‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 3 sur 165 · APOLOGIE · texte numérisé non relu

APOLOGIE

exprimées avec effort et avec appareil ; dans la nuée des romans, que fausses peintures du monde et des hommes. Les passions que ces derniers ouvrages prétendent nous développer, paraissent bien froides à un cœur inaccessible aux passions , et peut-être plus froides encore quand on en a une; quelle distance on trouve alors entre ce qu'on lit et ce qu'on sent I

Il m'est revenu dans l'esprit , après tant de lectures inutiles et fatigantes, qu'il y avait des livres qu'on a^t^eWe journaux , destinés à recueillir ce qu'il y a de meilleur dans les autres. J'aurais bien dû, me dis-je à moi-même , commencer par ces livres-là ; ils m'auraient épargné bien du dégoût et de la peine. J'ai donc ouvert un des deux cents journaux qu'on imprime tous les mois en Europe : ce journal faisait un grand éloge d'un livre nouveau qui ne m'était pas connu ; sur la parole du journaliste je me suis empressé de lire ce livre , qui m'est tombé des mains dès les premières pages. Alors , par curiosité seulement, car je ne pouvais plus m'en fier aux journaux , j'ai voulu voir ce que les autres journalistes disaient de cet ouvrage, si célébré par leur confrère, et si peu digne de l'être. Il était loué par les uns, déchiré par les autres ; mais par malheur ceux qui lui rendaient justice louaient d'autres ouvrages que j'avais lus, et qui ne valaient pas mieux ; j'ai vu qu'il n'y avait rien à apprendre dans la lecture des journaux , sinon que le journaliste est l'ami ou l'ennemi de celui dont il parle , et cela ne m'a pas paru fort intéressant à savoir.

On dit que la bibliothèque d'Alexandrie avait cette inscription fastueuse. Le trésor des j^emedes de l'âme; mais le trésor des remèdes de l'âme ne me paraît pas plus riche que tant de vastes pharmacopées qui annoncent des remèdes pour tous les maux du corps, et qui guérissent fort peu de maladies.

J'avouerai cependant, car il faut être juste , que dans ces archives de frivolité, d'erreur et d'ennui, j'ai distingué quelques historiens philosophes , quelques physiciens qui savent douter , quelques poètes qui joignent le sentiment à l'image , quelques orateurs qui uuissent le raisonnement^^ l'éloquence ; mais le nombre en est trop petit , trop étouffé par le reste, pour me réconcilier avec cette vaste collection de livres : je la compare à ces tristes maisons , destinées à renfermer des insensés ou des imbéciles , avec quelques gens raisonnables qui les gardent , et qui ne suffisent pas pour embellir un pareil séjour.

Lasdem'ennuyer des pensées des autres, j'ai voulu leur donner les miennes ; mais je puis me flatter de leur avoir rendu tout l'ennui que j'avais reçu d'eux.

L'histoire a été mon coup d'essai : j'en ai fait une oii je m'ex-

primais librement sur des personnes redoutables : car on m'avait assuré que les traits hardis étaient un moyen sûr de plaire. Ces traits m'ont fait des ennemis cruels de ceux qui en étaient Tobjet. J'ai été traité d'écrivain dangereux par les intéressés , et d'étourdi par les indifierens ; les critiques m'ont assailli de toutes parts ; et au lieu d'un peu de fumée sur quoi je comptais, je n'ai recueilli que des chagrins et des ridicules.

Le public , me suis-je dit pour me consoler , le public en personne me vengera ; je me présenterai à lui sur la scène dramatique pour y être couronné par ses mains. Plein de cette confiance et d'une étude profonde des règles du théâtre , j'ai fait une tragédie , elle a été sifïlée ; une comédie , elle n'a pas^té jusqu'à la fin. #

C'est le propre des malheurs de ramener à la philosophie , comme le joueur qui a tout perdu revient à sa maîtresse ; cette philosophie, qui prétend nous dédommager de tout, m'ouvrait ses bras et me restait pour asile. J'écrivis , le cœur serré , un long et triste ouvrage de morale , où je croyais du moins avoir prêché la vertu la plus pure. Un imbécile assura que je réduisais tout à la loi naturelle. Mille plumes , et encore plus de clameurs , se sont élevées contre moi , et m'ont fait éprouver que la vérité est comme les enfans ;, qu'on ne la met point au monde sans douleur.

