DU TROISIÈME VOLUME DE L'ENCYCLOPÉDIE
Jlj'empressement que Ton a témoigné pour la continualion de ce dictionnaire est le seul motif qui ait pu nous déterminer à le reprendre. Le gouvernement a paru désirer qu'une entreprise de cette nature ne fût point abandonnée ; et la nation a usé du droit qu'elle avait de l'exiger de nous. C'est sans doute à nos collègues que V Encyclopédie doit principalement une marque si ilatteuse d'estime. Mais la justice que nous savons nous rendre ne nous empêche pas d'être sensibles à la confiance publique. Nous croyons même n'en être pas indignes par le désir que nous avons de la mériter. Jaloux de nous l'assurer de plus en plus , nous oserons ici, pour la première et la dernière fois, parler de nous à nos lecteurs. Les circonstances nous y engagent , VEnc/yclopédie le demande , la reconnaissance nous y oblige. Puissionsnous , en nous montrant tels que nous sommes , intéresser nos concitoyens en notre faveur ! Leur volonté a eu sur nous d'autant plus de pouvoir , qu'en s'opposant à notre retraite, ils semblaient en approuver les motifs. Sans une autorité si respectable, les ennemis de cet ouvrage seraient parvenus facilement à nous faire rompre des liens dont nous sentions tout le poids , mais dont nous n'avions pu prévoir tout le danger.
Des circonstances imprévues , et des motifs qui nous feraient peut-être honneur , s'il nous était libre de les publier , nous ont engagé malgré nous dans la direction de V Encyclopédie. Ce sont principalement les secours que nous avons reçus de toutes parts , qui nous ont donné le courage d'entrer dans cette vaste carrière. Néanmoins, quelque considérables qu'ils fussent, nous n'aspirions point au succès; nous ne demandions que l'indulgence. Mais c'est l'effet , nous ne dirons pas de la malignité, nous dirons seulement de la condition humaine , que les entreprises utiles , avec quelque modestie qu'elles soient proposées , essuient des contradictions et des traverses. JJEncjclopédie n'en a pas été exempte. A peine cet ouvrage fut-il annoncé , qu'il devint l'objet de la satire de quelques écrivains à qui nous n'avions fait aucun mal , mais dont nous n'avions pas cru devoir mendier le
• Ce troisième volume parut après une inierruplîon d'environ deux ans , eausëe par la persécution qu'on avait suscitée aux auteurs de l'ouvrage, à l'occasion des deux premiers volumes. Elle ne devait pas être la dernière.
PRÉFACE, etc. 385
suffrage. Si quelques gens de lettres sont parvenus par cet art méprisable à faire louer au commencement du mois des productions qui sont oubliées à la fin , c'est un art que nous faisons gloire d'ignorer. En effet, qu'il nous soit permis de le remarquer ici, sans déguisement, sans fiel et sans application : aujourd'liui, dans la république des lettres , le droit de louer et de médire est au premier qui s'en empare ; et rien n'y est plus méprisable que l'ineptie des satires , si ce n'est celle des éloges.
Dès que le premier volume de l' Encyclopédie fut public , l'envie qu'on avait eue de lui nuire , même lorsqu'il n'existait pas encore , profita de l'aliment nouveau qu'on lui présentait. Peu satisfaite elle-même des blessures légères que les traits de sa critique faisaient à l'ouvrage, elle employa la main de la religion pour les rendre profondes; elle eut recours, pour s'en servir comme de prétexte , à un petit nombre d'expressions équivoques qui avaient pu facilement se perdre et nous échapper dans deux volumes considérables. Nous ne chercherons point à justifier le sens qu'on a voulu attacher à quelques unes de ces expressions : nous dirons seulement et nous ferons voir ^ qu'il était peut-être facile et juste d'y en attacher un autre ; mais il est plus facile encore d'envenimer tout. D'ailleurs celles de ces expressions qui avaient choqué le plus étaient tirées d'un ou vrage estimé, revêtu d'un privilège et d'une approbation authen tique , loué comme édifiant par nos critiques mêmes =* ; elles
' Dans raiticle amocr des sciences et des arts, p. 368 du i*^. volume, col. 2 , on avait d'il : La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertu , c'est- a-dire comme une chose qu'ils ne peuvent ni connaître , ni aimer y ni pratiquer. Ces mois ne peui^ent ont scandalise quelques personnes, c'est pour cela qu'on y a substitue les mots ne veulent dans un errata iniprinie h la fin du second volume. Cependant nous serait-il permis de représenter aux âmes timorées qui ont pris si légèrement l'alarme que les mots ne pouuoir ne se prennent pas toujours dans le sens d'une impossibiliic absolue? // n'y a personne, seigneur , dit Mardocliee dans Esihcr, qui puisse résister a votre volonté. Cependant il est de foi que l'homme étant libre, peut résister à la volonté de Dieu : ainsi ce passage ne doit pas être pris à la rigueur. Pourquoi donc n'avoir pas suppose que l'auteur de la proposition rapportée ci-dessus pouvait avoir en vue un sens très-orthodoxe? Mais il fallait soulever contre l'ouvrage les véritables gens de bien, trop ordinairement dupes de ceux qui ne veulent que le paraître.
' L'article amour des sciences et des arts, dont il est parle' dans la note précédente, est tire du livre de M. de Vauvenargues , qui a pour titre Introduction à la connaissance de V Esprit humain y Paris l'^^G , at^ec approbation et privilège du Roi. Le passage rapporte ci-dessus , et qui a excité de si grands cris, se trouve mot pour mot dans ce livre à la page 6o. Le journaliste de Trévoux, qui a rendu un compte très-détaillé du livre de M. de Vauvenargues, en janvier 1747, dit que l'auteur honore partout la religion et la vertu, -^ ce mot partout suppose qu'il a lu attentivement l'ou-
384 PRÉFACE DU TROISIÉÎVLE VOLUME se trouvaient enfin , ce qu'il nous importe surtout de remarquerj, dans les articles dont nous n'étions point les auteurs, ayant jugé à propos de nous renfermer presque uniquement , l'un dans la partie mathématique , l'autre dans la description des arts, deux objets dont l'orthodoxie la plus scrupuleuse n'a rien à craindre. Quelques morceaux qu'avait fournis pour V Encyclopédie l'auteur d'un thèse de théologie dont on parlait beaucoup alors , suffirent pour nous faire attribuer cette thèse , que nous n'avions pas même lue dans le temps qu'on s'en servait pour chercher à nous perdre. La déclaration que nous faisons ici persuadera les honnêtes gens, à qui notre sincérité n'est pas suspecte. Elle n'est peut-être que trop connue ; mais c'est un malheur dont nous ne nous affligerons point , et un défaut dont nous ne pouvons nous repentir. Nous ne doutons pas néanmoins que malgré une protestation si solennelle , si libre et si vraie , quelques personnes ne soient encore résolues à n'y avoir aucun égard. Nous ne leur demandons qu'une grâce , c'est de nous accuser par écrit, et de se nommer.
U Encyclopédie , nous en convenons, a été le sujet d'un grand scandale ; et malheur à celui par qui il arrive ; mais ce n'était pas par nous. Aussi l'autorité , en prenant les mesures convenables pour le faire cesser, était trop éclairée et trop juste pour nous en croire coupables. En prévenant les conséquences que des esprits faibles ou inquiets pouvaient tirer de quelques termes obscurs ou peu exacts , elle a senti que nous ne pouvions, ni ne devions, ni ne voulions en répondre ; et si nous avons à pardonner à nos ennemis , c'est leur intention seulement , et non leur succès '.
vrage. Ce même passage lai a para scandaleux dans l'Encyclope'die en février 1752; mais c'était l'Encyclope'die.
On ne sera peut-être pas fâche de savoir de quelle manière le journaliste s'est justifie' de cette contradiction fâcheuse, M. de p^aiwernargucs , dit-il, était ai^eugle ; on peut ai^oir, a son insu , inséré ce passage dans son livre. Voilà pourquoi le Journaliste ne l'y a pas aperçu.
' Pour donner une ide'e de Te'quite' de nos censeurs , nous allons rapporter ici les articles qui les ont le plus révoltes, et d'après lesquels TEncyclope'die a e'te' repre'sente'e comme un ouvrage pernicieux.
Dans l'article Aius-Locutius on a propose' cette question : sHl ne vaudrait pas mieux ignorer que punir les écrits contre la religion , lorsque ces écrits ne sont pas en langue vulgaire et qu'ils sont par conséquent inconnus à la Tnultitude ? Jj^ auteur de l'article prétendait que la punition pouvait donner à ces ouvrages ignores une existence qu'ils n'auraient jamais eue par euxmêmes , et que le moyen le plus sûr de les étouffer , e'tait de les laisser tomber dans l'oubli qui les attendait. Le Journaliste déjà cite' s'est fortement recrié contre cette tole'rance ; l'auteur de l'article Aics-LocuTiusa expliqué sa pensée dans l'article Casuiste, d'une manière qui a dû satisfaire pleinement k critique. Cet article Casuiste mérite d'être lu.
Cependant , comme raulorité la plus sage et la plus équitable peut enfin être trompée , la crainte d'être exposés de nouveau nous avait fait prendre le parti de renoncer pour jamais à la gloire pénible , légère et dangereuse d'être les éditeurs de VEncjclopédie. INewton , rebuté autrefois par de simples disputes littéraires, beaucoup moins redoutables et moins vives que des attaques personnelles et tliéologiques , se reprochait au milieu des hommages de sa nation , de ses découvertes et de sa gloire , d'avoir laissé échapper son repos , la substance d'un philosophe , pour courir après une ombre. Combien noire repos devait-il nous être plus cher , à nous que rien ne pourrait dédonjmager de l'avoir perdu ! Deux motifs se joignaient à un intérêt si essentiel : d'un côté , cette fierté juste et nécessaire, qui devrait faire toujours le caractère des gens de lettres, et qui convient à la nobleâse et à la liberté de leur Etat; de l'autre , cette défiance de nous-mêmes que nous ne devons pas moins ressentir , et le peu d'empressement que nous avons d'occuper les autres de nous ; sentimens qui doivent être la suite naturelle du travail et de l'étude ; car on doit y apprendre avant toutes choses à ap-
On a reproché , dans plusieurs libelles , à l'auteur <ie l'article Cr.RF d'avoir dit que ces animaux parviennent h Vâge de raison ; cetl€ expression se trouve en effet dans l'article Cepf , pag. S/jO du 2^. vol. col. i. Mais elle y est rapportée comme un exemple du ridicule avec lequel quelques chasseurs enthousiastes ont écrit sur le cerf. Des lecteurs irès-respectables ont mieux aime mettre cette absurdité sur le compte de l'Enyclopédie, que de se donner la peine de lire l'endroit d'où le passage est tiré.
