‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 9 sur 165 · SUR LA LATINITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA LATINITÉ

rimaginatioa , du goùl, de Toreille; pourquoi des Français, qui prétendent avoir eu le bonheur de posséder ces qualités en parlant une langue morte et étrangère , ne les ont-ils plus retrouvées quand ils ont hasardé de faire des vers dans la leur ? Croit-on que si Yirgile, Horace, Ovide eussent été nos compatriotes, ils n'eussent pas été d'excellens poètes français? Et croit-on que s'ils revenaient au monde, ils ne se moquassent pas des vers latins de leurs imitateurs , comme nous nous moquons des vers français que ces imitateurs ont quelquefois eu la sottise de laisser échapper ?

Il en est de la latinité moderne , comme de la versification française entre les mains d'un poète médiocre. Cette latinité ne sert souvent , si je puis m'exprimer ainsi , qu'à couvrir la nudité d'un ouvrage vide de choses , sans idées , sans âme et sans vie. Il faut avouer qu'à cet égard elle est bien commode pour un auteur qui ne sait ni penser ni sentir ; et lui , et ceux qui le lisent, sont beaucoup plus occu2)és des mots que des choses ; et il est tien doux en composant de n'avoir rien à produire , et de savoir que ses juges n'y seront pas difficiles. Aussi telle harangue qu'on ne pourrait pas lire , si elle était traduite en français , parce qu'elle ne contient que des idées triviales, est admirée d'un petit cercle de pédans , parce que le style leur en paraît cicéronien. Depuis qu'on a mis en français V Eloge de la Folie par Erasme, je ne connais personne qui ne trouve cet ouvrage fort insipide ; dans la nouveauté cependant il eut un grand succès , par la beauté prétendue de la latinité , dont tout le monde croyait être juge , quoique personne ne le put être.

Parmi les latinistes modernes , il en est un assez peu connu , je ne sais pourquoi , qui me paraît avoir approché plus qu'aucun autre de la latinité et de la manière de Cicéron ; je dis approché, autant qu'il est possible que nous en jugions, c'est-à-dire très-imparfaitement. Cet écrivain est un professeur de seconde au collège du Plessis, nommé Marin , mort il y a environ quarante ans ^ . (2) Ce même professeur a fait quelques épîtres dans le goût de celles d'Horace, oii il paraît aussi, toujours autant qu'il nous est possible d'en juger, avoir assez bien pris le goût et la .manière de ce poète. Or je voudrais que ce Protée , si habile à imiter tous les styles en latin , se fût avisé d'écrire en français , et d'imiter la manière de Racine , de Despréaux , de La Fontaine , de Corneille, de M. de Voltaire , en un mot de quelqu'un de nos bons auteurs. Je doute fort qu'il nous parût en avoir approché si heureusement. Ce qui est certain , c'est que rien n'est si rare parmi nous que de bien imiter le style d'un autre écri- ' Au cotnmcnccmeiit du dix-huilième siècle.

vain , encore moins celui de deux ou trois écrivains différens ; pourquoi voudrait-on que cela fut plus facile en latin ? Seraitce parce que nous savons parfaitement notre langue , et trèsimparfaitement la langue latine ?

Je ne sais si les anciens Romains écrivaient beaucoup en grec ; ils avaient au moins cet avantage , qu'ils pouvaient se flatter de parvenir à bien écrire dans cette langue , qui de leur temps était vivante et fort répandue ; cependant je vois que les plus illustres d'entre eux se sont appliqués principalement à bien écrire dans leur propre langue ; imitons-les sur ce point. C'est déjà un assez grand inconvénient pour nous , que d'être obligés d'apprendre, bien ou mal , tant de langues différentes ; bornons notre ambition à bien posséder la nôtre , et à savoir la bien manier dans nos ouvrages. Pour peu que nous en fassions notre étude , nous y trouverons assez de difficultés pour nous occuper entièrement. Les Grecs avaient l'avantage de n'étudier que leur propre langue , aussi nous voyons à quel point de perfection ils l'avaient portée; combien elle était riche , flexible et abondante ; en un mot combien elle avait d'avantages sur toutes les langues anciennes , et sur toutes les nôtres.

Néanmoins cette supériorité n'est pas une raison qui doive nous engager à cultiver cette langue de préférence à la française. J'ai entendu quelquefois regretter les thèses de philosophie qu'on a autrefois soutenues en grec dans quelques collèges de l'Université ; j'ai bien plus de regret qu'on ne les soutienne pas en français. D'abord on y apprendrait à parler sa propre langue, qu'on sait pour l'ordinaire très-mal au sortir du collège ; ensuite on serait obligé dans ces thèses de parler raison ou de se taire. Les spectateurs trouveraient trop ridicules en français les sottises qu'on y débite gravement en latin , et auxquelles même on a fait l'honneur de les débiter quelquefois en grec.

