‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 24 sur 165 · PASSAGES TIRÉS DES MOEURS DES GERMAINS · texte numérisé non relu

PASSAGES TIRÉS DES MOEURS DES GERMAINS

Pourrait-on quitter l'Italie, ou l'Asie, ou l'Afrique, pour la Germanie , pays sauvage , climat rigoureux , triste pour qui le voit et l'habite , si ce n'est pas sa patrie ?

Ce climat et ce pays les accoutument à endurer le froid et la faim, mais non la chaleur et la soif.

Les dieux leur ont refusé l'or et l'argent , soit par faveur , soit dans leur colère.

La naissance fait leurs rois, le courage leurs chefs. L'autorité des premiers n'est point arbitraire et sans bornes Les chefs commandent surtout par leur exemple, par l'éclat de leur va-^

îSo MORCEAUX CHOISIS

Jeur , par l'admiration qu'ils inspirent en combattant aux premiers rangs.

Ils croiraient blesser la majesté des dieux en les renfermant dans les murs d'un temple , ou en les représentant sous une forme humaine.

Les chefs jugent les affaires peu importantes ; les grandes sont portées à la nation , mais discutées d'abord par les chefs.

Leur liberté a cet inconvénient , qu'ils s'assemblent avec lenteur. Personne n'en donnant l'ordre, deux et trois jours y suffisent à peine. Dès qu'ils le jugent à propos, ils prennent place tout armés ; les prêtres ( qui conservent même alors quelque pouvoir) font faire silence. Alors le roi, ou le chef, ou tout autre, sont écoutés selon le rang fixé par l'âge, la noblesse, la gloire des armes ou l'éloquence ; l'autorité de la persuasion estplus forte que celle du commandement.

Ils pendent les traîtres et les transfuges , et jettent dans un bourbier, sous une claie, les lâches et ceux qui ont prostitué leur corps. Leur motif, dans cette diversité de supplice, est de montrer la punition des crimes, et d'ensevelir celle des actions infâmes.

Les chefs combattent pour la victoire , les soldats pour le chef. Ils aiment mieux chercher l'ennemi et des blessures, que de labourer et d'attendre la moisson , et se croiraient fainéans et lâches de recueillir , à la sueur de leur corps , ce qu'ils peuvent enlever au prix de leur sang.

On ne plaisante point chez eux sur les vices ; être corrompu ou corrompre ne s'appelle point le train du siècle. Les bonnes mœurs y ont plus de force que les bonnes lois ailleurs.

Ils aiment les présens ; mais ils ne croient ni lier ceux à qui ils en font , ni se lier par ceux qu'ils reçoivent.

Ils arment les jeunes gens d'une lance et d'un bouclier ; c'est ïà leur robe virile, leur première décoration : jusqu'alors ils n'étaient qu'à leur famille, maintenant ils sont à l'État.

Ils font trembler ou tremblent, selon le caractère de leur musique guerrière. C'est moins une musique que l'accent de leur courage.

Reculer dans le combat , pour y revenir ensuite , est , chez eux , prudence , et non lâcheté. Près d'eux sont alors leurs gages les plus chers; ils entendent les hurlemens de leurs femmes, les cris de leurs enfans ; ce sont leurs témoins les plus respectés , «t leurs panégyristes les plus flatteurs.

DE TACITE. i5i

Ils enlèvent à Tennemi sa chevelure sanglante ; c'est alors qu'ils se croient dignes d'être nés, dignes de leurs parens et de leur patrie.

Puissent ces nations persister , sinon dans l'amour de Rome , au moins dans leurs haines mutuelles ; car la destinée chancelante de l'Empire ne nous laisse rien de plus heureux à souhaiter que la discorde entre nos ennemis.

Par un singulier contraste , ils aiment l'oisiveté et détestent le repos.

Ils ont appris de nous à recevoir de l'argent.

L'époux que leurs femmes reçoivent , objet unique de leurs pensées , de leurs désirs , ne fait avec elles qu'un corps et (ju'une âme ; en lui elles chérissent moins le mari que le mariage.

S'ils ont à réconcilier des ennemis , à faire des alliances , à nommer des chefs , à traiter de la guerre ou de la paix , ils en délibèrent dans des repas; moment oii l'âme s'ouvre le plus aux sentimens naturels, et s'échauffe le plus pour les grandes choses. Dans la liberté du festin, ce peuple sans art n'a plus de secrets. Le lendemain ils pèsent les avis libres de la veille. Celte conduite est très -sage; ils délibèrent lorsqu'ils ne sauraient feindre, et décident lorsqu'ils peuvent le moins se tromper (170).

Chez eux, dit -on, se voient les colonnes d'Hercule, soit qu'Hercule y ait été , soit que nous ayons l'habitude de lier ce grand nom à tout ce qui est merveilleux. Drusus Germanicus osa tenter de s'en éclaircir ; mais l'Océan ne laissa connaître ni lui ni Hercule : personne, depuis, n'a fait de tentatives , et on a trouvé plus respectueux de croire les actions des dieux que de les savoir.

Si nous favorisons leur ivrognerie , en leur donnant de quoi satisfaire leurs vices , nous les soumettons aussi aisément que nos armes.

Ignorant l'usure , ils s'en abstiennent bien mieux que si elle leur était défendue.

Ils dédaignent d'élever ces mausolées fastueux dont on écrase les morts. Les femmes s'honorent de les pleurer, les hommes de s'en souvenir. Leurs larmes finissent bientôt , leur affliction dure long-temps.

Une paix longue et engourdissante a nourri l'indolence des Rusques; état plus doux que durable ; car des voisins remuans et vigoureux ne laissent qu'une fausse tranquillité ; on n'est cru modéré et vertueux que lorscpi'on est vainqueur.

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Les Ariens noircissent leurs boucliers, barbouillent îeur corps; l'ennemi ne peut soutenir ce spectacle nouveau et comme infernal , car, dans un combat , les yeux sont toujours vaincus les premiers.

Les Suions honorent les richesses ; c'est pour cela qu'ils ont im maître.

Les Sitons, semblables aux Suions leurs voisins, n'en diffèrent qu'en ce qu'ils obéissent à une femme : tant ils dégénèrent, non -seulement de la liberté, mais de la servitude même I

Les Fenniens, très-féroces et très-pauvres, sans armes, sans clievaux, sans maisons, ont l'herbe pour nourriture, des peaux pour vétemens , la terre pour lit. Des flèches , que , faute de fer , ils arment d'un os pointu , sont toute leur défense. La chasse nourrit les hommes et les femmes ; car elles y vont avec eux, et partagent le gibier. Les enfans n'ont d'autre refuge contre la pluie ou les bétes féroces que des cabanes faites de branches d'arbres ; c'est aussi la retraite des jeunes gens , et l'asile ^„ des vieillards. Ils s'y trouvent plus heureux que de gémir dans un champ (171) ou dans une maison sous le poids du travail , de tourmenter , par la crainte et par l'espérance, sa fortune (172) et celle d'autrui. En sûreté contre les hommes et les dieux, ils sont parvenus à ce rare avantage de n'avoir pas même de vœux à faire. a. ^

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