L'article Autorité a été cité comme conienatit des maximes dangereuses. Jamais l'auteur de cet article n'a prétendu que l'autorité des princes légitimes ne vient point de Dieu. Il a voulu au contraire la distinguer de celle des usurpateurs qui enlèvent la couronne aux princes légitimes 5 et i; résulte des maximes qu'il a établies, que, dans le cas même où un prince légitime serait dépouillé de ses Etats par la violence, les peuples seraient toujours obliîjés de lui obéir. En un mot, on n'a voulu, dans l'article Autorité , que commenter et développer ce passage, tiré d'un ouvrage imprimé par ordre (Je Louis XIV, et. qui a pour litre : Traité des droits de la Heine sur différens Eiatsde la monarchie d'Espagne, part. i,p. 169, édit. de 1667, in-12. « Que )) la loi fondamentale de l'État forme une liaison réciproque et éternelle en- » tre le prince et les descendans d'une part, et les sujets et les descendans » de l'autre , par une espèce de contrat qui destine le souverain à régner et
« les peuples à obéir engagement solennel dans lequel ils se sont donnés
» les uns aux autres pour s'entr'aider mutuellement, m
Voilh, dans la plus exacte vérité, h quoi se réduit tout ce qu'on a cité de l'Encyclopédie comme répréhensible • nous venons de faire voir avec quel succès. La postérité aura sans doute peine à croire qu'un si léger sujet ait produit tant de clameurs. Il est vrai qu'on a fait d'ailleurs contre l'ouvrage beaucoup d'imputations vagues, mais sans rien articuler de positif- on a supposé des vues aux auteurs, on a accusé leurs pensées, ne pouvant accuser leurs discours. Quand la calomnie en «st réduite à cette ressource, elle se detiuit assez d'elle-même.
précier les connaissances et les opinions humaines. Le sage, et celui qui aspire à l'être , traite la réputation littéraire comme les hommes ; il sait en jouir , et s'en passer. A l'égard des connaissances qui nous servent à l'acquérir, et dont la jouissance et la communication même est une des ressources peu nombreuses que la nature nous a ménagées contre le malheur et contre l'ennui , il est permis sans doute , il est bon même de chercher à les communiquer aux autres ; c'est la seule manière dont les gens de lettres puissent être utiles. Mais si l'on ne doit jamais être assez jaloux de ce bien pour vouloir s'en réserver la possession , Ton ne doit pas non plus l'estimer assez pour être fort empressé d'en faire part à personne.
Qui croirait que V Eiicjclopédie ^ avec de tels sentimens de la part de ses auteurs , et peut-être avec quelque mérite de la sienne ( car elle est si peu notre bien , que nous en pouvons parler comme de celui d'un autre ) , eût obtenu quelque soutien dans le temps oii nous sommes ? dans un temps oii les gens de lettres ont tant de faux amis , qui les caressent par vanité , mais qui les sacrifieraient sans honte et sans remords à la moindre lueur d'ambition ou d'intérêt ; qui peut-être , en feignant de les aimer , les haïssent, soit par le besoin , soit par la crainte qu'ils en ont ? Mais la vérité nous oblige de le dire ; et quel autre motif pourrait nous arracher cet aveu ? Les difficultés qui nous rebutaient et nous éloignaient , ont disparu peu à peu , et sans aucun mouvement de notre part : il ne restait plus d'obstacles à la continuation de VEiicjclopédie que ceux qui auraient pvi venir de nous seuls ; et nous eussions été aussi coupables d'y en mettre aucun , que nous étions excusables de redouter ceux qui pouvaient venir d'ailleurs. Incapables de manquer à notre patrie , qui est le seul objet dont l'expérience et les réflexions ne nous aient pas détachés, rassurés surtout par la confiance du ministère public dans ceux qui sont chargés de veiller à ce dictionnaire, nous ne serons plus occupés que de joindre nos faibles travaux aux talens de ceux qui veulent bien nous seconder , et dont le nombre augmente de jour en jour. Heureux, si par notre ardeur et nos soins , nous pouvions engager tous les gens de lettres à contribuer à la perfection de cet ouvrage, la nation à le protéger , et les autres à le laisser faire I Disons plutôt à faire mieux; ils ont été les maîtres de nous succéder, et le sont encore. Mais nous serions surtout très-flattés, si nos premiers essais pouvaient engager les savans et les écrivains les plus célèbres à reprendre notre travail où il en est aujourd'hui; nous effacerions avec joie notre nom du frontispice de V Encyclopédie ^.our ]a. rendre meilleure. Que les siècles futurs ignorent à ce prix et
ce que nous avons fait et ce que nous avons souffert pour ellel En attendant qu'elle jouisse de cet avantage , tout nous porte à redoubler nos efforts pour en assurer de plus en plus le succès. On s'est déjà aperçu par la supériorité du second volume sur le premier , des nouveaux secours que nous avions reçus pour ce second volume. Mais ces secours, tout considérables qu'ils étaient, ne sont presque rien eu comparaison de ceux que nous avons eus pour celui-ci. Un grand nombre de gens de lettres, tous estimables par leurs talens et leurs lumières, semblent, comme à l'envi, avoir contribué à l'enrichir. Nous croyons donc pouvoir assurer qu'il l'emporte beaucoup sur les précédens ; nous espérons que les suivaus l'emporteront encore sur celui-ci; et, quelque pénible que soit notre travail, nous nous trouverions suffisamment dédommagés , si nous pouvions faire dire aux critiques à chaque volume qui paraîtra , ab ipso ducit opes animumque ferro.
Après tout ce qui s'est passé au sujet de cet ouvrage , on ne doit point être étonné que ce volume paraisse beaucoup plus tard qu'il n'aurait du. Outre les causes morales, des circonstances qu'on peut appeler physiques en ont retardé la publication. Quelques parties considérables, dont le public avait paru moins satisfait que des autres , ont été entièrement ou presque entièrement refaites : cette réforme a demandé beaucoup de temps, et a nécessairement rendu l'impression plus lente. Nous ne croyons pas devoir nous excuser d'un délai auquel ce dictionnaire ne fait que gagner : nous espérons , nous pouvons même assurer que les autres volumes suivront celui-ci beaucoup plus promptement qu'il n'a suivi les deux premiers; nous ne prenons point là-dessus d'autre engagement ; la seule chose dont nous puissions répondre, c'est l'assiduité de notre travail et l'emploi sévère de notre temps ; mais comme nous nous trouvons , pour ainsi dire , au commencement d'un nouvel ordre de clioses , nous sommes très-résolus de tout sacrifier désormais au bien de V Encyclopédie^ jusqu'à la promptitude avec laquelle nous souhaiterions de servir le public ; nous y sommes d'autant plus disposés , qu'il nous paraît que nos lecteurs ne nous imposent i)lus aucune loi sur ce point , et qu'ils aiment mieux avoir un peu plus tard chaque volume , et l'avoir meilleur.
Entrons présentement dans quelque détail sur ce troisième volume , ou plutôt sur ce dictionnaire en général. On doit le considérer sous deux points de vue , eu égard aux matières qu'il traite , et aux personnes à qui il est principalement destiné. Comme ces deux points de vue sont relatifs l'un à l'autre, nous croyons ne devoir point les séparer.
Les matières que ce diclioiinaire doit renfermer sont de deux espèces ; savoir, les connaissances que les hommes acquièrent par la lecture et par la société , et celles qu'ils se procurent à euxmêmes par leurs propres réflexions ; c'est-à-dire en deux mots , la science des faits et celle des choses. Quand on les considère sans aucune attention au rapport mutuel qu'elles doivent avoir, la première de ces deux sciences est fort inutile et fort étendue, la seconde fort nécessaire et fort bornée , tant la nature nous a traités peu favorablement. Il est vrai qu'elle nous a donné de quoi nous dédommager jusqu'à un certain point par Tanalogie et la liaison que nous pouvons mettre entre la science des faiês et celle des choses; c'est surtout relativement à celle-ci que Y Encyclopédie doit envisager celle-là. Réduit à la science des choses, ce dictionnaire n'eût été presque rien,- réduit à celle des faits, il n'eut été dans sa plus grande j^artie qu'un champ vide et stérile : soutenant et éclairant l'une par l'autre , il pourra être utile sans être immense.
Tel était le plan du dictionnaire anglais de Chambers, plan que toute l'Europe savante nous paraît avoir approuvé, et auquel il n'a manqué que l'exécution. En tâchant d'y supj)léer , nous avons averti du soin que nous aurions de nous conformer au plan, parce qu'il nous paraissait le meilleur qu'on pût suivre» C'est dans cette vue que l'on a cru devoir exclure de cet ouvrage une multitude de noms propres qui n'auraient fait que le grossir assez inutilement; que l'on a conservé et complété plusieurs articles d'histoire et de mythologie , qui ont paru nécessaires pour la connaissance des différentes sectes de philosophes , des différentes religions , de quelques usages anciens et modernes ; et qui d'ailleurs donnent souvent occasion à des réflexions philosophiques, pour lesquelles le public semble avoir aujourd'hui plus de goût que jamais ' : aussi est-ce principalement par l'esprit philosophique que nous tâcherons de distinguer ce dictionnaire. C'est par là surtout qu'il obtiendra les suffrages auxquels nous sommes le plus sensibles.
Ainsi quelques personnes ont été étonnées sans raison de trouver ici des articles pour les philosophes et non pour les Pères de l'Église ; il y a une grande différence entre les uns et les autres. Les premiers ont été créateurs d'opinions , quelquefois bonnes, quelquefois mauvaises, mais dont notre plan nous oblige à parler : on n'a rappelé qu'en peu de mots et par occasion quelques circonstances de leur vie ; on a fait l'histoire de leurs pensées plus que de leurs personnes. Les Pères de l'Église au con-
' Ployez les articles Atole , Ananchis, Amkntjiés, Bapcis, ChaudeïiONS DE DoDOuE , et quelques autres.
traire, chargés du dépôt précieux et inviolable de la foi et de la tradition , n'ont pu ni du rien apprendre de nouveau aux hommes sur les matières importantes dont ils se sont occupés. Ainsi la doctrine de S. Augustin , qui n'est autre que celle de l'Église , se trouvera aux articles prédestination , guace , péla- GiANiSME; mais comme évéque d'Hippone , fils de sainte Monique , et Saint lui-même , sa place est au Martyrologe, et préférable à tous égards à celle qu'on aurait pu lui donner dans Y Encyclopédie .
