‹ Œuvres de D'Alembert (volume 5)Chapitre 14 sur 19 · AU PREMER INQUISITEUR DE MADRID · texte numérisé non relu

AU PREMER INQUISITEUR DE MADRID

JAJ.on révérend père , les fureurs des plus noires persécutions sont donc maintenant de votre caractère? Je n'aurais jamais ciru qu'un agneau devînt un jour un tigre altéré de sang. Mi-

' M. d'AIembert n'eut pas le bonheur de contracter cet hymen. Il devait c'pouser Mademoiselle de P.** le ao avril 173a. Une mort subite l'enleva .\ ses parens et à Famant le plus tendre , la veille de son mariage.

a Dom Rovila ou Robilard , e'chappe' du sein d^une famille honnête de Grenoble pour aller remplir en Espagne le plus affreux des ministère^.

nistre înâme ! c'est le seul nom que tous méritex ! Qne la France ne tous reToie jamais [dans son sein ! Exercez , exerces sans remords vos lâches cmantés ; elles ne peuTent être que l'apanage d'une âme aussi perfide que la TÔtre. Si votre colère est moins destructive encore , c'est que totre pouvoir n'est point aussi étendu que celui du prince fanatique sous lequel Yoas ▼irez; c'est qu'elle ne peut point se donner carrière et se déployer comme la sienne dans l'enceinte de sa puissance. Rendes hommage à la vérité : combien de fois votre colère ronge-t-elle dans la journée les barrières qui l'enferment et la captivent ?. • • Mais combien de fois aussi elle se déchire et se dévore ellemême ! Lâche ministre ! ministre infâme ! je ne saurais trop le répéter : marchez , marchez entre le mépris et l'horreur : les coups que vous portez retourneront sur vous et vous frapperont avec plus de violence encore.

AU MÊME

AloN RévéfiEND PÈRE, quel moment désastreux pour vous ! le Créateur, lassé de votre résistance, retire enfin sa main , et vous livre à vous-même. Malheureux ! brisez vos liens ; un crime mène à un autre crime : cessez, cessez de vous livrer à une cruelle démence , et de vous applaudir de la liberté que vous accorde un fanatique. Insensé ! vous ne sentez pas le danger de cette fatale indépendance! Fuyez, fuyez cette funeste cour. Dites-vous à vous-même : oii est donc cette sensibilité , cette tendresse de mon jeune cœur? Hélas! elle m'abandonne aujourd'hui. Grand Dieu! frappe , brise ce cœur dur ^ prends pitié de moi; sauve-moi de ma fureur : si je suis coupable, tu sais pardonner : n'as-tu pas toujours pour moi les entrailles d'un père ? ne suis-je pas ton fils ? ne suis-je pas l'ouvrage de tes mains? Ne le dédaigne pas; ne le délruis pas : la vengeance t'est pénible .... mais plutôt fais pleuvoir autour de moi les traits de ta vengeance. Combien de crimes j'ai voulu ! combien de fois j'ai étouffé ton souvenir dans mon cœur ! combien de fois j'ai foulé sous mes pieds ta loi sacrée ! Grand Dieu ! tu le

sais et je vis encore ! Tu l'as vu , et tu es resté paisible ;

ton bras impatient s'étendait pour me frapper , et tu l'as retenu ! Lance aujourd'hui sur l'être le plus vil et le plus méprisable toutes tes foudres vengeresses.

D'Alembert.

A Mme. de TRI**\

JMadame, que votre modestie tient de vertus dans l'ombre! tant il est vrai de dire que la gloire des femmes est de faire peu parler d'elles ! Bien différentes des hommes , qui jouent à visage de'couvert tous les rôles que les passions leur distribuent sur le grand théâtre du monde, elles ne paraissent sur la scène quelorsque des circonstances particulières les y amènent , et alors on les voit briller et remplir les plus grands rôles avec autant de dignité que les hommes les plus renommés. Et quel est en effet le genre de mérite, madame , par lequel les femmes ne se soient pas distinguées? Les belles-lettres réclament comme leur ornement un grand nombre d'entre elles , dont elles ont consacré le nom à l'immortalité. La première couronne académique n'a-t-elle pas été décernée à mademoiselle Scudéry ? N'avons-nous pas vu briller dès le neuvième siècle une Dodane , duchesse de Septimanie? Les noms de Gournay , Desroches, Barbier, Le Marchand , Saintonge , Daunoy , La Suze , de Murât , La Sablière , Lambert, Villedieu, Dacier, Deshoulières, Sévigné, etc. , peuvent bien figurer .|ivec les plus illustres des nôtres. Il n'est qu'un méchant qui puisse dire que les femmes ont dégénéré. Les plus hautes places n'ont-elles pas été remplies par les femmes ? On a vu la comtesse de Guébriant s'acquitter d'une ambassade extraordinaire avec toute la grandeur qu'exige un tel caractère. Les plus grandes affaires même ne sont point au-dessus de certaines femmes ; les Pulchérie , les Sophie , les Athénaïs , les Amalasonte , les Irène , les Marguerite Valdemar , les Blanche de Castille , et nombre d'autres princesses ont possédé la science du gouvernement au plus haut degré ; et Catherine de Foix , femme de Jean d'Albret , roi de Navarre , sentait bien sa supériorité, lorsqu'elle disait à son mari dépossédé par Ferdinand : « Dom Jean , si nous étions nés , vous Catherine , et moi Jean , » nous n'aurions jamais perdu la Navarre. » Parmi les éloges que vous recevez tous les jours , madame , il n'en est point de plus pur et de plus sincère que le mien ; et je le dirai toute ma vie , votre vertu aime autant à se cacher que nos vices aiment à paraître.