Mais autant il serait à souhaiter qu'on n'écrivît jamais des ouvrages de goût que dans sa propre langue , autant il serait utile que les ouvrages de science , comme de géométrie , de physique, de médecine , d'érudition même , ne fussent écrits qu'en langue latine , c'est-à-dire dans une langue qu'il n'est pas nécessaire en ces cas-là de parler élégamment, mais qui est familière à presque tous ceux qui s'appliquent à ces sciences, en quelque pays qu'ils soient placés. C'est un vœu que nous avons fait il y a long-temps, mais que nous n'espérons pas de voir réaliser. La plupart des géomètres , des physiciens , des médecins , la plupart enfin des Académies de l'Europe , écrivent aujourd'hui en langue vulgaire. Ceux même qui voudraient lutter contre le torrent sont obligés d'y céder. Nous nous contenterons donc d'exhorter les

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savans et les corps littéraires qui n'ont pas encore cessé d'écrire en langue latine , à ne point perdre cet utile usage. Autrement il faudrait bientôt qu'un géomètre , un médecin , un physicien , fussent instruits de toutes les langues de l'Europe , depuis le russe jusqu'au portugais ; et il me semble que le progrès des sciences exactes doit en souffrir. Le temps qu'on donne à l'étude des mots est autant de perdu pour l'étude des choses ; et nous avons tant de choses utiles à apprendre , tant de vérités à chercher , et si peu de temps à perdre.

(i) VJE dernier raisonnement, si péremptoire , est d'un chanoine de Rouen , qui n'ayant jamais été attaqué , ni même connu de fauteur de cet article, a jugé à propos de lui dire beaucoup d'injures dans une critique qu'il a faite de trois ou quatre des nombreux articles donnés par cet homme de lettres à \ Encyclopédie \ Ce chanoine de Rouen est auteur, par malheur pour lui, d'une élégie latine sur la mort de M. de Fontenelle, dont on n'a pas fait, dans les collèges même, tout le cas que fauteur aurait désiré. Personne ne serait donc plus intéresse que lui à soutenir , que s'il n'a pas mieux réussi dans ses vers latins , c'est que la chose est impossible. Mais chaciin entend comme il peut ses intérêts. Quoi qu'il en soit, on profitera de cette occasion pour donner à ce chanoine quelques avis utiles. On favv?rtira donc, i». de ne pas mettre sur le compte de fauteur qu'il attiique , des fautes de copiste ou d'impression visibles, et dont il y en a même qui ont été corrigées dans les Errata. 2". De ne pas citer à deux reprises différentes (pag. 23 et iy8 de sa brochure) l'article Astronomie, comme contenant des choses qui ne s'y trouvent nullement. 5°. De ne pas croire (page 23) qu'un livre n'existe point, parce qu'il ne lui est pas connu; par exemple, l'ouvrage imprimé au Louvre en 1693, et cite ])artoul sous le titre de Recueil des Fojages de F Académie. L'exactitude, disait un homme d'esprit, est la vertu d'un sot; cet homme d'esprit avait tort en cela ; mais il est au moins certain que ce devrait être la vertu d'un critique qui reprend dans un ouvrage les points et les virgules, et qui assaisonne sa censure de beaucoup d'invectives. On l'avertira 4°- de plaisanter le moins qu'il pourra; de ne pas dire par exemple ( page 1 67 ) en parlant d'un journaliste qu'il veut décrier , que c'est tout au plus un homme propre à panser la mule de. Photius. 5". De ne pas appeler (page 171) f Imitation de J.-C. un ouvrage de goiit; de ne pas croire (page 173) qu'il faille du goût })our être trudit ; cL de ne pas conclure (page 169) qu'on fait bien d'écrire en latin

' Celle criilfjnc se Uouve dans une lnoclunc piiblicc pai le clianoinc contre le Diclionnaiie cncvclopeflifjuc.

NOTES. in

des ouvrages de goût , parce que de grands hommes , tels que Bayle, Newton, et beaucoup d'autres, ont écrit dans cette langue des ouvrages de science. 6°. De se borner , dans ses critiques , à relever les erreurs de dates, de noms propres, d'une lettre mise pour une autre, d'une virgule de trop ou de moins , et autres méprises de cette espèce, à condition cependant qu'il y sera fort exact , ce qui ne lui arrive pas toujours; mais de ne pas toucher aux raisonnemens bons ou mauvais, et de s'abstenir de raisonner lui-même le plus quil lui sera possible. On vient de voir un échantillon de sa dialectique , en faveur de la latinité des modernes. En voici un autre de cette dialectique , en faveur des moines, qu'il paraît chérir beaucoup. Il prétend (page 172) que des religieux , voués par état à la prière , doivent être plus propres par cette raison même à faire des progrès dans la physique , la géométrie et les autres sciences profanes , parce que S. Thomas nous asssure qu'il avait plus appris de théologie dans la prière que dans l'étude. 7°. Enfin , on conseille à ce critique de ne point attaquer grossièrement des hommes tels que M. de Yoltaire, dont toutes les satires du chanoine, latines et françaises, ne pourraient effleurer la réputation. De plus forts que cet adversaire y ont échoué , et même s'en sont repentis.

