‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 161 sur 165 · AD DICENDUM PERTINERENT FONTES ANIMO AG MEMORIA CONTLVERET · texte numérisé non relu

AD DICENDUM PERTINERENT FONTES ANIMO AG MEMORIA CONTLVERET

Qu'on lise le commencement du traité de Cicéron , intitulé Orator, on verra qu'il appelait diserti les orateurs qui avaient tloquentiam popularem , ou comme il l'appelle encore , eloquentiam forensem y ornatam verbis atque sententiis sine doctrind, c'est-à-dire , le talent complet de la parole , mais destitué de la profondeur du savoir et de la philosophie : dans un autre endroit du même ouvrage, Cicéron , pour relever le mérite de l'action , dit qu'elle a fait réussir des orateurs sans talent , infantes ^ et que des orateurs eloquens , diserti, n'ont point réussi sans elle : parce que , ajoute-t-il tout de suile , eloquentia sine actione , nulla'y hœc autenisine eloquentia, perniagna est. Il est évident que dans ce passage disertus répond à eloquentia. Il faut pourtant avouer que, dans l'endroit déjà cité des Dialogues sur V orateur , oii Cicéron fait parler Marc-Antoine , disertus semble ^.voir à peu près la même signification que disert en français :

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disertos , dit Marc-Antoine , me cognosse nonmdlos scripsi ^ eloqitentem adhuc ncminem, qiiod e.um. statuebamdisertum , qui posset satis aciitè atque dilucidë apud médiocres Jiommes , ex commimi quddam hominum opinione dicere ; eloquentem î;erô , qui mirabilius , etc. comme ci-dessus. Cice'ron cite au commencement de son Orator^ ce même mot de l'orateur Marc- Antoine : Marcus-Antom'us . . . . scripsit , disertes se vidisse m.ultos (dans le passage précédent il y a nonnullos , ce qui n'est pas inuile de remarquer) , eloquentem, omninb neminem. Mais il paraît par tout ce qui précède dans l'endroit cité , et que nous avons rapporté ci-dessus, que Cicéron, dans cet endroit, donne à disertus le sens marqué plus haut. Je crois donc qu'on ne traduirait pas exactement ce dernier passage , en faisant dire à Marc- Antoine qu'il avait vu bien des hommes diserts , et aucun d'éloquent ; mais qu'on doit traduire , du moins en cet endroit , qu'il avait vu beaucoup d'hommes doués du talent de la parole^ et aucun de l'éloquence parfaite, omiiinb. Dans le passage précédent, au contraire, on peut traduire que Marc-Antoine avait vu quelques hommes diserts, et aucun di éloquent. Au reste , on doit être étonné que Cicéron , dans le passage de VOrator, substitue multos à nonnullos qui se trouve dans l'autre passage y oii il fait dire d'ailleurs à Marc- Antoine la même chose : il semble que multos serait mieux dans le premier passage , et nonnullos dans le second ; car il y a beaucoup plus d'hommes diserts, c'està-dire diserti dans le premier sens , qu'il n'y en a qu'on puisse appeler diserti dans le second : or Marc- Antoine , suivant le premier passage , ne connaissait qu'un petit nombre d'hommes diserts , à plus forte raison n'en connaissait-il qu'un très-petit nombre de la seconde espèce. Pourquoi donc cette disparate dans les deux passages ? sans doute multos dans le second ne signifie pas un grand nombre absolument , mais seulement un grand nombre par opposition à neminem, c'est-à-dire quelques-uns, ou nonnullos.

Après cette discussion sur le vrai sens du mot disertus^ discussion qui nous paraît mériter l'attention des lecteurs , et qui appartient à l'article que nous traitons, donnons en peu de mots, d'après les grands maîtres et d'après nos propres réflexions , les principales règles de Vélocution oratoire.

