‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 56 sur 165 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

De la Louange.

La louange est le renvoi et comme la réflexion de la vertu ; elle participe, ainsi que la lumière, de la nature des miroirs qui la réfléchissent. Si la louange vient du peuple , la réflexion est trouble et fausse ; elle accompagne plus souvent la vanité et l'orgueil , que la véritable vertu. En eflet , il y a bien des vertus du premier ordre , qui ne sont pas faites pour être aperçues par le peuple. Les petites vertus obtiennent ses louanges , les vertus médiocres l'étonnent , les grandes lui échappent; mais ce qui le frappe surtout , c'est l'apparence de la vertu et son image. La réputation est trop souvent semblable à un fleuve qui norte lei

corj3s enflés et pleins de vent, et qui engloutit les corps solides ; mais si le jugement des hommes sages se joint à celui du peuple, alors la réputation s'étend, se fortifie, et devient difficile à détruire ; elle ressemble à ces parfums bien composés , dont l'odeur est beaucoup plus durable que celle des fleurs qui les composent. La louange a fréquemment une compagne trompeuse, qui la rend suspecte ; trop souvent elle n'est dictée que par l'adulation. Si le flatteur est un homme ordinaire , il ne louera en vous que des qualités communes et que vous partagez avec d'autres , et non des qualités particulières et recherchées. Un adulateur plus fin marchera sur les traces de l'adulateur principal , c'està-dire , de vous-même ; il louera principalement en vous les qualités dans lesquelles vous croyez exceller , et qui sont l'objet de votre complaisance. Un adulateur impudent et sans honte , s'attachera surtout à louer les défauts que vous reconnaissez en vous , et dont vous rougissez , et parviendra à vous étourdir sur le témoignage intérieur de votre conscience.

Certaines louanges non méritées sont dictées quelquefois par le respect et même par la vertu ; ce sont celles qui conviennent principalement aux princes : les louanges , quand ils n'en sont pas dignes , doivent être pour eux des leçons ; en les louant de ce qu'ils ne sont pas , on les avertit respectueusement de ce qu'ils doivent être.

Il y a des gens qui affectent quelquefois par malice de louer leurs ennemis, pour exciter plus sûrement contre eux l'envie et la haine. Agricola, dit Tacite , avait des ennemis â^ autant plus méchans , quils le louaient.

Les louanges modérées , données à propos , et peu communes , sont les plus agréables et les plus avantageuses ; car rien ne révolte davantage, et n'est plus sujet à la contradiction et au ridicule , que d'élever jusqu'aux nues quelqu'un ou quelque chose : mais s'il n'est pas décent de se louer soi-même , excepté dans quelques cas extrêmement rares , on peut au moins louer décemment , et même avec une sorte de grandeur, l'état qu'on professe et les emplois qu'on exerce. S. Paul se glorifiant luimême , ajoute quelquefois ces mots : Je parle en insensé ; mais quand il parle de sa mission , il ne craint point de dire : Je me glorijîerai de mon apostolat.

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