On ne trouvera donc dans cet ouvrage , comme un journaliste l'a subtilement observé , ni la vie des Saints, que M. Baillet a suffisamment écrite , et qui n'est point de notre objet ; ni la généalogie des grandes maisons, mais la généalogie des sciences, plus précieuse pour qui sait penser ; ni les aventures peu jntéressantes des littérateurs anciens et modernes , mais le fruit de leurs travaux et de leurs découvertes; ni la description détaillée de chaque village , telle que certains érudits prennent la peine de la faire aujourd'hui , mais une notice du commerce des provinces et des villes principales, et des détails curieux sur leur histoire naturelle ' ; ni les conqiiérans qui ont désolé la terre, mais les génies immortels qui l'ont éclairée ; ni enfin une foule de souverains que l'histoire aurait du proscrire. Le nom même des princes et des grands n'a droit de se trouver dans Y Encj-clo^ pédie , que par le bien qu'ils ont fait aux sciences; parce que V Eiicjclopédie doit tout aux talens, rien aux titres , et qu'elle est l'histoire de l'esprit humain , et non de la vanité des hommes.
Mais pour prévenir les reproches qu'on pourrait nous faire d'avoir suivi le plan de Chambers sans nous en écarter, rapportons le jugement d'un critique dont nous ne prétendons ni déprimer ni faire valoir le discernement et le suffrage, mais dont au moins la bonne volonté pour nous n'est pas suspecte. Il parlait ainsi de l'ouvrage de Chambers au mois de mai i745 lorsque la traduction en fut proposée par souscription.
a Voici deux des plus fortes entreprises de littérature qu'où )> ait faites depuis long-temps. La première est de M. Chambers, » auteur de l'ouvrage que nous annonçons , et l'autre est de » M. Mills qui travaille en chef à nous en donner la traduction. » L'un et l'autre est Anglais ; mais M. Mills a pris des liaisons » avec la France qui nous le font regarder comme une conquête » faite sur l'Angleterre. Les Anglais sont aujourd'hui sur le » pied de perdre beaucoup vis-à-vis de nous. (Nous ne chan- » geons rien à la diction.) Le fonds de l'ouvrage est véritable-
' Voyez les articles Alsace, Arct , Besa.-^ço.w, elc.
3(jo PRÉFACE DU TROISIÈME YOLUME
» ment une Encyclopédie ; c'est en même temps un dictionnaire » et un traité de tout ce que l'esprit humain peut désirer de >• savoir. Comme dictionnaire , il présente tout sous la forme » alphabétique i comme traité suivi et raisonné concernant les » sciences, il montre les rapports que les divers objets de nos » connaissances peuvent avoir les uns avec les autres. Comme » dictionnaire , il est composé de parties séparées et même dis- » parâtes; comme traité méthodique, il rapproche les différens w morceaux qui composent le tout d'une science. Comme dic- » lionnaire , il donne d'abord des définitions élémentaires ; M comme traité doctrinal, il entre dans le détail de ce qu'il y a « d^e plus profond et déplus digne de V attention des curieux. j> Or voici comment cela s'exécute. On cherche, par exemple, » Atiiiospliere , et l'on trouve que c'est une substance fluide, » élastique , que nous appelons air , et qui entoure le globe ter- » restre jusqu'à une hauteur considérable , qui gravite vers le » centre et la superficie de ce même globe , etc. Comme il est » ici parlé d'air, de terre, de gravitation, l'auteur renvoie aux » articles du dictionnaire oii sont expliqués ces mots , et quan- » tité d'autres qui ont rapport à l'atmosphère, par exemple , » éther , ciel , baromètre , thermomètre , réfraction , vide , » pompe , pression , sjphon , etc.
» A en juger par le prospectus que nous annonçons, et qui » cite quatre articles pour servir de modèle, savoir atmosphère, » fable, sang , teinture ; il n'est rien de plus utile, de plus fé- » cond, de mieux analysé, de mieux lié, en un mot déplus » parfait et de plus beau que ce dictionnaire ; et tel est le pré- » sent que M. Mills fait à la France, sa patrie par adoption, en » faisant honneur à l'Angleterre sa vraie patrie. »
Il est vrai que le même auteur, après avoir donné tant de louanges au simple projet ( qu'on peut lire) de la traduction française de Chambers , entreprise par un Anglais aidé d'un Allemand , n'a pas annoncé de la même manière au mois de décembre 1760 la nouvelle Encyclopédie ^ entreprise et exécutée par une société de gens de lettres , qui à la vérité ne sont point une conquête de la France sur V Angleterre. Nous ne chercherons point ici les motifs d'une pareille conduite. Nous sommes encore plus éloignés de réclamer en faveur de Y Encyclopédie Française les éloges qu'on vient de lire, efque nous regardons comme excessifs ; nous croyons seulement que celle-ci méritait un traitement plus favorable. Mais Chambers était mort et étranger.
L'article Atmosphère est un des quatre que le projet de la traduction de Chambers offrait pour modèle. Il a été conservé dans
DE L'Ei\GYCLOPEDIE. 3i)i
V Encyclopédie Française avec deux additions de quelque conséquence. Nous su}3j3lions nos lecteurs de le comparer avec une foule d'autres articles , et de juger. Nous voudrions engager jusqu'aux détracteurs les plus ardens de cet ouvrage à essayer du moins le parallèle des deux Encjclopédies, C'est une invitation qu'on nous permettra de leur faire en passant , et que nous croyons devoir à la vérité, à nos collègues , à notre nation , et à nous-mêmes.
Si nous avons quelque chose à nous reprocher, c'est peut-être d'avoir suivi trop exactement le plan de Chambers, surtout par rapport à l'histoire , et de n'avoir pas toujours été assez courts sur cet article. Il y a beaucoup d'apparence que plus ce dictionnaire se perfectionnera , plus il perdra du côté des simples faits, et plus il gagnera au contraire du côté des choses , ou du moins du côté des faits qui y mènent.
Il pourra , par exemple , être fort riche en physique générale et en chimie, du moins quant à la partie qui regarde les observations et l'expérience ; car, pour ce qui concerne les causes, il ne saurait être au contraire trop réservé et trop sage ; et la devise de Montaigne ' à la tête de presque tous les articles de ce genre , serait ordinairement très-bien placée. On ne se refusera pourtant pas aux conjectures , surtout dans les articles dont l'objet est utile ou nécessaire , comme la médecine , où l'on est obligé de conjecturer , parce que la nature force d'agir en ne permettant presque pas de voir. La métaphysique des sciences , car il n'en est point qui n'ait la sienne , fondée sur des principes simples et sur des notions communes à tous les hommes , fera , nous l'espérons , un des principaux mérites de cet ouvrage. Celle de la Grammaire surtout, et celle de la géométrie sublime seront exposées avec une clarté qui ne laissera rien à désirer , et que peut-être elles attendent encore. A l'égard de la métaphysique proprement dite , sur laquelle on croit s'être trop élendu dans les premiers volumes , elle sera réduite dans les suivans à ce qu'elle contient de vrai et d'utile , c'est-à-dire à trèspeu de chose. Enfin dans la. partie des arts , si étendue , si délicate, si importante, et si peu connue, X Encyclopédie commencera ce que les générations suivantes finiront ou perfectionneront. Elle fera l'histoire des richesses de notre siècle en ce genre ; elle la fera à ce siècle qui l'ignore, et aux siècles à venir, qu'elle mettra sur la voie pour aller plus loin. Les arts, ces monumens précieux'de l'industrie humaine, n'auront plus à craindre de se }>erdre dans l'oubli ; les faits ne seront plus ensevelis dans le^
' Que sAis-jE?
392 PRÉFACE DU TROISIÈME VOLUME ateliers et dans les mains des artistes; ils seront dévoilés au philosophe, et la réflexion pourra eiiiin éclairer et simplifier une pratique aveugle.
Tel est en peu de mois notre plan , que nous avons cru devoir remettre sous les yeux des lecteurs ; ainsi ce dictionnaire, sans que nous prétendions le préférer à aucun autre , en différera beaucoup par son objet. Plusieurs gens de lettres déclament aujourd'hui contre la multiplication de ces sortes d'ouvrages , comme d'autres contre celle des journaux ; à les en croire , il en est de cette multiplication comme de celle des académies ; elle géra aussi funeste au véritable progrès des sciences , que la première institution en a été utile. Nous avons tâché dans le discours précédent de justifier les dictionnaires du reproche qu'on leur fait d'anéantir parmi nous le goût de l'étude. Néanmoins , quand ils mériteraient ces reproches, Y Encyclopédie nous semblerait en être à couvert. Parmi plusieurs morceaux destinés à instruire la multitude , elle renfermera un très- grand nombre d'articles qui demanderont une lecture assidue , sérieuse et approfondie. Elle sera donc tout à la fois utile aux ignorans et à ceux qui ne le sont pas.
Quelques savans, il est vrai , semblables à ces prêtres d'Egypte qui cachaient au reste de la nation leurs futiles mystères , voudraient que les livres fussent uniquement à leur usage, et qu'on dérobât au peuple la plus faible lumière , même dans les matières les plus indifférentes ; lumière qu'on ne doit pourtant guère lui envier , parce qu'il en a grand besoin , et qu'il n'est pas à craindre qu'elle devienne jamais bien vive. Nous croyons devoir penser autrement comme citoyens , et peut-être même comme gens de lettres.
Qu'on interroge en effet presque tous nos écrivains , ils conviendront , s'ils sont de bonne foi , des lumières que leur ont fournies les dictionnaires , les journaux , les extraits , les commentaires, les compilations même de toute espèce. La plupart auraient beaucoup moins acquis , si on les avait réduits aux livres absolument nécessaires. En matière de sciences exactes , quelques ouvrages lus et médités profondément suffisent ; en matière d'érudition , les originaux anciens , dont le nombre n'est pas infini à beaucoup près, et dont la lecture faite avec réflexion, dispense de celle de tous les modernes ; car ceux-ci ne peuvent être , quand ils sont fidèles , que l'écho de leurs prédécesseurs. Nous ne parlons point des belles-lettres pour lesquelles il ne faut que du génie et quelques grands modèles, c'est-à-dire bien peu de lecture. La multiplication des livres est donc pour le grand nombre de nos littérateurs un supplément à la sagacité, et même
au travail ; et nul d'entre eux ne doit envier aux autres un avantage dont il a tiré souvent de si grands secours.
