DU GOUVERNEMENT DE GENÈVE
1-JA ville de Genève est située sur deux collines , à l'endroit oii finit le lac qui porte aujourd'hui son nom , et qu'on appelait lac Léman. La situation en est très-agréable ; on voit d'un côté le lac , de l'autre le Rhône , aux environs une campagne riante,
' Depuis l'année lySS, où celte préface a paru , jusqu'à la fin de 1767, les auteurs de l'Encyclopédie ont joui d'une assez grande tranquillité. Ce n'est pas qu'ils n'aient été' souvent attaqués par des critiques injurieuses 5 mais comme ces critiques étaient purement littéraires, ils n'y avaient fait aucune attention, et laissaient au public le soin d'apprécier leur travail. Enfin la haine a franchi les bornes qu'elle paraissait s'être prescrites. Dans des libelles distribués publiquement ( et ouvertement protégés ) les auteurs de l'Encyclopédie ont été représentés comme des hommes sans probité et sans mœurs , quoi qu'on n'ait pas cité une seule ligne dans sept volumes , pour appuyer des accusations si atroces. L'auteur de cette préface a cru devoir demander justice , moins pour lui-même ( car il n'était pas personnellement attaqué dans ces libelles ) que pour le bien d'un ouvrage qui paraissait mériter quelques égards et quelque appui. La justice qu'il demandait lui ayant <ité refusée, il a reconnu, peut-être trop tard, que rien ne pouvait mettre désormais l'Encyclopédie à couvert des imputations les plus graves et les plus injustes, et de l'espèce d'inquisition qu'on se préparait à exercer contre elle. Il a donc pris le sage parti de se borner désormais uniquement dans ce dictionnaire à la partie mathématique, qui ne peut être sujette ni aux clameurs des faux zélés, ni aux chicanes d'un reviseur, et qui d'ailleurs est la seule pour laquelle il ait contracté avec le public des engageraens solennels. Un ouvrage tel que l'Encyclopédie a besoin de liberté; la religion et l'Etat doivent y être respectés sans doute ; mais il doit être permis d'y donner carrière à des opinions purement philosophiques , sans avoir à craindre ni les conséquences odieuses, ni les applications malignes j autrement il est impossible (le se livrer avec goût, et par conséquent avec succès , à un travail qui , devant être de longue haleine, n'offre en perspective à ses auteurs que des vexations de toute espèce à essuyer pendant l'espace de dix à douze ans; vexations encore plus nuisibles au bien de l'ouvrage , qu'à la tranquillité de ceux qui y consacrent leurs veilles. Plus on s'éloigne de la jeunesse, plus on est porté h prendre pour devise ces vers d'Horace : llle potens sui
Lœljuque deget , eut licet in dieni ,
Dixisse , P^ixi>
4i2 DESCRIPTION ABRÉGÉE
des coteaux couverts cle maisons de campagne le long du lac , et à quelques lieues les sommets toujours glacés des Alpes , qui paraissent des montagnes d'argent lorsqu'ils sont éclairés par le soleil dans les beaux jours. Le port de Genève sur le lac avec des jetées , ses barques , ses marchés , et sa position entre la France , l'Italie et l'Allemagne , la rendent industrieuse , riche et commerçante. Elle a plusieurs beaux édifices et des promenades agréables ; les rues sont éclairées la nuit , et on a construit sur Je Rhône une machine à porajDC fort simple, qui fournit de l'eau jusqu'aux quartiers les plus élevés , à cent pieds de haut. Le lac est d'environ dix-huit lieues de long , et de quatre à cinq dans sa plus grande largeur. C'est une espèce de petite mer qui a ses tempêtes , et qui produit d'autres phénomènes curieux.
