MORT DE VITELLIUS
V iTELLius, voyant Rome prise, se fait porter en chaise par les derrières du palais chez sa femme , sur le mont Aventin , dans le dessein de s'enfuir à Terracine vers son frère et ses cohortes , s'il pouvait encore se cacher un jour. Bientôt, par l'effet naturel
' Geiieranx de Vitellius.
' Il parle des troupes d'Otlion, quî , après leur défaite , avaient passe' au service de Vespasien.
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de la crainte, inquiet, effrayé de tout, il se repenL du parti qu'il a pris, revient au palais, et n'y voit qu'un vaste désert ; les moindres esclaves avaient disparu , ou l'évitaient. La solitude et le silence l'épouvantent. Il ouvre les lieux fermés, et frissonne quand il se voit seul. Las enfin d'errer misérablement, il se cache dans un réduit sale, d'oii il est arraché par Julius Placidus , tribun de cohorte. On le traîne honteusement en spectacle , les habits déchirés , les mains liées derrière le dos ; plusieurs l'insultent ; personne ne pleure ; l'ignominie de sa mort étouffait la pitié. On le force avec la yjointe des épées de lever h* tête, et de l'offrir aux outrages , de voir ses statues renversées , la tribune aux harangues , le lieu du meurtre de Galba. On le pousse enfin jusqu'aux Gémonies , oii il avait fait jeter le corps de Flavius Sabinus ^. 11 ne montra de courage que par ce seul mot au tribun qui l'insultait : J'ai pourtant été ton empereur. Enfin il tomba percé de coups , et la populace le déchira après sa mort aussi indignement qu'elle l'avait flatté pendant sa vie.
Il était dans sa cinquante-septième année. Sans mérite, et parla réputation de son père , il obtint le consulat , le sacerdoce , un rang et nn nom entre les premiers citoyens. Ceux qui relevèrent à l'EiTipire ne le connaissaient pas. Il fut par son indolence plus cher aux soldats que bien d'autres par leurs vertus. Il avait pourtant de la simplicité et de la libéralité, qualités funestes pour qui les porte à l'excès. Croyant se faire des amis plutôt par des largesses que par un caractère ferme , il en mérita plus qu'il n'en eut. Sa chute importait sans doute à la république ; mais ceux qui le livrèrent à Vespasien ne pouvaient se faire un mérite de cette perfidie, puisqu'ils avaient trahi Galba. Sa mort finit la guerre sans donner la paix (i66).
PORTRAIT D'HELVIDÏUS PRISCUS,
GENDRE DE THRASEA.
XIelvidius avait dès sa première jeunesse cultivé ses rares talens par des études profondes, non jiour voiler comme tant d'autres son oisiveté du titre de sage, mais pour servir courageusement l'Etat dans les temps malheureux. 11 embrassa cette secte de philosophes qui jie voient de bon que ce qui est honnête, de
' Frère de Vespasien, qno Vitelliiis avait fait mourir.
mauvais que ce qui est lionteux , et pour qui le pouvoir , la naissance , tout ce qui est hors de l'homme , ne sont ni bien ni mal. A peine sorti de la questure, et choisi par Thrasea pour gendre, il puisa surtout l'esprit de liberté' dans les mœurs de son beau-père (167). Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, fidèle à tous les devoirs , méprisant les richesses , inflexible dans le bien, et inaccessible à la crainte, on l'accusait de trop aimer la gloire ; car cette passion est la dernière qui s'éteint chez les sages mêmes.
Dispute d'Helvidius et de Marcellus.
L'avis d'une députation à Vespasien excita une vive querelle «ntre Helvidius et Marcellus *. Helvidius voulait que les députés fussent élus, sous serment, par des magistrats ; Marcellus, qu'on les tirât au sort ; et c'était l'avis du consul désigné. Marcellus insistait vivement, craignant la honte d'être rejeté si l'on faisait une élection. La dispute s'échaufFant peu à peu , finit par des harangues violentes. « Pourquoi, disait Helvidius, ce Marcellus » si éloquent et si riche redoute-t-il le jugement des raagis- » trats, sinon par le remords de ses forfaits? Le sort ne pro- » nonce point sur les mœurs; c'est le suffrage et l'estime du » sénat qui apprécient la conduite et la renommée. Le bien de » l'Etat, l'honneur de Vespasien , exigent pour députés.les plus » honnêtes sénateurs, les plus propres à lui parler de vertu. Il « fut l'ami de Thrasea , de Soranus, de Sentius ; si l'on épargne » leurs accusateurs, au moins qu'on ne les lui montre pas. Le » sénat lui désignera par ce jugement ceux qu'il doit estimer ou n craindre. Des amis vertueux sont la vraie caution d'un bon » gouvernement. Que Marcellus se contente d'avoir fait égorger ») par Néron tant d'hommes de bien. Impuni et même récom- » pensé, qu'il laisse Vespasien aux honnêtes gens. »
Marcellus répondit : « Qu'on attaquait l'avis du consul et non » le sien ; que l'usage étant de tirer au sort les députés pour » arrêter les intrigues et les haines, rien n'obh'geait de l'abolir, » ni d'outrager j^ersonne pour honorer l'empereur ; que tous » étaient propres à cet hommage , excepté ceux dont la violence » pouvait irriter le nouveau prince, encore inquiet et attentif à » tous les discours, à tous les usages; qu'il se souvenait du temps M oii il était né, et de la forme de gouvernement instituée par » ses ancêtres, admirait le passé , se soumettait au présent, dé- « sirait de bons princes, et tolérait les autres; que le sénat et M non pas lui , avait condamné Thrasea ; que ces sacrifices étaient
' Accusateur de Thrasea.
