme un soulagement nécessaire à leur corps et » à leur esprit ; qu'autrement les premiers de l'État auraient seuls » les travaux à supporter, les risques à courir, et nul adoucisse- <> ment à espérer. » L'avis de Gallus, qui couvrait d'un voile honnête l'aveu de nos vices , fut aisément adopté par des auditeurs semblables à lui, Tibère ajouta , que ce n'était pas le temps d'exercer la censure , et que si les mœurs se corrompaient, elles trouveraient un réformateur.

Discours au Sénat , et réponse de l^ibere.

Je ne parlerais point de l'interruption des affaires pendant cette année , s'il n'était bon de faire connaître les dilférens avis de Pison et de Gallus sur cet objet. Quoique l'empereur eiit r.nnoncé son absence, Pison soutint que c'était un nouveau motif (Je travail , afin que , pour l'honneur de l'État , les sénateurs et les chevaliers pussent s'acquitter de leurs emplois, même hors des yeux du prince. Gallus (38) , prévenu dans son avis par cette liberté apparente , y opposa , qu'on ne pouvait rien faire de grand, ni de digne du peuple romain , qu'en présence del'empereur ; qu'il fallait donc réserver pour son retour le concours des peuples de l'Italie et l'afHuence des provinces. La contestation •'ut vive, Tibère écoutant tout en silence; mais les affaires furent interrompues.

r.allus eut aussi une contestation avec l'empereur. Il demanda

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que les magistrats fussent élus tous les cinq ans; que les lieutsnans des légions , qui n'avaient pas encore obtenu la préture , y fussent désignés sur-le-champ , et que le prince nommât douze carididats pour chaque année. Ce discours décelait l'intention de sonder les secrets de l'Empire. Tibère , feignant de n'y voir «[ue l'augmentation de sa puissance , dit qu'il était trop pénible pour sa modération , d'avoir tant de choix à faire et à différer ; qu'à peine dans les élections annuelles , on évitait de désobliger, même en consolant du délai par une espérance prochaine ; quels ennemis ne se ferait-on pas de tous ceux qu'on rejetterait à cmq ans? comment prévoir , dans un si long espace de temps, les dispositions , les alliances , la fortune de chacun ? que la nomination faite une seule année d'avance excitait l'orgueil ; que serait-ce si on l'anticipait de cinq ans ? que c'était quintupler les charges et renverser les lois , qui avaient fixé aux candidats le temps convenable pour montrer leurs talens, pour mériter les honneurs , et pour en jouir.

Par ce discours , modéré en apparence , il sut maintenir son pouvoir. Il aida aussi par des largesses quelques sénateurs. On n'en fut que plus étonné de le voir rebuter durement M. Hortalus , jeune homme d'une famille noble , petit-fils de l'orateur Hortensius , et dont l'indigence était connue. Auguste, par un présent de mille grands sesterces * , l'avait engagé à se marier , pour empêcher cette illustre maison de s'éteindre. Le sénat étant donc assemblé dans le palais , Hortalus, au lieu d'opiner , montre ses quatre fils qu'il avait placés à l'entrée ; et regardant tantôt l'image d'Auguste , tantôt celle d'Hortensius j^armi les orateurs, tint ce discours : « Sénateurs (39) , j'ai donné >» le jour, non par choix, mais par le conseil du prince à ces » infortunés , dont vous voyez le nombre et l'enfance. Mes an- >» cetres d'ailleurs méritaient une postérité. Pour moi, qui par » les circonstances n'ai pu acquérir ni des richesses , ni la faveur » du peuple , ni l'éloquence , ce bien de notre famille , je me » contentait d'être pauvre sans en rougir, et sans être à charge » aux autres. L'empereur m'a ordonné de me marier. Yoici la »> tige et les descendans de tant de consuls et de dictateurs; je » ne le dis point par reproche , mais pour vous attendrir. Un " jour. César, ces enfans obtiendront des honneurs de vos » bontés ; en ce moment sauvez de l'indigence les petits-fils » d'Hortensius , nourris par Auguste. »

La bonne volonté du sénat fut pour Tibère un motif de la combattre. Il fit à peu près celle réponse : « Si tout ce qu'il y a ' Euviiou cent mille livres. D'aiUrcs évaluent colle somme an double {Voyez les difîcrcnlcs disscitaiion.s publiées sur la valeur du sesterce.)

