DANS LES MATIÈRES DE GOUT
J j'espiiit philosophique, si célébré chez une partie de notre nation , et si décrié par l'autre , a produit dans les sciences et dans les belles-lettres des effets contraires. Dans les sciences , il a mis des bornes sévères à la manie de tout expliquer , que l'amour des systèmes avait introduite ; dans les belles-lettres , il a entrepris d'analyser nos plaisirs et de soumettre à l'examen tout ce qui est l'objet du goût. Si la sage timidité de la physique moderne a trouvé des contradicteurs , est-il surprenant que la hardiesse des nouveaux littérateurs ait eu le même sort? elle a dû principalement révolter ceux de nos écrivains qui pensent qu'en fait de goût comme dans des matières plus sérieuses, toute ojjinion nouvelle et paradoxe doit être proscrite par la seule raison qu'elle est nouvelle. Il semble néanmoins , que dans les sujets de spéculation et d'agrément , on ne saurait laisser trop de liberté à l'industrie , dût-elle n'être pas toujours également heureuse dans ses efforts. C'est en se permettant les écarts que le génie enfante les choses sublimes ; permettons de même à la raison de porter au hasard , et quelquefois sans succès , son flambeau sur tous les objets de nos plaisirs , si nous voulons la mettre à portée de découvrir au génie quelque route inconnue. La séparation des vérités et des sophismes se fera bientôt d'ellemême, et nous en serons ou plus riches , ou du moins plus éclairés.
Un des avantages dé la philosophie appliquée aux matières de goût , est de nous guérir ou de nous garantir de la superstition littéraire ; elle justifie notre estime pour les anciens en la rendant raisonnable ; elle nous empêche d'encenser leurs fautes ; elle nous fait voir nos égaux dans plusieurs de nos bons écrivains modernes, qui pour s'être formés sur eux, se croyaient par une inconséquence modeste fort inférieurs à leurs maîtres. Mais l'analyse métaphysique de ce (fui est l'objet du sentiment ne peutelle pas faire chercher des raisons à ce qui n'en a point, émousser le plaisir en nous accoutumant à discuter froidement ce que