MORALE DU PHILOSOPHE
Venons à la morale du philosophe. Elle a pour but, ainsi que nous l'avons dit, la manière dont nous devons penser pour nous rendre heureux indépendamment des autres. Cette manière de penser se réduit à deux principes : au détachement des richesses et à celui des honneurs. Le premier entre dans la morale de rhomme, et nous en avons parle ; le second paraît tenir moins à celte morale, parce que les honneurs ne font partie ni de notre véritable bien-être physique, ni même de T^xistencé morale à laquelle tous les citoyens ont un droit égal. Mais, si le désintéressement sur les honneurs n'est pas d'obligation morale par rapport à la société, il n'est pas moins nécessaire à notre bonheur que le désintéressement sur les richesses. La rai* son permet sans doute d'être ilatté des honneurs, mais sans les exiger ni les attendre; leur jouissance peut augmenter notre bonheur, leur privation ne doit point l'altérer. C'est en cela que consiste la vraie philosophie, et non dans Faffectation à mé^ priser ce qu'on souhaite. G est mettre un trop grand prix aux honneurs que de les fuir avec empressement ou de les rechercher avec avidité ; le même excès de vanité produit ces deux effets contraires.
D'après ces principes, la morale établit et détermine jusqu'où il est permis de porter l'ambition. Cette passion, le plus grand mobile des actions et même des vertus des hommes, cl que par cette raison il serait dangereux de vouloir éteindre, a cela de singulier, que lorsqu'elle est modérée, c'est un sentiment esti*
niable, la suite et la preuve de l'élévation de Tâme, et que, portée à l'excès, elle est le plus odieux et le plus funeste de tous les vices. En effet, eUe est le seul qui ne respecte rien : ni sang, ni liaisons, ni devoirs. L'avare est quelquefois généreux pour son ami, l'amant lui sacrifle quelquefois sa maîtresse, l'ambitieux sacrifie tout à l'objet qu'il veut atteindre ou qu'il possède. Aussi de tous les maux que les passions des hommes leur causent, les malheurs que l'ambition leur fait éprouver sont ceux qui excitent le moins la compassion du sage.
Pour réprimer plus efficacement l'ambition, la morale nous fait surtout envisager les excès qui en sont la suite. C'est parce que l'ambition excessive est une passion si détestable que l'envie en est une si honteuse. Ces deux passions ont leur source dans le même principe ; l'ambition a seulement quelque chose de moins vil, en ce qu'elle se montre pour Tordinaire à découvert, au lieu que l'envie agit en se cachant; elle suppose, en effet, ou la connaissance secrète de son infériorité et de son impuissance, ou, ce qui est plus bas encore, le chagrin de la justice rendue a son inférieur, c'est-à-dire le chagrin d'un bien fait à autrui qui n'est pas un mal pour soi : or, aucun de ces deux sentiments n'est fait pour être mis au grand jour. L'envie suppose toujours au moins quelque mérite réel dans celui qui en est l'objet; elle est donc toi^ours injuste; c'est pour cela qu^elIe se cache. Si l'objet de l'envie n'a qu'un mérite factice, d'emprunt ou de cabale, l'envie diminue à proportion, et se tourne bientôt en mépris pour celui qui reçoit les honneurs, pour ceux qui les donnent, et pour les honneurs mêmes.
La jalousie en amour n'est pas du même genre que l'envie ; c'est un sentiment plus naturel, et dont on a beaucoup moins à rougir. Elle n'est autre chose que la crainte d'être troublé dans la possession de ce qu'on aime. L'amour est un sentiment si exclusif, et qui anéantit tellement tous les autres, qu'il exige naturellement un retour semblable de la part de son objet. Ce n'est donc point en y attachant une idée de bassesse que la morale attaque la jalousie en amour ; c'est en nous représen-. tant les malheurs dont l'amour même est la source ; sentiment
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doux et terrible, qu*on peut demander ti l'être suprême a im^ primé aux hommes dans sa faveur ou dans sa colère. Un philosophe de nos jours examine dans un de ses ouvrages pourquoi Tamonr fait le bonheur de tous les êtres et le malheur de rhomme : c*est, dll-il, qu'il n*y a dans cette passion que. le physique de bon, et que le moral, c'est-à-dire le sentiment qui i'aceompagno, n*en vaut rien. Ce philosophe n*a pas prétendu sans doute que le moral de Tamour n'ajoutât pas au plaisir physique ; Texpérience serait contre lui : il n*a pas voulu dire non plus que le moral n'est qu'une illusion, ce qui est vrai, mais ne détruit pas la vivacité du plaisir ; et combien peu de plaisirs ont un objet réel ! Il a voulu dire seulement que le moral de l'amour est ce qui en cause tous les maux, et en cela on ne peut qne souscrire a son avi<. Concluons seulement de cette triste vérité qne, si des lumières supérieures à la raison ne nous promettaient pas une condition meilleure, nous aurions beaucoup à nous plaindre de la nature, qui, en nous présentant d'une main le plus séduisant des plaisirs, semble avoir voulu nous en éloigner de l'autre par les écueils dont elle l'a environné; elle nous a, pour ainsi dire, placés sur le bord d'un précipice entre la douleur et la privation.
C'est donc le grand principe de la morale du philosophe (et tel est le déplorable sort de la condition humaine) qu'il faut presque toujours renoncer aux plaisirs pour éviter les maux qui en sont la suite ordinaire. Cette existence insipide, qui nous fait supporter la vie sans nous y attacher, est pourtant l'objet de l'ambition et des efforts du sage; et c'est, en effet, tout mis en balance, la situation que notre condition présente nous doit faire désirer le plus. Encore, la plupait des hommes sont-ils si à plaindre, qu'ils n * peuvent, même par leurs soins, se procurer cet état d'indifférence et de paix; mille causes tendent à le troubler; les unes, comme la douleur corporelle, sont absolument indépendantes de nous; d'autres, comme le désir de la considération, des honneurs et de la gloire, ont leur source dans l'opinion des autres, qui n'est guère plus en notre pouvoir; d'autres, enfin , ont leur origine dans notre propre opinion, mais n'en sont pas
pour cela deR t\Tans moins funesles à notre tranquillité. Toute» les leçons de In phîlosoiihie, sur ce point, seront bien faibles pour nous guérir si la nature ne nous y a préparés d'avance, par une disposition qui dépend principalement de la structure des organes. Il est \rai que cette insensibilité, soit physique^ soit morale, a Tinconvénicnt de porter en même temps sur les plaisirs et sur les maux, et d'affaiblir les uns en adoucissant les autres; comme re&lrémc sensibilité à la douleur suppose aussi des organes plus propres à faire goûter les impressions agréables.
On voit, par cet exposé, quels sont les principaux points de la morale du philosophe. Celle des législateurs et celle des États ne regardent qu'un assez petit nombre d hommes; celle de Phomme et celle du citoyen intéressent chaque membre de la société; mais elles ont, si on peut parler ainsi, des traits marqués et tranchants que chacun doit apercevoir sans peine; la morale du philosophe a des nuances plus fines, qui ne peuvent être saisies que par des esprits justes et des âmes fortes. Cette partie si imporlanta.de la science des mœurs eu doit être le principal fruit, le but auquel doit aspirer tout homme qui pense; c'est par là que des éléments de cette science doivent se terminer. La morale du philoscphe termine en même temps la partie de la philosophie qui doit nous intéresser le plus, et qui contient l'art de raisonner, la connaissance de l'Etre suprême, celle de nous-mêmes et de nos devoirs.