SUR EMILE
livre : ah! J. J. Rousseau , depuis deux ou trois ans vous vous êtes un peu gâté ; voilà ce qu'on gagne aussi à jouer aux échecs avec des princes du sang % à prendre un appartement au château de Montmorency.
J'écris , comme l'auteur , mes jugemens sans beaucoup d'ordre, et à mesure que les idées me viennenjt; les écarts qu'il se permet si fréquemment dans ses livres, doivent moins choquer dans celui-ci que dans aucun autre , parce que l'objet en est si vaste qu'il n'y a , pour ainsi dire , rien qui n'y tienne. Il est vrai que l'auteur s'est épargné la peine des liaisons et de la fonle ; mais la méthode et la chaleur sont peut-être incompatibles.
A propos de chaleur, je dirai ce que je pense de celle de J. J. Rousseau; c'est là, selon l'opinion publique, le caractère distinctif de ses ouvrages, c'est là ce qui en fait le succès, c'est là ce qui le fait préférer par bien des lecteurs à tous nos écrivains sans en excepter aucun. Je ne dirai point, pour diminuer le mérite de cette chaleur , réelle ou prétendue, que J. J. Rousseau a l'avantage de s'être mis à son aise avec ses lecteurs; car on pourrait dire aux autres écrivains : que nenfaites-iwus autant ? mais je dirai que la chaleur de J. J. R.ousseau me paraît tenirplus aux sens qu'à l'âme. Il y a dans A^irgile, dans Voltaire, dans Tacite même , telle phrase de sentiment que je préférerais à toute cette ch.d\euY phj'sique ; malgré tout l'effet qu'elle produit sur moi elle ne fait que m'agiter, et la véritable expression du sentiment laisse dans mon âme une impression douce et délicieuse. Je ne prétends pas donner ici mon avis pour règle, d'autres peuvent être affectés différemment , mais c'est ainsi, que je le suis. La nature de ce feu qui embrase J. J. Rousseau , se remarque surtout dans ce qu'il dit des femmes; on sent qu'il les a aimées et les aime encore à la fureur , et les détails de convoitise sont, à mon ^ré ceuxoiiil réussit le mieux. C'est de tous les philosophes, passezmoi cette expression , le plus concupiscent.
Il n'y a pas grand mal à cela ; mais oii j'en trouve davantage c'est que tant d'esprit, de lumières, de vie et de chaleur, soit dépensé presque en pure perte, pour considérer l'homme dans des états d'abstraction , dans des états métaphysiques oii il ne fut et ne sera jamais , et non l'homme tel qu'il est dans la société. J. J. Rousseau a beau dire que ce n'est point là l'homme de la nature , que c'est l'homme corrompu et gâté, et que ce n'est pas sa faute si l'homme a perdu , par le commerce de ses semblables , sa perfection originelle et primitive , qu'il veut tâcher de lui rendre. Vous voulez , lui dirais-je, former un en-
' J. J. Rousseau , dans le temps qu'il habitait le château de Monlraorenry jouait quelquefois, avec feu le prince de Conti, une partie d'échecs
fant qui doit vivre parmi des magots, et vous voulez en faire un géant : cela n'est pas praticable ; le géant choquera les magots , qui se réuniront tous contre lui , et le chasseront de chez eux à coups de pierre. Faites donc de votre enfant un magot comme les autres, mais à la vérité le moins magot qu'il soit possible; qu'il le soit assez pour ne pas déplaire à ses semblables, et pas assez pour se déplaire trop à lui-même. Voilà le véritable ouvrage du philosophe , quand il a réellement pour but d'être utile; ce n'est pas de se déchaîner contre les maux, c'est d'y chercher des remèdes , et , s'il ne peut faire autrement , des palliatifs ; il ne s'agit pas de battre l'ennemi , il est trop avant dans le pays pour entreprendre de l'enchâsser; il s'agit de faire avec lui la guerre de chicane.
Il faut cependant être vrai. Quoiqu'en tout la méthode d'éducation proposée par J. J. Rousseau ne soit pas praticable, quoiqu'elle n'aboutisse qu'à former une espèce de sauvage trèsinstruit et très-éclairé , les réflexions de l'auteur sur ce grand sujet renferment quantité de vues profondes et utiles , dont on peut tirer beaucoup d'avantages pour une éducation moins imaginaire. Presque tout ce qu'il dit sur les vices de l'éducation ordinaire est excellent ; mais on pourrait lui faire le même reproche qu'il fait à la philosophie moderne , d'être plus habile à détruire quà édifier.
Le déchaînement qu'il se permet contre cette philosophie , soit par humeur,, soit par franchise, soit par adresse, car J. J. Rousseau n'en est pas exempt , sera fort utile à son livre ; il empêchera vraisemblablement les dévots de crier contre lui autant qu'ils l'auraient fait. L'auteur, diront-ils pour se consoler, jious traite assez mal, mais il maltraite nos ennemis encore plus que nous , et c'est quelque chose.
L'intérêt vif que J. J. Rousseau prend aux femmes, paraît surtout dans son quatrième volume : comme il est beaucoup plus attaché à cette moitié du genre humain qu'à l'autre , il s'est aussi beaucoup plus utilement occupé du soin de son éducation; presque tout ce qu'il dit à ce sujet est vrai , bien pensé, et surtout praticable. Il oublie pourtant quelquefois l'extrême respect qu'il porte au sexe, à qui il dit impitoyablement les plus grossières injures : mais ces injures ne gâteront pas sa cause auprès des femmes; et comme je l'ai déjà dit ailleurs , beaucoup de péchés lui seront remis ., parce qu'il a beaucoup aimé.
Je suis étonné qu'uti écrivain si supérieur ait affecté dans quelques endroits un langage scientifique dont il aurait pu sepasser, et qui n'a qu'un air d'étalage ; comme quand il dit que r homme de la nature est une unité absolue y et que celui de la