JUGEMENT SUR EMILE
Y eus exigez , madame , que je vous donne par écrit mon jugement sur le livre de V Education. Sans coraplimens , car vous savez que je n'en sais point faire, j'aimerais bien mieux avoir votre avis que de vous dire le mien ; j'ai trop souvent éprouvé combien , dans tout ce qui tient au sentiment et à l'âme , vous avez le tact supérieur à moi. Je serais du moins content, si après m'avoir obligé à écrire des sottises , vous vouliez prendre la peine de les redresser: mais vous n'en ferez rien; vous êtes comme Dieu , qui dit aux hommes , je veux ctre obéi , et qui ne s'embarrasse guère de leur en faciliter les moyens.
Ce livre m'a paru , en général , plein d'éclairs et de fumée, de chaleur et de détails puérils , de lumière et de contradiction , de logique et d'écarts ; en mille endroits l'ouvrage d'un écrivain du premier ordre , et en quelques uns celui d'un enfant. La philosophie de l'auteur est plus dans son âme que dans sa tête: quand il ne veut que raisonner il est quelquefois commun , souvent sophiste, et de temps en temps obscur; quand son objet l'échaufïe, c'est alors qu'il est tout à la fois clair, précis, intéressant et sublime. Cette diiférence se remarque surtout , je
n'observe pas l'orclre des volumes , mais ii'inij3oi le , dans les deux parties de la profession de foi du vicaire savoyard , il n'est guère que rhéteur quand il parle de l'existence de Dieu , de la vie h venir et de l'immoria-lité de l'âme; cjuand il attaque ce qu'il appelle les mensonges que les hommes ont nommés religion, il est orateur et presque philosophe : ce morceau est peut-être celui de son livre qui a réuni le plus de suffrages. Ce n'est pas qu'il n'y en ait beaucoup d'autres qui méritent autant et peut- ^tre plus d'estime. Il y a bien plus de talent à sonder, comme l'auteur le fait en cent endroits, les profondeurs et les replis du cœur humain , qu'à frondei* les inepties théologiques. Mais les hommes s'intéressent encore moins au plaisir de découvrir la vérité au dedans d'eux-mêmes , qu'à celui de prouver à un autre qu'il ne l'a pas trouvée.
On dit , et peut-être avec raison , qu'il n'y a pas un homme Qu monde qui ait fait de son esprit le plus grand usage possible ; on peut dire , et peut-être avec encore plus de fondement , qu'il n'y a pas un écrivain qui , dans ses ouvrages , Tuontre à ses lecteurs l'esprit qu'il a ; les uns font parade de l'esprit d'aulrui , les autres tiennent le leur contraint et captif; ceux-là n'ont d'avis sur rien , ceux-ci n'osent dire le leur. J. J. B.ousseau est peut-être le seul qui fasse une classe à part: la crainte de choquer les opinions reçues , de révolter par des paradoxes , de passer pour cynique, de se faire des ennemis et des affaires , rien de tout cela ne l'arrête ; il s'est rais à son aise avec le public de tous les rangs et de toutes les espèces ; et cette liberté , qui se trouve heureusement jointe en lui à beaucoup de talent, lui donne un prodigieux avantage.' C'est pour s'être mis à soii aise comme lui ^ que Diogène a dit beaucoup plus de choses dignes d'être retenues cju'aucun philosophe de l'antiquité, quoiqu'il ne fût peut-être pas le plus grand des philosophes. Il est vrai que quand tout le inonde se ferait Diogène comme Rousseau , il faudrait parcourir bien des tonneaux avant de rencontrer un Diogène tel que celuilà. Il faut avoir connu comme moi Rousseau pour voir à quel point la hardiesse de braver tout a donné l'essor à son esprit: je l'ai vu il y a vingt ans (en 1762) , circonspect, timide et presque flatteur; ce qu'il écrivait pour lors était médiocre. Si dans ce moment on s'était pressé de le juger , on se trouverait aujourd'hui bien ridicule ; et il est un exemple qu'il ne faut pas se hâter de prononcer sur les hommes avant d'être bien sûr qu'ils sont à leur place.
La préface de cet ouvrage est peut-être ce qui doit y surprendre le plus; elle est simple, modeste, et presque froide; assurément elle est de bien plus fraîche date que le reste du