La clarté, qui est la loi fondamentale du discours oratoire, et en général de quelque discours que ce soit , consiste non-seulement à se faire entendre , mais à se faire entendre sans joeine. On y parvient par deux moyens ; en mettant les idées chacune à sa place dans l'ordre naturel , et en exprimant nettement chacune de ces idées. Les idées seront exprimées facilement et net-

tement , en évitant les tours ambigus, les phrases trop longues, trop charge'es d'idées incidentes et accessoires à l'idée principale, les tours épigrammatiques , dont la multitude ne peut sentir la finesse ; car l'orateur doit se souvenir qu'il parle pour la multitude. Notre langue , par le défaut de déclinaisons et de conjugaisons, par les équivoques fréquentes des ils, des elles, des quiy des que, des son, sa, ses, et de beaucoup d'autres mots, est plus sujette que les langues anciennes à l'ambiguité des phrases et des tours. On doit donc y être fort attentif, en se permettant néanmoins, quoique rarement, les équivoques légères et purement grammaticales , lorsque le sens est clair d'ailleurs par luimême, et lorsqu'on ne pourrait lever l'équivoque sans affaiblir la vivacité du discours. L'orateur peut même se permettre quelquefois la finesse des pensées et des tours , pourvu que ce soit avec sobriété et dans les sujets qui en sont susceptibles, ou qui l'autorisent, c'est-à-dire, qui ne demandent ni simplicité , ni élévation , ni véhémence : ces tours fins et délicats échapperont sans doute au vulgaire , mais les gens d'esprit les saisiront et en sauront gré à l'orateur. En effet , pourquoi lui refuserait-on la liberté de réserver certains endroits de son ouvrage aux gens d'esprit , c'est-à-dire , aux seules personnes dont il doit réelle-^ ment ambitionner V estime.

Je n'ai rien à dire sur la correction, sinon qu'elle consiste à observer exactement les règles de la langue , mais non avec assez de scrupule pour ne pas s'en affranchir lorsque la vivacité du discours l'exige. La correction et la clarté sont encore plus étroitement nécessaires dans un discours fait pour être lu , que dans un discours prononcé ; car, dans ce dernier cas, une action vive, juste , animée , peut quelquefois aider à la clarté et sauver l'incorrection.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la clarté et de la correction grammaticales , qui appartiennent à la diction : il est aussi une clarté et une correction non moins essentielles , qui appartiennent au style , et qui consistent dans la propriété des termes. C'est principalement cette qualité qui distingue les grands écrivains d'avec ceux qui ne le sont pas : ceux-ci sont, pour ainsi dire, toujours à côté de l'idée qu'ils veulent présenter; les autres la rendent et la font saisir avec justesse par une expression propre. De la propriété des termes naissent trois différentes qualités : la précision dans les matières de discussion ; l'élégance dans les sujets agréables ; l'énergie dans les sujets grands ou pathétiques.

La convenance du style avec le sujet exige le choix et la propriété des termes; elle dépend, outre cela, de la nature des

idées que l'orateur emploie. Car, nous ne saurions trop le redire, il n'y a qu'une sorte de style, le style simple, c'est-à-dire, celui qui rend les idées de la manih^e la moins détournée et la plus sensible. Si les anciens ont distingué trois styles, le simple, le sublime et le tempéré ou \orné , ils ne l'ont fait qu'eu égard aux difFérens objets que peut avoir le discours : le style qu'ils ajDpelaient simple , est celui qui se borne à des idées simples et communes ; le style sublime peint les idées grandes , et le style orné , les idées riantes et agréables. En quoi consiste donc la convenance du style au sujet? i**. à n'employer que des idées propres au sujet ; c'est-à-dire , simples dans un sujet simjDle , nobles dans un sujet élevé , riantes dans un sujet agréable ; 2**. à n'employer que les termes les plus propres pour rendre chaque idée. Par ce moyen , l'orateur sera précisément de niveau à son sujet, c'est-à-dire, ni au-dessus , ni au-dessous , soit par les idées , soit par les expressions. C'est en quoi consiste la véritable éloquence, et même en général le vrai talent d'écrire, et non dans un style qui déguise par un V£fin coloris des idées communes. Ce style ressemble au bel esprit , qui n'est autre chose que l'art puéril et méprisable de faire paraître les cJioses plus ingénieuses qu elles ne le sont.

