‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 10 sur 165 · ET SUR CET ESSAI DE TRADUCTION EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

ET SUR CET ESSAI DE TRADUCTION EN PARTICULIER

l j E ne sont point ici des iois que je viens dicter. Ceux de nos bons écrivains qui se sont exerces avec succès dans l'art de traduire, auraient plus de droit de s'ériger en législateurs; mais ils ont mieux fait que de transcrire des règles , ils ont donné des exemples. Etudions l'art dans leurs ouvrages, et non dans quelques décisions mal assurées , sur lesquelles on dispute. Quels préceptes en effet sont préférables à l'étude des grands modèles ? Celle-ci éclaire toujours, ceux-là nuisent quelquefois. Dans tous les genres de littérature , la raison a fait un petit nombre de règles , le caprice les a étendues, et le pédantisme en a forgé des fers que le préjugé respecte, et que le talent n'ose briser. De quelque côté qu'on se tourne dans les beaux-arts , on voit partout la médiocrité dictant les lois , et le génie s'abaissant à lui obéir. C'est un souverain emprisonné par des esclaves. Cependant, s'il ne doit pas se laisser subjuguer, il ne doit pas non plus tout se permettre. Cette règle, si utile , au progrès de la littérature, doit s'étendre , ce me semble, non-seulement aux ouvrages originaux, mais aux ouvrages d'imitation même, tels que sont les traductions. Essayons , dans cet écrit , d'éviter les deux excès d'une rigueur et d'une indulgence également dangereuses. Nous examinerons d'abord les lois de la traduction , eu égard au génie des langues , ensuite relativement au génie des auteurs , enfin par rapport aux principes qu'on peut se faire dans ce genre d'écrire. On croit communément que l'art de traduire serait le plus facile de tous , si les langues étaient exactement formées les unes sur les autres. J'ose croire que dans ce cas on aurait plus de traducteurs médiocres et moins d'excellens. Les premiers se borneraient à une traduction servilement littérale, et ne verraient rien au-delà. Les autres y voudraient de jdIus l'harmonie et la facilité du style , deux qualités que les bons écrivains n'ont jamais négligées, et qui font même le caractère de quelques uns. Ainsi le traducteur aurait besoin d'une extrême finesse pour distinguer dans quel cas la perfection exacte de la ressemblance

pourrait céder aux grâces de la diction sans troj) s'affaiblir. Une des grandes difficulte's de l'art d'écrire , et principalement des traductions , est de savoir jusqu'à quel point on peut sacrifier l'énergie à la noblesse , la correction à la facilité , la justesse rigoureuse à la mécanique du style, La raison est un juge sévère qu'il faut craindre , l'oreille un juge orgueilleux qu'il faut ménager. On ne doit donc j^as se faire une règle de traduire littéralement, dans les endroits même oii le génie des langues ne paraît pas s'y opposer, quand la traduction sera d'ailleurs sèche, dure et sans harmonie.

Quoi qu'il en soit , la différence de caractère des langues ne permet presque jamais les traductions littérales , délivre le traducteur de l'espèce d'écueil dont nous venons de parler, de la nécessité oii il se trouverait quelquefois de sacrifier l'agrément à la précision , ou la précision à l'agrément. Mais l'impossibilité où il se trouve de rendre son original trait pour trait , lui laisse une liberté dangereuse. Ne pouvant donner à la copie une parfaite ressemblance , il doit craindre de ne lui ^^as donner tout ce qu'elle peut avoir. D'ailleurs, si les finesses de notre propre langue exigent de nous tant d'étude pour être bien connues , combien n'en faut-il pas pour démêler encore les finesses d'une langue étrangère? et qu'est-ce qu'un traducteur sans cette double connaissance ?

Il en est quelques uns qu'on croirait devoir être moins gênés sur cet article ; ce sont les traducteurs des anciens. Si les finesses de la diction leur échappent dans l'original, elles n'échappent pas moins à leurs juges. Cependant, par une destinée bizarre , ces traducteurs sont traités plus sévèrement que les autres. La superstition en faveur de l'antiquité nous fait supposer que les anciens se sont toujours exprimés de la manière la plus heureuse; notre ignorance tourne au profit du modèle et au détriment de la copie : le traducteur nous paraît toujours , non au-dessous de l'idée que l'original nous donne de lui-même , mais au-dessous de celle que nous en avons : et pour rendre la contradiction entière , nous admirons en même temps cette foule de latinistes modernes, dont la plupart , insipides dans leur propre langue , nous en imposent dans une langue qui n'est plus ; tant il est vrai qu'en fait de langues , comme en fait d'auteurs , tout ce qui est mort a grand droit à nos hommages.

Mais est-il bien vrai , dira-t-on , que les langues aient un caractère différent ? Nous n'ignorons pas que des littérateurs modernes qui se piquaient d'esprit philosophique , et qui en ont montré quelquefois , ont soutenu l'opinion contraire ; absurdité qu'on a , suivant l'usage , très-injustement reprochée à l'esprit

philosophique, qui était bien éloigné de la dicter. Entre les mains d'un homme de génie , chaque langue se prête sans doute à tous les styles ; elle sera , selon le sujet et l'écrivain, légère ou pathétique, naïve ou sublime; en ce sens, les langues n'ont point de caractère qui les distingue : mais si toutes sont également propres à chaque genre d'ouvrage , elles ne le sont pas également à exprimer une même idée : c'est en quoi consiste la diversité de leur génie.

Les langues , en conséquence de cette diversité , doivent avoir les unes sur les autres des avantages réciproques ; mais leurs avantages seront en général d'autant plus grands , qu'elles auront plus de variété dans les tours , de brièveté dans la cons'truction , de licences et de richesse : cette richesse ne consiste pas à pouvoir exprimer une même idée par une abondance stérile de synonymes, mais chaque nuance d'idées par des termes différens .