(2) Voici le commencement d'une harangue de ce professeur , prononcée à la rentrée des classes , et qui a pour sujet : De hilaritate ma gis tris in docendo necessaria.

Meditanti mihi justani orationem apud vos plenamque gravitatis^ auditores , suspicio incidit , quœ me cum. initio movisset parum , confidentiiis tamen existimata Jecit , ut omissis gravibus et seriis , maluerim ad jucunda mentem stylumque traducere. Sic cogitabam ipse meciim , animos vestros , longa studiorum intermissione laxatos y paulatim et qiiihusdam quasi gradihus revocandos esse ad séria y nec protinus gravitate sermonis alienandos . Nimiriim Jastidit animus vel optima quœque ^ nisi tempestive se qfferant; nec facile admittit severitatem , cum semel occupavit hilaritas.

On peut s'assurer que tout le reste du discours , et même les autres harangues prononcées par ce professeur , sont dans ce goût de latinité. Voyez le recueil intitulé : Selectœ Orationes quorumdam celeherrimorum ex Vniversitate Parisiensi prrrfessorum. Paris, 1728. Il me semble qu'aucun moderne, autant encore une fois qu'il nous est permis d'en juger , n'a approché de si près de la manière de Cicéron. Quand on est condamné à écrire en latin, il y a certainement quelque mérite à imiter de la sorte les bons modèles. J'ignore pourquoi ce professeur n'a pas dans l'Université une réputation du moins égale à celle des Hersan , des RoUin, des Goffin et des Grenan. J'ose même le croire supérieur aux Jouvency, aux Commire et aux autres jésuites tant célél^rés sur le Parnasse latin moderne. Je remarquerai à cette occasion, qu'un professeur de l'école militaire, très-versé, à ce qu'on assure ; dans la langue lalmC; a prétendu rcccmmcnl . et

même entrepris de prouver , qu'il y avait un grand nombre de fautes dans quelques pages du père Jouvency. Que ce professeur ait tort ou raison , voilà deux habiles latinistes modernes dont l'un reproche à l'autre des erreurs grossières ; en faut-il davantage pour prouver que les modernes savent très-imparfaitement le latin?

Quoi qu'il en soit, voici encore quelques vers d'une épître du professeur Marin, adressée à feu M. Boivin, de l'Académie Française, et qui a pour sujet : De Festivo. On jugera s'il n'y a pas autant approché , en apparence , de la manière d'Horace , qu'il a approché de celle de Gicéron dans sa prose latine.

Sœpè mihi risum ', bilem propè , mot'it ineptus J^atinn error, qui se fostwos posse 'videri Quandocumque volent, sperant ; imbfore, ut ipsis jiccurrant jussi condendo in carminé risus. a Jnm sordent mihi magna poemata, Flaccius inquit , ■» JVescio quce major lepidis est gratia nugis ; » Has euro solas deinceps , et totus in his surn. » iSi recte possis , laudo , et non est melius quid. V^erum âge, dum calamos et scrinia in versibus aptas Digna tuis , Flacci , bonus accipe , pauca loquamur.

Nous dirons aussi à cette occasion que le P. de La Rue nous paraît avoir assez bien imité, en apparence, la versification de Yirgile. En voici un exemple tiré des poésies de ce jésuite.

Belgicus hos animos , et inexsuperahile robur lYequicquam infrendens sensit leo : quiqiie priores Luserat ante minas, 'vestrisque interritus armis Obluctari ultrb gaudebat, et obi^ius ire, Ille ducum seriem egregiam , coll^ctaque cernens yigmina , et immensant Lodoici in pectore gentem , Horret ad aspectum, nec jam ausus sistere contra, Indociles iras et colla ferocia subdit.

Et dans une autre pièce :

Ultra sidereos axes et lucida cœli

Conuexa , innumeris œdes suffulta columnis ,

Latior et terris et latior œquore surgit. , ^

Illic porticibus iercentum impressa superbis

Fata hominum ^ varUque suo stant ordine casus ,

Quœ lux quemque solo inducet, quce tradita cuiqiie

Sint vitce spatia, et quœ meta no^^issima vitœ.

jist animœ illustres , et clarum in nomen iturce ,

iSeu quas imperii decus olïm, orbisque regendi

Cura manet, seu quas factorum gloria , et ardens

Fvehet ad superos per mille pericula virtus ,

Set?iotœ turbâ et satis popularibus , omîtes

Distinctas habuere paresque laboribus aidas.

Cette versification tient, ce me semble, à la fois de Yirgile et d'Ovide, et paraît tenir plus du premier ; en tout l'imitation y semble moins exacte que dans les deux morceaux du professeur Marin, rapportés ci-dessus. Mais, encore une fois, que nous sommes peu en état d'apprécier cette sorte d'imitation!

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