‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 160 sur 165 · ÉLÉGIAQUE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIAQUE

Il se dit de ce qui appartient à l'élégie , et s'applique plus particulièrement à l'espèce de vers qui entraient dans l'élégie des anciens , et qui consistaient dans une suite de distiques formés d'un hexamètre et d'un pentamètre.

Cette forme de vers a été en usage de très-bonne heure dans les élégies , et Horace dit qu'on en ignore l'auteur.

Quis tamen exigos elegos emiserit autor Grammatici certant , et adhuc sub judice lis est.

ÉLÉGIAQUE. 5i5

11 avait dit auparavant que la forme clu distique avait d'abord été employée pour exprimer la plainte , et qu'elle le fut ensuite aussi pour exprimer la satisfaction et la joie :

l^ersibus impariterjunctisquerimonia primiim, Post etiam inclusa est votl sententia compos.

Sur quoi nous proposons aux savans les questions suivantes : 1°. Pourquoi les anciens avaient-ils pris d'abord cette forme de vers pour les élégies tristes? est-ce parce que l'uniformité des distiques, les repos qui se succèdent à intervalles égaux , et l'espèce de monotonie qui y règne rendaient cette forme propre à exprimer l'abattement et la langueur qu'inspire la tristesse ? 2". Pourquoi ces mêmes vers ont-ils ensuite été employés à exprimer les sentimens d'une âme contente ? serait-ce que cette même forme , ou du moins le vers pentamètre qui y entre , aurait une sorte de légèreté et de facilité propres à exprimer la joie? serait-ce qu'à mesure que les hommes se sont corrompus, l'expression des sentimens tendres et vrais est devenue moins commune et moins touchante ; et qu'en conséquence la forme des vers consacrés à la tristesse , a été employée par les ^^oëtes, bien ou mal à propos , à exprimer un sentiment contraire , par une bizarrerie à peu près semblable à celle qui a porté nos musiciens modernes à composer des sonates pour la flûte , instrument dont le caractère semblait être d'exprimer la tendresse et la tristesse ?

KLISION.

Figure de prosodie latine , par laquelle la consonne m et toutes les voyelles et diphthongues qui se trouvent à la fin d'un mot, se retranchent lorsque le mot suivant commence par une voyelle ou diphthongue, comme dans ce vers:

Çuod nisi et assiduis terram insectahere rastris ,

qu'on scande de la sorte :

Quod ni s' et \ assidu- \ is ter- j r' insec- \ tabere \ rastris.

Quelquefois Vélision se fait de la fin du vers au commencement de l'autre , comme dans ceux-ci :

Quem non incvsawi amens hominumque deorumque , Jiut quid in et^ersd vidi crudelius urbe ,

qu'on scande ainsi :

Quem non \ incu- \ sav* a- | mens homi- \ numque de- J arum Qu'eut quid in \ euer- \ sa , etc.

5i6 ÉLISIOrs.

On doit éviter les élisions dures , et elles le sont ordinairement au premier et au sixième pied.

Quelques uns prétendent que Vélision est une licence poétique , et d'autres , qu'elle est absolument nécessaire pour l'harmonie.

Les anciens latins retranchaient aussi Vs qui précédait une consonne, comme dans ce vers d'Ennius :

Cur volito vwii ( pour vivus ) per ora virum.

Us et Vm leur paraissaient dures et rudes dans la prononciation , aussi les retranchèrent-ils quand leur poésie commença à se polir. La même raison a déterminé les Français a ne pas faire sentir leur e féminin , ou , pour mieux dire , muet, devant les mots qui commencent par une voyelle , afin d'éviter les hiatus.