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» de pauvres vient ici demander de l'argent pour ses enfans , » l'Etat va s'obérer sans rassasier personne. Nos ancêtres n*ont >> permis de s'écarter en opinant de l'objet des délibérations, que » pour proposer ce qu'on croit utile à l'Etat , non pour rétablir » ses affaires et sa fortune ; demande qui, accordée ou rejetée, » rend odieux le sénat et son chef. Ce n'est point une prière , » c'est une sollicitation importune et mal placée que de tour- » menter le sénat occupé d'autres affaires , pour arracher la » compassion par le nombre et l'âge de ses enfans , pour me » faire violence à moi-même , et forcer en quelque sorte le tré- » sor public , qu'il faudra remplir par des crimes quand nous » l'aurons épuisé par des profusions. Hortalus , Auguste vous a » fait des largesses, mais sans en être sommé , et sans que l'Etat 3) s'obligeât à les perpétuer. L'industrie languira et fera place à » l'indolence , si l'on n'a rien à craindre ni à espérer de soi- » même ; chacun , fainéant pour soi , onéreux pour nous , at- » tendra tranquillement des secours étrangers. » Ce discours , quoiqu'approuvé de ceux qui louent dans les prinqes le bien et le mal , fut reçu du plus grand nombre en silence , ou avec un secret murmure. Tibère s'en aperçut , et dit, après une petite pause , qu'il avait répondu à Hortalus ; mais que si le sénat le jugeait à propos, il donnerait deux cents grands sesterces ^ à chacun de ses enfans mâles. Les sénateurs le remercièrent ; Hortalus se tut , soit par crainte , soit que dans son infortune il se souvînt de la noblesse de son sang. Tibère ne fit j)lus rien pour cette famille, quoique réduite à une indécente pauvreté.

Projet hardi d'un esclave.

Cette année , un esclave de Postumus Agrippa ^ , nommé Clemens , ayant appris la mort d'Auguste , forma un projet au-dessus de son état, d'aller dans l'île de Planasie , d'en enlever son maître par force ou par adresse , et de le montrer aux armées de Germanie. Bientôt le meurtre d' Agrippa lui inspire un dessein plus grand et plus dangereux. Comme il était à peu près de l'âge et de la figure de son maître , il se cache dans des lieux inconnus, laissant croître ses cheveux et sa barbe ; des émissaires choisis par lui répandent qu'Agrippa vit encore ; d'abord ils le disent à l'oreille, comme un secret de l'État; le bruit s'étend , est avidement reçu par la multitude , et surtout par les esprits remuans qui désiraient une révolution. L'esclave se raon-

' Environ vingt mille livres.

' f^orez ci-dessns , page 44? l*^ meurtre d'Agrippa, exécute' par mdre de Tibère dans l'île de Planasie, où ce malheureux piinoe ('tail exile.

trait dans les villes au déclin du jour , jamais en public , jamais long-temps aux mêmes lieux. Comme la vérité se fortifie par l'attention et par le temps, et les faux bruits par la rapidité et l'incertitude, il se dérobait à la renommée (4o) ou la prévenait. Cependant le bruit se répand en Italie que la bonté des dieux a conservé Agrippa : on le croyait à Rome. Tibère inquiet ne savait s'il emploierait des troupes pour réprimer son esclave , ou s'il laisserait au temps à dissiper cetie vaine rumeur; flottant entre la honte et la crainte, il voulait tantôt ne rien mépriser , tantôt ne pas s'effrayer de tout. Enfin il charge Sallustius Crispus d'arrêter Clemens. Tibère lui ayant demandé, dit-on, comment il était devenu Agrippa, il répondit, comme tues devenu César. On ne put arracher de lui le nom de ses complices; et l'empereur n'osant le faire périr en public , ordonna qu'on l'égorgeât dans un lieu secret du palais.

Triomphe de Germanicus.

Le 26 de mai (4i) , sous le consulat de C. Cœlius et L. Pomponius , Germanicus triompha des Chérusques , des Catles , des Angrivariens, et des autres peuples qui s'étendent jusqu'à l'Ëlbe ; on y vit les dépouilles de l'ennemi , les prisonniers , la représentation des combats , des montagnes , des fleuves : la guerre, que l'envie seule avait prolongée, semblait finie. L'intérêt des spectateurs était augmenté par la noblesse de sa figure , et par cinq enfans qui l'entouraient sur son char; mais on craignait secrètement pour lui, en se souvenant que la faveur publique avait été fatale à Drusus son père; que son oncle Marcellus , adoré de la nation, avait péri à la fleur de son âge; triste et prompte destinée de ce qui était cher ài'État.

Cependant Tibère donna au peuple trois cents sesterces par tête au nom de Germanicus, et voulut être son collègue dans le Consulat; mais personne ne fut la dupe de cette fausse amiîié ; aussi chercha-t-il à écarter ce jeune prince , sous des prétextes honorables qu'il imaginait, ou qu'il saisissait quand ils s'offraient.

Mort de Germanicus , et ses suites.

