‹ Œuvres de d'AlembertChapitre 23 sur 24 · SUR MARIVAUX · texte numérisé non relu

SUR MARIVAUX

Marivaux aimait mieux les comédiens italiens que les comédiens français; soit que le génie souple et délié de la nation italienne la rendit plus capable de se prêter aux formes déli cales que la représentation de ses pièces paraissait exiger ; soit que des acteurs étrangers, moins faits à notre goût et à notre langue, et par là moins confiants dans leurs talents et dans leurs lumières, se montrassent plus dociles aux leçons de Tauleur, et plus disposés à saisir dans leur jeu le caractère qu'il avait voulu donner à leur rôle.

Parmi ces acteurs, Marivaux distinguait surtout la fameuse Sylvia, dont il louait souvent, avec une espèce d'enthousiasme, le rare talent pour jouer ses pièces. Il est vrai qu'en faisant reloge de celte actrice, il faisait aussi le sien sans y penser; car il avait contribué à la rendre aussi parfaite qu'elle l'était devenue; mais il est vrai aussi, et celte circonstance est peut-être à l'honneur de l'un et de l'autre, qu'il n'avait eu qu'une seule leçon à lui donner. Peu content de la manière dont elle avait rempli le premier rôle qu'il lui confia, mais prévoyant sans doute avec quelle perfection elle pouvait s'en acquitter, il so fit présenter chez elle par un ami, sans se faire connaître; et après avoir donné à l'actrice tous les éloges préliminaires que la bienséance exigeait, il prit le rôle sans affectation, et en lut quelques endroits avec tout l'esprit et toutes les nuances qu'un écrivain tel que lui pouvait désirer. « Ah! monsieur, s'écrial-cUe, vous êtes l'auteur de la pièce; » dés ce moment elle devint au théâtre Marivaux lui-même, et n'eut plus besoin de ses conseils.

I! n*en était pas ainsi de la célèbre Le Couvreur, qui jouait dans les pièces de Marivaux, au Théâtre-Français, des rôles du même genre que ceux de mademoiselle Sylvia au Théâtre italien. On a plusieurs fois ouï dire à l'auteur que, dans les premières représentations, elle prenait assez bien Tesprit de ces rôles déliés et métaphysiques ; que les applaudissements Tencourageaient à faire croire mieux s*il était possible; et qu*à force de faire mieux elle devenait précieuse et maniérée. On sera sans doute un peu étonné d'apprendre que Marivaux, si éloigné de la simplicité dan^ ses comédies, la prêchât si rigoureusement à ses acteurs. Mais cette simplicité, du moins apparente, était plus nécessaire au jeu de ses pièces qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. Presque toutes, comme on l'a dit, sont des surprises de l'Amour; c'est-à-dire, la situation de deux personnes qui s'aimant et ne s'en doutant pas, laissent échapper par tous leurs discours, ce sentiment ignoré d'eux seuls, mais très-visible pour l'indifférent qui les observe. Il faut donc, comme le disait très-bien Marivaux lui-même, que les acteurs ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu'ils disent, et qu'en même temps les spectateurs la sentent et la démêlent à travers l'espèce de nuage dont l'auteur a Aà envelopper leurs discours. « Mais, disait-il, j'ai eu beau le répéter aux comédiens, la fureur de montrer de l'esprit a été plus forte que mes très-humbles remontrances; et ils ont mieux aimé commettre dans leur jeu un contre-sens perpétuel, qui flattait leur amourpropre, que de ne pas paraître entendre finesse à leur rôle. » Un seul acteur lui fit une objection pressante : « Je jouerai, lui dit-il, mon rôle d'amant aussi bêtement qu'il vous conviendra ; mais me répondez-vous que le parterre, et peut-être la moitié des loges, m'entendent? Gardez-vous, et nous aussi, de supposer à nos spectateurs une intelligence qu'ils n'ont pas ; nous leur ferions un honneur dangereux pour nous, et peu flatteur pour eux qui n'en sauraient rien. — ^.Eh bien! lui dit Marivaux, continuons donc, pour être applaudis, vous de mal jouer, moi de le souffrir; et pensons tous deux, mais sans nous en vanter, comme cet orateur, qui se voyant applaudi par une