Ayant ainsi appris à mes dépens qu'il ne faut montrer aux hommes, ni la vérité historique qui les blesse, ni la vérité philosophique qui les révolte, mais des vérités froides et palpables , qui ne donnent prise ni à la calomnie ni à la satire, je me suis jeté dans les sciences exactes, et j'ai fait enfin un livre dont on a dit du bien , mais qui n'a été lu de personne. Ce genre de succès, pire que toutes mes disgrâces , a achevé de me décourager. Une seule espèce d'écrivains m'a paru posséder un bonheur sans trouble; c'est celle des compilateurs et commentateurs , laborieusement occupés à expliquer ce qu'ils n'entendent pas, à louer ce qu'ils ne sentent point , ou ce qui ne mérite pas d'être loué ; qui pour avoir pâli sur l'antiquité , croient participer à sa gloire, et rougissent par modestie des éloges qu'on lui donne. J'envierais le bien-être dont ils jouissent , s'il n'était pas fondé sur la sottise et l'orgueil ; mais ce genre de félicité me paraît trop fade , et je sens que je ne veux point être heureux à ce prix-là. Déterminé à sortir pour jamais de ce cabinet , oii je n'aurais jamais du entrer, la société, à laquelle j'avais renoncé presque dès mon enfance , semblait devoir m'olFrir des ressources , des plaisirs et des amis. Hélas ! les hommes se sont moqués de moi comme l€S livres , et j'ai trouvé les vivans pires que les morts.

s APOLOGIE

Pour comble d'infortune , je ne suis plus dans l'âge des passions , ni à portée de trouver des ressources passagères dans cette illusion momentanée. Il ne me reste plus qu'à être , pour ainsi dire , spectateur de mon existence sans y prendre part, à voir, si je puis m'exprimer de la sorte, mes tristes jours s'écouler devant m:oi, comme si c'était les jours d'un autre ; ayant reconnu avec le sage , et malheureusement trop tard ou trop tôt pour moi , que tout est vanité ; les sens usés sans en avoir joui , l'esprit affaibli sans avoir produit rien de bon , et blasé sans avoir rien goûté.

Personne , répondis-je à ce détracteur de l'étude , n'a plus sujet que^vous d'être mécontent , et nen a moins de se plaindre. D'ab^d , que de lectures vous deviez vous épargner , précisément pour être plus instruit ! Pourquoi, par exemple , avez-vous imaginé qu'en feuilletant , étudiant , compilant des livres de raiétaphysique , vous y trouveriez des lumières sur tant de questions , moitié creuses , moitié sublimes , l'écueil éternel de tous les philosophes j^assés , présens et futurs? En repliant votre esprit sur lui-même, sans avoir besoin d'interroger celui des autres , vous auriez senti qu'en métaphysique ce qu'on ne peut pas s'apprendre par ses propres réflexions , ne s'apprend point par la lecture ; et que ce qui ne peut pas être rendu clair pour les esprits les plus communs , est obscur pour les plus profonds.

C'était de même en sondant votre cœur , et non dans les subtilités des sophistes , que vous deviez étudier la morale; malheur à qui a besoin de lire des livres pour être honnête homme î

Vous voyez déjà qu'au milieu de cette vaste bibliothèque , vous auriez dii souvent vous écrier , à l'exemple de ce philosophe qui parcourait un palais rempli de meubles inutiles et fastueux , que de choses dont je nai que faire !

Les ouvrages de physique vous offraient une multitude de faits certains , et de raisonnemens hasardés : vous avez négligé les faits pour courir après les raisonnemens ; devez-vous être étonné d'avoir si peu appris? En suivant une route contraire , cette étude aurait été pour vous une source intarissable de plaisir et d'instruction ; vous y auriez admiré les ressources de la nature , celles de tant de grands génies, soit pour la forcer à se découvrir, soit pour la mettre en œuvre dans les différens arts , monumens admirables et sans nombre de l'industrie des hommes, soit enfin pour apercevoir la liaison et l'analogie des phénomènes dont vous vous plaignez d'ignorer les premières causes. Souffrez que l'Etre suprême ne lève pour vous qu'un coin du voile. Vos regards allaient se perdre sur des objets placés trop loin de vous : ranicnez-lcs sur Iniit de merveilles qui vous environnent, et que

vous n'avez pas voulu voir; et l'esprit humain vous étonnera également par son étendue et par ses bornes.

Votre mépris pour l'érudition est très-injuste. C'est elle qui nourrit et fait vivre toutes les autres parties de la littérature, depuis le bel esprit jusqu'au philosophe ; il faut l'encourager par les mêmes principes qui dans un État bien policé font encourager les cultivateurs.

Peut-être auriez-vous raison de vous plaindre de l'incertitude de l'histoire, si elle ne devait pas être autre chose pour un philosophe que la connaissance aride des faits. Sans doute elle ne dit pas toujours la vérité; mais elle ne la dit encore que trop pour le principal objet que vous deviez vous proposer dans cette lecture, celui de connaître les hommes. Vous n'auriez pas été surpris en sortant de votre solitude de les trouver tels qu'ils sont ; et vous auriez appris à en aimer quelques uns , à fuir le reste, et à les craindre tous.