Dans notre poésie française , nous n'avons d'autre élision que celle de l'e muet devant une voyelle ; tout autre concours de deux voyelles y est interdit : règle qui peut paraître assez bizarre , pour deux raisons ; la première , parce qu'il y a une grande quantité de mots au milieu desquels il y a concours de deux voyelles et qu'il faudrait donc aussi par la même raison interdire ces mots à la poésie , puisqu'on ne saurait les couper en deux ; la seconde , c'est que le concours de deux voyelles est permis dans notre poésie , quand la seconde est précédée d'une h aspirée, comme dans ce héros, la hauteur; c'est-à-dire Vhia— tus n'est permis que dans le cas où il est plus rude à l'oreille. On peut remarquer aussi queVînatus est permis lorsque l'e muet est précédé d'une voyelle , comme dans immolée à mes jeux ; et que pour lors la voyelle qui précède Ve muet est plus marquée. Immolé à mes jeux n'est pas permis en poésie , et cependant est moins rude que l'autre : nouvelle bizarrerie.

Nous ignorons si dans la poésie latine Vélision des voyelles avait lieu ; il y a apparence néanmoins qu'on prononçait la prose comme la poésie , et il est vraisemblable que les voyelles qui formaient Vélision en poésie n'étaient point prononcées , ou l'étaient très-peu ; autrement, la mesure et l'harmonie du vers en auraient souffert sensiblement. Mais, pour décider cette question , il faudrait être au fait de la prononciation des anciens ; matière totalement ignorée.

Dans notre prose , les hiatus ne sont point défendus : il est vrai qu'une oreille délicate serait choquée , s'ils étaient en trop grand nombre; mais il serait peut-être encore plus ridicule de vouloir les éviter tout-à-fait : ce serait souvent le moyen d'énerver le style , de lui faire perdre sa vivacité , sa précision et sa facilité.

ELISION. Bin

Avec un peu d'oreille de la part de l'ëcrivaia , les hiatus ne seront ni fréquens ni cboquans dans sa prose.

On assure que Leibnitz composa un jour une longue pièce de vers latins , sans se permettre une seule élisioti ; cette puérilité était indigne d'un si grand homme et de son siècle. Cela était bon du temps de Charles-le-Chauve ou de Louis-le-Jeune , lorsqu'on faisait des vers léonins , des vers latins rimes , des pièces de vers dont tous les mots commençaient par la même lettre , et autres sottises semblables. Faire des vers latins sans ëlision, c'est comme si on voulait faire des vers français sans se permettre d'e muet devant une voyelle. Leibnitz aurait eu plus d'honneur et de peine à faire les vers bons , supposé qu'un moderne puisse faire de bons vers latins,

Ce mot, qui vient du latin eloqui , parler, signifie proprement et à la rigueur le caractère du discours ; et en ce sens il ne s'emploie guère qu'en parlant de la conversation , les mots style et diction étant consacrés aux discours oratoires. On dit d'un homme qui parle bien , qu'il a une belle élocution -^ que sa diction est correcte, que son style est élégant, etc.

Élocution , dans un sens moins vulgaire , signifie cette partie de la rhétorique qui traite de la diction et du style de l'orateur ; les deux autres sont Y invention et la disposition.

J'ai dit que Vélocution avait pour objet la diction et le style de l'orateur ; car il ne faut pas croire que ces deux mots soient synonymes : le dernier a une acception beaucoup plus étenduQ que le premier. Diction ne se dit proprement que des qualités générales et grammaticales du discours , et ces qualités sont au nombre de deux , la correction et la clarté. Elles sont indispensables dans quelque ouvrage que ce puisse être , soit d'éloquence, soit de tout autre genre; l'étude de la langue et l'habitude d'écrire les donnent presque infailliblement , quand on cherche de bonne foi à les acquérir. Stjle au contraire se dit des qualités du discours, plus particulières, plus difficiles et plus rares, qui marquent le génie et le talent de celui qui écrit ou qui parle: telles sont la propriété des termes , l'élégance , la facilité , la précision , l'élévation , la noblesse, l'harmonie , la convenance avec le sujet , etc. Nous n'ignorons pas néanmoins que les mots style et diction se prennent souvent l'un pour l'autre , surtout par les auteurs qui ne s'expriment pas sur ce sujet avec une exactitude rigoureuse ; mais la distinction que nous venons d'établir^

' Voyez cet article traité d'une manière différente, pa^e 27^.