De toutes les langues modernes cultivées parles gens de lettres, l'italienne est la plus variée , la plus flexible, la plus susceptible des formes qu'on veut lui donner ; aussi n'est-elle pas moins riche en bonnes traductions qu'en excellente musique vocale , qui n'est elle-même qu'une espèce de traduction. Notre langue, au contraire , est la plus sévère de toutes dans ses lois , la plus uniforme dans sa construction , la plus gênée dans sa marche. Faut-il s'étonner qu'elle soit l'écueil des traducteurs , comme elle est celui des poètes? Mais quel doit être l'effet de ces difficultés? de nous faire estimer davantage nos bons auteurs , puisqu'elles n'ont pas le pouvoir de nous délivrer des médiocres.

Si les langues ont leur génie , les écrivains ont aussi le leur. Le caractère de l'original doit donc passer aussi dans la copie. C'est la règle qu'on recommande le plus , mais qu'on pratique le moins, et sur l'observation de laquelle les lecteurs même ont le plus d'indulgence. Combien de traductions , semblables à des beautés régulières sans âme et sans physionomie , représentent de la même manière les ouvrages les plus disparates? C'est là, si on ose le dire , l'espèce de contre - sens qui fait le plus de tort à une traduction ; les autres sont passagers et se corrigent , celui-ci est continu et sans remède. Les taches qu'on peut faire disparaître en les effaçant , ne méritent presque pas ce nom ; ce ne sont point les fautes , c'est le froid qui tue les ouvrages ; ils sont presque toujours plus défectueux par les choses qui n'y sont pas, que par celles que l'auteur y a mises.

Il est d'autant plus difficile de représenter l'original dans une traduction , qu'il est souvent aisé de se méprendre à ses traits , et de ne le voir que par une face. Un écrivain, par exemple, 4- . 3

aura dans son style un double caractère , la concision et la vivacité • car il ne faut pas croire que ces deux qualités soient nécessairement unies , la brièveté peut se trouver avec le froid et la sécheresse. Cependant un traducteur, pour ressembler à l'auteur dont nous parlons, se contentera d'être concis ; mais il sera concis sans être vif, et dès lors la partie la plus précieuse de la ressemblance est manquée.

Mais comment se revêtir d'un caractère étranger, si l'on n'y est pas disposé par la nature ? Les hommes de génie ne devraient donc être traduits que par ceux qui leur ressemblent, et qui se rendent leurs imitateurs , pouvant être leurs rivaux. On dira qu'un peintre, médiocre dans ses tableaux, peut exceller dans les copies ; mais il n'a besoin pour cela que d'une imitation servile; le traducteur copie avec des couleurs qui lui sont propres.

Le caractère des écrivains est ou dans la pensée , ou dans le style , ou dans l'un et dans l'autre. Les écrivains dont le caractère est dans la pensée , sont ceux qui perdent le moins en passant dans une langue étrangère. Corneille doit donc être plus facile à traduire que Tlacine , et , ce qui peut-être semblera paradoxe , Tacite doit l'être plus que Salluste : Salluste dit tout ,. mais en peu de mots , mérite qu'une traduction a peine à conserver ; Tacite sous-entend beaucoup et fait penser son lecteur, mérite qu'une traduction ne peut faire perdre.

Les écrivains qui joignent la finesse des idées à (î:elledu style, offrent plus de ressources au traducteur que ceux dont l'agrément est dans le style seul. Dans le premier cas, il peut se flatter de faire passer dans la copie le caractère de la pensée, et par conséquent au moins la moitié de l'esprit de l'auteur ; dans le second cas, s'il ne rend pas la diction, il ne rend rien.

Dans cette dernière classe d'auteurs, plus ingrats pour la traduction que toutes les autres, les moins rebelles sont ceux dont la principale qualité est de manier élégamment leur langue ; les plus intraitables , ceux dont là manière d'écrire est à eux. Les Anglais ont assez bien traduit quelques tragédies de Racine ; je doute qu'ils traduisissent avec le même succès les fables de La Fontaine, l'ouvrage peut-être le plus original que la languefrançaise ait produit ; XAminte , pastorale pleine de ces détails do galanterie , et de ces riens agréables que la langue italienne est si propre à rendre , et qu'il faut lui laisser ; enfin les Lettres de madame de Stvignê ^ si frivoles pour le fond , et si séduisantes par la négligence même du style. Quelques étrangers les ont méprisées , n'ayant pu les traduire : en effet , rien n'abrège tant les difficultés que le mépris.

On a demandé si les poètes pouvaient être traduits en vers ^

surtout dans notre langue , qui n'admet point , comme l'italien et l'anglais , les vers non rimes , et qui ne permet rien ni au traducteur ni au poëte? Plusieurs de nos écrivains, par amour pour les difficultés , ou pour la poésie , ont prétendu qu'on ne pouvait rendre les poètes en prose , que c'était les défigurer, les dépouiller de leur principal charme , la mesure et l'harmonie. Il reste à demander si l'on n'est pas réduit , en vers , à les imiter plutôt qu'à les traduire ? La différence seule d'harmonie dans les deux langues , oppose une difficulté insurmontable aux traductions en vers. Croit-on que notre poésie , avec ses rimes , ses hémistiches toujours semblables , l'uniformité de sa marche , et, si on l'ose dire, sa monotonie, puisse représenter la cadence variée de la poésie grecque et latine ? mais la différence d'harmonie est encore le moindre obstacle. Qu'on interroge ceux de nos grands poètes qui ont fait passer avec succès en notre langue quelques beaux endroits de Virgile ou d'Homère : combien de fois ont-ils été forcés de substituer aux idées qu'ils ne pouvaient rendre , des idées également heureuses et prises dans leur propre fonds, de suppléer aux vers d'image par des vers de sentiment, à l'énergie de l'expression par la vivacité des tours , à la pompe de l'harmonie par des vers pensés? Je n'en citerai qu'un exemple. On connaît ces beaux vers de Virgile sur les malheureux qui se sont donnés la mort :

• Qui sibi lethum

Insontes peperêre manu , lucemque perosi Projecêre animas.

Détestant la lumière , ils o?it, dit le poète, jeté la 7)ie loin cVeux. Le génie timide de notre langue ne permettait pas d'employer cette image , toute animée et toute noble qu'elle est ; un de nos grands poètes y a substitué ces deux beaux vers :

Ils n'ont pu supporter , faibles et furieux , Le fardeau de la vie impose par les dieux.