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» les jeux de Nëron , dont ramitié lui était à charge comme
» Texil aux proscrits ; qu'Helvidius égalât par son courage et sa
>» fermeté les Caton et lesBrutus; que pour lui il n'était qu'un
» membre de ce sénat, jadis esclave; qu'il conseillait pourtant
» à Helvidius de ne pas parler trop haut et trop en maître à
» Yespasien, vieux , triomphant , et père de deux jeunes princes ;
» que les méchans empereurs aimaient le pouvoir arbitraire , et
» les meilleurs une liberté mesurée. »
Discours de Montanus au sénat pour accuser Régulus.
Curtius Montanus accusa Régulus d'avoir donné de l'argent pour assassiner Pison après Galba : « Néron , dit-il , n'a point
» exigé de vous cette barbarie pour vous laisser la vie ou vos
» dignités ; passons cette défense à ceux qui n'ont pu se sauver
» qu'en perdant les autres : un tyran mort n'avait rien à désirer
» ni à craindre de vous. Les méchans, même sans réussir, Irou-
» vent des imitateurs ; que sera-ce s'ils sont puissans et accré-
» dites? Croyez-vous, sénateurs, que Néron soit le dernier de
» vos maîtres? Ceux qui avaient échappé à Tibère et à Caïus se
» flattaient de même; leur successeur a été plus infâme et plus
» barbare. L'âge et la modération de Vespasien nous rassurent ;
» mais les exemples subsistent plus long-temps que les mœurs ( 1 68) .
» La langueur nous a énervés; nous ne sommes plus ce sénat
» qui , après s'être défait de Néron , condamnait ses ministres et
» les délateurs à la mort. Le meilleur jour, après la tyran-
» nie (169), c'est \ç premier. »
Discours du général romain J^ocula à ses soldats, qui voulaient se retirer en présence de V ennemi.
Jamais , en vous parlant, je n'ai été plus inquiet sur votre sort, et plus tranquille sur le mien. J'apprends sans peine que vous me destinez la mort ; elle finira mes maux : mais je suis honteux et consterné pour vous , qui n'avez pas même ici un ennemi à combattre; c'est un Classicus qui espère vous armer contre le peuple romain, et vous attacher, par un noble serment, à l'empire des Gaulois.
Si la fortune et le courage nous manquent à ce point, oublierons-nous aussi l'exemple de nos ancêtres ? Combien de fois les léeions romaines ont-elles préféré la mort à l'abandon de leur poste ? Nos alliés mêmes , excités seulement par le zèle et par l'honneur , ont péri , eux , leurs femmes , leurs enfans , sous les ruines de leurs villes embrasées ; des légions romaines, inaccessibles à la terreur et aux promesses , soutiennent ailleurs , en c«
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moment , un siège et la famine. Nous avons des armes , de* hommes , un camp^ fortement retranché , des blés et des vivres pour une longue guerre. On vous a même donné des gratifications ; qu'elles viennent , à votre gré , de Vespasien ou de Yitellius , du moins vous les tenez d'un empereur romain.
Tant de fois vainqueurs de l'ennemi , tant de fois triomphans, vous seriez même des lâches en redoutant le combat ; mais , fortifiés comme vous l'êtes, vous pouvez attendre que les provinces voisines envoient une armée à votre secours ? Voulez- vous un autre général? choisissez -le parmi les lieutenans, les tribuns , les centurions, les soldats même ; mais que l'univers ne voie point avec étonnement l'Italie menacée par un Civilis et un Classicus , quoique défendue par vous. Attaquerez-vous donc la patrie , si les Gaulois et les Germains vous mènent à Rome ? Je n'envisage ce forfait qu'avec horreur. Recevrez- vous le signal d'un Batave ? serez- vous la recrue des troupes germaniques? Qu'attendrez-vous de votre crime, quand vous aurez en tête des légions romaines? Deux fois déserteurs , d^ux fois traîtres , vous allez errer sous la foudre céleste , entre vos anciens et vos nouveaux sermens.
Bienfaisant et puissant Jupiter, que, durant huit cent vingt ans , nous avons tant honoré dans nos triomphes ; et vous , Ro— mulus , père de notre patrie , si vous voulez qu'un autre que moi maintienne cette armée dans la fidélité et dans l'honneur , au moins ne souffrez pas qu'un Tutor , un Classicus la déshonorent I Accordez aux soldats romains , ou l'innocence , ou un prompt et salutaire repentir.