Germanicus ' eut une lueur d'espérance ; ni^is bientôt sa faiblesse lui annonçant sa fin , il tint ce discours aux amis qui l'environnaient : « Si une mort naturelle m'enlevait , je pourrais » avec justice me plaindre des dieux même, qui m'arrache-

' Germanicus mourut en Syrie, à Épidaphnë, faubourg d'Anlioche. On «;roit que Tibère, jaloux de sa gloire, l'avait fait empoisonner par Pison , et <{no l^lanoine, femme de Pison, eiait roraplice.

raient , dans la fleur de mon âge, à ma patrie et à ma famille; mais immolé aujourd'hui par le crime de Pison et de Plàncine, c'est dans vos cœurs que je dépose mes dernières prières. Allez apprendre à mon père et à mon frère les peines cruelles qu'on m'a suscitées , les perfidies dont j'ai été l'objet continuel, et la mort funeste qui termine ma vie infortunée. Ceux que les liens du sang et mes espérances m'ont attachés , ceux même que l'envie a pu indisposer contre moi , pleureront un jeune prince échappé à tant de combats pour périr au milieu de sa gloire par la méchanceté d'une femme. Réclamez la justice du sénat, invoquez les lois. Le principal devoir de l'amitié n'est pas d'honorer par de vains regrets celui qu'on a perdu , mais de se souvenir de ses volontés, et de les accomplir. Les inconnus même pleureront Germanicus ; vous le vengerez , si vous l'aimiez plus que sa fortune. Montrez au peuple romain la petite tille d'Auguste mon épouse: corriptez devant lui mes six enfans. On s'intéressera pour les accusateurs ; et si les accusés supposent des ordres infâmes, on les punira (42) quand on les croirait. » Ses amis, touchant sa main mourante , jurèrent de périr ou de le venger.

Se tournant alors vers Agrippine , il la conjura par les enfans qu'elle lui avait donnés, et par le souvenir qu'elle lui devait, d'adoucir sa fierté , de se soumettre à la rigueur de son sort, et de ne point irriter ses maîtres , en les bravant quand elle serait à Rome. A ces discours publics il joignit, dit-on , des avis secrets de se défier de Tibère. Peu de temps après il expira, laissant dans la désolation la province entière , et les nations dont elle était environnée (43). Les étrangers et leurs rois le pleurèrent : prince aimable pour les alliés, humain envers les ennemis, imprimant le respect par ses discours (44) et par sa préseijice seule; n'ayant de la grandeur suprême que la dignité qui en telève le prix, et non la hauteur qui la. rend odieuse.

Ses funérailles, sans image et sans pompe , furent ornées par le souvenir et l'éloge de ses vertus. On le comparait à Alexandrele-Grand pour la figure , Vage, le genre de mort, la proximité même des lieux où ils avaient fini. On disait que l'un et l'autre , d'une figure noble , d'une naissance illustre , à peiri% âgés de trente ans, avaient péri dans une terre étrangère par la méchanceté des siens; que Germanicus, doux envers ses amis, modéré dans ses plaisirs, époux d'une seule femme, sans enfcms naturels, aussi bravb et moins téméraire*, aurait, sans des ordres dictés par l'envie , asservi les Germains si souvent défaits ; que , s'il eut été le souverain et le seul maître des armées , il eût égalé la .o^loire militaire de cet Alexandre qu'il surpassait par son fiumanité,^ sa

tempérance et ses autres vertus. Son corps , avant d'être brûlé ,, fut exposé nu dans la place publique d'Antioche , destinée à sa sépulture. Il est incertain si l'on y reconnut des marques de poison. On en parla diversement, selon l'intérêt qu'on prenait à Germanicus et les soupçons dont on était prévenu, ou selon l'amitié qu'on avait pour Pison.

Agrippine , quoique malade et épuisée de douleur , forçant tout ce qui retardait sa vengeance , s'embarque avec les cendres de Germanicus et ses enfans. Chacun s'attendrissait sur cette princesse, qui, un moment auparavant, partageant la gloire et je rang de son époux, recevait les hommages d'une cour nombreuse, et qui maintenant tenait embrassés les tristes restes de ce qu'elle aimait , peu sûre de le venger, inquiète pour elle , et malheureuse par sa fécondité même (45) , qui multipliait les objets de sa douleur. Pison apprend dans l'île de Cos la mort de Germanicus. Transporté de cette nouvelle, il court indécemment aux temples , et sacrifie des victimes ; Plancine , encore plus effrontée , quitta le deuil de sa sœur , pour marquer , même par ses habits , sa joie insolente.

Les centurions venaient en foule assurer Pison que Vannée lui était favorable y qu il fallait retourner dans une province sans chef^ d'où il était injustement chassé. « Il délibéra. M. Pison , son fils , fut d'avis qu'il se rendît à Rome sans délai ; qu'il n'était pas encore perdu ; qu'il ne fallait pas redouter des soupçons vagues et de vains bruits ; que ses différends avec Germanicus le rendraient peut-être odieux, jamais criminel ; que la perte de sa place satisferait ses ennemis; mais que s'il retournait en Syrie , il faudrait combattre Sentius , et commencer une guerre civile; qu'il n'aurait pas long-temps pour lui les centurions et les soldats , chez qui l'emporterait le souvenir jrécent de leur général , et l'amour gravé dans leurs cœurs pour les Césars. »