Peut-être est-il difficile de décider auquel des deux poètes on doit donner la préférence ; mais il est aisé de voir que les vers français ne sont nullement la traduction des vers latins. Traduire un poète en prose , c'est mettre en récitatif un air mesuré ; le traduire en vers , c'est changer un air mesuré en un autre qui peut ne lui céder en rien , mais qui n'est pas le même. D'un côté , c'est une copie ressemblante , mais faible ; de l'autre , c'est un ouvrage sur le même sujet , plutôt qu'une copie. Mais que faut-il donc faire pour bien connaître les poètes qui ont écrit dans une langue étrangère ? Il faut l'apprendre.

Que conclure de ces réflexions? Si l'on mesurait uniquement

3fi OliSEKYATIGNS

le nit rit<* à la diiiicullti vaincue , souvent il y en aurait moins à créer qu'à traduire. Dans les hommes de génie , les idées naissent sans efforts , et l'expression propre à les rendre naît avec elles ; exprimer d'une manière qui nous soit propre des idées qui ne sont pas à nous^ c'est presque uniquement l'ouvrage de l'art , et cet art est d'autant plus grand qu'il ne doit point se laisser voir. Mais quelque caché qu'il soit , nous savons toujours qu'il y en a eu , et c'est pour cela que nous préférons les ouvrages originaux aux ouvrages d'imitation. La nature ne perd jamais ses droits sur nous ; les productions auxquelles elle a présidé seule , sont toujours celles qui nous touchent davantage. Ainsi les fruits nés dans leur sol naturel par une culture ordinaire et des soins médiocres , sont préférés aux fruits étrangers qu'on a fait naître dans ce même sol avec beaucoup de peine et d'industrie ; on goûte les derniers , et l'on revient toujours aux autres.

Cependant , en accordant aux écrivains créateurs le premier rang qu'ils méritent, il semble qu'un excellent traducteur doit être placé immédiatement après , au-dessus des écrivains qui ont aussi bien écrit qu'on le peut faire sans génie. Mais il y a parmi nous une espèce de fatalité attachée à tous les arts qui consistent à se revêtir d'un personnage étranger. Il en est que nous avons avilis par le préjugé le plus injuste ; il en est que nous ne considérons pas assez, et le métier de traducteur est de ce nombre. Ce n'est pas seulement cette injustice qui rend leur travail si ingrat , et le nombre de bons traducteurs si petit. Quoiqu'ils trouvent dans l'exercice de leur art assez d'entraves qu'ils ne peuvent rompre , nous avons pris plaisir à resserrer gratuitement leurs liens , comme pour nuire à leur encouragement et à nos intérêts.

Le premier joug qu'ils souffrent qu'on leur impose , ou plutôt qu'ils s'imposent eux-mêmes, c'est de se borner à être les copistes plutôt que les rivaux des auteurs qu'ils traduisent. Superstitieusement attachés à leur original , ils se croiraient coupables de sacrilège s'ils l'embellissaient , même dans les endroits faibles ; ils ne se permettent que de lui être inférieurs , et n'ont pas de peine à réussir. C'est à peu près comme si un graveur habile , qui copie le tableau d'un grand maître , s'interdisait quelques touches fines et légères pour en relever les beautés, ou pour en masquer les défauts. Le traducteur, trop souvent forcé de rester au-dessous de son auteur, ne doit -il pas se mettre audessus quand il le peut? Objectera-t-on qu'il est à craindre que cette liberté ne dégénère en licence ? Quand l'original sera bien choisi, les occasions de le corriger ou de l'embellir seront rares ; si elles sont fréquentes, il ne vaut pas la peine qu'on le traduise.

Un second obstacle que les traducteurs se sont donné, c'est la lîinidité qui les arrête , lorsqu'avec un peu de courage ils pourraient se mettre à côté de leurs modèles. Ce courage consiste à savoir risquer des expressions nouvelles , pour rendre certames expressions vives et énergiques de l'original. On doit sans doute user de pareilles licences avec sobriété ; elles doivent de plus être nécessaires. Et quand le seront-elles ? sera-ce dans les occasions oii la difficulté de traduire ne viendra que du génie des langues? chacune a ses lois, qu'il n'est pas permis de changer; parler latin en français , serait plutôt une entreprise bizarre qu'une hardiesse heureuse. Mais quand on aura lieu de juger que l'auteur aura hasardé dans sa langue une expression de génie, c'est alors qu'on pourra en chercher de pareilles. Or qu'est-ce qu'une expression de génie? ce n'est pas un mot nouveau , dicte par la singularité ou par la paresse ; c'est la réunion nécessaire et adroite de quelques termes connus, pour rendre avec énergie une idée nouvelle. C'est presque la seule manière d'innover qui soit permise en écrivant.

La condition la plus indispensable dans les expressions nouvelles, c'est qu'elles ne présentent au lecteur aucune idée de contrainte , quoique la contrainte les ait occasionées. On se trouve quelquefois avec des étrangers de beaucoup d'esprit , qui parlent facilement et hardiment notre langue ; en conversant , ils pensent dans leur langue et traduisent dans la nôtre , et nou* regrettons souvent que les termes énergiques et singuliers qu'ils emploient , ne soient point autorisés par l'usage. La conversation de ces étrangers, en la supposant correcte, est l'image d'une bonne traduction. L'original doit y parler notre langue, non avec cette timidité superstitieuse qu'on a pour sa langue iiaturelle , mais avec cette noble liberté qui sait emprunter quelques traits d'une langue pour en embellir légèrement une autre. Alors la traduction aura toutes les qualités qui doivent la rendre estimable ; l'air facile et naturel , l'empreinte du génie de l'original, et en même temps ce goût de terroir que la teinture étrangère doit lui donner.

Des traductions bien faites seraient donc le moyen le plus sur et le plus prompt d'enrichir les langues. Cet avantage serait , ce me semble , plus réel que celui que leur attribuait le fameux satirique du dernier siècle , admirateur aussi passionné des anciens, que juge sévère et quelquefois injuste des modernes '. « Les Fran- >» çais , disait-il , manquent de goût; il n'y a que le goût aucie» )' qui puisse former parmi nous des auteurs et des connaisseur* ; » et de bonnes traductions donneraient ce goùl précieux à ceux. ' Ployez rHistoire de PAcadeniie FrancHJsc , i. 3.