Je suis avec le plus profond respect , madame , votre trèshumble et très-obéissant serviteur,

D'Alembert.

Boaqacron, ce 18 juin i743*

 LÀ MEME

JVlADijis , VOUS oatreE les caractères. On ne voit qu'un très-petit nombre de femmes se dépouiller d'une modestie qui semble née avec elles : ce n'est même que par des chutes répétées que quelques-unes viennent à bout de détruire en elles ce précieux instinct. Celles-là , madame , ne méritent plus d'être comptées parmi le sexe ; elles en ont abjuré toutes les vertus , et disputent d'impudence avec les plus e£frontés du nôtre.

Je suis avec le plus profond respect , madame y votre très* humble et trës-obéissant serviteur ,

D'Alembert.

fioaqaeron , ce a4 j^^ I74^*

A Mme. La Makquise DE CHATEL***.

jyiADAME , le premier mouvemen^t que nous sentons pour une personne vertueuse , fait que nous lui souhaitons du bien ; mais son impression n'est pas encore assez forte pour vous faire par* tager ses maux ; et il faut presque toujours deux passions pour nous convaincre d'un tendre amour , la joie de voir l'objet aimé , et la douleur de ne le voir plus. Mais l'amitié d'un jeune fat , faux bel esprit , est aussi faible que le roseau ; il ne peut estimer personne , parce qu'il croit devoir à son propre mérite tout l'encens de son esprit : c'est la cruelle alternative dans laquelle je me trouve aujourd'hui. M. le marquis d'A*^*^ m'accorde la sienne } mais il m'en fait trop sentir le prix. Il est toujours prêt à abuser du mauvais état de ma fortune et des connaissances littéraires qu'il me voit acquérir. Cette persuasion ne produit en lui que de secrètes jalousies et d'inutiles confusions. Toutes les preuves d'amitié qu'il me donne ne tendent qu'à trouver dans ma tendresse la dupe de sa vanité. Madame, il est bien malheureux d'être forcé d'invoquer une âme étroite et pusillanime. Oui , désormais quand je demanderai un ami , je veux un homme dont la vie me devienne si chère , que je sois toujours prêt d'exposer la mienne pour la conserver généreusement ; je veux un homme dont l'exil me banisse aussi bien que lui , qui puisse disposer de moi comme d'un bien qui lui est propre , qui fasse avec moi communauté de fortune aussi bien que de sentiment , et qui croie m'obliger extrêmement lorsqu'il me fera partager les disgrâces de sa faute ou de son malheur :

à ces titres seuls je veux un ami , ou je préfère mener la vie du plus simple anachorète.

Je suis avec le plus profond respect , madame , votre treshumble et trës-obëissant serviteur 9

D'Aleubsrt.

Boaqaéron, ce 3 jaillet 1743.

AU Marquis DE P

iVloNSiEUR, votre parallèle de l'amour et de Tamitié est frappant : vous voudrez bien qu'à, mon tour je fasse quelques réflexions que je désirerais être aussi justes que les vôtres

Monsieur , l'amour étant fondé sur le désir de sa propre joie , €t l'amitié n'ayant pour objet que le plaisir de ce qu'on aime ^ l'on voit aux amans et aux amis dans les vicissitudes de la fortune des ménagemens bien opposés . L'amant qui veut forcer le cœur de sa maîtresse à expliquer ses sentimens ou à les peindre sur son visage , lui donne avis de tous ses malheurs, et par la part qu'il lui voit prendre dans ses disgrâces , il croit reconnaître aisément qu'elle en a pris dans son amour. Ainsi l'épanchement qu'il lui en fait, réfléchit toujours sur lui-même, et cela se peut bien moins appeler confidence que l'art de découvrir un secret ; il cache au contraire avec soin toute la prospérité de ses affaires , de peur qu'on ne donne à son bonheur ce qu'il veut devoir à son mérite ; et quand la personne qu'il aimerait ne serait pas intéressée , la crainte qu'il aurait de prendre le change dans les passions de son cœur , corromprait toute la douceur des avances, et fortifierait beaucoup plus ses soupçons que les faveurs l^s plus honnêtes et les plus désintéressées ne pourraient charmer son am^ur. La conduite d'un vrai ami doit être toute différente; il doit avec empressement communiquer à son ami tous les sujets qu'il a de joie, et trouver beaucoup plus de plaisir dans le partage qu'il en fera , que dans la réserve qu'il en aurait faite s'il avait manqué de liaison. Lorsqu'au contraii*e il est maltraité des caprices de la fortune , il doit ménager un épanchement qui ferait beaucoup plus d'impression sur le cœur d'un fidèle ami , que le malheur le plus cruel n'en eût pu faire sur le sien.

Je suis avec le plus profond respect ^ monsieur , votre trèshumble et très obéissant serviteur ,

D'Alembert.

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