Domitius Celer, son intime ami, soutint au contraire « qu'if fallait profiter des conjonctures; que la Syrie, l'autorité du préteur , les faisceaux , les légions étaient confiées à Pison , non à Sentius; qu'étant lieutenant de l'empereur, et chargé de ses ordres , il serait plus en droit de s'opposer aux mouvemens; qu'il fallait laisser aux faux bruits même le temps de vieillir; que souvent l'innocence avait succombé sous les premiers efforts de la haine : mais que s'il se rendait redoutable à la tête des troupes , le hasard amènerait des circonstances heureuses et imprévues. Nous presserons - nous (46) d'arriver à Rome avec les cendres de Germanicus, afin qu'à cette nouvelle une aveugle populace, soulevée par les pleurs

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» d'Agrippine , vous traîne à la mort sans vous entendre? Livie » vous approuve, l'empereur vous favorise, mais en secret : - plus ils sont ravis de la mort de Germanicus, plus ils mettront » d'ostentation dans leur douleur. »»

Pison , qui aimait les partis vioîens , suivit aisément ce conseil. Il écrit à Tibère, accuse Germanicus de luxe et d'orgueil, et ajoute que, « chassé par ce prince, dont il ei^t trop éclairé « les desseins, il vient de reprendre, avec sa fidélité ordinaire, » le commandement des troupes. »

Dès qu'on sut à Rome la maladie de Germanicus, dont les circonstances étaient envenimées par Téloignement , la douleur et les murmures éclatèrent. « C'était pour cela , disait-on , qu'on » l'avait relégué au bout du monde, et donné la Sjrie à Pison, » fruit cruel des entretiens secrets de Livie et de Plancine. Les » vieillards avaient eu raison de dire , au sujet de Drusus ^ » qu'un fils populaire déplaisait à un roi ; ces deux princes » avaient péri pour avoir songé à rétablir la justice et la liberté. '> La nouvelle de la mort augmenta les cris : sans attendre ni édit des magistrats, ni décret du sénat, les tribunaux furent déserts, les maisons fermées; tout pleurait ou gardait le silencela douleur se montrait sans art, et le deuil qu'on portait n'était que l'image de l'affliction profonde des cœurs. Quelques marchands partis de Syrie avant ia mort de Germanicus, rapportèrent qu'il était mieux; cette nouvelle est aussitôt crue, aussitôt divulguée (47) ; ceux qui la reçoivent la portent sans l'approfondir aux premiers qu'ils rencontrent, ceux-là à d'autres la joie l'exagère de bouche en bouche ; on court par toute la ville on enfonce les portes des temples ; les ténèbres de la nuit hâtèrent, entretinrent et fortifièrent l'erreur publique. Tibère sans détruire ces faux bruits, 4|ssa le temps les dissiper. Alors on pleura Germanicus plus amèrement , comme si on l'eût perdu deux fois.

L'amitié et les talens s'empressèrent à l'envi de lui décerner et de lui rendre, des honneurs. On voulut que son nom fut célébré dans les hymnes des Saliens^*;. qu'il eût parmi les prêtres d'Auguste une chaire curule avec une couronne civique ; que dans les jeux du cirque sa statue d'ivoire marchât à la tête • qu'on ne choisît que dans la maison des Jules son successeur à la dignité de Fiamen et d'Augure ; qu'on lui élevât à Rome sur le bord du Rhin et sur le mont Araanus en Syrie des arcs de triomphe , oii l'on inscrirait ses exploits et sa mort pour la république; un tombeau à Antioche , oii son corps avait été

' Père de Germanicns, frère de Tibère, et fils de Livie. '" Prêtres de Mars.

brûlé; un tribunal à Epidaphné , où il avait cessé de vivre. Il serait difficile de compter ses statues et les lieux oii on lui décernait un culte. On lui destinait parmi les orateurs un trèsgrand médaillon (48) d'or. Tibère dit « qu'il se bornerait à un » médaillon pareil aux autres ; que le rang ne décidait point » de l'éloquence , et qu'il suffisait à la gloire de Germanicus » d'être compté parmi les anciens écrivains. » L'ordre des chevaliers donna le nom de Germanicus à l'escadron des jeunes gens, et demanda que son image fût portée à leur tête le quinze de juillet. La plupart de ces honneurs subsistent; quelques uns furent négligés dès lors, ou ont été abolis par le temps.

Agrippine , continuant sa route malgré la saison et la mer , arriva dans l'île de Corfou , vis-à-vis de la Calabre. Là , accablée par la violence de sa douleur , elle fut quelques jours à reprendre ses esprits. Au premier bruit de son arrivée , ses plus intimes amis et la plupart des officiers qui avaient servi sous Germanicus , accoururent à Brindes, dont le port était le plus sûr et le plus proche. Une foule d'indifférens s'y rendit des villes voisines, les uns croyant faire leur cour, les autres par curiosité. Dès qu'on découvrit la flotte (49) , le port , le rivage , les toits , tous les lieux d'où l'on pouvait l'apercevoir furent chargés de spectateurs. Ils se demandaient, les larmes aux yeux , s'ils la recevraient en silence ou avec des cris. Tandis que ces mouvemens les agitaient, la flotte s'approcha, non dans l'allégresse ordinaire aux rameurs, mais plongée dans la tristesse. A peine Agrippine fut-elle débarquée avec deux de ses enfans , les yeux fixés en terre (5o) , et tenant l'urne fatale , qu'un cri général se fit entendre. On ne distinguait ni proches, ni étrangers, ni femmes , ni hommes ; on reconnaissait seulement les nouveaux spectateurs à une douleur pl^ marquée que celle du cortège d'Agrippine , épuisé et rassassié de larmes.