» qui ne seraient pas en ëtat de lire les originaux. >» Si nous manquons de goût , j'ignore oii il s'est réfugié; ce n'est pas au moins faute de modèles dans notre propre langue , qui ne cèdent en rien aux anciens. Pour ne comparer que des morts, qui osera mettre Sophocle au-dessus de Corneille , Euripide au-dessus de Racine , Thèophraste au-dessus de La Bruyère , Phèdre audessus de La Fontaine ? Ne bornons donc point notre bibliothèque classique aux traductions , mais ne les en excluons pas. Elles multiplieront les bons modèles ; elles aideront à connaître le caractère des écrivains , des siècles et des peuples ; elles feront apercevoir les nuances qui distinguent le goût universel et absolu du goût national.

La troisième loi arbitraire que les traducteurs ont subie , c'est la contrainte ridicule de traduire un auteur d'un bout à l'autre. Par là le traducteur , usé et refroidi dans les endroits faibles , languit ensuite dans les morceaux éminens. Pourquoi d'ailleurs se mettre à la torture pour rendre avec élégance une pensée fausse , avec finesse une idée commune? Ce n'est pas pour nous faire connaître les défauts des anciens qu'on les met en notre langue , c'est jDOur enrichir notre littérature de ce qu'ils ont fait d'excellent. Les traduire par morceaux, ce n'est pas les mutiler^ c'est les peindre de profil et à leur avantage. Quel plaisir peut faire dans une traduction de V Enéide^ l'endroit oii les Harpies enlèvent le dîner des Trojens ; dans une traduction de Cicéron , les plaisanteries froides et quelquefois grossières qui déparent ses harangues ; dans la traduction d'un historien , les endroits où sa narration n'offre rien d'intéressant , ni par les choses , ni par le style? Pourquoi enfin transplanter dans une langue ce qui n'a de grâces que dans une autre, comme les détails de l'agriculture et de la vie pastorale , si agréables dans Virgile et si insipides dans toutes les traductions en prose qu'on en a faites ? Le précepte si sage d'Horace , d'abandonner ce qu'on ne peut traiter avec succès, n'est-il donc pas pour les traductions comme pour les autres genres d'écrire?

Nos littérateurs trouveraient surtout un avantage considérable à traduire ainsi par morceaux détachés certains ouvrages qui renferment assez de beautés pour faire la fortune de plusieurs écrivains , et dont les auteurs , s'ils avaient eu autant de goût que d'esprit, effaceraient ceux du premier rang. Quel plaisir, par exemple , ne feraient pas Sénèque et Lucain , resserrés et réduits ainsi par un traducteur habile? Sénèque , si excellent à citer et si fatigant à lire de suite , qui tourne sans cesse avec une rapidité brillante autour du même objet , difïerent en cela de Ciceron , qui avance toujours vers son but , mais avec lenteur ;

SLR LART DE TRADUIRE. 3ç)

Lucaiii , le Sénèque des poëtes , si pleia de beautés mâles el vraies, mais trop déclamateur, trop monotone, trop plein de maximes et trop dénué d'images? Les seuls écrivains qui demanderaient à être traduits en entier, sont ceux dont l'agrément est dans leur négligence même , tels que Plutarque dans ses p^îes fies Hommes illustres , où, quittant et reprenant à chaque instant son sujet, il converse avec son lecteur sans l'ennuyer jamais.

Ce qu'on propose ici , de ne traduire les anciens que par morceaux détachés , conduit à une autre réflexion qui , à la vérité , n'a qu'un rapport indirect à la matière présente , mais qui peut être utile. On se borne , dans le cours des études , à mettre entre les mains des enfans un petit nombre d'auteurs, et même à ne leur en montrer pour l'ordinaire qu'une assez petite partie qu'on leur fait expliquer et apprendre : on charge indifféremment leur mémoire de ce que cette partie contient de bon , de médiocre et même de mauvais ; et grâces au peu de goût de la plupart des maîtres , les vraies beautés sont pour l'ordinaire celles qu'on leur fait remarquer le moins. Ne serait-il pas infiniment plus avantageux de choisir dans les différens ouvrages de chaque auteur ce qu'ils contiennent de plus excellent , et de ne présenter aux enfans, dans la lecture des anciens , que ce qui mérite davantage d'être retenu ? Par ce moyen ils se rendraient propre , non tout ce que les anciens ont pensé , mais ce qu'ils ont pensé de înieux ; ils connaîtraient le génie et le style d'un plus grand nombre d'écrivains ; ils auraient enfin l'avantage d'orner leur esprit en formant leur goût. Un tel recueil , s'il était fait avec choix , pourrait n'être pas immense , et le temps ordinaire des études suffirait pour se le rendre familier. Nous ne saurions tro)> ^îxhorter quelque littérateur habile à l'entreprendre ; mais ce littérateur devrait posséder deux qualités dont la réunion est rissez rare , être profondément versé dans la lecture des anciens , et en même temps être dégagé de toute superstition en leur faveur. Il ne faudrait pas qu'il ressemblât à ce ridicule enthousiaste d'Homère , qui , ayant entrepris de souligner , dans les ouvrages de ce grand poète, tout ce qu'il y trouverait d'admirable , eut , au bout de trois lectures , souligné son livre d'un bout à l'autre. Un tel homme pouvait-il se flatter de connaître les vraies beautés d'Homère , et Homère lui-même eût-il été flatté d'avoir un pareil admirateur ?

