L. Aruntius, par un discours à peu près semblable , choqua
DE TACITE. 4e,
également Tibère , qui n'avait pourtant aucun sujet de le liair , mais iï qui il était suspect par ses richesses , son activité , ses talens et sa réputation. Car Auguste , dans ses derniers momens, parlant de ceux qui refuseraient de gouverner quoique ca^iables, ou qui le souhaitaient sans en être dignes , ou qui le pouvaient et le désiraient, avait dit que Manius Lepidus y était propre, mais n'en voudrait point; que Gallus en était avide, mais incapable ; qu'Arruntius le méritait, et l'oserait dans l'occasion. On s'accorde sur les deux premiers ; quelques uns nomment Pison au lieu d'Arruntius. Tous , à l'exception de Lepidus , succombèrent peu après sous des accusations suscitées par Tibère. Haterius et Scaurus blessèrent aussi ce prince soupçonneux Haterius pour avoir dit : Jusques à quand , César, laisserez-voun la république sans chef 7 Scaurus , pour avoir ajouté que Tibère n'ayant point usé de sa puissance tribunitienne pour s'opposer au rapport des consuls, le sénat espérait ne le pas trouver inexorable. Il s'emporta contre Haterius , et ne dit rien à Scaurus , contre lequel il était plus profondément ulcéré. Fatigué enfin par le cri général et les prières de chacun , il se relâcha peu à peu, non en se chargeant expressément de l'Empire, mais eu paraissant céder à tant d'instances.
Livie fut aussi accablée d'adulations : les uns voulaient l'appeler (23) mère de la patrie y et la plupart ajouter le nom de fils de Julie ^ à celui de César. Tibère répondit qu'il ne fallait pas prodiguer les honneurs aux femmes, et qu'il userait, pour les siens propres, de la même réserve. Au fond , dévoré de jalousie, et se croyant rabaissé par l'élévation d'une femme, il ne lui laissa pas même donner un licteur.
Séditions dans les armées.
Il y avait dans le camp un certain Percénnius , autrefois chef de farceurs, puis simple soldat, insolent dans ses discours et instruit dans l'art des histrions pour attrouper la populace. Profitant de la simplicité de ses camarades , inquiets de leur sort depuis la mort d'Auguste , il les échauifait peu à peu durant la nuit par ses discours ; le soir, après la retraite des plus sages , il rassemblait les mutins : s'étant joint enfin d'autres chefs de sédition , il haranguait les soldats en leur demandant «. pour- » quoi ils obéissaient en esclaves à quelques centurions et à très- » peu de tribuns; quand oseraient-ils se faire rendre justice, » s'ils n'y forçaient par les prières ou par les armes un prince
' Ce nom était aussi celui de Livie. Ployez Je commencement du cinquième livre des Anncdes. D'ailleurs, Tacite a dit plus haut qu'Aupusfe par son testament, avait adopte Livie dans ja maison des Jules
5o MORCEAUX CHOISIS
» encore nouveau et mal aiTermi ; qu'ils avaient long-temps et » lâchement souffert qu'on les forçât à trente ou quarante ans » de service, quoique vieux et estropies pour la plupart; que » le congé même ne mettait pas fin à leur esclavage , mais que, » rengagés , sous un autre nom , ils enduraient les même» » peines ; que si quelqu'un d'eux survivait à tant de niaux , on >» le traînait dans des pays éloignés, pour lui donner, sous le » nom de terres , des marais fangeux ou des rochers incultes ; » que le service d'ailleurs était dur et infructueux, leur vie et » leur courage taxés à dix as par jour , dont il fallait acheter^ » des habits, des armes, des tentes, des dispenses, et l'humanité » des centurions ; mais qu'ils avaient pour solde