Ainsi nous n'avons pas jugé à propos , comme quelques personnes l'auraient voulu , de borner les articles de ce dictionnaire à de simples tables , et à des notices des différens ouvrages oii les matières sont le mieux traitées. L'avantage d'un tel travail eût été grand sans doute , mais pour trop peu de personnes.
Un autre inconvénient que nous avons dû éviter encore, c'est d'être trop étendus sur chacune des différentes sciences qui doivent entrer dans ce dictionnaire , ou de l'être trop sur quelques unes aux dépens des autres. Le volume , si on peut ainsi parler, que chaque science occupe ici , doit être proportionné tout à la fois, et à l'étendue de cette science, et à celle du plan que nous nous proposons. U Encj-clopédie saiisÇera. suffisamment à chacun de ces deux points , si on y trouve les principes fondamentaux bien développés , les détails essentiels bien exposés et bien rapprochés des principes , des vues neuves quelquefois soit sur les principes , soit sur les détails , et l'indication des sources auxquelles on doit recourir pour s'instruire plus à fond. Nous n'ignorons pas cependant que sur cet article il nous sera toujours impossible de satisfaire pleinement les divers ordres de lecteurs. Le littérateur trouvera dans V Encfclopédie trop peu d'érudition, le courtisan trop de morale , le théologien trop de mathématique , le mathématicien trop de théologie, l'un et l'autre trop de jurisprudence et de médecine. Mais nous devons faire observer que ce dictionnaire est une espèce d'ouvrage cosmopolite , qui se ferait tort à lui-même par quelque préférence et prédilection marquée ; nous croyons qu'il doit suffire à chacun de trouver dans V Encjclopédie la science dont il s'occupe , discutée et approfondie sans préjudice des autres, dont il sera peut-être bien aise de se procurer une connaissance plus ou moins étendue. A l'égard de ceux que ce plan ne satisfera pas, nous les renverrons pour dernière réponse à l'apologue si sage de Malherbe à Racan '.
L'Empire des sciences et des arts est un palais irrégulier, imparfait , et en quelque manière monstrueux , oii certains morceaux se font admirer par leur magnificence , leur solidité et leur hardiesse ; où d'autres ressemblent encore à des masses informes ; où d'autres enfin , que l'art n'a pas même ébauchés , attendent le génie ou le hasard. Les princij^ales parties de cet édifice sont élevées par un petit nombre de grands hommes , tandis que les autres apportent quelques matériaux , ou se bor-
' J^oyez les Fables de La Fontaine, liy. ni y fable i.
394 PRÉFACE DU TROISIÈME VOLUME nent à la simple description. Nous tâcherons de réunir ces deux derniers objets; de tracer le plan du temple, et de remplir en même temps quelques vides. Nous en laisserons beaucoup d*autres à remplir ; nos descendans s'en chargeront , et placeront le comble, s'ils l'osent ou s'ils le peuvent.
U Encyclopédie doit donc par sa nature contenir un grand nombre de choses qui ne sont pas nouvelles. Malheur à un ouvrage aussi vaste , si on en voulait faire dans sa totalité un ouvrage d'invention ! Quand on écrit sur un sujet particulier et borné , on doit , autant qu'il est possible , ne donner que des choses neuves , parce qu'on écrit principalement pour ceux à qui la matière est connue , et à qui Ton doit apprendre autre chose que ce qu'ils savent; c'est aussi la maxime que plusieurs des auteurs de V Encyclopédie se flattent d'avoir pratiquée dans leurs ouvrages particuliers ; mais il ne saurait en être de même dans un dictionnaire. On aurait tort d'objecter, comme on l'a fait , que c'est là redonner les mêmes livres au public : et que font tous les journalistes, dont néanmoins le travail en lui-même est utile, que de donner au public ce qu'il a déjà, que de lui redonner même plusieurs fois ce qu'on n'aurait pas du lui donner une seule ' ? Ce n'est point un reproche que nous leur faisons ; nous serons nous-mêmes dans ce cas, notre ouvrage étant destiné à exposer non-seulement le progrès réel des connaissances humaines , mais quelquefois aussi ce qui a retardé ce progrès. Tout est utile dans la littérature, jusqu'au rôle d'historien des pensées d'autrui. Il a seulement plus ou moins d'autorité, à proportion de la justice avec laquelle on l'exerce , des talens de l'historien, de sa sagacité, de ses vues , et des preuves qu'il a données qu'il pouvait être autre chose.
Il résulte de ces réflexions , que V Encj dopé die doit souvent contenir , soit par extrait , soit même quelquefois en entier , plusieurs morceaux des meilleurs ouvrages en chaque genre : il importe seulement au public que le choix en soit fait avec lumière et avec économie. Mais il importe de plus aux auteurs de citer exactement les originaux, tant pour mettre le lecteur en état de les consulter , que pour rendre à chacun ce qui lui appartient. C'est ainsi qu'en ont usé plusieurs de nos collègues. Nous souhaiterions que tous s'y fussent conformés; mais, du reste, quand un article est bien fait , on en jouit également de quelque main qu'il vienne ; et l'incouvénient du défaut de cita-
' La comparaison fies Journalistes avec quelques auteurs de l'Encyclope'die roule ici sur ce seul point, que les uns et les autres redonnent an public ce qW\\ avait dejJ». Il ne s'ap;it point encore flu reproche de plagiat qu"'on a fait aux seconds, et dont on parlera plus bas.
DE L'ENCYCLOPÉDIE. SgS
tîon , toujours grand par rapport à l'auteur, l'est beaucoup moins par rapport à ce dictionnaire.
Feu M. Puollin , ce citoyen respectable, à qui l'Université de Paris doit en partie la supériorité que les études y conservent encore sur celles qu'on fait ailleurs , et dont les ouvrages composés pour l'instruction de la jeunesse , en ont fait oublier tant d'autres, se permettait d'insérer en entier dans ses écrits les plus beaux morceaux des auteurs anciens et modernes. Il se contentait d'avertir en général, dans ses préfaces , de cette espèce de larcin , qui par l'aveu même cessait d'en être un , et dont le public lui savait gré , parce que son travail était utile. Les auteurs de YEncj-clopédie oseraient-ils avancer que le cas oii ils se trouvent est encore plus favorable ? Elle n'est et ne doit être absolument dans sa plus grande partie qu'un ouvrage recueilli des meilleurs auteurs \ Et plût à Dieu qu'elle fut en effet un recueil de tout ce que les autres livres renferment d'excellent, et qu'il n'y manquât que des guillemets I
Nous irons même plus loin que nos censeurs sur la nature des emprunts qu'on a faits. Bien loin de blâmer ces emprunts en eux-mêmes , ou du moins ce qu'ils ont produit , ils en ont fait les plus grands éloges ; pour nous, nous croyons devoir être plus difliciles ou plus sincères. L'auteur de l'article y4me avoue, par exemple, qu'il eût du se rendre plus sévère sur les endroits de cet article qu'il a tirés d'un ouvrage d'ailleurs utile ^. De trèsbons juges ont trouvé ces endroits fort inférieurs à ceux qui appartiennent en propre à l'auteur. Il n'était pas nécessaire , surtout dans un article de dictionnaire oii l'on doit tâcher d'être court, d'accumuler un si grand nombre de preuves, pour démontrer une vérité aussi claire que celle de la spiritualité de l'âme; comme elle est du nombre de celles qii'on nomme fondamentales et primitives , elle doit être susceptible de preuves très-simples et sensibles aux esprits même les plus communs. Tant d'argumens inutiles , déplacés , et dont quelques uns raêiue sont obscurs , quoique concluans pour qui sait les saisir , ne serviraient qu'à rendre l'évidence douteuse , si elle pouvait jamais l'être. Un seul raisonnement , tiré de la nature bien connue des deux substances , eût été suffisant.
De même l'article Amitié, dont la fin est tirée d'un écrivain moderne très -estimable par plusieurs ouvrages % fait voir que
' C'est le titre même sous lequel on l'a annoncée dans le frontispice da prospectus.
^ Dissertations sur l'existence de Dieu , par M. Jacquelot. A La Haye ,
^ Le P. Buffier, je'suite , dont les ouvrages ont fourni d'ailleurs quelques cxcejlcns articles pour l'Iîinryc'npf'die.
cet écrivain n'était pas aussi bon logicien sur cette matière que sur d'autres. Il ne pouvait donner trop de liberté et d'étendue à cette égalité si douce et si nécessaire sans laquelle l'amitié n'existe point , et par laquelle elle rapproche et confond les états les plus éloignés. On ne devait point surtout rapporter d'après cet auteur la réponse d'un grand prince à un homme de sa maison * , sans faire voir en même temps combien cette réponse était injurieuse et déplacée , combien le grand prince dont il s'agit était loin d'être en cette occasion ni grand , ni prince; en un mot, sans qualifier plus ou moins sévèrement cette réponse, selon le ménagement qu'on doit au prince qui l'a faite, et qui nous est inconnu , mais avec le respect encore plus grand qu'on doit au vrai, à la décence et à l'humanité.
Bien loin de se plaindre de ceux qui ont relevé dans VEnajclopédie le défaut de citations , c'est un reproche dont on doit leur savoir gré , parce qu'il engagera ceux qui sont tombés dans cette faute à se montrer plus exacts à l'avenir ; mais nous croyons que l'examen rigoureux des morceaux empruntés , sans aucune acception de nom ni de personnes , eût encore été plus utile. Il serait singulier que tel article , blâmé d'abord lorsqu'on le croyait d'une main indifférente ou peu amie "* , eût ensuite été loué (comme il le méritait) lorsqu'on en a connu le véritable auteur. Nous n'en dirons pas ici davantage, nous souhaitons seulement que personne n'ait là-dessus de reproche à se faire , et que la diversité des intérêts , des temps et des soins , n'en ait point entraîné dans le langage.