Je reviens à mon sujet. Les principes de l'art de traduire , exposés dans ce discours , sont ceux que j'ai cru devoir suivre dans la traduction que je donne de différens morceaux de Tacite ; quelques uns de ces morceaux avaient déjà vu le jour ; le public

4o OBSERVATIOiXS

m'a paru les avoir goûtés et en désirer davantage; c'est pour le satisfaire que j'en ajoute ici un beaucoup jdIus grand nombre ; c'est le fruit de quelques moniens de loisir que m'ont laissé des travaux très-pénibles et d'un genre tout différent. Cependant je ne prétends pas avoir extrait , à beaucoup près , des ouvrages de Tacite , tout ce qui est digne d'être remarqué. Préjugé de traducteur à part , comme il est sans comparaison le plus grand historien de l'antiquité , il est aussi celui dont il y a le plus à recueillir ; mais ce que j'offre aujourd'hui suffira , ce me semble, pour faire connaître les différens genres de beautés dont on trouve le modèle dans cet auteur incomparable , qui a peint les hommes avec tant d'énergie , de finesse et de vérité , les événemens touchans d'une manière si pathétique , la vertu avec tant de sentiment ; qui posséda dans un si haut degré la véritable éloquence, le talent de dire simjDlement de grandes choses , et qu'on doit regarder comme un des meilleurs maîtres de morale, par la triste , mais utile connaissance des hommes , qu'on peut iicquérir par la lecture de ses ouvrages. On Taccuse , je le sais , «l'avoir peint trop en mal la nature humaine , c'est-à-dire , de l'avoir peut-être trop bien étudiée ; d'être obscur, ce qui signifie seulement qu'il n'a pas écrit pour la multitude ; d'avoir enfin le style trop rapide et trop concis , comme si le plus grand mérite d'un écrivain n'était pas de dire beaucoup en peu de mots.

On ne peut traduire un homme de génie , si on ne le traduit pas vivement et d'enthousiasme ; mais si cet homme de génie est en même temps un écrivain profond, il faut du temps pour l'étudier et pour le rendre; il me semble d'ailleurs en général , que pour éviter tout à la fois la froideur et la négligence du style dans quelque ouvrage de goût que ce puisse être, il est nécessaire et d'écrire vite et de corriger long-temps. Persuadé de ces principes , j'ai fait d'abord cet essai de traduction avec ])eaucoup de rapidité, et je l'ai revu ensuite avec toute l'exactitude et la rigueur dont je suis capable.

La principale chose à laquelle je me suis appliqué , a été de conserver la précision, la noblesse et la brièveté de l'original, autant que me l'a permis mon peu de talent pour lutter contre un écrivain tel que Tacite , et le faible secours d'une langue aussi difficile à manier que la nôtre, aussi ingrate, aussi traînante et aussi sujette aux équivoques. Dans les endroits où il ne m'a pas été possible d'être aussi serré que l'auteur, j'ai coupé le style pour le rendre plus vif , et pour suppléer par ce moyen, quoique imparfaitement, à la concision oii je ne pouvais atteindre. J'ai taché enfin de rendre l'esprit , lorsque je n'ai pu rendre les mots. Les morceaux que j'avais déjà publiés sont rc-

SUR L'ART DE TRADUIRE. {t

touchés en plusieurs endroits, et la plupart des cliangemens ont pour but de rendre la traduction encore plus énergique et plus concise , sans rien perdre du sens de l'original , et sans donner au style de la dureté et de la sécheresse. J'ai aussi rétabli dans deux ou trois passages le véritable sens sur lequel je m'étais trompé. Si quelquefois je me suis écarté ailleurs du sens qui pourrait être adopté par d'autres , quelquefois même de celui qui a été suivi par la foule des commentateurs et des traducteurs , je crois avoir eu pour cela de bonnes raisons. En général, lorsque le sens m'a paru disputé ou douteux , j'ai choisi le plus beau , parce qu'il y a toujours lieu de croire que c'est celui de Tacite. Quelquefois , ne pouvant faire entendre sans beaucoup de paroles , à des lecteurs ordinaires, toute l'étendue du sens de l'auteur, j'ai mieux aimé en laisser entrevoir la finesse aux seuls lecteurs intelligens , que de l'anéantir dans une périphrase. Quelquefois enfin j'ai pris la liberté d'altérer un peu le sens , quand il m'a paru présenter une image ou une idée puérile ; car ma juste admiration pour Tacite ne m'aveugle pas jusqu'au point de me fermer les yeux sur un petit nombre d'endroits oii il me paraît au-dessous de lui-même. Tel est , par exemple , à mon avis , ce passage de la vie d'Agricola , oii Tacite oppose la rougeur du visage de Domitien à la pâleur des malheureux qu'il faisait exécuter en sa présence , et oii il remarque que celte rougeur étant naturelle , préservait le visage du tyran de l'impression de la honte ; circonstance petite et frivolei^ qui ne me paraît digne ni du génie de l'historien , ni du tableau odieux et touchant que présente le spectacle de tant d'innocentes victimes, et du tyran qui les voit expirer.

Quoi qu'il en soit, au reste, du plan que je me suis fait dans cette traduction, je ne dois pas m'attendre qu'il soit goûté de tout le monde. En cette matière, plus qu'en aucune autre, chaque lecteur a, pour ainsi dire , sa mesure particulière, et, si l'on veut, ses préjugés, auxquels il exige qu'un traducteur se conforme. Aussi rien n'est peut-être plus rare en littérature , qu'une traduction généralement approuvée; le iùt-elle même dans son ensemble, combien les détails ne prêteraient-ils pas à la critique ? Je me trouverais fort heureux, si celle-ci pouvait obtenir le suffrage du petit nombre de gens de lettres , qui , par une connaissance approfondie du génie des deux langues, de celui de Tacite et des vrais principes de l'art de traduire , sont capables d'apprécier mon travail ; à l'égard de ceux qui croiront seulement l'être , je n'ai rien à attendre ni à exiger d'eux.