éternelle , les » coups, les blessures, la dureté de l'hiver, les fatigues de l'été , » une guerre cruelle ou une paix stérile ; que le seul reraèdo ') était de servir à certaines conditions , d'exiger un denier de » paie , et le congé au bout de seize ans , sans être retenus plus » long-temps sou-s le drapeau ; de recevoir leur retraite en ar- » gent, et dans le camp même ; que les prétoriens qui avaient » deux deniers de solde , et qui après seize ans étaient rendus à ' » leurs familles, couraient apparemment plus de dangers ; qu'il » se taisait sur ces troupes pacifiques , mais qu'entouré de bar- » bares, il voyait l'ennemi de sa tente. »
Yibulenus , autre soldat, s'élevant sur les épaules de se^caraarades, devant le tribunal du commandant Blésus: « Hélas ! dit-il » à cette troupe mutinée, et qui avait les yeux sur lui , vous » venez de rendre le jour et la vie à des innocens ^ malheureux; n mais qui rendra la vie à mon frère , et mon frère à moi ? » L'armée de Germanie vous l'envoyait pour nos intérêts com- » muns; ce barbare l'a fait assassiner la nuit dernière par ses » gladiateurs, qu'il tient armés pour massacrer les soldats. Ré- » ponds, Blésus, oii as~tu jeté le cadavre? l'ennemi même ne » refuse pas la sépulture. Quand par mes enibrassemens, par » mes larmes, j'aurai, satisfait à ma douleur, fais-moi égorger » aussi ; permets seulement aux légions de couvrir de terre les )» défenseurs de leur cause, immolés pour ce seul crime.
Autre sédition.
Drusus^, debout, faisait signe de la main cju'on se tût. Leà soldats se voyant en force, murmuraient en menaçant, puis tremblaient en regardant le prince; à un bruit confus succédait
- I.cs sédilicnx avaient délivré des soldats prisonniers,
^ Ce prince, tils île Tibèie par sa première femme Vipsania Agiippina. avait été t-iivoyé par IVriipereiii son p^re pour apaiser les soldats.
DE TACITE. 5j
un cii séditieux, et tout à coup le silence : agiles par des mouvemens contraires , ils inspiraient et ressentaient la crainte.
Drusus, renvoyant leurs demandes au sénat et à son père, est interrompu par leurs cris. « Que vient-il faire , s'il a les » mains liées, pour augmenter notre paie, pour adoucir nos » maux, en un mot pour faire le bien? les coups et la niort, » voilà ce qu'on permet de nous donner, Tibère éludait sous le » nom d'Auguste les demandes des légions ; son fils use du niéme » artifice. Ne verrons-nous jamais que des enfans? ]N'esl-il pas » étrange que les seuls intérêts de l'armée soient renvoyés au » sénat ? qu'on le consulte donc aiîs'si pour ordonner les sup- » plices ou les combats. Pourquoi tant de juges iDour nous ré- » compenser , et un seul pour nous punir? »
Sédition dans Vannée de Gennanicus.
Plusieurs soldats demandèrent l'argent qu'Auguste leur avait légué ; ils faisaient des vœux pour Germanicus , tout prêts , s'il le voulait, à lui donner l'empire. Le prince, se croyant souillé de leur crime , se jette en bas de son tribunal ; ils lui présentent leurs armes, menaçant de le percer s'il ne remonte. Germanicus s'écrie qu'il préfère la mort à la révolte , tire son épée , et Fallait enfoncer dans son sein, si ceux qui l'entouraient ne l'avaient retenu; mais les plus éloignés, attroupés par pelotons , et , ce qui esta peine croyable, quelques uns même s'approchant, lui criaient de se frapper. Un soldat, nommé Calusidius, lui offrit son épée nue, disant qu'elle était meilleure. Ce trait d'atrocité ayant révolté les furieux même, les amis du prince eurent le temps de l'entraîner dans sa tente.