Tibère avait envoyé deux cohortes prétoriennes , avec ordre aux magistrats de la Calabre , de la Fouille et de la Campanie de rendre à la mémoire de son fils les derniers devoirs. Les cendres étaient portées sur les épaules des tribuns et des centurions, précédées des enseignes sans ornement, et des faisceaux renversés. Dans les colonies où elles passaient, le peuple en deuil, les chevaliers en habits de cérémonie, brûlaient des habits, des parfums , et d'autres présens funèbres , selon la richesse du lieu. ^ Les villes les plus éloignées accouraient, et, témoignant leur douleur par des cris et des larmes , élevaient des autels pour sacrifier aux dieux mânes. Drusus ^ alla jusqu'à Terracine, ac-

» Fils de Tibère, et fièro de Germanicus par l'adoption que Tibère avait faite du dernier.

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compagne de Claude ' et des enfans de Gernianiciis qui étaient restés à RonJe. Aurelius et Yalerius, nouveaux consuls, le sénat et une grande partie du peuple remplirent les chemins , tous dispersés au hasard , et pleurant en liberté ; douleur d'autant plus vraie, que personne n'était la dupe du chagrin apparent de l'empereur.

Tibère et Livie ne se montrèrent point , soit qu'ils crussent déroger à leur grandeur en se laissant voir dans l'affliction, soit de crainte que leur visage, exposé aux yeux pénétrans du peuple, ne les trahît. Les historiens et les mémoires du t'etnps , qui nomment Agrippine , Drusus , Claude et tous les autres parens de Germanicus , ne parlent pjoint de sa mère Antonia ^ , ni d'aucun devoir rendu par elle à son fils, soit qu'une maladie l'en empêchât, soit qu'accablée de douleur, elle ne pût voir un si cruel spectacle. Je croirais plutôt que Tibère et Livie la retinrent de force avec eux, afin qu'on supposât l'oncle et l'aïeule aussi affligés que la mère , et renfermés a son exemple.

Le jour qu'on porta les restes de Germanicus dans le tombeau d'Auguste, tour à tour un vaste silence (5i) et de longs gémissemens se succédèrent. Toutes les rues de la ville se remplirent; des flambeaux funèbres éclairaient le Champ-de-Mars. Là les soldats sous les armes , les magistrats sans marque de dignité , le peuple assemblé par tribus , criaient que la république était perdue. Dans les transports de leur douleur ils semblaient avoir oublié leurs maîtres (52). Mais ce qui blessa le plus profondément Tibère, ce fut l'intérêt qu'on témoignait pour Agrippine. On l'appelait le seul sang d'Auguste ^, l'honneur de la patrie , l'unique reste de l'ancienne république ; les yeux levés au ciel , on suppliait les dieux de conserver sa famille , et de la faire survivre aux médians.

Plusieurs censuraient la modicité de la pompe funèbre (53) ; ils se rappelaient la magnificence de celle qu'Auguste avait faite à Drusus , père de Germanicus : « Qu'au cœur de l'hiver il avait )» été au-devant du corps jusqu'à Pavie , et l'avait accompagné » jusqu'à Rome ; qu'on voyait autour du lit les images des Jules » et des Claudius ; que ce prince avait été pleuré au Forum , » loué dans la tribune , comblé de tous les honneurs ancienne- » ment ou nouvellement imaginés ; qu'on refusait à Germa- » nicus ceux même qui se devaient et se rendaient à tous les >^ nobles ; que l'éloignement avait pu forcer de brûler son corps

' Frère de Germanicus ; il fut empereur depuis , et succéda à Caligula. ' Fille de Marc- Antoine et d'Octavie, sœur d'Auguste j elle avait e'pous'î Drusus , frère de Tibère , de qui elle eut Germanicus, ^ Elle ('tait fille d'Agrippa et do Julie, fille d'AnG;ustc.