Discours d'un député des Ténecthres *, aux habitans de Cologne.
Nous vous félicitons d'être enfin libres avec nous. Jusqu'ici les Romains, pour nous écarter les uns des autres, nous avaient fermé les fleuves, les terres , et, pour ainsi dire, le ciel même , ou, ce qui est plus honteux à des nations guerrières , nous ne pouvions nous voir que sans armes , presque nus , avec des gardes, et à prix d'argent. Mais pour rendre notre alliance éternelle , abattez les murs de Cologne, ces monumens d'esclavage ; les bêtes féroces même perdent leur courage , si on les emprisonne ; massacrez les Romains dans tout votre pays ; la liberté ne souffre point de maîtres auprès d'elle. Osons, comme nos ancêtres , habiter également les deux bords du Rhin. La nature , qui a donné à tous les hommes la vie et la lumière ,
' Nation germanique, voisine du Rhin.
offre toute la terre aux gens de cœur. Reprenez les mœurs de vos pères, et renoncez à ces plaisirs qui vous ont plus soumis aux Romains que leurs armes : rétablis ainsi , et abjurant sincèrement l'esclavage , vous serez nos égaux , et commanderez à d'autres.
Discours de Cérialis , général romain , aux ambassadeurs des
ennemis.
Peu exercé dans l'éloquence , je ne vous ai fait connaître que par les armes la valeur du peuple romain ; mais puisque les paroles ont tant d'effet sur vous, puisque vous jugez des biens et des maux par les seuls discours des séditieux, je vais vous dire en peu de mots ce qui vous importe plus qu'à moi , la guerre étant finie.
Les généraux romains sont entrés dans votre pays , non pour l'envahir , mais à la prière de vos ancêtres , las de leurs funestes divisions , et du secours même des Germains , qui opprimaient également leurs ennemis et leurs alliés. Croyez-vous être plus chers à Civilis et aux Bataves , que vos pères ne l'ont été aux leurs ?
Le même appât attirera toujours les Germains dans les Gaules, la cupidité , l'avarice , le désir d'une autre habitation ; ils quittent leurs marais et leurs déserts pour se rendre maîtres de votre beau pays et de vous-mêmes. Le nom spécieux de liberté n'est que leur prétexte ; c'est toujours ce mot qu'on répète quand on veut asservir et dominer.
La Gaule n'a eu que des tyrans et des guerres, jusqu'au moment oii elle a reçu nos lois. Bravés tant de fois par vous, nous n'avons exigé, comme vainqueurs, que ce qu'il fallait pour vous maintenir en paix ; nulle part , en effet , il n'y a de paix sans armée , d'armée sans solde , de solde sans tribut. Tout le reste est commun entre nous. Souvent vous commandez nos légions ; vous gouvernez ces provinces et les autres. Rien n'est réservé pour nous , fermé pour vous. Quoiqu'éloignés , vous jouissez avec nous des bons princes ; les mauvais ne pèsent que sur ceux qui les approchent. D'ailleurs, le luxe et l'avarice d'un maître est un mal qu'il faut souffrir, comme la stérilité , les orages et les autres fléaux de la nature.
Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des vices; mais le vice ne dure pas toujours ; le bien succède , et le répare. Huit cents ans de travaux et de victoires ont formé la grande masse de notre Empire; elle écraserait ceux qui la renverseraient. Aimez donc Rome , et conservez la paix, ce bien commun des
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vainqueurs, et des vaincus : éclairés par votre destin et par le nôtre , vous préférerez à une révolte funeste une soumission tranquille.
Prétendu miracle de Vespasien.
Pendant le séjour de Vespasien à Alexandrie , un homme du peuple , connu pour aveugle , se jette , en gémissant , à ses genoux ; et , par l'inspiration , disait-il , du dieu Sérapis , le plus révéré de cette nation superstitieuse , il supplie l'empereur de lui rendre la vue , en lui frottant de salive les joues et les yeux. Un autre , inspiré de même , et perclus de la main , conjure Vespasien de marcher dessus. D'abord il ne les écoute pas , et se moque d'eux : ces malheureux insistant , d'un côté il craint de se rendre ridicule , de l'autre , leurs instances et la flatterie des courtisans l'encouragent. Enfin il demande aux médecins si cet aveugle et ce paralytique peuvent être guéris par des hommes; ils répondent vaguement , que l'un est encore susceptible du . sentiment de lumière , si l'on détruit les obstacles qui l'en privent ; qu'une force salutaire peut rendre à l'autre l'usage de sa main ; et que peut-être les dieux ont destiné l'empereur à être l'instrument de ce prodige ; que la gloire de réussir sera pour lui, et le ridicule d'échouer , pour ces misérables. Vespasien ne balance plus , et croit tout possible à sa fortune : d'un visage serein, et en présence d'une multitude attentive, il fait ce qu'on lui demande; aussitôt la main reprend ses fonctions, et l'aveugle revoit la lumière. Les témoins de ce fait l'attestent encore, quoiqu'ils n'.iient plus d'intérêt à rien déguiser.