5i8 ' ÉLOCÎJTION.

ne nous paraît pas moins réelle. On parlera plus au long , à la fin de cet article , des différentes qualités que le style doit avoir en général, et pour toutes sortes de sujets : nous nous bornerons ici à ce qui regarde l'orateur. Pour fixer nos idées sur cet objet, il faut auparavant établir quelques principes.

Qu'est-ce qu'être éloquent? Si on se borne à la force du terme, ce n'est autre chose q^ae bien parler ; mais l'usage a donné à ce mot , dans nos idées , un sens plus noble et plus étendu. Etre éloquent , comme je l'ai dit ailleurs , c'est faire passer avec ra-^ pidité et imprimer avec force dans l'âme des autres , le sentiment profond dont on est pénétré. Cette définition paraît d'autant plus juste, qu'elle s'applique à l'éloquence même du silence et à celle du geste. On pourrait définir autrement l'éloquence , le talent d'émom'oir; mais la première définition est encore plus générale , en ce qu'elle s'applique même à l'éloquence tranquille qui n'émeut pas , et qui se borne à convaincre. La persuasion intime de la vérité qu'on veut prouver , est alors le sentiment profond dont on est rempli , et qu'on fait passer dans l'âme de l'auditeur. Il faut cependant avouer, selon l'idée la plus généralement reçue, que celui qui se borne à prouver , et qui laisse l'auditeur convaincu , mais froid et tranquille, n'est point proprement éloquent, et n'est que disert. C'est pour cette raison que les anciens ont défini l'éloquence , le talent de persuader , et qu'ils ont distingué persuader de convaincre , le premier de ces mots ajoutant à l'autre l'idée d'un sentiment actif excité dans l'âme de l'auditeur et joint à la conviction.

Cependant , qu'il me soit permis de le dire, il s'en faut beaucoup que la définition de l'éloquence , donnée par les anciens , soit complète : l'éloquence ne se borne pas à la persuasion. Il y a dans toutes les langues une infinité de morceaux très-éloquens , qui ne prouvent et par conséquent ne persuadent rien , mais qui sont éloquens par cela seul qu'ils émeuvent puissamment celui qui les entend ou qui les lit. Il serait inutile d'en rapporter des exemples.

Les modernes, en adoptant aveuglément la définition des anciens , ont eu bien moins de raison qu'eux. Les Grecs et les Romains, qui vivaient sous un gouvernement républicain, étaient continuellement occupés de grands intérêts publics : les orateurs appliquaient principalement à ces objets importans le talent de la parole^ et comme il s'agissait toujours, en ces occasions, de remuer le peuple en le convainquant , ils appelèrent éloquence le talent de persuader, en prenant pour le tout la partie la plus importante et la plus étendue. Cependant ils pouvaient se convaincre , dans les ouvrages même de leurs philosophes , par

ÉLOCUTION. 5i9

exemple dans ceux de Platon et dans plusieurs autres, que l'éloquence e'tait applicable à des matières purement spéculatives. L'éloquence des modernes est encore plus souvent appliquée à ces sortes de matières , parce que la plupart n'ont pas , comme les anciens, de grands intérêts publics à traiter : ils ont donc eu encore plus de tort que les anciens, lorsqu'ils ont borné l'éloquence à la persuasion.

J'ai appelé l'éloquence un talent et non pas un art , comme ont fait tant de rhéteurs ; car l'art s'acquiert par Vétude et l'exercice, et l'éloquence est un don de la nature. Les règles ne rendront jamais un ouvrage ou un discours éloquent ; elles servent seulement à empêcher que les endroits vraiment éloquens et dictés par la nature ne soient défigurés et déparés par d'autres, fruits de la négligence ou du mauvais goût. Shakespeare a fait, sans le secours des règles , le monologue admirable d'Hamlet ; avec le secours des règles , il eut évité la scène barbare et dégoûtante des fossoyeurs.