Les journaux , j'en conviens , disent encore moins vrai que l'histoire ; mais soyez équitable ; Tî'avez-vous jamais rien donné dans vos écrits à l'amitié , à la reconnaissance , à l'intérêt , peutêtre même à la haine ? Pourquoi exiger plus de perfection dans les autres ?

Vous êtes excusable d'avoir essayé de lire à la fois tant de poètes, d'orateurs et de romans , mais non pas de les avoir lus jusqu'au bout ; vos premières lectures en ce genre auraient du Yous persuader que les vrais ouvrages d'agrément sont aussi rares que les gens vraiment aiuiables. Tant pis pour vous cependant , si Corneille et Bossuet ne vous ont pas élevé l'âme , si Racine ne vous a pas arraché des larmes , si Molière ne vous a pas paru le plus grand peintre du cœur humain, si vous ne savez pas Quinault et La Fontaine par cœur. Je ne parle pas des anciens leurs maîtres, qu'il ne faut pourtant pas toujours louer, quoiqu'ils soient morts ; ni des vivans leurs disciples , qu'il faut savoir louer quelquefois , quoiqu'ils soient vivans.

Malheureux dans vos lectures par votre faute , vous deviez vous attendre à l'être de même dans vos ouvrages. Vous avez voulu faire une tragédie , et vous ignorez les passions; une comédie , et vous ignorez le monde ; une histoire , et vous ne savez pas que lorsqu'on écrit l'histoire de son temps , il faut se résoudre à passer pour satirique ou pour flatteur , et par conséquent se préparer d'avance à la haine ou au mépris.

Vous vous plaignez des critiques ; mais savez-vous que se faire imprimer , est une manière tacite et modeste d'annoncer aux autres hommes , souvent très-mal à propos , qu'on croit avoir plus d'esprit qu'eux ; et deviez-vous vous flatter de ne point es-

ïo APOLOGIE DE L'ÉTUDE.

suyer là-dessus de contradiction? Si la critique est juste et pleine d'e'gards , vous lui devez des remercîmens et de la déférence ; si elle est juste sans égards, de la déférence sans remercîmens; si elle est outrageante et injuste , le silence et l'oubli.

Je ne doute point qu'on n'ait été très-peu équitable sur l'ouvrage de philosophie que vous avez mis au jour ; mais le premier fruit de la philosophie doit être de s'attendre à l'injustice, et de la pardonner d'avance, sans la braver et sans la craindre.

C'est à tort que vous vous affligez d'avoir eu dans les sciences exactes des éloges et peu de lecteurs. Dans ces sciences on n'a besoin de personne pour se juger : dans les matières de goût oh n'est vraiment apprécié que par le jugement public. Dans le premier cas on est payé par ses propres mains , dans le second on ne peut l'être que par les mains des autres ; d'un côté plus d'éclat , mais plus de danger ;> de l'autre une fortune moins brillante , mais plus sure ; prenez votre parti , et choisissez.

Concluez en attendant , qu'avec du choix dans ses études , et de l'équité envers lui-même et envers les autres, l'homme de lettres peut être aussi heureux dans son état que le permet la condition humaine. Vous l'eussiez encore été davantage , si vous aviez su entremêler à propos la solitude et la société , l'étude et les plaisirs honnêtes : par là vous eussiez senti et goûté toute votre existence , dont vous n'avez joui qu'à moitié. Une partie de votre âme se rassasiait jusqu'au dégoût , tandis que l'autre périssait d'inanition ; vous auriez dû pressentir qu'un plaisir unique , auquel on se livre sans réserve, est trop sujet à s'user , et que le bonheur est comme l'aisance , qui se conserve par l'économie.

Il se peut faire , me répondit le philosophe, que j'aie en effet à m'accuser moi-même ; mais n'ai-jepas encore plus à me plaindre des autres ? Et là-dessus il s'emporta en satires contre les gens de lettres, en invectives contre les protecteurs, et en déclamations contre le publie , dont il parla avec assez peu d'équité , et avec encore moins de respect. J'excusai les gens de lettres, je passai condamnation sur les protecteurs , et je défendis le public.

Peut-être oserai-je l'entretenir dans un autre moment de la suite de celte conversation ; aujourd'hui je craindrais trop de le fatiguer en le justifiant , même contre des imputations graves «et peu respectueuses ; la manière la plus criante de lui manquer 'de respect est de l'ennuyer . et c'est pour cela que je finis.

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