multitude Dombreuse, demanda s'il avait dit quelque sottise. » Cette éternelle iurprise de V Amour, sujet unique des comédies de Marivaux, est la principale critique qu'il ait essuyée sur le fond de ses pièces ; car nous ne parlons point encore du style : on l'accuse, avec raison, de n'avoir fait qu'une comédie en vingt façons différentes, et on a dit assez plaisamment, que si les comédiens ne jouaient que les ouvrages de Marivaux, ils auraient l'air de ne point changer de pièces. Mais on doit au moins convenir que celte ressemblance est, dans sa monotonie, aussi variée qu'elle le puisse être, et qu'il faut une abondance et une subtilité peu commune, pour avoir si souvent tourné, avec une espèce de succès, dans une route si étroite et si tortueuse. Il se savait gré d'avoir le premier frappé à cette porte, jusqu'alors inconnue au théâtre. « Chez mes confrères, disait-il, et on reconnaîtra bien ici son langage, l'Amour est en querelle avec ce qui l'environne, et finit par être heureux malgré les opposants; chez moi, il n'est en querelle qu'avec lui seul, et unit par être heureux malgré lui. Il apprendra dans mes pièces à se défier encore plus des tours qu'il se joue que des pièges qui lui sont tendus par des mains étrangères. » Cette guerre de chicane, si nous pouvons parler ainsi, que l'Amour se fait à lui-même, et qui finit brusquement par le mariage, dès l'instant même où les acteurs se sont éclaircis sur leurs sentiments mutuels, a fait dire encore que ses amants s'aiment le plus tard qu'ils peuvent, et se marient le plus lot qu'il est possible.

(K Encore madame Geoffriu ! » Oui, encore elle ! Ames sèches et frivoles, ce n'est pas pour vous que j'écris; âmes tendres et sensibles, lisez -moi, et pardonnez-moi.

Je suis pourtant arrêté, en prenant la plume, par une réflexion douloureuse. La perte de celte digne femme est toute récente : le souvenir de se?? vertus vit encore dans la mémoire même des indifférents; mais une cruelle expérience ne m'a que trop appris avec quelle iromptilude affligeante la vertu même est oubliée quand elle n'est plus ; mon âme se flétrit et se resserre en envisageant avec douleur cet affreux abîme de l'oubli, où tout va si rapidement se précipiter et s'engloutir. Hélas ! me suis-je dit, madame Geoiïrin aura bientôt le même sort; bientôt elle n'existera plus que dans le souvenir de quelques amis. Pour prolonger, autant qu'il est en moi, sa vie dans la mémoire des autres, où elle ne devrait jamais flnir, ne ferais-je pas bien de remettre à quelques mois ce faible tribut de mon c(cur?... Mais ce cœur qui a besoin de se répandre, souffrirait trop à différer, et si dans quelques mois il ne doit plus parler qu'à moi» je suis bien sûr au moins qu'il me parlera toujours.

L'esprit de madame Geoffrin a été si bien saisi, apprécié» analysé par ses deux amis et les miens, que je n'ai garde de repasser sur cette peinture quelques traits informes qui ne feraient que l'alTaiblir et l'altérer^ Mais la peinture de son âme

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est inépuisAble, et c'est de son âme que je veux parler encore, parce que je voudrais qu'on en parlât sans cesse. D'ailleurs, mon cher amî, dans le peu que je vais vous dire, je parlerai beaucoup moins qu'elle, je ne ferai guère que la répéter, et en faisant parler son âme, je peindrai encore son esprit, même sans le vouloir j car la sensibilité vive et profonde a un genre d'esprit qui n'appartient qu'à elle , et qui ne lui manque jamais.