Parmi les différens ouvrages qu'on a accusé V Encjclopëdie d'avoir mis à contribution , on a surtout nommé les autres dictionnaires. Nous convenons que l'on aurait dû en faire un plus sobre usage , parce que ces dictionnaires ne sont pas les sources primitives , et que VEncjclopédie doit puiser surtout dans cellesci. Cependant qu'on nous permette sur cela quelques réflexions. En premier lieu , il est facile de prouver que la plupart d'entre nous n'ont eu nullement recours à ses sortes d'ouvrages. En second lieu , la ressemblance qui se trouve quelquefois entre un
' Cet homme montrait au grand prince la statue équestre d'un licros , leur aïeul commun. Le prince lui fit cette réponse grossière : Celui qui est dessous ( le cheval ) est -votre aïeul ; celui qui est dessus est le mien. Le P. Buffîer a loué celte réponse , et dans Tarticle Amitié on a eu tort de la louer après lui.
* L'article Agir contient une philosophie très-lLnuineiisc et très-sainé. Dans un libelle publié contre l'Encyclopédie , en décembre i^5i , on met la métaphysique de cet article au-dessous de celle de Jean Scot j et dans le Journal de Trévoux , de janvier 1702, on loue beaucoup celte même métaphysique. (?cst ainsi que les critiques s'accordent. Mais le premier ignorait que rarlicle Agir est tiré du P. Bufficr sou confrère , et l'autre le savait
article cle VEticjclopédie et un article de quelque dictionnaire, est forcée par la nature du sujet , surtout lorsque l'article est court , et ne consiste qu'en une définition ou en un fait historique peu considérable: cela est si vrai, que sur un grand nombre d'articles la plupart des dictionnaires se ressemblent , parce qu'ils ne sauraient faire autrement. Le dictionnaire dQ Trévoux en particulier doit moins reprocher qu'aucun autre les emprunts à V Encyclopédie ; car ce dictionnaire n'était dans son origine et n'est encore en grande partie , qu'une copie du Furetière de Basnage, ainsi que ce dernier l'a fait voir et s'en est plaint ^ dans son histoire des ouvrages des savans. D'ailleurs la traduction de Chambers a fourni quelques uns des matériaux de V Encyclopédie. Or Chambers avait eu recours non-seulement aux dictionnaires français, mais encore à d'autres ouvrages oii les dictionnaires français ont aussi puisé eux-mêmes; il nous serait aisé d'en rapporter des exemples. Dans ce cas , ce ne sera point aux autres dictionnaires que V Encyclopédie ressemblera directement , ce sera aux sources qui lui seront communes avec ces autres dictionnaires. C'est encore par cette raison que plusieurs articles du dictionnaire de médecine se trouvent dans les deux premiers volumes de V Encyclopédie ; parce que, d'un côté , ces articles sont tirés en entier de nos ouvrages français sur la médecine , et que de plus une description de plante , la recette d'un remède , en supposant qu'elles soient bien faites , n'ont pas deux manières de l'être. Il en est de même d'un très-grand nombre d'articles , tels que l'évaluation des monnaies , l'explication des différentes pièces et des différentes manœuvres d'un navire, et d'autres semblables.
Peut-on imaginer que dans un dictionnaire , oii l'on enterre , pour ainsi dire , son propre bien , on ait dessein de s'approprier celui d'autrui ? Chambers, ce Chambers tant et trop loué, a pris partout, sans discernement et sans mesure , et n'a cité personne.
' Voyez VHistoire des ouirages des sauans , juillet 1704. II est bon d'ajouter que la plupart des articles du Dictionnaire de Trévoux qu'on a pre'ler.du être imités ou copiés dans l'Encyclopédie , sont eux - mémes.copiés on imités de Basnage. De ce nombre sont entr'autres Armoiries , Abîme ( Blason ) , Ai'ocat (en partie), Amiral ^ etc. , qu'on a particulièrement relevés.
» Lynx envers nos pareils , et taupes enfers nous.
Nous ne parlerons point d'un grand nombre de fautes du Dictionnaire de Trévoux, qui ont été corrigées dans l'Encyclopédie, et dont quelques-unes même ont été expressément remarquées. C'est ce qu'on peut voir principalement dans les articles de Manège et de Maréchalerie des cinquième , sixième et septième volumes^ l'auteur de ces articles est IVI. Bourgelat, dont le savoir et les talens sont connus de toute l'Europe.
On a cité souvent dans V Encyclopédie Française les sources^ primitives; on a tâché de suppléer aux citations moins nécessaires par des avis généraux et suffisa'ns. Mais on tâchera dans la suite de rendre encore et les emprujits moins fréquens et les citations plus exactes. Enfin , et cet aveu répond à tout , les auteurs de V Encyclopédie consentent à ne s'approprier dans ce dictionnaire que ce qu'on aurait honte de leur ôter ; et ils osent se flatter que leur part sera encore assez bonne.
En effet , si V Encyclopédie n'a pas l'avantage de réunir sans exception toutes les richesses réelles des autres ouvrages , elle en renferme au moins plusieurs qui lui sont propres. Combien d'articles de théologie , de belles-lettres, de poétique , d'histoire naturelle , de grammaire , de musique , de chimie , de mathé— juatique élémentaire et transcendante , de physique , d'astronomie , de tactique , d'horlogerie , d'optique , de jardinage , de chirurgie , et de diverses autres sciences , qui certainement ne se trouvent dans aucun dictionnaire , et dont plusieurs même , en plus grand nombre qu'on ne pense , n'ont pu être fournis par aucun livre? Combien surtout d'articles immenses dans la description des arts , pour lesquels on n'a eu d'autres secours que les lumières des amateurs et des artistes, et la fréquentation des ateliers? Dans quel ouvrage trouvera-t-on l'explication détaillée de huit cents planches et de plus de douze mille figures sur les sciences et sur les arts ? Combien d'articles enfin qu'il suffirait de rapprocher des autres dictionnaires , pour voir avec quel soin on a traité dans celui-ci les mêmes objets ; et pour s'assurer que dans les articles même qui se ressemblent par quelque endroit, l'avantage est presque toujours du côté de V Encyclopédie ^ soit par plus d'exactitude et de précision , soit par des vues et des réflexions, que les autres dictionnaires ne prétendent pas apparemment revendiquer? Dans l'article anatomie , par exemple', qui est un de. ceux que les connaisseurs ont paru approuver dans notre premier volume , la chronologie des anatomistes a été faite sur un mémoire de l'illustre M. Falconet , qui veut bien prendre à notre ouvrage quelque intérêt. Cette chronologie est plus complète , plus sure et plus instructive que celle de M. James. Nous invitons nos lecteurs à comparer l'article dont nous parlons avec l'article anatomie du dictionnaire de médecine , qui passe pour un des meilleurs ; mais nous les prions de faire eux-mêmes le parallèle, sans égard à tout ce qu'on pourrait dire de vague sur ce sujet. Nous ne citerons plus de tous les endroits attaqués que Tarticle aristotélisme . Si l'auteur a cru pouvoir y semer quelques morceaux de l'ouvrage de M. Deslandes , ces morceaux en font à peine la dixième partie. Le reste est un ex-
Irait substantiel et raisonné de l'histoire de la philosophie de Brucker, ouvrage moderne, très-estimé des étrangers, assez peu connu en France , et dont on a fait beaucoup d'usage pour la partie philosophique de VEncj'clopédie. Cet extrait est surtout recommandable par des réflexions importantes qui paraissent avoir été fort goûtées ; entre autres par l'observation judicieuse contre des abus aussi invétérés que ridicules, qui semblent interdire pour jamais à plusieurs bons esprits, et retarder du moins dans plusieurs corps la connaissance de la vraie philosophie ' .
En un mot, les morceaux que VEncj-clopédie a empruntés ou empruntera dans la suite des autres ouvrages, sont-ils bons? Ce que X Encyclopédie ajoute souvent de son propre fonds à ces morceaux ,> est-il digne de l'attention des gens de lettres? U Encyclopédie renferme -t- elle un grand nombre d'autres articles entièrement nouveaux , philosophiques et intéressans ? Yoilà le point d'oii il faut partir pour apprécier un ouvrage de l'espèce de celui-ci : voilà sur quoi doit prononcer le public qui lit , et qui pense.
Nous supplions donc nos lecteurs de vouloir bien sur cet ouvrage ne s'en rapporter qu'à eux ; de ne pas même , si nous osons le dire , se fier toujours aux éloges les jnoins suspects d'avoir été mendiés. Un critique, par exemple, a cité deux fois comme excellent l'article accord ^ ce qui suppose qu'il a lu cet article avec soin , et qu'il entend la matière. Cependant cet article , très-bien fait d'ailleurs , avait besoin , pour être réellement excellent, d'une énumération plus exacte des accords fondamentaux. Il manque dans celle qu'on en a donnée , l'accord de septième ou dominante simple , fort différent et par lui-même et par ses renversemens , de l'accord de septième ou dominant , autrement appelé accord de dominante tonique. Ce sont là les premiers élémens de l'harmonie ; et il n'y a point d'élève en musique que cette omission ne frappe au premier coup d'œil. Aussi ne doit-elle point être imputée à M. Rousseau , auteur de ce bel article ; il ne faut que le lire, et être au fait de ce qu'on y traite , pour reconnaître que c'est une erreur de copiste ; il nous a priés d'en avertir ; on la trouvera corrigée dans l'errata du second volume , et la table même des accords un peu plus simplifiée , et aussi générale que dans l'article dont il s'agit. Nous pourrions donner, sans sortir de \ Encyclopédie même, quelques autres exemples de la manière dont on loue , et par conséquent dont on critique aujourd'hui ^. Mais le peu que
' Voyez le premier volume, p. 664 ■> col.i. ' Voyez l'article AnAtomie , p. 4i5, coL 2.
4ou PRÉF7VCE DU TROISIÈME VOLUME
nous venons de dire est suffisant pour engager les lecteurs éclairée à se tenir sur leurs gardes , à se défier et de la louange et du blâme, et du silence même; car le silence a aussi sa malignité et son injustice.
Et pourquoi ne l'aurait-il pas ? les éloges ont bien la leur. Un écrivain attaque un ouvrage avant de le connaître : l'ouvrage paraît, et le public semble le goûter; le censeur prématuré ne voudra, ni contredire trop ouvertement le public , ni se contredire lui-même par une rétractation trop marquée : que fera-t-il donc pour ne pas violer cette impartialité dont on assure toujours qu'on fait profession ? En censurant bien ou mal à propos plusieurs endroits de l'ouvrage, il se contentera d'en louer un petit nombre d'autres plus ou moins faiblement, et avec toutes les nuances de la prédilection et de la réserve ; en un mot , s'il est permis de parler ainsi , comme un pécheur qui a l'atlrition ; mais l'attrition , comme l'on sait, ne justifie j)as le pécheur par elle-même.