De l'observation de ces règles résultera la noblesse du style oratoire ; car , l'orateur ne devant jamais , ni traiter de sujet bas, ni présenter des idées basses, son style sera noble dès qu'il sera convenable à son sujet. La bassesse des idées et des sujets est à la vérité trop souvent arbitraire; les anciens se donnaient à cet égard beaucoup plus de liberté que nous, qui , en bannissant de nos mœurs la délicatesse , l'avons portée à l'excès dans nos écrits et dans nos discours ; mais quelque arbitraires que puissent être nos principes sur la bassesse et sur la noblesse des sujets , il suffit que les idées de la nation soient fixées sur ce point, pour que l'orateur ne s'y trompe pas , et pour qu'il s'y conforme. En vain le génie même s'eiForcerait de braver à cet égard les opinions reçues ; l'orateur est l'homme du peuple , c'est à lui qu'il doit chercher à plaire ; et la première loi qu'il doit observer pour réussir , est de ne j)as choquer la philosophie de la multitude , c'est-à-dire , les préjugés.

Venons à l'harmonie , une des qualités qui constituent le plus essentiellement le discours oratoire. Le plaisir qui résulte de cette harmonie est-il purement arbitraire et d'habitude , comme l'ont prétendu quelques écrivains? ou y entre-t-il tout à la fois de Vhahitude et du réel? Ce dernier sentiment est peut-être le mieux fondé: car, il en est de l'harmonie du discours, comme de l'harmonie poétique et de l'harmonie musicale. Tous les peuples

ont une musique ; le plaisir qui naît de la mélodie du chant a donc son fondement dans la nature ; et il y a d'ailleurs des traits de mélodie et d'harmonie qui plaisent indistinctement et du premier coup à toutes les nations ; il y a donc du réel dans le plaisir musical : mais il y a d'autres plaisirs plus détournés et un style musical particulier à chaque peuple , qui demandent que l'oreille y soit plus ou moins accoutumée ; il entre donc dans ce plaisir de l'habitude. C'est ainsi , et d'après les mêmes principes, qu'il j'- a dans tous les arts un beau absolu y et un beau de coni^eniioîi ; un goiit réel , et un goût arbitraire. On peut appuyer cette réflexion par une autre. Nous sentons dans les vers latins , en les prononçant , une espèce de cadence et de mélodie ; cependant nous prononçons très-mal le latin : nous estropions très-souvent la prosodie de cette langue ; nous scandons même les vers à contre-sens, car nous scandons ainsi:

Arma vi, rumque ca , no Tro jœ qui primiis ab , oris y

en nous arrêtant sur des brèves à quelques uns des endroits marqués par des virgules , comme si ces brèves étaient longues ; au lieu qu'on devrait scander :

Ar, ma virum , que cano, Trojœ , qui pri, mus ab o, ris ;

car on doit s'arrêter sur les longues et passer sur les brèves y comme on fait en musique sur deux croches , en donnant à deux brèves le même temps qu'à une longue. Cependant , malgré cette prononciation barbare et ce renversement de la mélodie et de la mesure , l'harmonie des vers latins nous plaît , parce que, d'un côté , nous ne pouvons détruire entièrement celle que le poète y a mise, et que, de l'autre, nous nous faisons une harmonie d'habitude. Nouvelle preuve du mélange de réel et d'arbitraire qui se trouve dans le plaisir produit par l'harmonie.

L'harmonie est sans doute l'ame de la poésie , et c'est pour cela que les traductions des poètes ne doivent être qu'en vers : car traduire un poète en prose , c'est le dénaturer lout-à-fait , c'est à peu près comme si l'on voulait traduire de la musique italienne en musique française. Mais si la poésie a son harmonie particulière qui la caractérise , la prose dans toutes les langues a aussi la sienne : les anciens l'avaient bien vu ; ils appelaient cvê/tioç le nombre pour la prose, et ^ïr^ov celui du vers. Quoique notre poésie et notre prose soient moins susceptibles de mélodie que ne l'étaient la prose et la poésie des anciens , cependant elles ont chacune une mélodie qui leur est propre ; peut-être même celle de la prose a-t-ellé \\n avantage , en ce qu'elle est

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moins monolone , et ])ar conséquent moins fatigante ; la dilïlculté vaincue est le grand mérite de la poésie. Ne serait-ce point pour cette raison qu'il est rare de lire, sans être fatigué , bien des vers de suite , et que le plaisir causé par celte lecture diminue à mesure qu'on avance en âge.

