‹ Œuvres de d'AlembertChapitre 21 sur 24 · GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE

Avant que de finir ces études ou plutôt cet essai, qui renferme les sciences les pins nécessaires à l'homme, la logique, la métaphysique et la morale, nous ne devons pas omettre une réflexion importante. Quoique nous ayons séparé ces différentes

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sciences, pour les envisager chacune plus particurtcrement, eu égard à la nature et à la différence de leur objet, elles sont cependant plus unies entre elles et ont plus d'influence réciproque qu'on ne s'imagine; et, par cette raison, Tordre le plus philosophique qu'on puisse suivre pour les bien traiter est peut-être moins de les traiter séparément que de les faire marcher de front et comme rentrer l'une dans l'autre. En effet, la mé(a« physique a pour but d'examiner la génération de nos idées, et de prouver qu'elles viennent toutes de nos sensations. Or, pour faire cet examen d'une manière complète, il faut montrer de quelle manière nos sensations font naître en nous les idées qui en paraissent les moins dépendantes, comme celles du juste et de l'injuste. Ainsi, les premières vérités de la métaphysique sont essentiellement liées aux premières notions de la morale ; et, dans une analyse philosophique, on ne saurait les séparer. D'un autre côté, la logique est l'art de compareras idées entre elles; or, pour apprendre à les comparer, il esl nécessaire d'en connaître la génération ; la métaphysique, sous ce point de vue, doit donc précéder la logique. Mais en même temps ou ne peut développer la génération des idées sans faire usage de l'art du raisonnement; ainsi, la logique doit précéder à cet égard l'examen de la génération des idées. Il est donc évidemment impossible de traiter séparément et distinctement l'une de ces trois sciences, la logique, la métaphysique et la morale, sans supposer quelques notions déjà acquises dans les deux autres. Or, comment éviter cette apparence de cercle vicieux, si propre à jeter dans des éléments de philosophie une espèce de confusion, suite nécessaire et fâcheuse de l'ordre même qu'on voudrait y observer? Un peu d'attenlion à la marche dé notre esprit dans l'analyse de ses perceptions servira à nous faire éviter cet inconvénient. La faculté de juger, ainsi que celle de sentir, s'exerce en nous dés que nous commençons à exister; à peine un enfant a-t-il des sensations, qu'il les compare, qu'il connaît ce qui lui est utile ou nuisible, et par conséquent, qu'il juge. Il y a donc en ncms une logique naturelle et comme d'instinct qui [réside à nos premières opérations, et que le philosophe doit supposer. \a

logique, considérée comme science, csl Tart de faire des combinaisons plus composées et plus difficiles, et c'est de cet art que le philosophe doit donner les règles. Ainsi, il examinera, d'abord, comment nous connaissons par nos sensations Texistence des objets extérieurs; il cherchera ensuite comment nos sensations produisent nos idées ; il jettera, à cette occasion, les premiers fondements de la morale, et renverra à la morale proprement dite le détail et le développement des vérités qui portent sur ces fondements inébranlables. La génération des idées étant suffisamment connue, le philosophe expliquera pour lors Tart de les éomparer, c'est-à-dire la logique, pour passer de là à la grande vérité de l'existence de Dieu, qui, étant la plus utile application des régies du raisonnement, doit en être la première. Mais une autre science qu'il ne faut pas séparer de la logique et de la métaphysique, et qui appartient essentiellement à l'une et à l'autre, c'est la grammaire ou l'art de parler. D'un côté, la formation des langues est le fruit des réflexions que les hommes ont faites sur la génération de leurs idées ; et de l'autre, le choix des mots par lesquels nous exprimons nos pensées a beaucoup d'influence sur la vérité ou sur la fausseté des jugements que nous portons ou que nous faisons porter aux autres. Ainsi, c'est principalement par rapport à l'art de raisonner, et à celui d'analyser nos idées, que le philosophe traite de la grammaire. Par conséquent, il doit se borner aux principes généraux de la formation des langues; principes dont les règles de chaque langue particulière sont des applications faciles, ou des exceptions bizarres qui n'ont d'autre raison que le caprice des instituteurs. Le grammairien philosophe traitera donc des différentes espèces de roots; de ceux qui expriment des individus; de ceux qui ne désignent que des êtres abstraits ; de ceux qui marquent les différentes manières d*être, les différentes vues sous lesquelles l'esprit peut envisager un objet ; de ceux qui expriment des idées simples, et qui, par conséquent, n'étant point susceptibles de définition, peuvent être regardés comme les racines philosophiques des langues, c'est-à-dire comme les termes primitifs et fondamentaux qui servent à expliquer tous les autres ;