Au reste , quelque jugement que l'on porte de cet ouvrage , nous avons déjà fait plusieurs fois une observation qui nous importe trop pour ne la pas répéter ici. Notre fonction d'éditeurs consiste uniquement à mettre en ordre et à publier les articles que nous ont fournis nos collègues ; à suppléer ceux qui n'ont point été faits , parce qu'ils étaient communs à des sciences différentes ; à refondre quelquefois en un seul les articles qui ont été faits sur le même sujet jDar différentes personnes, désignées toutes en ce cas à la fin de l'article. Yoilà à quoi se borne notre travail. Bien éloignés de nous parer de cette science universelle , qui serait pour nous le jdIus sûr moyen de ne rien savoir, nous ne nous sommes engagés ni à corriger les fautes qui peuvent se glisser dans les morceaux qui nous ont été fournis , ni à recourir aux livres que nos collègues ont pu consulter. Chaque auteur est ici garant de son ouvrage , c'est pour cela que l'on a désigné celui de chacun par des marques distinctives. En un mot, personne ne répond de nos articles que nous , et nous ne répondons que de nos articles : V Encjclopédie est à cet égard dans le même cas que les recueils de toutes nos académies. Il n'est point d'ailleurs de lecteur équitable qui ne doive ici se mettre à notre place , et juger avec impartialité des difficultés de toute espèce que l'on a dû éprouver pour faire concourir tant de personnes à un même objet. On n'a jamais dû s'attendre , et il est impossible, par une infinité de raisons , que tout soit de la même force dans V Encyclopédie. Mais la route est du moins ouverte, et c'est peut-être avoir fait quelque chose; d'autres plus heureux arracheront en paix les épines qui restent encore
DE L'ENCYCLOPÉDIE. 4oi
dans cette terre que la destinée sévère ou propice nous a donnée à défricher. Les enfans , dit le chancelier Bacon , sont faibles et imparfaits au moment de leur naissance, et les grands ouvrages sont les enfans du temps.
Aussi nous avons déclaré bien sincèrement , que nous regardions ce dictionnaire comme très-éloigné de la j^erfection à laquelle il atteindra peut-être un jour. Nous ignorons dans quelles vues on nous a fait tenir un langage tout opposé. On a paru aussi trouver fort étrange qu'une société considérable de gens de lettres et d'artistes pût même commencer un pareil ouvrage. Ce reproche est d'autant plus singulier , qu'il a été fait par un écrivain qui entreprend de juger seul ou presque seul de tout ce qui paraît en matière d'arts et de sciences ; qui du moins , par un rapport fidèle et un examen profond , doit mettre le public en état de juger , et qui par conséquent doit être parfaitement instruit d'une infinité de matières. Pourquoi la nature n'auraitelle pas répandu sur plusieurs ce qu'elle a pu réunir dans un seul ?
Nous avons témoigné au nom de nos collègues et au notre , et nous témoignons encore notre reconnaissance à tous ceux qui voudront bien nojjs faire apercevoir nos fautes. Nous espérons seulement que pour avoir remarqué des erreurs dans cet ouvrage immense;, on ne prétendra point l'avoir jugé. De plus, la reconnaissance dont nous parlons , doit s'étendre , comme il e^t juste , sur ceux qui nous adresseront directement et immédiatement leurs remarques. Un tel procédé ne peut avoir pour objet que le bien public et celui de l'ouvrage : et ces sortes d'observations en effet sont d'ordinaire les plus importantes. Des personnes bien intentionnées se sont , par exemple , plaintes avec raison que l'auteur de l'article Amour, tant censuré par d'autres, eut oublié de consacrer un article particulier à I'Amour de dieu: cette omission réellement considérable, sera réparée comme elle le doit être à l'article Charité , ainsi que celle de l'article Affinité en chimie, qui sera suppléée à l'article Rapport oii est sa véritable place.
D'autres omissions moins importantes et moins réelles , nous ont été reprochées de vive voix. Nous y avons aisément répondu, en montrant dans l'ouvrage même les endroits dont il s'agissait à leur ordre alphabétique. Ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est que quelques uns de ceux qui nous ont fait l'objection , nous avaient assuré qu'ils avaient cherché ces articles. Pouvons-nous donc trop insister sur la prière que nous faisons à nos lecteurs , de ne s'en rapporter qu'à leur propre examen , et à un examen sérieux?
4o2 PRÉFACE DU TROISIÈME VOLUME
Néanmoins il n'est guère possible de se flatter qu'on n'ait absolument omis aucun article dans ce dictionnaire : mais on n'en pourra bien juger qu'après la publication de tout l'ouvrage. Nous croyons du moins n'avoir oublié aucun des articles essentiels , tels qu'ART , Aberration , Dynamique, et plusieurs autres qui ne se trouvent point dans V Encjclopédie Anglaise ; c'est principalement de ces articles que nous avons voulu parler , quand nous avons dit, qu'un article omis dans une Encjclopédie ^ rompt l'enchaînement et nuit à la forme et au fond : l'oubli de quelques articles moins importans rompt seulement quelques fils de la chaîne , mais sans la couper tout-à-fait.
On a trouvé dans cet ouvrage quelques détails qui n'ont pas paru nobles. Ces déiails, qui réunis ensemble composeraient à peine une feuille des deux premiers volumes , sembleront peutêtre fort déplacés à tel littérateur j^our qui une longue dissertation sur la cuisine et sur la coiffure des anciens , ou sur la position d'une bourgade ruinée , ou sur le nom de baptême de quelque écrivain obscur du dixième siècle , serait fort intéressante et fort précieuse. Quoi qu'il en soit, on doit se ressouvenir que c'est ici non-seulement un dictionnaire des sciences et des beaux-arts, mais encore un dictionnaire économique, un dictionnaire des métiers ; on n'a du en exclure aucun , par la même raison qu'on a donné rang parmi les sciences à la philosophie scolastique , au blason , et à la rhétorique qu'on enseigne encore dans certains collèges. Cependant on sera fort attentif sur ce point à écouter la voix du public ; et, s'il le juge à propos, on abrégera ou l'on supprimera désormais ces détails.
Plusieurs personnes ont pensé que les articles de géographie étaient de trop dans ce livre ; on a cru devoir les y faire entrer, parce qu'il se trouve à chaque instant dans V Encyclopédie ^ des noms de lieux , relatifs , soit au commerce, soit à d'autres objets ^ et qu'on est bien aise de ne pas aller chercher ailleurs. De plus, ces articles , extraits pour la plupart fort en abrégé du dictionna.ire in-douze de Laurent Echard , ne feraient pas vraisemblablement la dixième partie de l'in-douze, et peut-être pas la deux centième de V Encjclopédie. Notre guide pour la géographie dans les volumes suivans , et dans celui-ci, est le dictionnaire géographique allemand de Hubner ; ouvrage fort complet, et plus exact que nos dictionnaires français.
Après l'avis que nous avons donné , que chacun de ceux qui ont travaillé à cette Encjclopédie , soit auteurs , soit éditeurs , est garant de son ouvrage et de son ouvrage seul , nous ajouterons que ceux d'entre nos collègues qui jugeront à propos de répondre aux critiques que l'on pourra faire de leurs articles, seront
DE L'EjNCYCLOPEDIE. 4o3
les maîtres de publier leurs réponses au commencement de chaque volume. A l'égard des critiques qui nous regarderont personnellement l'un ou l'autre , ou qui tomberont sur YEncjclopédie en général , nous en distinguerons de trois espèces.
Dans la première classe sont les critiques purement littéraires. Nous en profiterons si elles sont bonnes , et nous les laisserons dans l'oubli si elles sont mauvaises. Presque toutes celles qu'on nous a faites jusqu'ici , ont été par malheur de cette dernière espèce , surtout quand elles ont eu pour objet des matières de raisonnement ou de belles-lettres, dans lesquelles nous n'avions fait que suivre et qn'exposer le sentimeat unanime des vrais philosophes et des véritables gens de goût. Mais il est des préjugés que la philosophie et le goût ne sauraient guérir , et nous ne devons pas nous flatter de parvenir à ce que ni l'un ni l'autre ne peuvent faire.
Nous croyons au reste que la démocratie de la république des lettres doit s'étendre à tout, jusqu'à permettre et à souliVir les plus mauvaises critiques quand elles n'ont rien de personnel. W sufllt que cette liberté puisse en produire de bonnes. Celles-ci seront aussi utiles aux ouvrages que les mauvaises sont nuisibles à ceux qui les font. Les écrivains profonds et éclairés , qui par des critiques judicieuses ont rendu ou rendent encore un véritable service aux lettres, doivent faire supporter patiemment ces censeurs subalternes , dont nous ne prétendons désigner aucun , mais dont le nombre se multiplie chaque jour en Europe ; qui , sans que personne l'exige , rendent compte de leurs lectures , ou plutôt de ce qu'ils n'ont pas lu ; qui semblables aux grands seigneurs , qu'a si bien peints Molière, savent tout sans avoir rien appris , et raisonnent presque aussi bien de ce qu'ils ignorent que de ce qu'ils croient connaître ; qui s'érîgeant sans droit et sans titre un tribunal oii tout le monde est appelé sans que personne y comparaisse , prononcent d'un ton de maître «t d'un style qui n'en est pas , des arrêts que la voix publique n'a point dictés ; qui dévorés enfin par cette jalousie basse , l'opprobre des grands talens et la compagnie ordinaire des médiocres , avilissent leur état et leur plume à décrier des travaux utiles.
Mais qu'une critique soit bien ou mal fondée , le parti le plus sage que les auteurs intéressés aient à prendre , c'est de ne pas citer leurs adversaires devant le public. La meilleure manière de répondre aux critiques littéraires qu'on pourra faire de l'Encyclopédie en général , serait de prouver qu'on aurait pu encore y en ajouter d'autres. Personne peut-être ne serait plus en état que nous de faire l'examen de cet ouvrage , et de montrer que la malignité aurait pu être beaucoup plus heureuse. Qu'on ne
4o4 PRÉFACE DU TROISIÈME VOLUME
s'imagine pas qu'il y ait aucune vanité clans cette déclaration. Si jamais critique fut facile , c'est celle d'un ouvrage aussi considérable et aussi varié; et nous connaissons assez intimement l'Encyclopédie pour ne pas ignorer ce qui lui manque: peut-être le prouverons-nous un jour , si nous parvenons à la finir; ce sera pour lors le temps et le lieu d'exposer ce qui reste à faire , soit pour la perfectionner , soit pour empêcher qu'elle ne soit détériorée par d'autres. Mais, en attendant que nous puissions entrer dans ce détail , nous laisserons la critique dire tout le bien et tout le mal qu'elle voudra de nous; ou s'il nous arrive quelquefois de la relever, ce sera rarement, en peu de mots, dans le corps même de l'ouvrage , et pour entrer dans des discussions vraiment nécessaires , ou pour désavouer les éloges qu'on nous aura donnés mal à propos.