Quoi qu'il en soit, ce sont les poètes qui ont formé les langues ; c'est aussi l'harmonie de la poésie qui a fait naître celle de la prose : Malherbe faisait parmi nous des odes harmonieuses , lorsque notre prose était encore barbare et grossière ; c'est à Balzac que nous avons l'obligation de lui avoir le premier donné de l'harmonie. L'éloquence , dit très-bien Voltaire , a tant de pouvoir sur les liomines , quon admira Balzac de son temps , pour avoir trouvé cette petite partie de V art ignorée et nécets aire y qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour V avoir souvent employée hors de sa place. Isocrate , selon Cicéron , est le premier qui ait connu l'harmonie de la prose parmi les anciens. On ne remarque, dit encore Cicéron , aucune harmonie dans Hérodote ni dans ses prédécesseurs. L'orateur romain compare le style de Thucydide, à qui il ne manque rien que l'harmonie, au bouclier de Minerve par Phidias , qu'on aurait mis en pièces.

Deux choses charment l'oreille dans le discours , le son et le nombre : le son consiste dans la qualité des mots ; et le nombre, dans leur arrangement. Ainsi l'harmonie du discours oratoire consiste à n employer que des mots d'un son agréable et doux ; à éviter le concours des syllabes rudes, celui des voyelles , sans affectation néanmoins ( voyez l'article Elision )-, àne pas mettre entre les membres des phrases trop d'inégalité , surtout à ne pas faire les derniers membres trop courts par rapport aux premiers ; à éviter également les périodes trop longues et les phrases trop courtes , ou , comme les appelle Cicéron , à demicloses , le style qui fait perdre haleine, et celui qui force à chaque instant de la reprendre et qui ressemble à une sorte de marqueterie ; à savoir entremêler les périodes soutenues et arrondies , avec d'autres qui le soient moins et qui servent comme de repos à Voreille. Cicéron blâme avec raison Théoporape , pour avoir porté jusqu'à l'excès le soin minutieux d'éviter le concours des voyelles ; c'est à l'usage , dit ce grand orateur , à procurer seul cet avantage sans qu'on le cherche avec fatigue. L'orateur exercé aperçoit d'un coup d'œil la succession la plus harmonieuse des mots , comme un bon lecteur voit d'un coup d'œil les syllabes qui précèdent et celles qui suivent.

Les anciens , dans leur prose , évitaient de laisser échapper des vers , parce que la mesure de leurs vers était extrêmement

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marquée ; le vers ïambe était le seul qu'ils s'y permissent quelquefois , parce que ce vers avait plus de licences qu'aucun autre, et une mesure moins invariable. Nos vers , si on leur ôte la rime , sont , à quelques égards , dans le cas des vers ïambes des anciens : nous n'y avons attention qu'à la multitude des syllabes , et non à la prosodie ; douze syllabes longues ou douze syllabes brèves , douze syllabes réelles et physiques ou douze syllabes de convention et d'usage , font également un de nos grands vers ; les vers français sont donc moins choquans dans la prose française , quoiqu'ils ne doivent pas y être prodigués , ni même y être trop sensibles , que les vers latins ne l'étaient dans la prose latine. H y a plus : on a remarqué que la prose la plus harmonieuse contient beaucoup de vers , qui , étant de difïé-rente mesure et sans rime , donnent à la prose un des agrémens de la poésie , sans lui en donner le caractère , la monotonie et l'uniformité. La prose de Molière est toute pleine de vers. En voici un exemple tiré de la première scène du Sicilien :

Chut , n'avancez pas davantage , Et demeurez en cet endroit Jusqu'à ce que je vous appelle.