En ce moment de crainte, tous blâmaient Germanicus de ne pas aller à l'armée du Haut-Rhin chercher de l'obéissance et du secours contre les rebelles, qu'il n'avait que trop ménagés par une conduite faible, par des congés et par de l'argent. S'il faisait trop peu de cas de sa vie, qu'il arrachât du moins à des furieux sans humanité, une épouse enceinte, un fils encore enfant, et les rendît à l'Etal. Il hésita long-temps; Agrippine' protestait que la fille d'Auguste savait braver le péril : il verse beaucoup de larmes dans son sein et sur le jeune prince, et la détermine à partir. Sa marche ofïVit un triste cortège; l'épouse du général, fugitive , son fils dans ses bras, traînait autour d'elle les femmes de ses amis éplorées , et ne laissait pas moins désolés ceux qu'elle quittait.
Ces plaintes , ces gémisseraens , ce spectacle digne d'une ville
' Feinnie de G^rmnnicns Pt mcrc de la fampiise Agtippinç.
prise d'assaut, et non de la grandeur d'un prince à la tête de son armée, attirèrent l'altentioii des soldats même. Ils accourent, et demandent d'oti viennent ces cris^ lamentables :^ quel malheur est arrivé ; pourquoi des ferhmes si respectables vont se réfugier à T^rèves , cJiez des étrangers , sans avoir pour garde un centurion ^ un soldat même y rien enfin diik "Cortège ordinaire de l'épouse d'un général, ... . Ils conjurent, ils pressent Agrippine de retourner au camp et d'y demeurer; les uns l'arrêtent, les autres courent à Germanicus, qui encore plein de sa douleur et de son indignation , leur tint ce discours.
Discours de Germanicus pour apaiser la sédition de ses soldats.
« Ni ma femme , ni mon fils ne me sont plus chers que mou » père ou la république; mais mon père sera défendu par sa >» propre grandeur, et l'Empire romain par les autres armées ; » pour ma femme et mon fils , dont je sacrifierais volontiers la » \ie à votre gloire, je les soustrais à votre fureur, afin que ma » mort seule expie tous les crimes que vous. allez commettre, » et que vous n'y ajoutiez pas l'assassinat du petit-fils d'Auguste » et de la belle-fille de Tibère \ En effet, que n'avez-vous pas ') osé ou profané dans ces derniers temps? Quel nom donnerai- » je à cette multitude ? Vous appellerai- je soldats? vous qui » avez assiégé à main armée le fils de votre empereur. Citoyens? » vous qui foulez aux pieds l'autorité du sénat , qui avez même )) violé ce que l'ennemi respecte , le droit des gens et des am- >> bassadeurs (24)^ César fit cesser d'un mot la sédition de son » armée , en appelant Romains ceux qui refusaient d'obéir, Uû » seul regard d'Auguste contint les légions d'Actium. Nons- » mêmes , qui descendons de ces grands hommes sans les égaler, » nous verrions avec surprise et indignation des soldats espagnols » ou syriens nous mépriser ; et c'est vous, première et vingtième » légions , l'une créée par Tibère, l'autre , compagne de ses vic- » toires et comblée de ses grâces , qui témoignez à votre général >» une reconnaissance si flatteuse? J'apprendrai donc à mon père, » qui ne reçoit que de bonnes nouvelles de toutes les autres pro- » vinces , que ni l'argent ni les congés n'ont pu satisfaire ses » vieux et ses nouveaux soldats; qu'en ce lieu (25) seul on mas- » sacre les centurions, on chasse les tribuns, on emprisonne les
' Agrippino, femmo fie Gcirriaiiiciis, était fille de Julie, fille d'Angnste, et par conséquent ses enfans étaient anièie-petits-fijs de ce dernier prince. Elle était belle-fille de l'ibère, par l'adoption que Tibère avait {'aitc de Germanicus.
>. dëputës du séiial; que le camp et les fleuves sont souillés de » sang ; et que je traîne ici ma vie à la merci des factieux (26) ?