On a dit à quel point la bonté de madame Geoffrin clait agissante, inquiète, opiniâtre; mais on n'a peut-être pas assez dit ce qui ajoute infiniment a son éloge, c'est qu'en avançant en âge, sa bonté augmentait de jour en jour. Pour le malheur de la société humaine, l'âge et l'expérience ne produisent que trop souvent l'effet contraire, même dans les personnes vertueuses, si la vertu n'est pas en elles d'une trempe forte et peu commune. Plus elles ont d'abord senti de bienveillance pour leurs semblables, plu.«, en éprouvant chaque jour leur ingratitude, elles se repentent de les avoir servis et s'afQîgent de les avoir aimés. Une étude des hommes plus réfléchie, plus éclairée par la raison et par la justice, avait appris à madame Geoftrin qu'ils sont encore plus faibles et plus vains que méchants; qu'il faut compatir à leur faiblesse, et souffrir leur vanité, afin qu'ils souffrent la nôtre. « Je sens avec plaisir, me disait-elle, qu'en vieillissant je deviens plus bonne, car je n'ose pas dire meilleure , parce que ma bonté tient peut-être à la faiblesse, comme la méchanceté de bien d'antres. J'ai fait mon profit de ce que me disait souvent le bon abbé de Saint-Pierre, que la charité d'un homme de bien ne devait pas se borner à soulager ceux qui souffrent, qu'elle devait s'étendre aussi jusqu'à l'indulgence dont leurs fautes ont si souvent besoin, et j'ai pris, comme lui, pour devise ces deux mots : donner et pardonner. »

La passion de donner, qui fut le besoin de toute sa vie, était née avec clic, et la tourmenta, pour ainsi dire, des ses premières années. Etant encore enfant (l'humanité pardonnera ce détail), si elle voyait de sa fenêtre quelques malheureux demander l'aumône, elle leur jetait tout ce qui se trouvait sous sa main, son pain, son linge, et jusqu'à ses habits. On la grondait de

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celle intempérance de charité, si je puis parler de la sorte; on Ten punissait quelquefois, et die recommençait toujours.

Gomme elle ne respirait que pour faire le Lieu, elle aurait voulu que tout le monde lui ressemblât; mais sa bienfaisance se gardait bien d'importuner celle des autres. « Quand je raconte, disait-elle, la situation de quelque infortuné à qui je voudrais procurer des secours, je n'enfonce point la porte; je me place seulement tout auprès, et j'attends qu'on veuille bien m'ouvrir. » Son illustre ami Fontenelle était le seul avec qui elle en usât autrement. Ce philosophe, si célèbre par son esprit, et si recherché pour ses agréments, sans vices et presque sans défauts, parce qu'il était sans chaleur et sans passion, n'avait aussi que les vertus d'une âme froide, des vertus molles et peu actives, qui, pour s'exercer, avaient besoin d'être averties, mais qui n'avaient besoin que de l'être. Madame Geoffrin allait chez son ami, et lui peignait avec intérêt et sentiment l'état des malheureux qu'elle voulait soulager. « Ils sont bien â plaindre, » disait le philosophe, et il ajoutait quelques mots sur le malheur de la condition humaine; et puis il parlait d'autre chose. Madame Geoffrin le laissait aller, et, qu&nd elle le quiltait : a Donnez-moi, lui disait-elle, cinquante louis pour ces pauvres gens. — Vousavez raison, » disait Fontenelle, et il allait chercher les cinquante louis, les lui donnait et ne lui en reparlait jamais, tout prêt à recommencer le lendemain, pourvu qu'on l'en avertit encore. On trouvera peut-être un peu sèche la bienfaisance du philosophe, mais du moins on ne lui reprochera pas l'ostentation. Que le ciel donne à tous les hommes la bienfaisance, même avec autant de séchei*esse, mais surtout avec autant de simplicité; et que le genre humain bénisse la vertu active, qui sait, comme la digne amie de Fontenelle, mettre ce sentiment en action dans les cœurs où il repose et attend qu'on le réveille.