Nous placerons dans la seconde classe les imputations odieuses contre nos sentimens et notre personne ; sur lesquelles c'est à l'Encyclopédie elle-même à nous défendre , et aux honnêtes gens à nous venger.
L'auteur du Discours préliminaire n'a pas eu besoin d'efforts pour y parler de la religion avec le respect qu'elle mérite , et pour y traiter les matières les plus importantes avec une exactitude dont il ose dire que tout le monde lui a su gré. Aussi les lecteurs sensés ont-ils été fort surpris, pour ne rien dire de plus, de la critique de ce discours , qu'on a insérée dans le Journal des Savans, sans l'avoir communiquée, comme elle devait l'être, à la société du journal ^ On en est redevable à un écrivain, qui jusqu'ici n'avait fait de mal à personne, mais qui juge à propos de se faire connaître dans la république des lettres par l'obligation où l'on se trouve de se plaindre hautement de lui. Cependant il n'a pas même la triste gloire d'être l'auteur de cette critique ; il a seulement celle d'avoir imprimé et défiguré quelques remarques écrites à la hâte par un ami, qui apparemment ne les aurait pas faites, s'il avait prévu qu'elles dussent être publiées sans son aveu. L'auteur de la première partie de l'extrait , qui contredit même la seconde , tant son continuateur a su joindre habilement l'une avec l'autre , ne nous a pas laissé ignorer ses sentimens sur cette infidélité : nous croyons lui faire plaisir , et nous sommes sûrs de lui faire honneur , en publiant la déclaration expresse qu'il a souvent réitérée de n'avoir aucune part à une production qu'il désapprouve. On a déjà fait voir ailleurs ^ que le critique
* L'extrait qui se trouve dans ce Journal est de deux auteurs difFe'rens. La première partie ne contenait rien dont on eût à se plaindre j il ne s'agit ici que de la seconde, qui est d'une autre main.
^ Voy^z l'AYertissement du Discours préliminaire de l'Encyclope'die.
DE L'ENCYCLOPÉDIE. 4oi>
n'a ni entendu, ni peut-être lu l'ouvrage qu'il censure, en se rendant l'écho d'un autre. Aussi les journalistes des savans n'ont pas tardé à désavouer leur confrère. On attendait cette démarche de leur discernement, et surtout de l'équité d'un magistrat ' ami de l'ordre et des gens de lettres , homme de lettres lui-même, qui cultive les sciences par goût, et non par ostentation ; qui par l'appui qu'il leur accorde montre qu'il sait parfaitement discerner les limites de la liberté et de la licence ; et dont l'éloge n'est point ici l'ouvrage de l'adulation et de l'intérêt. L'auteur du Discours préliminaire , jaloux de repousser des attaques personnelles , les seules au fond qui l'intéressent, a réclamé avec confiance et avec succès les lumières et l'autorité d'un si excellent juge , en homme qui a toujours respecté la religion dans ses écrits , et qui ose défier tout lecteur sensé de lui faire sur ce point aucun reproche raisonnable.
Qu'il nous soit permis de nous arrêter un moment ici sur ces accusations vagues d'irréligion , que l'on fait aujourd'hui tant de vive voix que par écrit contre les gens de lettres. Ces imputations , toujours sérieuses par leur objet , et quelquefois par les suites qu'elles peuvent avoir , ne sont que trop souvent ridicules en elles-mêmes par les fondemens sur lesquels elles appuient. Ainsi , quoique la spiritualité de l'âme soit énoncée et prouvée en plusieurs endroits de ce dictionnaire , on n'a pas eu honte de nous taxer de matérialisme , pour avoir soutenu ce que toute l'Église a cru pendant douze siècles, que nos idées viennent des sens. On voudra faire regarder comme essentiel à la religion le système chimérique des idées innées , qui fit autrefois , et avec aussi peu de raison , accuser Descartes d'athéisme. On nous imputera des absurdités auxquelles nous n'avons jamais pensé. Les lecteurs indifférens et de bonne foi iront les chercher dans l'Encyclopédie , et seront bien étonnés d'y trouver tout le contraire. On accumulera contre nous les reproches les plus graves et les plus opposés. C'est ainsi qu'un célèbre écrivain , qui n'est ni spinosiste ni déiste, s'est vu accuser dans une gazette sans aveu^ d'être l'un et l'autre, quoiqu'il soit aussi impossible d'être
' M. de Lamoignonde Malesherbes , qui préside à la Libraiiie et au Journal des Savaiis.
=« C'est de M. le président de Montesquieu qu'il s'agit ici, comme on le verra plus au long dans son éloge. Cet éloge présentera à nos lecteurs des traits de la gazette dont il s'agit, qui leur suffiront pour en apprécier la valeur. Mais afin delà faire connaître d'une manière plus particulière, il ne sera peut-être pas inutile d'insérer ici la notice qu'on a donnée de cette Gazette, dans un des articles de l'Encyclopédie. « Nouvelles ecclésiastiques V ( Voyez le cinquième volume, pag. ai3) est le titre très-impropre d'une K feuille périodique qui s'imprime clandestinement depuis 1728, et qui pa-
4oG PREFACE DU TROISIEME VOLUME tous les deux à la fois , que d'être tout ensemble idolâtre et juif. Le cri ou le mépris public nous dispenseront sans doute de repousser par nous-mêmes de pareilles attaques ; mais à l'occasion de la feuille hebdomadaire dont nous venons de parler , et qui nous a fait le même honneur qu'à beaucoup d'autres, nous ne pouvons nous dispenser de dévoiler à la république des lettres
3) raît régulièrement toutes les semaines. L'auteur anonyme de cet ouvrage , * qui vraisemblablement pourrait se nommer sans être plus connu , instruit . » le public quatre fois par mois des aventures de quelques clercs tonsures , :» de quelques soeurs converses , de quelques prêtres de paroisse, de quelques X moines , de quelques convulsionnaires , appelans et reappelans ^ de quel- » ques petites fièvres guéries par l'intercession de M. Paris ; de quelques ma- » lades qui se sont crus soulages en avalant de la terre de son tombeau , 3> parce que cette terre ne les a pas étOuflés, comme bien d'autres. A ces » objets si inte'ressans le même auteur a joint depuis quelque temps de grandes ); déclamations contre nos académies , qu'il assure être peuplées d'incrédules, 3) parce qu'on n'y croit pas aux miracles de S. Médard , qu'on n'y a point de 3> convulsions , et qu'on n'y prophétise pas la venue d'Eiie. Il assure aussi » que les ouvrages les plus célèbres de notre siècle attaquent la religion , 3> parce qu'on n'y parle point de la Constitution Unigenitus. Quelques per- 3) sonnes paraissent surprises que le gouvernement qui réprime les faiseurs » de libelles , et les magistrats qui sont exempts de partialité comme les lois , i) ne sévissent pas efficacement contre ce ramas insipide et scandaleux d'ab- M surdités et de mensonges ^ un profond mépris est sans doute la cause de 3) tant d'indulgence , et l'auteur de la Gazette dont nous parlons est bien di- » gne de ce mépris 5 car il est assez malheureux pour qu'on n'entende jamais w citer aucun de ses traits 5 humiliation îa plus grande qu'un écrivain satiri- 3J que puisse recevoir, puisqu'elle suppose en lui la plus grande ineptie dans » le genre d'écrire le plus facile de tous. »
« Il est bien étrange (dit-on dans un autre article , à l'occasion des con- » vulsions célébrées par le même écrivain ) que les partisans de ce fanatisme 3* absurde se parent de leur prétendu zèle pour la religion, et veulent faire i> croire qu'ils en sont aujourd'hui les seuls défenseurs. On pourrait leur apiy pliquer ce passage de l'Écriture : Quare tu enarras justitias meas ^ et as- 3) sumis testamentum meum per os tuuni ? » On ajoute: « Arnaud , Pascal et 3^ Nicole faisaient de bons livres , n'avaient point de convulsions , se gar- 3> daient bien de prophétiser, et n'ont fait qn'nn seul miracle dans un be- >i soin urgent. » Ils connaissaient trop leurs intérêts et leur siècle pour multil'iier sans nécessité les prédictions et les prodiges. Ces hommes vraiment et justement célèbres , à qui notre littérature et notre langue ont tant d'obligation , étaient amis de tous les gens de lettres de leur temps , et dignes de l'être 5 ils n'abandonnai'.'nt point leurs ennemis naturels pour s'en faire de plus redoutables ; ils fnrent brouillés un moment avec Racine, et se réconcilièrent bien vite avec lui. Leurs prétendus disciples n'ont pas été si adroits. Des philosophes qui ne leur faisaient aucun mal , qui peut-être les plaignaient d'être opprimés, (fui ne cherchent qu'à inspirer dans leurs écrits l'esprit de tolérance et de paix, sont devenus tout h coup l'objet de leur satire, depuis long-temps usée sur les ministres et sur les évêques. « Je sais , disait ii Louis XI Jacques Coltier , médecin de ce méclfant prince, qu'un jour vous 3) m'enverrez comme vous fuites d'autres ; mais vous ne vivrez pas long- 3) temps après. » Voilà le so.-i que le déchaînement contre la raison annonce à c-ux qui la déclilrcnt.
les hommes faibles et dangereux dont elle a le plus à se défier , et l'espèce d'adver^res contre lesquels elle doit se réunir. Ennemis apparens de la persécution , qu'ils aimeraient fort s'ils étaient les maîtres de l'exercer , las enfin d'outrager en pure perte toutes les puissances spirituelles et temporelles , ils prennent aujourd'hui le triste parti de décrier sans raison et sans mesure ce qui fait aux yeux des étrangers la gloire de notre nation , les écrivains les plus célèbres , les ouvrages les plus applaudis , et les corps littéraires les plus estimables : ils les attaquent, non par intérêt pour la religion dont ils violent le premier précepte , celui de la vérité, de la charité et de la justice, mais en effet pour retarder de quelques jours parle nom de leurs adversaires l'oubli où ils sont prêts à tomber: semblables à ces aventuriers malheureux qui ne pouvant soutenir la guerre dans leur pays , vont chercher au loin des combats et des défaites ; ou plutôt semblables à une lumière prête à s'éteindre , qui ranime encore ses faibles restes pour jeter un peu d'éclat avant que de disparaître.
