PRIEURE DU COUVENT DE MONT-FLEURI
jVIadame , qu'il est digne d'envie le séjour que votre monastère présente à une âme bien née ! Loin du tumulte des cours , tous vos jours sont filés de soie ! Que vous êtes heureuse ! Cette pas-
A LA COMIESPONDANCE PARTICULIÈRE. 471
sîon qui fait tous les malheurs de la vie, l'amour , vous avez su le bannir de votre cœur ; mon âme qu'il obsède n'est plus aujourd'hui qu'un mélange hideux de ténèbres , de précipices , de tempêtes , de ruines , de tombeaux et de fantômes effrayans. Quelquefois, madame, lorsque j'éprouve ce délire effréné, à peine suis-je en état de rendre ce que je sens. Tantôt enivré de mon bonheur , et tantôt transporté de rage ou plongé dans un désespoir stupide , je ne connais de cette passion terrible que les mouvemens dont je suis agité, et ne vois dans l'objet que j'aime que les agrémens qui alimentent sans cesse le feu qui me dévore Madame , celui qui n'a jamais senti l'amour , n'a
jamais senti de peines.
Je suis avec le plus profond respect votre très-humble et très-obéissant serviteur ,
D*Alembert.
A LA MÊME
jyj.ADAME , dans quelle ivresse inexprimable vous venez de plonger mon âme ! avec quel transport je presserai dans mes bras cette amante chérie ! Rien n'éteindra jamais les feux que je respire et la douce amitié que je lui réserve. Rien ne sera compi rable à un état qui oflfre à la fois les plaisirs des sens , ceux de la raison , et rassemble tous les agrémens de la vie. Je vous dirai toute ma vie , madame, ce que le divin Pline répétait sans cesse à la tante de son épouse : « Nous vous remercions , moi, de ce w quelle est ma femme, elle de ce que je suis son mari, tous » deux , de ce que vous avez uni deux personnes faites Vune » pour Vautre * . »
Je suis avec le plus profond respect , madame , votre trèshumble et très-obéissant serviteur ,
D'Alêmbert.
Au château de Bouque'ron . ce i". avril i^Sx