Madame Geoffrin avait tous les goûts d'une âme sensible et douce : elle aimait les enfants avec passion ; elle n*en voyait pas un seul sans attendrissement ; elle s'intéressait à l'innocence et (i la faiblesse de cet âge; elle aimait à observer en eux la nature, qui, grâce à nos mœurs, ne se laisse plus voir que dans l'en-

Tance; elle se plaisait à causer avec eux, à leur faire des questions, et ne souffrait pas que les gouvernantes leur suggérassent la réponse, a J*aime bien mieux, leur disait-elle, les sottises qu*il me dira, que celles que vous lui dicterez... Je voudrais, ajoutait elle, qu'on Ht une question à tous les malheureux qui vont subir la mort pour leurs crimes : avez-vous aimé les enfants? je suis sûre qu'ils répondraient que non. »

On peut juger par là qu'elle regardait la paternité comme le plaisir le plus doux de la nature. Mais plus ce plaisir était sacré pour elle, plus elle voulait qu'il fût pur et sans trouble. C'est pour cela qu'elle priait ceux de ses amis qui étaient sans fortune, de ne pas se marier. « Que deviendront, leur disait-elle, vos pauvres enfants, s'ils vous perdent de bonne heure? pensez à l'horreur de vos derniers moments, quand vous laisserez malheureux après vous ce que vous aurez eu de plus cher l » Quelques-uns de ceux à qui elle parlait ainsi se mariaient malgré ses remontrances; ils lui amenaient leurs petits enfants; elle pleurait, les embrassait et devenait leur mère.

Elle aurait voulu, non-seulement prolonger sa bienfaisance jusqu'après sa mort, mais la prolonger par les mains de ses amis. « On les bénirait, disait-elle, et ils béniraient ma mémoire. » Elle mit douïe cents livres sur sa tête et sur celle d'un ami qui avait peu de fortune. (( Si vous devenez plus riche, lui dit-elle, donnez cet argent pour l'amour de moi, quand je ne pourrai plus le donner. »

Toujours occupée de ceux qu'elle aimait, toujours inquiète pour euX) elle allait même au-devant de ce qui pouvait troubler leur bonheur» Un jeune homme à qui elle s'intéressait, jus* qu^alors uniquement livré à l'étude, fut saisi et frappé^ comme subitement^ d'une passion malheureuse qui lui rendait et l'étude et la vie même insupportables ; elle vint é bout de le guérir « Quelque temps après elle s'aperçut que ce jeune homme lui parlait avec intérêt d'une femme aimable qu^il voyait depuis peu de jours. Madame Geoffrin, qui connaissait cette femme, l'alla trouver : « Je viens, lui dit-elle, vous demander une grâce; ne témoignez pas à *** trop d'amitié ni d'envie de le voir, il

deviendrait amoureux de vous, il serait malheureux, je le serais de le voir souffrir, et vous souffririez vous-même de lui avoir fait tant de mal. » Cette femme, vraiment honnête, lui promit ce qu'elle demandait, et lui tint parole.

Comme elle rassemblait chez elle les personnes les plus distinguées par le rang et la naissance, qu'elle paraissait même les rechercher quelquefois, on s'imaginait qu'elle était trésflattée de les voir. On la jugeait mal ; elle n'était en aucun genre la dupe des préjugés, mais elle les ménageait pour être utile à ses amis. (( Vous croyez, disait-elle à un des hommes qu'elle aimait le plus, que c'est pour moi que je vois des grands et des ministres, détrompez- vous; je les vois pour vous et pour vos semblables, qui pouvez en avoir besoin ; si tous ceux que j'aime étaient heureux et sages, ma porte serait tous les jours fermée à neuf heures, excepté pour. eux. »