Ce que Von conçoit bien, a dit Despréaux, s'e'nonce clairement : j'ajoute, ce que l'on sent avec chaleur, s'énonce de même, et les mots arrivent plus aisément pour rendre une émotion vive, qu'une idée claire. Le soin froid et étudié que l'orateur se donnerait pour exprimer une pareille émotion , ne servirait qu'à l'affaiblir en lui , à l'éteindre même , ou peut-être à prouver qu'il ne la ressentait pas. En un mot , sentez vivement et dites tout ce que vous voudrez 'y voilà toutes les règles de l'éloquence proprement dite. Qu'on interroge les écrivains de génie sur les plus beaux endroits de leurs ouvrages ; ils avoueront que ces endroits sont presque toujours ceux qui leur ont le moins coûté , parce qu'ils ont été comme inspirés en les produisant. Prétendre que des préceptes froids et didactiques donneront le moyen d'être éloquent, c'est seulement prouver qu'on est incapable de l'être.

Mais comme , pour être clair, il ne faut pas concevoir à demi, il ne faut pas non plus sentir à demi pour être éloquent. Le sentiment dont l'orateur doit être rempli , est, comme je l'ai dit, un sentiment ^;>rq/b/2c?, fruit d'une sensibilité rare et exquise, et non cette émotion superficielle et passagère qu'il excite dans la plupart de ses auditeurs ; émotion qui est plus extérieure qu'interne , qui a pour objet l'orateur même plutôt que ce qu'il dit , et qui , dans la multitude , n'est souvent qu'une impression machinale et animale produite par l'exemple et par le ton qu'on lui a donné. L'émotion communiquée par l'orateur , bien loin d'être dans l'auditeur une marque certaine de son impuissance à produire des choses semblables à ce qu'il admire, est au contraire d'autant plus réelle et d'autant plus vive , que l'auditeur

a plus de génie et de talent : pénétré au même degré que Torateur, il aurait dit les mêmes choses, tant il est vrai que c'est dans le degré seul du sentiment que l'éloquence consiste. Je renvoie ceux qui en douteront encore , au paysan du Danube , s'ils sont capables de penser et de sentir ; car je ne parle point aux autres.

Tout cela prouve suffisamment, ce me semble , qu'un orateur vivement et profondément pénétré de son objet , n'a pas besoin d'art pour en pénétrer les autres. J'ajoute qu'il ne peut les en pénétrer, sans en être vivement pénétré lui-même. En vain objecterait-on que plusieurs écrivains ont eu l'art d'inspirer, par leurs ouvrages , V amour des vertus qu'ils n'avaient pas : je réponds que le sentiment qui fait aimer la vertu , les remplissait au momeiit qu'ils en écrivaient; c'était en eux, dans ce moment, un sentiment tres-pénétrant et trés-vif, mais malheureusement passager. En vain objecterait-on encore qu'on peut toucher sans être touché , comme on peut convaincre sans être convaincu. Premièrement, on ne peut réellement convaincre sans être convaincu soi-même : car la conviction réelle est la suite de l'évidence ; on ne peut donner l'évidence aux autres quand on ne l'a pas. En second lieu , on peut , sans doute , faire Cfoire aux autres qu'ils voient clairement ce qu'ils ne voient rjas ; c'est une espèce de fantôme qu'on leur présente à la place de la réalité : mais on ne peut les tromper sur leurs affections et sur leurs sentimens ; on ne peut leur persuader qu'ils sont vivement pénétrés, ^'ils ne le sont pas en effet. Un auditeur qui se croit touché , l'est donc véritablement :or, on ne donne point ce qu'on n'a point ; on ne peut donc vivement toucher les autres sans être touché vivement soi-même, soit par le sentiment , soit au moins par l'imagination, qui produit en ce moment le même effet.