Il fait noir comme dans un four , Le ciel s'est babille ce soir en scaramouche , Et je ne vois pas une étoile Qui montre le bout de son nez.

Sotte condition que celle d'un esclave!

De ne vivre jamais pour soi , Et d'être toujours tout entier Aux passions d'un maître ! etc.

On peut remarquer en passant , que ce sont les vers de hiiit syllabes qui dominent dans ce morceau ; et ce sont en effet ceux qui doivent le plus fréquemment se trouver dans une prose harmonieuse.

La Motte , dans une des dissertations qu'il a écrites contre la poésie , a mis en prose une des scènes de Racine sans y faire d'autre changement que de renverser les mots qui forment les vers : Arbate, on nous faisait un rapport fidèle. Rome triomphe en effet y et Mithridate est mort. Les Romains ont attaqué mon père vers VEuphrate , et ti^ompé sa prudence ordinaire dans la nuit, etc. 11 observe que cette prose nous paraît beaucoup moins agréable que les vers , qui expriment la même chose dans les mêmes termes : et il en conclut que le plaisir qui naît de la mesure des vers , est un plaisir de convention et de préjugé , puisqu'à l'exception de cette mesure , rien n'a disparu du morceau cité. La Motte ne faisait pas attention qu'outre la mesure du vers l'harmonie qui résulte de l'arrangement des miots avait

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aussi disparu , et que , si Racine eût voulu écrire ce morceau en prose , il l'aurait écrit autrement , et choisi des mots dont l'arrangement aurait formé une harmonie plus agréable à l'oreille.

L'harmonie souifre quelquefois de la justesse et de l'arrangement logique. des mots, et réciproquement : c'est alors à l'orateur à concilier, s'il est possible , l'un avec l'autre, ou à décider lui-même jusqu'à quel point il peut sacrifier l'harmonie à la justesse. La seule règle générale qu'on puisse donner sur ce sujet , c'est qu'on ne doit ni trop souvent sacrifier l'une à l'autre , ni jamais violer l'une ou l'autre d'une manière trop choquante. Le mépris de la justesse offensera la raison et le mépris de l'harmonie blessera l'organe ; l'une est un juge sévère qui pardonne difficilement, et l'autre un juge orgueilleux qu'il faut ménager. La réunion de la justesse et de l'harmonie , portées l'une et l'autre au suprême degré , était peut-être le talent supérieur de Démosthène : ce sont vraisemblablement ces deux qualités qui , dans les ouvrages de ce grand orateur, ont produit tant d'effet sur les Grecs , et même sur les Romains , tant que le grec a été une langue vivante et cultivée ; mais aujourd'hui, quelque satisfaction que ses harangues nous procurent encore parle fond des choses, il faut avouer, si on est de bonne foi, que la réputation de Démosthène est encore au-dessus du plaisir que nous fait sa lecture. L'intérêt vif que les Athéniens prenaient à l'objet de ces harangues , la déclamation sublime de Démosthène sur laquelle il nous est resté le témoignage d'Eschine même son ennemi , enfin l'usage sans doute inimitable qu'il faisait de sa langue pour la propriété des termes et pour le nombre oratoire, tout ce mérite est ou entièrement ou presque entièrement perdu pour nous. Les Athéniens , nation délicate et sensible , avaient raison d'écouter Démosthène comme un prodige ; notre admiration , si elle était égale à la leur , ne serait qu'un enthousiasme déplacé. L'estime raisonnée d'un philosophe honore plus les grands écrivains , que toute la prévention des j^édans.

Ce que nous appelons ici harmonie dans le discours , devrait s'appeler plus proprement mélodie : car mélodie en notre langue est une suite de sons qui se succèdent agréablement ; et har^ monie est le plaisir qui résulte du mélange de plusieurs sous qu'on entend à la fois. Les anciens qui, selon les apparences, ne connaissaient point la musique à plusieurs parties, du moins au înême degré que nous , appelaient liarmonia ce que nous appe- * Ions mélodie. En transportant ce mot au style, nous avons conservé l'idée qu'ils y attachaient ; et en le transportant à la musique, nous lui en avons donné une autre. C'est ici une ob-

servation purement grammaticale , mais qui ne nous paraît pas

inutile.