La seule grâce que je désire d'obtenir de ceux que je reconnai.s pour mes vrais jnges, c'est de ne point se borner à relever

4?. OBSERVATIONS SlJVr. L'ART DE TRADUIRE.

mes fautes, mais de ni'offrir en même temps le moyen de les corriger quand ils les auront aperçues. De toutes les injustices dont les traducteurs ont droit de se plaindre et dont j'ai déjà marqué plusieurs, la principale est la manière dont on a coutume de les censurer. Je ne parle point des critiques vagues, ineptes, infidèles, qui ne méritent aucune attention; je parle d'une censure qui serait motivée, et même équitable en apparence, et je dis qu'en matière de traduction, elle ne suffirait pas. On peut juger un ouvrage libre , en se bornant à exposer dans une critique raisonnée les défauts qu'on y aperçoit; parce que l'auteur était le maître de son j)lan, de ce qu'il devait dire , et de la manière de le dire : mais le traducteur est dans un état forcé sur tous ces points , obligé de marcher sans cesse dans un chemin étroit et glissant qui n'est pas de son choix, et quelquefois de se jeter à côté pour éviter le précipice. Ainsi, pour le critiquer avec justice , il ne suffit pas de montrer qu'il est tombé dans quelque faute, il faut le convaincre qu'il pouvait faire mieux ou aussi bien sans y tomber. En vain lui reprochera-t-on que sa traduction manque d'une justesse rigoureuse, si on ne lui fait voir qu'il pouvait conserver cette justesse sans rien perdre du côté de l'agrément ; en vain prétendra-t-on qu'il n'a pas rendu toute l'idée de son auteur , si on ne lui prouve qu'il le pouvait sans rendre la copie faible et languissante; en vain accusera-t-on sa traduction d'être trop hardie, si on n'y en substitue une autre plus naturelle et aussi énergique. Corriger les taches d'un auteur est un mérite dans le critique ordinaire ; c'est un devoir dans le censeur d'une traduction. Il ne faut donc pas s'étonner, si dans ce genre d'écrire, comme dans tous les autres, les bonnes critiques sont encore plus rares que les bons ouvrages. Et comment ne le seraient-elles pas ? la satire est si commode I le commun des lecteurs la dispense même d'être fine. C'est en littérature une ressource assurée , je ne dis pas pour être estimé , mais pour être lu.

MOllGÈAUX CHOISIS

Préface des Annales de Tacite, et fin de V empire d'Auguste ^

Home fut d'abord soumise à des rois (i). Brutus lui donna la liberté et les consuls. On créait au besoin des dictateurs (?.) passagers. Le pouvoir des décernvirs ne dura que deux ans ; les tribuns (3) consulaires cessèrent bientôt. Cinna et Sjlla régnèrent peu (4) : le sort des armes fit passer rapidement l'autorité, de Pompée et de Crassus à César, de Lépide et d'Antoine à Auguste, qui sous le nom de chef {5) devint le maître de l'Etat, affaibli par les guerres civiles (6).

D'illustres écrivains ont raconté les succès et les malheurs de l'ancienne république; l'histoire même d'Auguste a occupé de grands génies, jusqu'au moment oii la nécessité de flatter les condamna au silence. La crainte loua , tant qu'ils vécurent , Tibère , Caius , Claude et Néron ; dès qu'ils ne furent plus , la haine, récente encore, les déchira. J'écrirai donc en peu de mots la fin d'Auguste, puis le règne de Tibère et les suivans , sans fiel et sans bassesse : mon caractère m'en éloigne, et les temps m'en dispensent (7).

Après la mort de Brutus et de Cassius , et la défaite de Pompée = en Sicile, la république resta sans armée : le parti même de César, depuis l'expulsion de Lépide et le meurtre d'Antoine (8) , n'avait plus qu'Auguste pour chef. Il renonça au titre de triumvir, se bornant à celui de consul , et au droit des tribuns défenseurs du peuple. Bientôt ayant gagné les soldats par des largesses, le peuple par l'abondance des vivres , tous enfin par la douceur du repos, il s'éleva peu à peu, attirant à lui le pouvoir du sénat, des magistrats et des lois ; personne ne s'y opposait ; les plus courageux avaient péri dans les combats ou par les proscriptions ; le reste des nobles trouvait dans les richesses et les honneurs la récompense de l'esclavage ; ils préféraient la fortune qu'un maître leur assurait, au danger de refuser des chaînes (9). Ce changement même ne déplaisait pas aux provinces , à qui la

' Les Annales de Tacite contenaient deimis la fin du règne d'Auguste jusqn'à ta fin du règne de Néron. Une partie en est perdue. ^ Sexlus Pompc'c, (ils du grand Pompée.

dissension des grands et l'avarice des magistrats faisaient redouter l'empire du sénat et du peuple, et qui voyaient les lois sans vigueur, combattues par la force, par la brigue et par l'argent. Au dedans tout était tranquille ; les charges conservaient leurs noms ; la jeunesse était née depuis la victoire d'Actium , et presque tous les vieillards au milieu des guerres civiles : qu'il en restait peu qui eussent vu la réjîublique î

Rome étant donc asservie , les anciennes mœurs détruites , l'égalité anéantie , tous , les yeux sur le prince , attendaient ses ordres (lo), sans crainte pour leur état présent , tant qu'Auguste, dans la force de l'âge , sut maintenir son autorité, sa maison et la paix. Mais quand la vieillesse et les maladies l'eurent affaibli, et que sa fin prochaine fit espérer un changement , quelques uns regrettaient en vain la liberté , plusieurs craignaient la guerre , d'autres la désiraient; la plupart jugeaient d'avance les maîtres dont ils étaient menacés; ils disaient (i i) qu'Agrippa ' , d'un naturel féroce , et d'ailleurs ulcéré par son exil, n'avait ni l'âge , ni l'expérience qu'exigeait le fardeau de l'Empire ; que Tibère "^ était d'un âge mur et renommé dans la guerre , mais plein de l'orgueil invétéré des Claudius , et d'une cruauté qui perçait à travers ses efforts pour la cacher ; qu'élevé dès sa première enfance dans la maison régnante , on l'avait accablé dès sa jeunesse de consulats et de triomphes ; que dans le temps même de son exil à Rhodes , qu'il appelait sa retraite , il ne s'était occupé que de vengeance , de dissimulation et d'infâmes plaisirs ; qu'à la tyrannie du fils, la mère joindrait celle de son sexe (i2) ; qu'on allait être l'esclave d'une femme et de deux jeunes gens (i3) , qui d'abord fouleraient l'État et le déchireraient un jour.

Commencemens de Tibère , et jugemens sur Auguste.