Nul discours ne sera éloquent s'il n'élève l'âme : l'éloquence pathétique a sans doute pour objet de toucher : mais j'en appelle aux âmes sensibles , les mouvemens pathétiques sont toujours en elles accompagnés d'élévation. On peut donc dire qu'e/oquence et sublime sont proprement la même chose ; mais on a réservé le mot de sublime pour désigner particulièrement l'éloquence qui présente à l'auditeur de grands objets ; et cet usage grammatical , dont quelques littérateurs pédans et bornés peuvent être la dupe , ne change rien à la vérité.

Il résulte de ces principes , que l'on peut être éloquent dans quelque langue que ce soit , parce qu'il n'y a point de langue qui se refuse à l'expression vive d'un sentiment élevé et profond. Je ne sais par quelle raison un grand nombre d'écrivains modernes nous parlent de Y éloquence des choses, comme s'il y

ÉLOCUTION. 5?i

avait une éloquence des mots. L'éloquence n'est jamais que dans le sujet ; et le caractère du sujet, ou plutôt du sentiment qu'il produit , passe de lui-même et nécessairement au discours. J'ajoute que plus le discours sera simple dans un grand sujet , plus il sera éloquent , parce qu'il représentera le sentiment avec plus de vérité. L'éloquence ne consiste donc point , comme tant d'auteurs l'ont dit d'après les anciens , à dire les choses grandes d'un stjle sublime , mais d'un style simple ^ car il n'y a point proprement de style sublime, c'est la chose qui doit l'être; et comment le style pourrait-il être sublime sans elle , ou plus qu'elle ?

Aussi les morceaux vraiment sublimes sont toujours ceux qui se traduisent le plus aisément. Que vous reste-t-il? moi....

Comment voulez-vous que je vous traite ? en roi Qu'il

mourut. . . . Dieu dit : que la lumière se fasse , et elle se fit. . . . et tant d'autres morceaux sans nombre seront toujours sublimes dans toutes les langues : l'expression pourra être plus ou moins vive, plus précise selon le génie de la langue ; mais la grandeur de l'idée subsistera tout entière. En un mot, on peut être éloquent en quelque langue et en quelque style que ce soit, parce que Vélocution n'est que l'écorce de l'éloquence , avec laquelle il ne faut pas la confondre.

Mais , dira-t-on , si l'éloquence véritable et proprement dite a si peu besoin des règles de Vélocution , si elle ne doit avoir d'autre expression que celle qui est dictée par la nature , pourquoi donc les anciens dans leurs écrits sur l'éloquence ont-ils traité si à fond de Vélocution ? Cette question ûiérite d'être approfondie.

L'éloquence ne consiste proprement que dans des traits vifs et rapides ; son effet est d'émouvoir vivement , et toute émotion s'affaiblit par la durée. L'éloquence ne peut donc régner que par intervalles dans un discours de quelque étendue ; l'éclair part et la nue se referme. Mais si les ombres du tableau sont nécessaires , elles ne doivent pas être trop fortes ; il faut sans doute à l'orateur et à l'auditeur des endroits de repos ; dans ces endroits l'auditeur doit respirer , non s'endormir , et c'est aux charmes tranquilles de Vélocution à le tenir dans cette situation douce et agréable. Ainsi (ce qui semblera paradoxe, sans être moins vrai)j les règles de Vélocutionn ont lieu, à proj^rement parler, et ne sont vraiment nécessaires que pour les morceaux qui ne sont pas proprement éloquens , que l'orateur compose plus à froid, et oii la nature a besoin de l'art. L'homme de génie ne doit craindre de tomber dans un style lâche , bas et rampant , que lorsqu'il n'est point soutenu par le sujet ; c'est alors qu'il