^) sans pompe et dans une terre étrangère ; mais que le sort. )) l'ayant prive des premiers honneurs , on lui en devait par là » de plus grands ; que son frère n'avait pas été au-devant à plus » d'une journée ; son oncle , pas même aux portes de Rome. » Qu'était devenu l'ancien usage d'exposer l'image du mort sur )► un Ht , de chanter des vers en son honneur , de faire son » éloge, de le pleurer, de contrefaire au moins la douleur? »

Tibère n'ignorait pas ces discours; pour les faire cesser, il déclara par un édit : « Que plusieurs illustres Romains étaient » morts pour l'Élat ; qu'aucun n'avait été célébré par des re- )) grets aussi vifs ; que cette affliction était honorable pour les » citoyens et pour l'empereur , pourvu qu'elle eut des bornes ; » que la même douleur qui convenait aux Etats et aux familles » ordinaires , dégradait les princes et un peuple roi ; que » la perte récente de Germanicus avait mérité leurs larmes » et celte consolation qu'on y trouve; mais qu'ils ranimassent M enfin leur courage , à l'exemple de César et d'Auguste, qui » avaient étouffé leur douleur , Tun après la perte de sa fille w unique, l'autre après celle de ses petits-fils ; qu'il ne rappe- M lait point de plus anciens exemples , et la fermeté avec la- » quelle le peuple romain avait tant de fois soutenu la défaite » de ses armées , la mort de ses généraux et la destruction des » plus nobles familles; que les princes mouraient, mais non pas » l'État ; qu'ils reprissent donc leurs travaux , et jusqu'à leurs « plaisirs , que la fête de Cybèle (54) allait ramener. »>

Pison ^ ayant envoyé devant lui son fils avec des instructions pour adoucir Tibère , se rendit auprès de Drusus ^ , espérant que ce prince , délivré d'un rival , lui pardonnerait la mort d'un frère. L'empereur , pour se montrer sans prévention, reçut avec bonté le jeune homme , et lui accorda la gratification d'usage pour les enfans des nobles. Drusus répondit à Pison, « que si les » clameurs étaient fondées , il serait son premier accusateur ; « mais qu'il désirait que ce fut un vain bruit , et que la mort » de Germanicus ne devînt funeste à personne. » Il affecta de tenir publiquement ce discours: on ne douta point qu'il ne fut dicté par Tibère à ce jeune prince , qui , léger d'ailleurs , sans finesse et sans expérience (55) , n'aurait pu se plier de lui-même à tant d'artifice.

Pison, dès le lendemain, fut accusé par Fulcinius Trion devant les consuls. Mais Yitellius , Veranius , et les autres amis de Germanicus, soutinrent que Trion n'avait rien à dire ; chargés des volontés du prince , ils se présentaient , non comme ac-

> 11 avail rlé de'fail par Sentins, et force «îc se rcnfhc h Rome. ' Ce liit 'î** Tibère venait de parlii pour i'Illyrie.

CLisateurs, mais comme témoins. Tibère fut prié d'évoquer l'affaire à lui (56). L'accusé le désirait : il craignait Tanimosité du peuple et du sénat , se flattant , au contraire , que l'empereur , lié par la complicité de Livie , braverait le cri public ; et qu'un seul juge discernerait mieux le vrai d'avec les imputations, qu'un corps entraîné par la prévention et la haine (67). Tibère n'ignorait pas sa mauvaise réputation et le danger d'un tel jugement; il reçut donc devant quelques courtisans les charges et les défenses , et renvoya le tout au sénat.

L'accusé demanda pour défenseurs T. Arruniius , T. Vinicius , Asinius Gallus , ^serninus Marcelius et Sextus Pompée , qui s'excusèrent souç divers prétextes. M. Lepidus , L. Pison et Livenius Regulus s'en chargèrent. Toute la ville se préparait à observer jusqu'oîi les amis de Germanicus porteraient le zèle , Pison la confiance , et si Tibère renfermerait ou laisserait voir ses sentimens. Jamais le peuple n'eut les yeux plus ouverts sur lui , et ne se permit à son égard plus de discours secrets ou un silence plus soupçonneux.

S'étant rendu au sénat , il dit avec une modération étudiée : »t Que Pison , autrefois ami et lieutenant d'Auguste , avait été » nommé, de l'avis du sénat, pour aider Germanicus dans le » gouvernement de l'Orient ; qu'il s'agissait de juger avec in- » tégrité si , ayant aigri et bravé ce jeune prince , il s'était » réjoui de sa mort ^ ou s'il en était coupable. S'il a manqué » d'égards pour son général , s'il a vu sa perle et ma douleur » avec joie, je le haïrai, je l'éloignerai de ma cour, je ven- » gérai Tibère , et non l'empereur. Mais s'il est convaincu d'un » crime dont les lois vengent même le derniei* des hommes , » c'est à vous, sénateurs, à consoler, par une juste sévérité , » les enfans de Germanicus et son père. Examinez encore si » Pisoa a excité les troupes à la révolte , gagné les soldats pour » se rendre indépendant, ressaisi son gouvernement à main )> armée, ou si ce bruit est faux, et l'ouvrage de ses accusan teurs. Leur zèle indiscret m'offense avec justice. A quoi bon » exposer nu le corps de Germanicus, l'abandonner aux re- »> gards du peuple, et répandre chez les étrangers même qu'il M est mort de poison , si ce crime a jusqu'ici besoin d'être prouvé ? 1) Je pleure, et je pleurerai toujours mon fils; mais je u'em- » pêche point l'accusé de produire tout ce qui peut servir à sa .) défense , même les torts que peut avoir eus Germanicus. 1) Vous m'affligeriez , si le triste intérêt que je prends à cette » cause vous faisait prendre des imputations pour des preuves, » Que les parens et les amis de l'accusé déploient en sa faveur » leur zèle et leur éloquence, J'exhorle les accusateurs aux