Le nouveau prince se signala d'abord par le meurtre de Postumus Agrippa (i/j) ; il fut égorgé, non sans résistance, quoique surpris et sans armes, par un centurion très-déterminé. Tibère n'en dit rien au sénat; Auguste, si on l'en croyait, avait ordonné que dès qu'il aurait les yeux fermés, Agrippa fut tué par le tribun qui le gardait. H est vrai qu'Auguste ayant porté au sénat des plaintes violentes contre ce jeune homme , l'avait fait exiler par un décret ; mais il n'eut jamais la cruauté d'ôter la

' Petit-fils d'Angitstc par Julie, fille de ce prince. Auguste, par faiblesse pour sa fenirnc Livie , avait relègue Agrippa tlans l'île de Planasie.

'' Tibère était fils de Claudine ÎNero el de Livie, qui tut depuis fciunie dWugnsle, et qui engagea ce prince à adopter Tibère.

vie à aucun cle ses proches ; et il n'était pas vaisemblable qu'il eût égorgé son petit-fils pour la sûreté du fils de sa femme ; il l'était davantage que Tibère par crainte, et Livie par une haine de marâtre, s'étaient défaits d'un prince incommode et odieux. Le centurion, suivant l'usage militaire , a^'ant informé Tibère de r#xécution de ses ordres, il répondit qu'il n'en avait point donné f, et qu'il fallait rendre compte au sénat. Salluste, qui était dans le secret et avait envoyé l'ordre au tribun , informé de ce discours, craignit d'être accusé et de se perdre , soit par la vérité , soit par le mensonge. Il avertit donc Livie de ne pas divulguer les secrets de la cour, les conseils de ses amis, les services de ses soldats ; que Tibère réduirait V autorité à rien , s'il rem'Oj'' ait tout au sénat ; quun souverain ne V est plus , des qu'on ne rend pas compte à lui seul.

A Rome , les consuls , les sénateurs , les chevaliers se précipitaient sous le joug : faux et empressés à proportion de leur rang, et composant leur visage pour ne laisser voir ni gaieté après la mort d'un maître , ni chagrin d'en avoir un nouveau, ils mêlaient la joie aux larmes, et la flatterie aux regrets. Sextus Pompée et Sextus Apuleius , consuls , prêtèrent serment les premiers à Tibère ; ensuite Seins Strabon , préfet des prétoriens , et C. Turanius , intendant des vivres ; enfin le sénat , les soldats et le peuple ; car Tibère mettait toujours les consuls en avant , comme dans l'ancienne république , et comme hésitant à commander. Dans son édit même pour convoquer le sénat, il ne se donnait que la puissance tribunitienne qu'il avait reçue d'Auguste. L'édit était court et modeste ; il y demandait conseil sur les honneurs dus à son père , dont il ne voulait point quitter le corps, se réservant cette seule fonction publique. Mais à l'instant de la mort d'Auguste, il avait, comme empereur , donné l'ordre aux prétoriens , pris des gardes et tout le cortège d'une cour. Des soldats l'accompagnaient au sénat , aujbrum / il écrivit aux armées en souverain , et ne paraissait irrésolu qu'en parlant au sénat. Son principal motif était la crainte que Germanicus , adoré du peuple , ayant sous sa main tant de légions et les secours immenses des alliés , n'aimât mieux usurper l'empire que de l'attendre. Il voulait d'ailleurs paraître appelé au gouvernement par la voix yjublique , et non s'y être glissé par les intrigues d'une femme et l'adoption d'un vieillard. On s'aperçut ensuite qu'il feignait aussi cette indécision pour sonder les dispositions des grands ; car il épiait leur contenance et leurs paroles, et s'en souvenait pour les perdre un jour.

Il voulut que le sénat , dans sa première assemblée , ne s'occupât que de la mémoire d'Auguste. Son testament fut apporté

par des vestales. Il nommait héritiers Tibère et Livie, et adoptait celle-ci dans la maison des Jules avec le nom d'Augusta. Au second degré , il nommait ses petits-fils et arrière-petits-fils ; au troisième , les principaux de l'État, quoiqu'il les détestât pour la plupart ; mais sa vanité ambitionnait les éloges de la postérité. *

On délibéra ensuite sur ce qui honorerait le plus âj^ompe funèbre : Gallus Asinius proposa de la faire passer par la porte triomphale ; Sextus Apuleius , de porter à la tête du convoi les titres des lois d'Auguste , et les noms des peuples qu'il avait vaincus. Valerius Messala fut aussi d'avis de renouveler chaque année le serment à Tibère : l'empereur lui ayant demandé si c'était à son instigation qu'il opinait ainsi , il répondit que c'était de son propre mouvement, et que dans ce qui intéressait l'État, il ne prenait conseil de personne , au risque même de déplaire. Il ne restait plus à employer que ce genre d'adulation (i5}.

Les sénateurs s'écrient qu'ils porteront le corps au bûcher sur leurs épaules. Tibère (i6) , avec une orgueilleuse modestie , les en laissa maîtres. Il avertit le peuple par un édit, de ne point troubler les funérailles, comme celles de César, par excès de zèle, et de souffrir qu'Auguste fût brûlé, non dans \e forum , mais au champ de Mars destiné pour cet objet. Le jour du convoi, on plaça des soldats comme en sentinelle ; sujet de risée pour ceux qui avaient vu ou entendu déplorer à leurs pères ce jour oii la liberté secouait en vain des chaînes récemment forgées , oii le meurtre du dictateur César paraissait un acte de scélératesse aux uns , et d'héroïsme aux autres : Mais Auguste, disaiton , ayant vieilli dans le despotisme , et assuré paî^ ses succès— seurs V asservissement de VÈtat , qu avait-on besoin de troupes pour la tranquillité de ses obsèques ?

Ce prince fut diversement jugé. La multitude appuyait sur des remarques frivoles ; qu'il était mort à Noie, dans la même chambre que son père Octave , et à pareil jour de son élévation à l'empire; qu'il avait été autant de fois consul que Valerius Corvinus et C. Marins ensemble , revêtu trente-sept ans de suite de la puissance tribunitienne , décoré vingt et une fois du nom à'imperator ' , et ainsi des autres honneurs multipliés ou imaginés pour lui. Mais les citoyens sensés se partageaient pour louer ou censurer sa vie. Les uns disaient que sa tendresse pour son père ' et les besoins de l'État , oii les lois étaient sans pouvoir, l'avaient forcé à la guerre civile, qui ne pouvait ni se lyré-

• Nom que les soldats romains donnaient à leurs généraux après une victoire signalée.