522 ELOCUTION.

doit songer à Xélocution, et s'en occuper. Dans les autres cas, son élocution sera telle qu'elle doit être sans qu'il y pense. Les anciens , si je ne me trompe , ont senti cette vérité ; et c'est pour cette raison qu'ils ont traité principalement de \ élocution dans leurs ouvrages sur l'art oratoire. D'ailleurs , des trois parties de l'orateur, elle est presque la seule dont on puisse donner des préceptes directs , détaillés et positifs : Vinvention n'a point de règles, ou n'en a que de vagues et d'insuffisantes ; la disposition en a peu , et appartient plutôt à la logique qu'à la rhétorique. Un autre motif a porté les anciens rhéteurs à s'étendre beaucoup sur les règles de V élocution : leur langue était une espèce de musique susceptible d'une mélodie à laquelle le peuple même était très-sensible ; des préceptes sur ce sujet étaient aussi nécessaires dans les traités des anciens sur l'éloquence, que le sont parmi nous les règles de la composition musicale dans un traité complet de musique. Il est vrai que ces sortes de règles ne donnent ni à l'orateur ni au musicien du talent et de l'oreille ; mais elles sont propres à l'aider. Ouvrez le traité de Cicéron intitulé Orator, et dans lequel il s'est. proposé de former ou plutôt de peindre un orateur parfait ; vous verrez non-seulement que la partie de Y élocution est celle à laquelle il s'attache principalement, mais que de toutes les qualités de \ élocution, l'harmonie qui résulte du choix et de l'arrangement des mots est celle dont il est le plus occupé. Il paraît même avoir regardé cet objet comme très-essentiel dans des morceaux très-frappans par le fond des choses , et oii la beauté de la pensée semblait dispenser du soin d'arranger les mots. Je n'en citerai que cet exemple. J'étais présent, dit Cicéron , lorsque C. Carbon s'écria dans une harangue au peuple : O Marce Druse {patrem appello) , tu dicere solebas sacrant esse rempublicam ; quicunque eam violauissent , ab omnibus esse eis pœnas persolutas : patris dictum sapiens, temeritas filii comprobavit. Ce dichorée comprobavit , ajoute Cicéron , excita par son harmonie un cri d'admiration dans toute l'assemblée. Le morceau que nous venons de citer renferme une idée si noble et si belle , qu'il est assurément très-éloquent par lui-même , et je ne crains point de le traduire pour le prouver. O Marcus Drusus ( cest au père que je m adresse ) , tu avais coutume de dire que la patrie était un dépôt sacré ; que tout citojen qui l'avait violé en avait porté la peine : la témérité du fils aproui'é la sagesse des discours du père. Cependant Cicéron paraît ici encore plur occupé des mots que des choses. « Si l'ora- »> teur, dit-il , eut fini sa période ainsi , comprobavit filii teme- » ritas y il n'y aurait plus rien ; ]am niliil erat. » Voilà , pour le dire en passant , de quoi ne se seraient pas douté nos prétendus

ELOCUTION. 523

latinistes modernes, qui prononcent le latin aussi mal qu'ils le parlent. Mais cette preuve suffit pour faire voir combien les oreilles des anciens étaient délicates sur l'harmonie. La sensibilité que Cicéron témoigne ici sur la diction dans un morceau éloquent, ne contredit nullement ce que nous avons avancé plus haut , que l'éloquence du discours est le fruit de la nature et non pas de l'art. Il s'agit ici , non de l'expression elle-même , mais de l'harmonie des mots , qui est une chose purement artificielle et mécanique : cela est si vrai , que Cicéron , en renversant la phrase pour en dénaturer l'harmonie , en conserve tous les termes. L'expression du sentiment est dictée par la nature et par le génie ; c'est ensuite à l'oreille et à Tart à disposer les mots de la manière la plus harmonieuse. Il en est de l'orateur comme du musicien , à qui le génie seul inspire le chant , et que l'oreille et l'art guident dans l'enchaînement des modulations.