»< Pourquoi, le jour de mon arrivée , m'arrachâtes-vous le fer » que j'allais enfoncer dans mon sein ? Amis imprudens î celui ). qui m'offrait son épée me témoignait plus d'intérêt; j'aurais » péri sans partager l'opprobre de . mon armée ; vous auriez » choisi un chef qui eût à la vérité laissé ma mort impunie , » mais vengé celle de Varus et de trois légions. Ne permettez » pas, grands dieux, que les Belges, malgré leurs offres, aient la » gloire d'avoir défendu le nom romain, et contenu la Germanie. » Votre âme qui habite les cieux , ô divin Auguste ! votre image » et votre mémoire , ô mon père Drusus ' I vont , par ces mémcii ). soldats , effacer cette tache ; déjà la honte et l'honneur reii- » trent dans leurs âmes; ils rendront funeste aux ennemis leur >, révolte même. Et vous, dont je lis le repentir sur vos visages, ,, si vous voulez rendre au sénat ses députés , à l'empereur l'o- » béissance , à moi ma femme et mon fils , séparez-vous de la » contagion , et laissez à part les séditieux ; ce sera la preuve de » votre changement et le gage de votre fidélité. »
Ce discours apaisa la sédition.
Ces nouvelles donnèrent à Tibère de la joie et de l'inquiétude ; il voyait avec plaisir la sédition réprimée , mais avec chagrin la gloire militaire de Germanicus et la faveur des soldats, que l'argent et les congés lui donnaient. Cependant il rendit compte de tout au sénat , et s'étendit sur les vertus de son fils , avec trop d'étalage (27) pour paraître sincère. Il loua aussi Drusus d'avoir apaisé les mouvemens d'IUyrie, mais en moins de paroles, et d'un ton plus vrai.
Plaintes contre Tibère.
On ignorait encore à Rome que les troubles d'IUyrie étaient, apaisés , lorsqu'on y apprit ceux de Germanie. La ville alarmée se plaignait que Tibère, tandis qu'il se jouait, par une indécision affectée , d'un sénat faible et d'un peuple sans armes , laissât mutiner les troupes, à qui l'autorité naissante de deux jeunes gens ne pouvait en imposer : «^ Qu'il fallait y aller lui-même , ). et opposer aux rebelles la majesté impériale, sa longue expen rience , le pouvoir de récompenser et de punir ; qu'Auguste .. ayant parcouru tant de fois la Germanie dans le déclin de > son âge , Tibère , dans la force du sien , venait s'asseoir parmi » les sénateurs, pour chicaner leurs discours; qu'il n'avait que
' Germanicus était fils rie Diusus, frère de Tibère : ainsi il e'iail neveu de Tibère par le sang , et son fils par adoption.
» trop assuré la servitude de Romej qu'à l'armée il fallait adou- » cîr les esprits pour leur faire supporter la paix. »
Tibère, malgré ces discours, persista fermement à ne pas quitter le timon âes, affaires, et à ne risquer ni l'Etat ni lui-même: agité par des monvemens contraires , il pensait que l'armée de Germanie était plus nombreuse et appuyée par les forces desGau- Jois; celle de Pannonie plus proche et menaçant l'Italie ; que s'il allait à l'une par préférence , l'autre en serait révoltée comme d'un affront : au lieu que par ses fils il les visitait toutes deux et sauvait la majesté souveraine , toujours respectée dans l'éloi-; gnement; que ces jeunes princes seraient d'ailleurs (28) excusai)\es de renvoyer quelques demandes à leur père ; et que s'ils trouvaient de la résistance, l'empereur pouvait les remplacer; mais qu'il n'y avait plus de ressource si l'on méprisait et ses représentations et ses menaces. Néanmoins, feignant d'être prêt à partir, il nomma son cortège, fit préparer ses équipages et armer des vaisseaux; prétextant ensuite tantôt l'hiver, tantôt les affaires , il trompa quelque temps les gens sensés , long^temps le peuple, et très-long-temps les provinces.
