SUITES DE LA MORT DE BRITANNICUS
i^ÉRON se justifia, par un édit , d'avoir hâté les funérailles de Britannicus * : c'était, disait-il, un ancien usage d'écarter des yeux du peuple les morts précipitées (102), sans les lui retracer par un éloge ou par une pomjDe funèbre ; il ajoutait , qu'ayant perdu le secours de son frère il n'avait d'espoir que dans la république ; que le sénat et le peuple devaient redoubler d'intérêt pour un prince , seul reste d'une famille née pour l'empire du monde.
Il combla ensuite de largesses ses plus chers courtisans. Quelques uns d'eux, qui affectaient des mœurs sévères , essuyèrent le reproche d'avoir partagé , comme un butin , les maisons d'un prince empoisonné (io3); d'autres les y croyaient forcés par
' Agrippine, fille de Gcrmanicus et femme de Claude, après la mort de Messalinc, avait fait adopter Ncron son (ils par l'empereur, au préjudice de Britannicus, héritier légitime de l'Empire.
'^ Roi barbare , et prisonnier.
'^ Tout le monde sait de quelle manière Néron (il pe'rir Britannicus. On connaît la trage'die de Racine sur ce sujet.
DE TACITE. io5
l'empereur , qui , sentant l'atrocité de son crime , en espérait le pardon , en s'attachant par des grâces les personnes accréditées. Pour Agrippine , aucun présent ne put l'adoucir : elle embrassait Octavie ' , et tenait de fréquens conseils avec ses confidens ; naturellement avare , elle amassait, de tous côtés de l'argent , comme pour s'en servir au besoin ; caressait les centurions et les tribuns , accueillait les hommes de mérite qui restaient encore parmi les nobles , semblait enfin chercher un parti et un chef: Néron en étant instruit , lui ôta la garde romaine qu'elle avait eue d'abord comme épouse et ensuite comme mère du prince , et la garde germaine qu'on y avait jointe par honneur. Pour la priver de sa cour il se sépare d'elle et la fait passer dans la maison qu'avait habitée Antonia. Il n'allait l'y voir qu'environné de centurions , l'embrassait froidement et la quittait.
Rien au monde n'est moins assuré et moins durable qu'un pouvoir qui n'a qu'un appui étranger. Agrippine fut abandonnée à l'instant. Personne ne la consola , personne ne la vit , excepté quelques femmes , soit par attachement , soit par haine.
Discours cT Agrippine accusée par Silana d'avoir voulu détrôner
Néron.
Néron effrayé , et pressé de faire mourir sa mère , ne différa que sur la parole de Burrhus , qu'elle périrait si elle était convaincue; mais qu'il devait à tout citoyen, encore plus aune mère , la liberté de se défendre ; qu'elle n'avait point d'accusateurs , mais un délateur unique , organe d'une famille ennemie,. . .
Ce discours calma Néron ; dès qu'il fut jour, il envoie dire à Agrippine qu'elle est accusée, et doit se justifier ou être punie. Burrhus portait l'ordre ; Sénèque l'accompagnait , et quelques affranchis étaient présens pour épier la réponse. Burrhus exposa l'accusation , nomma les délateurs , et prit un ton menaçant. Agrippine, toujours fière, répondit : « Je ne m'étonne point que » Silana, qui n'a jamais eu d'enfans , ignore les sentimens de » mère ; on ne change pas de fils comme d'amans. Parce qu'I- » turius et Calvisius, après s'être ruinés, servent , pour dernière » ressource, cette vieille débauchée par leurs délations , dois-je » être chargée d'un parricide infâme, ou Néron en subir les re- >» mords (io5)? Je remercierais Domitia ' de me haïr, si elle. » disputait avec moi de tendresse pour mon fils ; mais elle in-
' Sœur de Britannicus.
' Tante de Kéion, et sœur de Domitius, picmiei mari d'Agrippiac. FJIc avait trempe dans l'accusation intentée contre Agrippine par Silana.
io6 MORCEAUX CHOISIS
» vente des fables tragiques avec son amant Atimelus , et l'his- >' trion Paris. Tandis qu'elle s'occupait à Baïes de ses piscines , >» Néron par mes soins était déjà adopté , déclaré proconsul , » désigné au consulat , rais enfin dans le chemin de l'Empire. » Qu'on ose m'accuser d'avoir voulu gagner les troupes ou sou- » lever les provinces, d'avoir corrompu la fidélité des esclaves » ou des affranchis. Je pouvais conserver ma vie (106) sous Tem- » pire de Britannicus ; mais si Plautus ' ou quelque autre devient » le maître, manquerai-je de délateurs pour m'accuser, non de » quelques paroles d'impatience échappées à la tendresse , mais » de forfaits dont un fils seul peut m' absoudre ? » Les assistans touchés cherchant à l'apaiser, elle demande à voir Néron. Sans lui parler , ni de son innocence , comme si elle eût craint, ni de ses bienfaits , comme pour les lui reprocher , elle obtint le supplice de ses accusateurs , et des récompenses pour ses amis. Silana fut exilée , Calvisius et Iturius éloignés de Rome (107) , Atimetus mis à mort ; Paris, nécessaire aux débauches du prince, évita le supplice.
Portrait de Poppée,
Cette année, commencèrent les plus grands maux de l'État^ par la passion infâme de Néron pour Poppée. Rien ne manquait à cette femme , qu'une âme honnête. Sa mère, la plus belle personne de son temps, lui avait donné la beauté et la noblesse; ses richesses étaient assorties à sa naissance, sa conversation aimable , son esprit naturel ; un air de modestie couvrait ses débauches ; elle sortait peu , et toujours le visage à demi voilé , pour ne pas rassasier les regards , ou parce qu'elle était mieux ainsi (108). Peu jalouse de son honneur, un amant était pour elle un mari ; incapable d'attachement , insensible à celui des autres , oii elle voyait son intérêt , elle y transportait ses faveurs.