» méiiies c/rorLs et à la même fermeté. Tout ce que les lois >» peuvent accorder à Germanicus , c'est qu'on porte l'affaire » plutôt ici qu'au barreau, au sénat qu'aux juges ordinaires. >» Mais qu'elle soit jugée avec le même sang -froid (58), sans » égard aux larmes de Drusus, à ma douleur , aux calomnies » même qu'on peut débiter contre nous. »

Pison se justifia assez bien du poison; mais différens motifs lui aliénaient ses juges; l'empereur, irrité de la guerre allumée en Syrie ; le sénat , prévenu que la mort de Germanicus était violente. D'ailleurs le peuple criait à la porte , que Pison ne lui échapperait pas , si le sénat l'épargnait. On traînait ses statues aux Gémonies ^ , et on les aurait mises en pièces , si l'empereur ne les eût fait replacer. Il fut ramené chez lui en litière par un tribun des prétoriens, chargé selon les uns de le conduire à la mort, selon les autres de le défendre.

Plancine , aussi odieuse , avait plus de crédit , ce qui rendait douteuse la conduite de l'empereur à son égard (Sg). Elle déclara , tant que Pison eut quelque espoir , qu'elle suivrait son sort , et mourrait avec lui s'il le fallait ; mais les prières secrètes de Livie ayantobtenu sa grâce, elle sépara peu à peu sa cause de celle de son mari. Pison , averti par là de son malheur, douta s'il se défendrait encore. Ranimé par ses enfans , il reparaît devant ses juges ; là , ayant essuyé de nouveau l'accusation et les discours du sénat irrité, il vit qu'il était perdu. Mais ce qui l'effraya le plus, ce ^ut la contenance de l'empereur, sans pitié, sans colère , fermé opiniâtrement à tout ce qui aurait pu l'ébranler (60). Il retourne donc chez lui, comme pour se préparer à une nouvelle défense, écrit un billet, le cacheté, et le donne à un affranchi; ensuite il fait son repas (61) ordinaire ; sa femme l'ayant quitté bien avant dans la nuit , il s'enferme dans sa chambre. Le matin on le trouva égorgé , et une épéo à terre auj)rès de lui. •

Je me souviens d'avoir ouï dire à des vieillards qu'on avait vu souvent entre les mains de Pison des papiers qu'il ne montra qu'à ses amis, et qui, à les en croire, contenaient des lettres de l'empereur et des ordres contre Germanicus ; que Pison avait dessein de les produire au sénat, et d'accuser Tibère; mais que Séjan l'en détourna par de vaines promesses. On ajoutait que sa mort n'était point son ouvrage, mais celui d'un assassin. Sans assurer ces deux faits , j'ai du les rapporter ; ceux de qui je les tiens ayant vécu jusqu'aux premières années de ma jeunesse.

L'empereur , d'un air affligé , dit que Pison avait cherché par sa mort à le rendre odieux, et fit beaucoup de questions à l'af-

' Lieux où l'on jetait lot; corps des luairailciuî).

Iraiiclii snr les dernières ii^omens de son maître : les réponses furent en général assez sages , quelques unes inconsidérées. Tibère lut alors le billet, écrit à peu prës'en ces termes :

« Victime de la calomnie et des complots de mes ennemis , » et ne pouvant faire connaître mon innocence , j'atteste les » dieux, César, que je vous ai toujours été fidèle, ainsi qu'à votre » mère. Je vous supplie l'un et l'autre de prendre soin de mes » enfans. Cn. Pison , qui n'a point quitté Rome, est innocent de » mes malheurs ; et M. Pison s'est opposé à mon retour en Syrie. » Plût aux dieux que la vieillesse du père eût écouté la jeunesse '> du fils (62) ! mes instances en sont plus vives, pour qu'il ne » soit point puni de mes fautes. Au nom de quarante -cinq »> ans de fidélité , du consulat dont je fus honoré avec Auguste )) votre père , de l'amitié que vous et lui avez eue pour moi , » accordez à un fils infortuné cette grâce , la dernière qu'un X père vous demande. » Il ne dit rien de Plancine.