Alliance de Sc's:este avec les Romain
Peu de temps après arrivèrent des députés de Ségeste , demandant du secours contre sa nation qui l'assiégeait ; Arminius conseillait la guerre et avait pris le dessus. Car chez les barbares, plus on montre d'audace, plus on est jugé citoyen, et digne chef de révolte. Sur cet avis , Germanicus fait rebrousser chemin à son armée , attaque les assiégeans , enlève Ségeste et un grand nombre de ses cliens et de ses proches ; parmi eux étaient plusieurs femmes du premier rang, entre autres l'épouse d'Armiiiius , fille de Ségeste, plus dévouée à son mari qu'à son père ; sans répandre une larme, sans prendre le ton de suppliante, elle regardait, les mains croisées, ce qu'elle portait dans son sein. Ségeste, remarquable par sa taille, et rassuré par les preuves de sa fidélité , parla de la sorte à Germanicus.
« Ce jour n'est pas le premier où je marque mon dévouement » au peuple romain; mis au nombre de vos citoyens par Au- » guste , votre intérêt a décidé de mes inimitiés et de mes liai- » sons : ce n'est point haine peur n)a patrie, les traîtres font 1) horreur à ceux même qu'ils servent ; mais le bien de la Ger- » manie m'a paru lié à celui de Rome , et la paix meilleure que » la guerre. J'ai donc accusé, auprès de Varus , qui comman- » dait alors , cet Arminius , le ravisseur de ma fille et l'infracteu^ » des traités. Les délais du général , sa négligence, et trop peu
de ressources dans les lois (-^y) , m'ont tait, demander qu'on mît aux fers Arminius, ses compiices , et moi-même. J'en atteste cette nuit fatale ; que ne fût-elle pour moi la dernière I Je pleure, sans les justifier, les événemens qui l'ont suivie. J'ai donné des chaînes à Arminius; j'en ai reçu ensuite de sa faction. Libre aujourd'hui d'approcher de vous , je préfère la fidélité au changement , et la tranquillité au trouble , voulant, pour toute récompense , écarter le soupçon de perfidie , et faciliter la réconciliation des Germains, s'ils aiment mieux se repentir que se perdre. Pardonnez, je vous supplie, à mon fils ^ la faute de sa jeunesse. Ma fille , je l'avoue, est ici malgré elle j voyez qui doit l'emporter auprès de vous , de la fille de Ségeste ou de l'épouse d' Arminius. » Germanicus répondit avec bonté , lui accordant toute sûreté pour lui , ses enfans et ses proches.
La nouvelle de la soumission -de Ségeste et de cette réception favorable, affligea ou rassura les Germains, selon qu'ils désiraient ou craignaient la guerre. Arminius, d'un naturel violent, furieux d'ailleurs de voir sa femme enlevée , et l'enfant qu'elle portait , esclave avant de naître , courait tout le pays , criant aux armes contre Ségeste et contre Germanicus. « Le digne père , disait-il avec insulte, le grand général , la redoutable armée, dont toutes les forces enlèvent une femme ! Pour moi j'ai immolé trois légions et leurs chefs; je ne fais la guerre ni en traître ni à des femmes enceintes , mais à force ouverte et à ) des soldats : on voit encore dans les forêts de la Germanie les ) enseignes romaines que j'y ai consacrées aux dieux de mon
> pays... D'autres nations ignorent le joug des Romains, les » supplices et les impôts ; nous qui avons secoué ces chaînes et ' bravé cet Auguste devenu dieu, ce Tibère son digne héritier.
> craindrions-nous un enfant sans expérience, une armée sédi- ' tieuse ? Si les Germains préfèrent leur patrie et leur famille à ' des maîtres , leur indépendance au vil nom de colonies, qu'ils
suivent Arminius à la gloire et à la liberté, plutôt que Ségeste ' à la honte et à l'esclavage. »
Conduite de Tibère.