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i7« PENSEES.

de la manière de reconnaître ces mots, et ceux qui renferment des idées composées; du sens propre des mots et de leur sens figuré ou métaphorique ; de la nécessité de bien distinguer ces différents sens, pour éviter les erreurs où Ton s'expose quand on les confond; enfin, de la manière dont on peut apprendre les lingues dans lesquelles on connaît un certain nombre de mots, en se servant de la signification connue de ces mots pour découvrir celle des autres. Car, il n*est point de langue que nous ne puissions apprendre comme nous avons appris notre langue maternelle, dans laquelle il a fiillu que nous trouvassions de nous-mêmes, sans le secours des maîtres ni des livres, le sens d'un très- grand nombre de mots, et, en général, de tous ceux qui n'expriment point des individus réels et physiques. C*est par des combinaisons plus ou moins réitérées, et quelquefois trcs-multipliées et très-fines, que nous sommes parvenus à connaître la signification de ces termes. Aussi, le plus grand effort d'esprit est-il, peut-être, celui que nous faisons en apprenant à parler. L'homme le plus stupidé en apparence y parvient néanmoins, et nous montre de quel de^ré de patience et de sagacité le besoin nous rend capables.

Outre les différents sens dont un même mot est susceptible, le grammairien philosophe traite aussi des différents mots susceptibles d'un même sens, et qu'on appelle synonymes. On peut donner ce nom, ou à des mots qui ont absolument et rigoureusement le même sens, et qui peuvent, en toute occasion, être substitués indifféremment l'un à l'autre; ou à des mots qui présentent la même idée avec de légères variétés qui la modifient, de manière qu'il ne soit permis d'employer l'un à la place do l'autre que dans des occasions où l'on n'aura pas besoin de faire sentir ces variétés. Ce serait peut-être un défaut dans une langue que d'avoir des synonymes de la première espèce ; mais c'en serait un beaucoup plus grand que de manquer de synonymes du second genre. Une telle langue serait nécessairement pauvre et sans aucune finesse. En effet, ce qui constitue deux ou plusieurs mots synonymes, c'est d'abord un sens général qui est commun à ces mots ; et ce qui fait ensuite que ces mots ne svmt

pas toujours synonymes, ce sont des nuances souvent délicales et quelquefais presque imperceptibles, qui modifient ce sens primitif et général ; ainsi, toutes les fois que, par la nature du sujet qu'on traite, on n\i point à exprimer ces nuances, et qu*on n\i besoin que du sens gônéral, chacun des synonymes peut être indifféremment mis en usage ; par conséquent, s'il y a une langue dans laquelle on ne puisse jamais employer indifféremment deux mots Fun pour l'autre, il faut en conclure que le sens de ces mots diffère, non par des nuances fines, mais par des différences très-marquées et très* grossières; les mots de la langue n'exprimeront donc plus ces nuances, et dès lors la langue sera pauvre et sans finesse.

Après avoir détaillé dans la grammaire philosophique ce qui regarde les mots, on passera à la proposition, qui n'est autre chose qu'un jugement énoncé. On en considérera les différentes parties et les différenics espèces, et l'on pourra donner en conséquence les principes généraux de la construction, c'est-à-dire les règles pour s'énoncer clairement dans quelque langue que ce puisse être. On examinera, à celte occasion, la question si. souvent agitée, et qui, peut-être, est encore à résoudre, s'il y a dans certaines langues une inversion proprement dite, et en quoi celle inversion consiste. Il ne peut y avoir d'inversion proj.rement dite que dans le cas où l'ordre des mots d'une proposition diffiire de l'ordre des idées que ces mots expriment. La question de l'inversion consiste donc à savoir suivant quel ordre les idées renfermées dans une proposition se présentent à Tesprit de celui qui l'énonce. Or, s'il est très-difficile, pour ne rien dire de plus, de fixer et de déterminer cet ordre, à cause de la rapidité avec laquelle nos idées se succèdent; s'il est même plus que vraisemblable, comme on l'a déjà remarqué, que notre esprit a souvent plusieurs idées à la fois; si le nombre de ces idées qui peuvent en même temps nous être présentes, est plus ou moins grand, suivant le digié d'attention et la nature des esprits; le moyen d'établir des régies lumineuses et générales sur l'ordre naturel des idées, et par conséquent sur celui des mots, dans les jugements que nous énonçons?

Ces différentes questions sont les principaux points sur lesquels doit rouler la grammaire philosophique ; le reste doit être abandonné aux grammaires particulières de chaque langue.

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