Osons le dire avec sincérité , et pour l'avantage de la philosophie, et pour celui de la religion même. On aurait besoin d'un écrit sérieux et raisonné contre les personnes malintentionnées et peu instruites , qui abusent de la religion pour attaquer mal à propos les philosophes , c'est-à-dire pour nuire aux intérêts du christianisme en transgressant ses maximes. C'est un ouvrage qui manque à notre siècle.
Les critiques de la dernière classe, et auxquelles nous aurons le plus d'égard, consistent dans les plaintes de quelques personnes auxquelles nous n'aurons pas rendu justice. On nous trouvera toujours disposés à réparer promptement ce qui pourra oftenser dans ce livre , non-seulement les personnes estimées dans la littérature , mais celles même qui sont les moins connues, quand elles auront sujet de se plaindre. Personne n'est moins avide que nous du bien des autres, et n'applaudit avec plus de plaisir à leurs travaux et à leurs succès. Au défaut d'autres qualités, nous tâcherons de mériter le suffrage du public , par le soin que nous aurons de chercher la vérité , plus chère pour nous que notre ouvrage , et bien plus que notre fortune ; de la dire tout à la fois avec la sévérité qu elle exige , et avec la modération que nous nous devons à nous-mêmes ; de n'outrager jamais personne , mais de ne respecter aussi que deux choses , la religion et les lois (nous ne parlons point de l'autorité , car elle n'en est point différente, et n'est fondée que sur elles); de rendre aux ennemis même de l'Encyclopédie la justice la plus exacte ; de donner sans affectation et sans malignité aux auleuri
4o8 PRÉFACE DU THOISIÈME VOLUME médiocres , même les plus vantés , la place que leur assignent déjà les bons juges , et que nos descendans leur destinent ; de distinguer, comme nous le devons , ceux qui servent la république des lettres sans la juger, de ceux qui la jugent sans la servir ; mais surtout de célébrer en toute occasion les hommes vraiment illustres de notre siècle , auxquels l'Encyclopédie se doit par préférence. Elle tâchera de leur rendre d'avance ce tribut si juste, qu'ils ne reçoivent presque jamais de leurs contemporains sans mélange et sans amertume , qu'ils attendent de la génération suivante, et dont l'espoir les soutient et les console; faible ressource sans doute (puisqu'ils ne commencent proprement à vivre que quand ils ne sont plus) , mais la seule que le malheur de l'humanité leur permette. L'Encyclopédie n'a qu'une chose à regretter , c'est que notre suffrage ne soit pas d'un assez grand prix pour les dédommager de ce qu'ils ont à souffrir , et que nous nous bornions à être innocens de leurs peines , sans pouvoir les soulager. Mais ce faible monument que nous cherchons à leur consacrer de leur vivant même , peu nécessaire à ceux qui en sont l'objet , est honorable à ceux qui l'élèvent. Les siècles futurs , s'il parvient jusqu'à eux , rendront à nos sentimens et à notre courage la même justice que nous aurons rendue au génie, à la vertu, et aux talens ; et nous croyons pouvoir nous appliquer ce mot de Cremutius Cordus à Tibère : « Non- » seulement on se souviendra de Brutus et de Cassius , on se » souviendra encore de nous. »
L'usage si ordinaire et si méprisable de décrier ses contemporains et ses compatriotes , ne nous empêchera pas de prouver par le détail des faits , que l'avantage n'a pas été en tout genre du coté de nos ancêtres; et que les étrangers ont peut-être plus à nous envier, que nous à eux. Enfin nous nous attacherons, autant qu'il sera possible , à inspirer aux gens de lettres cet esprit de liberté et d'union, qui , sans les rendre dangereux , les rend estimables ; qui en se montrant dans leurs ouvrages , peut mettre notre siècle à couvert du reproche que faisait Brutus à l'éloquence de Cicéron , d'être sa?is reins et sans vigueur ; qui semble, nous le disons avec joie, faire de jour en jour de nouveaux progrès parmi nous ; que néanmoins certains Mécènes voudraient faire passer pour cynique , et qui le sera si l'on veut , pourvu qu'on n'attache à ce terme aucune idée de révolte ou de licence. Cette manière de penser , il est vrai , n'est le chemin ni de l'ambition , ni de la fortune. Mais la médiocrité des désirs est la fortune du philosophe ; et l'indépendance de tout , excepté des devoirs, est son ambition. Sensibles à l'honneur de la république des lettres, dont nous faisons moins partie par nos taleas que
par noire attachement pour elle , nous avons résolu de réunir toutes nos forces , pour éloigner d'elle , autant qu'il est en nous , les périls , le dépérissement et la dégradation dont nous la voyons menacée ; qu'importe de quelle voix elle se serve , pourvu que ses vrais intérêts soient connus de ceux qui la composent ?
Malgré ces dispositions , nous n'espérons pas à beaucoup près réunir tous les suffrages , mais devons-nous le désirer? Un ouvrage tel que l'Encyclopédie a besoin de censeurs , et même d'ennemis. Il est vrai qu'elle a jusqu'ici l'avantage de ne compter parmi eux aucun des écrivains célèbres qui éclairent la nation et qui l'honorent ; et ce qu'on pourrait faire peut-être de plus glorieux pour elle , ce serait la liste de ses partisans et de ses adversaires. Elle doit néanmoins à ces derniers plus qu'ils ne pensent, nous n'osons dire qu'ils ne voudraient. Elle leur doit les efforts et l'émulation des auteurs; elle leur doit l'indulgence du public , qui finit toujours et commence quelquefois par être juste , et que l'animosité blesse encore plus que la satire ne l'amuse. S'il a favorisé l'exécution de cet ouvrage, ce n'est pas que les défauts lui en aient échappé , et comment l'auraient-ils pu ? Mais il a senti que le vrai moyen d'animer les auteurs , et de contribuer ainsi par son suffrage au bien et à la perfection de ce dictionnaire, était de ne pas user envers nous de cette sévérité qu'il montre quelquefois , et qui n'était pas nécessaire pour nous engager à donner à l'Encyclopédie tous les soins dont nous sommes capables.
L'Encyclopédie a donc des obligations très-réelles au mal qu'on a voulu lui faire. Elle ne peut manquer surtout d'intéresser en général tous les gens de lettres , qui n'ont ni préjugés à soutenir , ni libraires à protéger , ni compilations passées , présentes ou futures à faire valoir. C'est aussi à eux que nous nous adressons , en demandant pour la dernière fois leurs lumières et leurs secours. Nous les conjurons de nouveau de se réunir avec nous pour l'exécution d'un ouvrage , dont nous voudrions faire celui de la nation, et auquel notre désintéressement et notre zèle doivent rendre tous les honnêtes gens favorables. Voilà ce que nous avions à dire sur l'Encyclopédie et sur nous. Nous ne penserons plus maintenant qu'à ébaucher dans la retraite et dans le silence ce monument à la gloire de la France et des lettres. Nous sommes bien éloignés de lui appliquer les titres fastueux qu'Horace prodiguait à ses ouvrages ^ , et que nos adversaires même nous ont invité d'appliquer au nôtre , quand
4io PRÉFACE DU TROISIÈME VOLUME il serait fini , dans le doute où ils étaient qu'il le fut jamais. Nous ignorons , nous ne cherchons pas même à prévoir quel sera son sort ; du moins rien ne paraît plus s'opposer à la contmuation de l'Encyclopédie, et certainement rien ne s'y opposera jamais de notre part. La déclaration expresse que nous faisons de ne répondre de rien , l'injustice qu'il y aurait à l'exiger de nous , surtout après leâ mesures que le gouvernement a prises pour nous en décharger , la résolution oii nous sommes de chercher la récompense de notre travail dans notre travail même, l'obscurité enfin oii nous aimons à vivre , tout semble assurer notre repos. Nous ne demandons qu'à être utiles et oubliés , et en tâchant par notre travail de nous procurer le premier de ces avantages, il serait injuste que nous ne pussions obtenir l'autre. A l'abri des seuls traits vraiment dangereux et vraiment sensibles , que la malignité puisse lancer contre nous, que pourrat-elle tenter désormais contre deux hommes de lettres , que les réflexions ont accoutumés depuis long-temps à ne craindre ni l'injustice ni la pauvreté ; qui ayant appris par une triste expérience , non à mépriser, mais à redouter les hommes , ont le courage de les aimer, et la prudence de les fuir ; qui se reprocheraient d'avoir mérité des ennemis, mais qui ne s'affligeront point d'en avoir, et qui ne peuvent que plaindre la haine, parce qu'elle ne saurait rien leur enlever qui excite leurs regrets ? Solon s'exila de sa patrie quand il n'eut plus de bien à lui faire. Nous n'avons pas fait à la nôtre le même bien que ce grand homme fit à la sienne , mais nous lui sommes plus attachés. Résolus de lui consacrer nos veilles ( à moins qu'elle ne cesse de le vouloir) , nous travaillerons dans son sein à donner à l'Encyclopédie tous les soins dont nous sommes capables , jusqu'à ce qu'elle soit assez heureuse pour passer en de meilleures mains. Après avoir fait l'occupation orageuse et pénible des plus précieuses années de notre vie , elle sera peut-être la consolation des dernières. Puisse- t-elle , quand nos ennemis et nous ne serons plus, être un témoignage durable de nos sentimens et de leur injustice! Puisse la postérité nous aimer comme gens de bien, si elle ne nous estime pas comme gens de lettres. Puisse enfin le public, satisfait de notre docilité, se charger lui-même de répondre à tout ce qu'on pourra faire, dire ou écrire contre nous î C'est un soin dont nous nous reposerons dans la suite sur nos lecteurs et sur notre ouvrage. Souvenons-nous, dit l'un des plus beaux génies qu'ait jamais eus notre nation ^ , de la fable du Bocalini : « Un voyageur était importuné du bruit des ci- »> gales ; il voulut les tuer, et ne fit que s'écarter de sa route : ' Préface d'AIziie.
DE L'ENCYCLOPÉDIE. ^n
y il n'avait qu'à continuer paisiblement son chemin , les cigales » seraient mortes d'elles-mêmes au bout de huit jours '. »