Cicéron , dans son traité intitulé Orator , fait consister une des principales qualités du style simple en ce que l'orateur s'y affranchit de la servitude du nombre , sa marche étant libre et sans contrainte, quoique sans écarts trop marqués. En effet , le plus ou le moins d'harmonie est peut-être ce qui distingue le plus réellement les différentes espèces de style.

Mais quelque harmonie qui se fasse sentir dans le discours, rien n'est plus opposé à l'éloquence qu'un style diffus , traînant et lâche. Le style de l'orateur doit être serré ; c'est par là surtout qu'a excellé Démosthène. Or en quoi consiste le style serré? à mettre y comme nous l'avons dit, chaque idée à sa véritable place , à ne point omettre d'idées intermédiaires , trop difficiles à suppléer, à rendre enfin chaque idée par le terme propre : par ce moyen on évitera toute répétition et toute circonlocution , et le style aura le rare avantage d'être concis sans être fatigant , et développé sans être lâche. Il arrive souvent qu'on est aussi obscur en fuyant la brièveté qu'en la cherchant ; on perd sa route en voulant prendre la plus longue. La manière la plus naturelle et la plus sure d'arriver à un objet, c'est d'y aller par le plus court chemin , pourvu qu'on y aille en marchant, et non pas en sautant d'un lieu à un autre. On peut juger de là combien est opposée à l'éloquence véritable , cette loquacité si ordinaire au barreau , qui consiste à dire si peu de choses avec tant de paroles. On prétend , il est vrai , que les mêmes moyens doivent être présentés différemment aux différens juges , et que par cette raison on est obligé , dans un plaidoyer , de tourner de différens sens la même preuve. Mais ce verbiage , prétendu nécessaire, deviendra évidemment inutile, si on a soin de ranger les idées dans l'ordre convenable ; il résultera de leur disposition naturelle , une lumière qui frappera infailliblement et également tous les esprits , parce que l'art de raisonner est un , et qu'il n'y a pas plus deux logiques que deux géométries. Le préjugé contraire est fondé en grande partie sur les fausses idées qu'on acquiert de l'éloquence dans nos collèges : on la fait consister à amplifier et à étendre une pensée ; on apprend aux jeunes gens à délayer leurs idées dans un déluge de périodes insipides , au lieu de leur apprendre à les resserrer sans obscurité. Ceux qui douteront que la concision puisse subsister avec l'éloquence , peuvent lire pour se désabuser les harangues de Tacite.

Il ne suffit pas au style de l'orateur d'être clair, correct , propre, précis , élégant , noble , convenable au sujet , harmo—

nwux , vif et serré , il faut encore qu'il soit facile;, c'est-à-dire, que la gêne de la composition ne s'j laisse point apercevoir. Le style naturel, dit Pascal , Jious enchante ai>ec raison ; car on s'attendait à tromper un auteur, et on trouve un homme. Le plaisir de l'auditeur ou du lecteur diminuera à mesure que le travail et la peine se feront sentir. Un des moyens de se préserver de ce défaut, c'est d'éviter ce s Ijle figuré ., poétique ^ chargé d'ornemens, de métaphores , d'anthitheses et d'épithetes , qu'on appelle , je ne sais par quelle raison , stjle académique. Ce n'est assurément pas celui de l'Académie Française ; il ne faut , pour s'en convaincre, que lire les ouvrages et les discours même des principaux membres qui la composent. C'est au plus le style de quelques académies de province, dont la multiplication excessive et ridicule est aussi funeste aux progrès du bon goût , que préjudiciable aux vrais intérêts de l'État : depuis Pau jusqu'à Dunkerque , tout sera bientôt académie en France,