Jules-César parle de Genève comme d'une ville des Allobroges, alors province romaine ; il j vint pour s'opposer au passage des Helvétiens, qu'on a depuis appelés Suisses. Dès que le christianisme fut introduit dans cette ville , elle devint un siège épiscopal , sufFragant de Vienne. Au commencement du cinquième siècle , l'empereur Honorius la céda aux Bourguignons qui en furent dépossédés en 534 par les rois Francs. Lorsque Charlemagne , sur la fin du huitième siècle , alla combattre les rois des Lombards, et délivrer de ces tyrans les souverains pontifes, qui l'en récompensèrent bien par la couronne impériale, ce prince passa à Genève , et en fit le rendez-vous général de son armée. Cette ville fut ensuite annexée par héritage à l'Empire germanique, et Conrad y vint prendre la couronne en io34. Mais les empereurs ses successeurs , occupés d'affaires très-importantes que leur suscitèrent les papes pendant plus de trois cents ans , ayant négligé d'avoir les yeux sur cette ville , elle secoua insensiblement le joug , et devint une ville impériale qui eut son évéque pour prince , ou j^lutôt pour seigneur ; car l'autorité de l'évéque était tempérée par celle des citoyens. Les armoiries qu'elle prit dès-lors exprimaient cette constitution mixte ; c'était une aigle impériale d'un côté , et de l'autre une clef représentant le pouvoir de l'Église , avec cette devise, post tenebras lux. La ville de Genève a conservé ces armes après avoir renoncé à l'Église romaine : elle n'a j^lus de commun avec la papauté que les clefs qu'elle porte dans son écusson ; il est même assez singulier qu'elle les ait conservées, après avoir brisé avec une espèce de superstition tous les liens qui pouvaient l'attacher à Rome ; elle a pensé apparemment que la devise , jjost tenebras lux y qui exprime parfaitement, à ce qu'elle croit, son état actuel par rapport à la religion , lui permettait de ne rien changer au reste de ses armoiries.
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Les ducs de Savoie, voisins de Genève, appuyés quelquefois par les évéques , firent insensiblement et à différentes reprises , des efforts pour établir leur autorité dans cette ville ; mais elle y résista avec courage , soutenue de l'alliance de Fribourg et de celle de Berne. Ce fut alors , c'est-à-dire vers 1626, que le conseil des deux cents fut établi. Les opinions de Luther et de Zuingle commençaient à s'introduire ; Berne les avait adoptées ; Genève les goûtait ; elle les admit enfin en i535; la papauté fut abolie ; et l'évêque qui prend toujours le titre iS^évcque de Genève, sans y avoir plus de juridiction que l'évêque de Babylone n'en a dans son diocèse , est résident à Annecy depuis ce temps-là.
On voit encore entre les deux portes de l'hotel-de-ville de Genève , une inscription latine en mémoire'de l'abolition de la religion catholique. Le pape y est appelé Vantechrist : cette expression que le fanatisme de la liberté et de la nouveauté s'est permise dans un siècle encore à demi-barbare, nous paraît peu digne aujourd'hui d'une ville aussi philosophe. Nous osons l'inviter à substituer à ce monument injurieux et grossier, une inscription plus vraie , plus noble et plus simple. Pour les catholiques , le pape est le chef de la véritable Église ; pour les protestans sages et modérés , c'est un souverain qu'ils respectent comme prince sans lui obéir : mais dans un siècle tel que le nôtre, il n'est plus d'antechrist pour personne.
Genève , pour défendre sa liberté contre les entreprises des ducs de Savoie et de ses évéques , se fortifia encore de l'alliance de Zurich , et surtout de celle de la France. Ce fut avec ces secours qu'elle résista aux armes de Charles-Emmanuel , et aux trésors de Philippe II , prince dont l'ambition , le despotisme , la cruauté et la superstition assurent à sa mémoire l'exécration de la postérité. Henri IV, qui avait secouru Genève de trois cents soldats, eut bientôt après besoin lui-même de ses secours; elle ne lui fut pas inutile dans le temps de la ligue et dans d'autres occasions : de là sont venus les privilèges dont les Genevois jouissent en France comme les Suisses.
Ces peuples voulant donner de la célébrité à leur ville y appelèrent Calvin , qui jouissait avec justice d'une grande réputation , homme de lettres du premier ordre , écrivant en latin aussi bien qu'on le peut faire dans une langue morte , et en français avec une pureté singulière pour son temps ; cette pureté que nos habiles graminairiens admirent encore aujourd'hui, rend ses écrits bien supérieurs à presque tous ceux du même siècle , comme les ouvrages de Port-Royal se distinguent encore aujourd'hui par la même raison , des rapsodies barbares de leurs