Tibère ajouta , pour justifier le jeune Pison de la guerre civile , qu'un fils n'avait pu désobéir à son père; il plaignit cette illustre maison et la triste fin de Pison même , fût-elle juste. Ensuite il parla pour. Plancine en rougissant, et en alléguant avec indécence les prières de sa mère , qui n'en fut que plus exposée aux murmures secrets des gens de bien ; ils s'indignaient « qu'on >' permît à une aïeule de voir, d'entretenir, d'arracher au sénat » la meurtrière de son petit-fils ; qu'on refusât au seul German nicus ce que les lois accordaient au moindre citoyen ; que > Yitellius et Veranius déplorant sa mort , l'empereur et sa » mère défendissent Plancine , qui bientôt exercerait contre »> Agrippine et ses enfans l'art des poisons oii elle avait déjà si » bien réussi, et rassasierait du sang de cette famille infortunée un » oncle et une aïeule si respectables. » On consuma deux jours à ce fantôme de procès ; Tibère pressait les fils de Pison de défendre leur mère; et comme les accusateurs et les témoins ia chargeaient sans qu'on leur répondît , la pitié remplaçait peu à peu la haine. Le consul Aurelius Cotta, premier opinant, car les magistrats opinaient , même quand l'empereur faisait le rapport , fut d'avis de rayer des fastes le nom de Pison ; de confisquer une partie de ses biens ; de laisser l'autre à Cneus Pison son fils , en l'obligeant à changer de prénom ; de priver M. Pison de son rang, en lui donnant cinq millions dp sesterces ' , et de le bannir pour dix ans ; d'accorder enfin aux prières de Livie la grâce de Plancine.

Tibère mitigea cet avis en plusieurs points. Il s'opposa à ce qu'on rayât des fastes le nom de Pison , puisqu'on y laissait ceu3^

' Eiivjron cinq cent mille livres.

de Marc-Antoine qui avait fait la gu^erre à la patrie , et dé Jules- Antoine qui avait déshonore la maison d'Auguste. II épargna la flétrissure à M. Pison , et lui laissa les biens de son père; l'argent , comme je l'ai dit , le touchait peu; et la honte d'avoir sauvé Plancine le rendait plus traitable. Yalerius Messalinus ayant proposé d'élever une statue d'or à Mars vengeur, et Cécina Severus un autel à la vengeance, Tibère représenta qu'il fallait reserver de tels monumens pour les succès du dehors , et le voile de la tristesse pour les malheurs domestiques.^

Messalinus proposa de remercier Tibère , Livie , Antonia , Drusus et Agrippine , d'avoir vengé Germanicus; il ne parla point de Claude. L. Asprenas demanda à Messalinus en plein sénat, s'il avait omis- à dessein ce nom, qui aussitôt fut joint aux autres. Plus je réfléchis sur l'histoire ancienne et moderne, plus je vois la fortune se jouer des choses humaines. Celui qu'elle réservait secrètement pour le trône, était le dernier que l'opinion , l'espérance et l'estime publique y auraient destiné.

Peu de jours après, l'empereur engagea le sénat à donner le sacerdoce à Yiteilius , à Veranius et à Serveeus. Il promit à Fulcinius son suffrage pour les charges , en l'avertissant de réprimer la fougue de son éloquence (63).

Ainsi fut vengée la mort de Germanicus , qui non-seulement dans le temps, mais encore depuis, a été si diversement racontée i tant les faits les plus importans sont douteux, les uns donnant pour certain le plus léger ouï dire , les autres défigurant à dessein la vérité ; et la postérité croit être instruite (64).

Portrait de Tibère et mort d*Arminius.

Le peuple se plaignant de la cherté du blé , Tibère en fixa le prix, et fit donner aux vendeurs deux sesterces par boisseau. Cependant il refusa le titre de père de la patrie , qu'on lui avait déjà déféré, et reprit durement quelques courtis.nns qui l'appelaient Dieu (65) , et ses occupations divines : tant la servitude même marchait par une route étroite et glissante ^^) , sous un prince qui détestait la flatterie et craignait la liberté.

Je trouve dans les historiens et les mémoires du temps, que le sénat reçut alors une lettre d'Adgandestrius, chef des Cattes, qui offrait de faire périr Arminius " par le poison , si on voulait lui en envoyer. Tibère répondit, que Rome se vengeait de ses ennemis à découvert , les armes à la main, et non par des noirceurs secrètes. Il croyait par là s'égaler aux anciens généraux (67), dont les avis garantirent Pyrrhus du poison.

' Gc'iicral des Germai»ls, qui a\ail combattu les FoHiains av«c succès. , Voyez plu.s haut.)

Arminius , après la retraite des E.omairis et Texpulsion de Maroboduus ' , voulut se rendre souverain , et révolta des concitoyens libres. Attaqué par eux , il leur fit la guerre avec un succès disputé, et périt par la trahison de ses proches. Yrai libérateur de la Germanie, il avait combattu, non comme tant de rois et de généraux, P».orne faible et naissante , mais Rome au faîte de sa gloire; tantôt vainqueur, tantôt vaincu, jamais soumis. Sa vie fut de trente-sept ans; sa puissance de douze , et il est encore chanté par les barbares ; mais inconnu aux historiens grecs, qui n'admirent que leur nation , et peu célébré des Romains , qui ne vantent que les vertus anciennes.

On garda Maroboduus à Ravenne; quand les Suèves renauaient, on les menaçait de ce fantôme de roi ; mais pendant dix -huit ans il ne quitta point l'Italie, et y vieillit obscurément, l'amour de la vie lui ayant fait perdre sa gloire.

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