Cette comparaison, tirée de la musique , conduit à une autre idée qui ne paraît pas moins juste. La musique a besoin d'exécution ; elle est muette et nulle sur le papier : de même l'éloquence sur le papier est presque toujours froide et sans vie; elle a besoin de l'action et du geste : ces deux qualités lui sont encore plus nécessaires que Vélocuiwji; et ce n'est pas sans raison que Démosthène réduisait à l'action toutes les parties de l'orateur. Nous ne pouvons lire sans être attendris les péroraisons touchantes de Cicéron ,/?ro Fonteio , pro Sextio , pro Plancio, pro Flacco , pro Sj-lld : qu'on imagine la force qu'elles devaient avoir dans la bouche de ce grand homme ; qu'on se représente Cicéron au milieu du barreau , animant par ses pleurs et par une voix touchante le discours le plus pathétique , tenant le fils de Flaccus entre ses bras, le présentant aux juges, et implorant pour lui l'humanité et les lois ; on ne sera point surpris de ce qu'il nous rapporte lui-même, qu'il remplit en cette occasion le barreau de pleurs, de gémissemens et de sanglots. Quel effet n'eût point produit la péroraison pro Milone , prononcée par ce grand orateur I

L'action fait plus que d'animer le discours , elle peut même inspirer l'orateur , surtout dans les occasions oîi il s'agit de traiter sur-le-champ , et sur un grand théâtre , de grands intérêts, comme autrefois à Athènes et à Rome , et quelquefois aujourd'hui en Angleterre. C'est alors que l'éloquence, débarrassée de toute contrainte et de toutes règles , produit ses plus grands miracles ; c'est alors qu'on éprouve la vérité de ce passage de Quintilien , lib. YII , cap. lo .♦ Pectus est quod disertes facit, et vis mentis ; idcoque imperitis quoque , si modo sunt aliquo

^ffcctu concîtati, verba non desunt. Ce passage d'un si grand maître servirait à confirmer tout ce que nous avons dit dans cet article sur Yélociition considérée par rapport à l'éloquence , si des vérités aussi incontestables avaient besoin d'autorité.

Nous croyons qu'on nous saura gré, à cette occasion, de fixer la vraie signification du mot disertus : il ne répond certainement pas à ce que nous appelons en français disert ; Diderot l'a trèsbien prouvé au mot disert , par le passage même que nous venons de citer , et par la définition exacte de ce que nous entendons par disert. On peut y joindre ce jiassage d'Horace, Epist. I, vers, ig : Fœcundi calices quein non fecere disertwn? qu'assurément on ne traduira point ainsi, Quel est celui que le vin na pas rendu disert ? Disertus , chez les Latins , signifiait toujours, ou presque toujours, ce que nous entendons par éloquent, c'està-dire , celui qui j)ossède dans un souverain degré le talent de la parole , et qui par ce talent sait frapper, émouvoir , attendrir, intéresser, persuader. Disertiest, dit Cicéron dans ses dialogues de Oratore, lib. I, cap. 8i , ut oratione persuadere possit. Disertus est donc celui qui a le talent de persuader par le discours , c'est-à-dire , qui possède ce que les anciens appelaient eloquentia. Ils appelaient eloquens celui qui joignait à la qualité de disertus la connaissance de la philosophie et des lois ; ce qui formait, selon eux, le parfait orateur. Si idem homo , dit à cette occasion Gesner dans son Thésaurus linguœ latint2 , disertus est et doctus et sapiens , is demlnn eloquens. Dans le P'. livre de Oratore , Cicéron fait dire à Marc-Antoine l'orateur: Eloquentem vocavi , qui mirabiliùs et inagnificentius augere posset atque ornare quœ vellet , omnesque omnium rerum quje

Page 1