Son indulgence pour les aulres se montrait surtout dans la conversation. Elle supportait jusqu'aux bavards, si insupportables â la bonté même, quand elle n'est pas à toute épreuve. « En vérité, disait-elle, je m'en accommode assez, pourvu que ce soient de ces bavards tout court, qui ne veulent que j.arler, et qui ne demandent pas qu'on leur réponde. Mon ami Fonlenelle, qui leur pardonnait comme moi, disait qu'ils repo* naient sa poitrine: ils me font encore un autre bien; leur b )urdonnement insigniCant est pour moi comme le bruit des cloches, qui n'empêche point de penser, et qui souvent y invite. » Les bavards à prétention , qui se croient faits pour qu'on les écoute, et dans qui le besoin de parler est un besoin de vanité, étaient les seuls qu'elle souffrit avec peine : encore avait-elle soin qu'ils ne s'en aperçussent pas. « Je voudrais, disait-elle de l'un d'eux, que, lorsqu'il me parle. Dieu me fît la grâce d'être sourde sans qu'il le sût; il parlerait et croirait que je l'écoute, et nous serions contents tous deux. »

Avec tant de vertus, de bonté, de bienfaisance, croirait-on que madame Geoffrin eût des ennemis? eh ! qu'y faire? Fénelon en avait bien : il faut se soumettre à cette cruelle loi de la nature, et pleurer sur l'espèce humaine. Il est vrai que madame

Geoffrin n'avait guère des erniemis que parmi les femmes, et j'en suis bien fâché pour elles ; encore dois-je avouer, à leur honneur, que ces ennemies étaient en bien petit nombre, et que toutes les femmes dont elle était vraiment connue la chérissaient et la respectaient. Quand elle se voyait Tobjet de la haine, le sentiment qu*elle lui inspirait était celui de la pitié, non pas de cette pitié qui méprise et qui humilie, mais de celle « qui plaint et qui pardonne. « Si vous trouvez, disait-elle à ses amis, des gens qui me haïssent, gardez-vous de leur dire le peu de bien que vous pensez de moi; ils m'en haïraient davantage; ils en seraient plus tourmentés, et je youdrais bien qu'ils ne le fussent pas. »

Telle était, mon cher ami, celle que la vertu, la société, rhumanité enfin, dans tous les sens possibles de ce mot, ont eu le malheur de perdre, et que j*ai perdue plus que personne : elle m*aimail comme son fils; ma confiance en elle était sans bornes. Hélàs! j'ai vu périr dans Vespace d'une année les deux personnes qui m'étaient les plus chères, et j'étais assez heureux pour que ces deux personnes s'aimassent tendrement. Elles étaient bien dignes Tune de l'autre, et bien dignes de s'aimer, quoique très- différentes par leur caractère; car les âmes honnêtes et bienfaisantes ont, comme les pierres d'aimant, si je puis employer cette expression, un pâle ami, par ou elles s'attirent et s'unissent fortement l'une à l'autre : que me reste-t-il dans la solitude où mon cœur se trouve, que de penser à elles et de les pleurer? La nature, qui nous a fait naître pour la douleur et pour les larmes, nous a fait, dans notre malheur, deux tristes présents, dont la plupart des hommes ne se doutent guère : la mort pour voir finir les maux qui nous tourmentent, et la mélancolie pour nous aider à supporter la vie dans les maux qui nous llétrissent. Le cœur encore tout plein de la première perte que je venais de faire, j'allais voir tous les jours madame Geoffrin, et m'affliger auprès d'elle et avec elle; son amitié m'écoutnil et me soulageait : ce bien, qui m'était si nécessaire et si cher, m'a été enlevé peu de temps après; et, au milieu de ces sociétés, qui ne sont que le remplissage de la vie,

je ne puis plus parler à personne qui m'entende. Je passais toutes mes soirées chez Tamie que j*a vais perdue, et toutes mes matinées avec celle qui me restait encore ; je ne Tai plus, et il n*y a plus pour moi ni soir ni matin.