Ce style académique ou prétendu tel est encore celui de la plupart de nos prédicateurs, du moins de plusieurs de ceux qui ont qitelque réputation ; n'ayant pas assez de génie pour présenter d'une manière frappante , et cependant naturelle , les vérités connues qu'ils doivent annoncer, ils croient les orner par un style affecté et ridicule , qui fait ressembler leurs sermons , non à l'épanchement d'un cœur pénétré de ce qu'il doit inspirer aux autres , mais à une espèce de représentation ennuyeuse et monotone , où l'acteur s'applaudit sans être écouté. Ces fades harangueurs peuvent se convaincre par la lecture réfléchie des sermons de Massillon , surtout de ceux qu'on appelle le Petit" Carême , combien la véritable éloquence delà chaire est opposée à l'affectation du style ; nous ne citerons ici que le sermon qui a pour titre de V Humanité des Grands , modèle le plus parfait que nous connaissions en ce genre; discours plein de vérité, de simplicité et de noblesse , que les princes devraient lire sans cesse pour se former le cœur, et les orateurs chrétiens pour se former le goût.

L'affectation du style paraît surtout dans la prose de la plupart des poètes : accoutumés au style orné et figuré, ils le transportent comme malgré eux dans leur prose ; ou s'ils font des efforts pour l'en bannir , leur prose devient traînante et sans vie ; aussi avons-nous très-peu de poètes qui aient bien écrit en prose. Les préfaces de Racine sont faiblement écrites ; celles de Corneille sont aussi excellentes pour le fond des choses , que défectueuses du côté du style ; la prose de Rousseau est dure , celle de Despréaux pesante^ celle de La Fontaine insipide; celle de La Motte est à la vérité facile el agréable ^ mais aussi La MoKo

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ne lient pas le premier rang parmi les versificateurs. Voltaire est presque le seul de nos grands poètes dont la prose soit du moins égale à ses vers ; cette supériorité dans deux genres si difFérens, quoique si voisins en apparence , est une des plus rares qualités de ce grand écrivain.

Telles sont les principales lois de V élociition oratoire. On trouvera sur ce sujet un plus grand détail dans les ouvrages de Cicéron , de Quintilien , etc. , surtout dans l'ouvrage du premier de ces deux écrivains qui a pour titre Orator, et dans lequel il traite à fond du nombre et de l'harmonie du discours. Quoique ce qu'il en dit soit principalement relatif à la langue latine , qui était la sienne , on peut néanmoins en tirer des règles générales d'harmonie pour toutes les langues.

Nous ne parlerons point ici des figures , sur lesquelles tant de rhéteurs ont écrit des volumes : elles servent sans doute à rendre le discours plus animé ; mais si la nature ne les dicte pas, elles sont roides et insipides. Elles sont d'ailleurs presque aussi communes , même dans le discours ordinaire , que l'usage des mots pris dans un sens figuré , est commun dans toutes les langues. Tant pis pour tout orateur qui fait avec réflexion et avec dessein une métonymie, une catachrèse , et d'autres figures semblables.

Sur Les qualités du stjle en général dans toutes sortes d'ouurages.

Je finis cet article par une observation qu'il me semble que la plupart des rhéteurs modernes n'ont point assez faite ; leurs ouvrages, calqués pour ainsi dire sur les livres de rhétorique des anciens, sont remplis de définitions, de préceptes et de détails , nécessaires peut-être pour lire les anciens avec fruit, mais absolument inutiles , et contraires même au genre d'éloquence que nous connaissons aujourd'hui. Dans cet art comme dans tous les autres , dit très-bien Fréret ( Histoire de V Académie des Belles-Lettres , tome XVIII^ P^ge 4^0' Hfaut distinguer les beautés réelles 4 de celles qui étant abstraites , dépendent des mœurs , des coutumes et du goui>ernement d'une nation , quelquefois même du caprice de la mode , dont V empire s^ étend à tout, et a toujours été respecté jusqu'à un certain point. Du temps de la république romaine , oii il y avait peu de lois, et oii les juges étaient souvent pris au hasard , il suffisait presque toujours de les émouvoir , ou de les rendre favorables par quelque autre moyen : dans notre barreau , il faut les convaincre : Cicéron eut perdu à la grand'chaml^re la plupart des

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