^ Cesl-à-dirc , pour Ccsar (jiii l'avait atlopir.

parer ni se soutenir par des moyens honnêles; qu'il avait tant, accordé à Marc- Antoine et à Lépide , pour punir les meurtriers de son père , que l'imbéciie vieillesse de l'un , et les débauches devenues funestes à l'autre , laissaient pour toute ressource à îa patrie déchirée le gouvernement d'un seul ; qu'Auguste l'avait accepté, non sous le litre de roi ou de dictateur, mais de chef de la république ; qu'il avait étendu l'Empire jusqu'à l'Océan et aux fleuves les plus éloignés ; réuni vers un même but les légions, les provinces, les flottes ; rendu la justice aux citoyens; ménagé les alliés (17) , enfin décoré magnifiquement la capitale; qu'il n'avait employé la force que très-rarement , et pour le bien général.

D'autres répliquaient que sa tendresse pour son père et les besoins de l'État avaient servi de masque à son ambition ; qu'il avait gagné les vieux soldats par des largesses, levé des troupes , quoique jeune et particulier, corrompu les légions du consul, et feint de se déclarer pour le parti de Pompée ; qu'ayant envahi , par un décret du sénat, les faisceaux et la préture, et s'étant défait d'Hirtius et de Pansa , soit par l'ennemi , soit en faisant empoisonner la blessure de Pansa, et assassiner Hirtius par des soldats gagnés , il s'était emjjaré de leurs troupes ; qu'il avait extorqué le consulat malgré le sénat , et tourné contre la république les armes qu'elle lui mettait à la main contre Antoine ; que ses proscriptions et ses distributions de terres n'étaient pas même louées de ceux qui en avaient joui (18) ; qu'il avait pu immoler Cassius et les Brutus * aux mânes de son père , quoiqu'il eut peut- être dû sacrifier sa haine au bien public; mais qu'il avait trompé Sextus Pompée par une fausse paix , Lépide par une fausse amitié ; qu'Antoine , endormi et joué par les traités de Tarente et de Brindes , et par son mariage avec Octavie =* ^ avait payé de sa vie cette alliance perfide; qu'à la vérité la paix était venue , mais ensanglantée par la défaite de Lollius et de Yarus , et à Rome par le meurtre des Yarrons , des Egnatius ^ des Jules. On lui reprochait jusqu'à sa vie privée ; Livie enlevéeà son mari , et l'indécente question faite aux pontifes, s'il était permis d'épouser une femme grosse ; le luxe scandaleux d'Atedius et de Yedius Pollion ; enfin Livie, mère funeste à l'Etat ^ plus funeste à la maison des Césars ; les honneurs des dieux envahis par ses temples et ses statues, et par le culte qu'il exigeait des prêtres ; Tibère choisi pour successeur, non par amour pour lui ou pour l'État, mais par une connaissance réfléchie de sa cruauté et de son orgueil , et par l'espoir d'un parallèle avanta-

' M, Brutns, l'assassin de Ct-sar, et Decimus BriUus, nn des conspitalem-s. * Scpur irAuguste.

geux avec ceiiiécliant prince (19). En effet, Auguste , quelques années auparavant^ redemandant au sénat la jouissance tribunitienne pour Tibère , avait jeté dans un discours , d'ailleurs plein d'éloges , quelques rejDroches en forme d'excuses sur son extérieur , sa parure et sa conduite (20) .

Les obsèques d'Auguste achevées , on lui décerna un temple et les honneurs divins. Ensuite on pria Tibère de le remplacer ; il répondit par des discours généraux sur son peu de talent , et sur la grandeur de l'Empire : « que le génie seul d'Auguste avait » pu suffire à un tel fardeau ; qu'appelé par ce prince au par- » tage du gouvernement , l'expérience lui en avait appris le » poids , les difficultés et les risques ; que dans une ville si »> remplie d'hommes distingués , il ne fallait pas tout confier » à un seul ; que la république serait mieux gouvernée par les » travaux réunis de plusieurs. » Il n'y avait dans ce discours qu'une fausse noblesse (21) : Tibère, soit par caractère, soit par habitude, s'exprimait toujours d'une manière vague et ambiguë, même sans projet de cacher sa pensée ; mais craignant alors qu'on ne le pénétrât , il redoublait d'obscurité et d'équivoque dans ses paroles. Les sénateurs, qui redoutaient surtout de paraître le deviner , se répandirent en plaintes , en larmes , en prières, embrassant ses genoux, les statues des dieux et celle d'Auguste. Tibère fit alors apporter et lire un mémoire où l'on détaillait les revenus de l'État , ce qu'il y avait de troupes en citoyens et en alliés , les Hottes , les royaumes , les provinces , les tributs, les impôts, les dépenses nécessaires ou utiles. Auguste avait tout écrit de sa main, et conseillait, soit par crainte, soit par jalousie , de ne point reculer les bornes de l'Empire.

Le sénat s'étant avili aux supplications les plus basses , il échappa à Tibère de dire, qu'incapable de gouverner le tout , il se chargerait de la partie qu'on voudrait lui confier. Laquelle , dit Gallus , préférez-vous ? Déconcerté par cette question, il se tut un moment ; s'étant remis , il répondit : « qu'il lui pa- » raissait indécent de choisir ou de refuser une partie , lorsqu'il » désirait qu'on le dispensât du tout. » Gallus , lisant sur le visage de Tibère son mécontentement , répliqua qu'il avait fait cette question, non pour diviser des choses inséparables, mais pour le convaincre par son propre aveu , que la république n'ayant qu'un corps , ne devait avoir qu'une tête. Il fit de plus l'éloge d'Auguste; il rappela à Tibère lui-même ses victoires (22), et tant de magistratures si long-temps et si glorieusement exercées. Mais il ne put adoucir l'empereur , qui le haïssait depuis long-temps.

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