‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 55 sur 165 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

De la Fortune.

On ne peut nier que les hasards et les événemens extérieurs n'aient beaucoup de pouvoir pour avancer ou reculer la fortune. La faveur des grands , la mort de quelqu'un , l'occasion aident les talens et le travail.

Il est pourtant vrai , en général , que chacun est le premier et le principal artisan de sa fortune; mais, parmi les causes extérieures qui y contribuent , il n'y en a point de plus efficace et de plus prompte que les fautes des concurrens ou des ennemis ; la sottise de l'un est toujours l'avancement de l'autre. On a raison de dire qu'un serpent ne devient dragon qu'après avoir dévoré un autre serpent comme lui.

Si l'on cherche la fortune avec des yeux perçans et attentifs , on la trouvera ; car si elle est aveugle , elle n'est pas invisible : le chemin qui conduit à elle est semblable à la voie lactée, qui est un amas immense de petites étoiles , chacune imperceptible en particulier , mais lumineuses toutes ensemble. De même il y a plusieurs vertus (ou, pour mieux dire, plusieurs qualités) peu

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sensibles et peu remarquables en elles-mènies, qui conduisent à la fortune.

Parmi ces qualités , les nations en comptent quelques-unes dont on ne se douterait pas. Lorsqu'ils parlent d'un homme à qui ils promettent une grande fortune , ils mettent au nombre de ses moyens d'avoir un poco di matto {un peu de folie). En effet, il n'y a peut-être point de qualités plus j)ropres à la fortune , que d'avoir peu de raison et peu d'honnêteté : ceux aussi qui ont plus aimé leur patrie ou leur prince qu'eux-mêmes n'ont jamais fait fortune, et ne le pouvaient; car quand on a transporté ses pensées hors de soi , on ne peut plus retrouver son chemin.

Une fortune rapide et inattendue rend les hommes turbulens et téméraires , une fortune lente et achetée les rend tout à la fois prudens et courageux.

Les hommes sages, pour écarter ou pour consoler l'envie, imputent tous leurs succès à la Providence et à la fortune ; par ce moyen , ils peuvent parler de ces succès avec plus de décence et de liberté ; l'orgueil est d'ailleurs flatté , quand on peut se faire regarder par les autres comme l'objet particulier du soin delà Providence : cette idée jette un air de majesté sur l'homme. C'est ainsi que César , ranimant son pilote durant une tempête, lui disait : Tu portes César et sa fortune. C'est par la même raison que Sylla s'est fait appeler l'Heureux , et non le Grand } et l'on a souvent remarqué que ceux qui , dans les affaires , ont voulu donner tout à l'industrie et rien à la fortune , ont fini par échouer. On dit que ïimothée l'Athénien , après avoir rendu compte de ses succès au peuple d'Athènes, ayant ajouté que la fortune n'y avait eu aucune part, cessa dès ce moment de réussir dans aucune de ses entreprises.

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