Tibère refusa constamment , malgré les instances du peuple , le titre de père de la patrie ; il défendit aussi , contre l'avis des sénateurs , que le serment se prêtât en son nom, disant que tout était incertain dans les choses humaines , et que plus il était
' Le fils de Ségeste s'était d'abord sépare de son père, rju'il avait lejoint «nsnitc.
élevé , plus la chute elail à craindre. Il n'en parut pas plus citoyen; car il avait remis en vigueur la loi de lèse-majesté, dont le nom était ancien, mais l'objet tout différent. Elle épargnait les discours , et \nè punissait que les actions , la trahison à la guerre, la sédition au dedans, les crimes contre l'État et la grandeur du nom romain. Auguste appliqua le premier cette loi aux libelles diffamatoires, pour réprimer l'audace de Cassius Severus à déchirer les personnes distinguées de l'État. Tibère , sur la demande du préteur Pompeïus Macer , si l'on ne changerait rien à cette jurisprudence , répondit qu'il fallait obéir aux lois ; il était d'ailleurs aigri par des vers anonymes qui avaient couru contre sa cruauté , son orgueil et ses querelles avec sa mère.
Accusation de Marcellus par Cépio.
Peu de temps après , Granius Marcellus , préteur de Bilhynie, fut accusé de lèse-majesté par Crispinus Cépio son questeur , appuyé de Romanus Hispon. Ce Crispinus (3o) ouvrit une route; qui , par le malheur des temps et par la méchanceté humaine , fut après lui très-fréquentée : sans biens, sans naissance, mais intrigant , flattant par des libelles secrets la cruauté du maître (3i), délateur des plus illustres citoyens, il devint par -là puissant auprès d'un seul , et odieux à tous ; bien d'autres , à son exemple , passèrent de l'indigence aux richesses , et du mépris à la haine , instruraens de la perte des autres , et ensuite de Ic^ leur. Il accusait Marcellus d'avoir tenu de mauvais discours contre Tibère ; imputation sans réplique, le délateur ayant choisi , pour charger l'accusé , les excès les plus infâmes du prince ; car la vérité des faits rendait les discours vraisemblables. Hispon ajouta , que Marcellus avait une statue plus élevée que celle des Césars , et avait ôté la tête à une statue d'Auguste pour y mettre celle de Tibère. A ce mot , l'empereur furieux , et sortant de sa taciturnité , s'écria qu'il voulait , dans cette cause , jurer et opiner à haute voix pour y obliger les autres. La liberté mourante respirait encore. En quel rang, César, opiner ez-vous, dit Cneius Pison? le premier? vous me dicterez mon avis: le dernier? je crains de vous contredire sans le vouloir. Tibère, qui sentit l'indiscrétion de sou emportement , se contint , et laissa absoudre l'accusé.
On proposa ensuite dedonner au préteur le droitde faire battre de verges les histrions ; Haterius Agrippa , tribun du peuple, s'y opposa, et fut vivement attaqué par Asinius Gallus. Tibère garflajt le silence , laissant au sénat ce fantôme de liberté.
Polilie/iic de Tibhrc.
La politique de Tibère était de laisser eu place jusqu'à leur mort la plupart des gouverneurs, des généraux et des inagistrals. On lui attribuait difFérens moti^, la crainte d'un embarras nouveau, qui lui faisait perpétuer ses premiers choix ; l'envie, pour écarter des honneurs plus de citoyens ; enfin une irrésolution égale à sa finesse. Car sans aimer le mérite supérieur , il haïssait le vice , redoutant pour lui les hommes vertueux , et les scélérats pourl'aonneur de l'Etat (82). Il poussa enfin l'indécision jusqu'à faire rester dans Rome (33) des gouverneurs qu'il avait nommés.