J*ai vu madame GeolTrin pendant les premiers jours de sa maladie, sur ce lit de douleur et de mort où elle a langui plus d*Hne année, a Pourquoi faut-il, me disais-je, qu'elle disparaisse de la terre, elle qui va manquer à tant d'amis, à tant de malheureux, et que j*y reste encore, moi qui ne manquerai plus à personne I. »

Des circonstances cruelles m'ont privé même du plaisir douloureux de la voir jusqu'à la fin de sa vie, et d'adoucir, par les marques de ma tendresse, sa mort lente et prolongée. Son cœur m'appelait, et sa bouche n'osait obéir à son cœur; j'étais condamné à la perdre un an plus tôt que les amis qui ont fermé ses yeux. Qu'il me soit au moins permis d'adresser à son ombre, si elle peut m'entendrc, ces mots touchants que Tacite adressait à celle de son vertueux beau-pére Agricola, enlevé par une longue mort à sa famille absente : n Trop peu de larmes ont honoré vos derniers moments, et vos yeux en se fermant ont cherché les miens qu'ils n'ont pu trouver. Paticiorihus lacrymis composita es, et novissima in luce desiderarere ali^ quid ocuH tut, » Ici, mon cher ami, la plume me tombe des mains, mes yeux se remplissent de larmes, et je ne vois plus ce que je vous écris. Adieu.

Hélas! depuis deux ans qu'elle a disparu de la terre, et peutêtre même du souvenir de tant de personnes qui se disaient ses amies, mon cœur est toujours si plein d'elle, que sans cesse il cherche a se répandre -, mais il a besoin, pour se soulager, de trouver des cœurs tels que le vôtre, qui sachent l'entendre et lui répondre. Permettez-moi donc de vous entretenir encore de quelques faits que j'ai recueillis à son sujet, et qui ajoutent de nouveaux traits à la peinture si intéressante de son esprit et de son âme. Je n'aurai peut-être de lecteur que vous ; mais, quand on parle de ce qu'on a aimé tendrement, doit-on

désirer d'être lu par d'autres que par ceux dont on est aimé?

Madame Geoflrin avait un procès qu'elle désirait de voir finir ; elle alla trouver un homme de lettres célèbre^ dont elle (lait chérie, et qui connaissait l'avocat de la partie adverse : « Voyez, je vous prie, lui dit-elle, cet avocat, el accommodez avec lui mon ennuyeuse affaire. )> L*homme de lettres lui représenta qu*on pourrait exiger d'elle une somme considérable, et imposer à son aversion pour les procès cette taxe rigoureuse, a Quel meilleur usage, répondit-elle, pu's-je faire de mon argent, que d'en acheter mon repos? » Le négociateur réussit; il était difficile qu'il échouât avec des pleins pouvoirs'si étendus, et surtout si rares chez les plaideurs. Madame Geoffrin, pleine de reconnaissance, lui promit son portrait, que jusqu'alors elle n'avait voulu donner é personne. Au bout de quelque temps elle retourna chez lui : « Vous n'aurez point mon portrait, lui dit-elle les larmes aux yeux; trop de gens en seraient jaloux et me le demanderaient inutilement. » Son ami voulut la consoler; car, tout affligé qu'il était, elle souffrait encore plus que lui. Hélas ! dit-elle , ce ne sont pas les plaintes de mes amis que je redoute, ce sont les plaintes des gens qui ne m'aiment pas et qui font semblant de m'aimer. »

Quelques femmes qui avaient, comme je vous l'ai dit, le malheur de la haïr et la bassesse de la déchirer, poussaient la maladresse du dénigrement et de la satire jusqu'à se moquer de ses œuvres de bienfaisance. « Croyez-moi, madame, dit à l'une d'elles un honnête homme qui l'écoutait, vous ne viendrez jamais à bout, malgré le désir édifiant que vous en avez, de rendre la vertu ridicule; je vous conseille de renoncer à cette digne entreprise, et de changer de conversation, pour votre honneur et pour votre repos. »

Bien instruite, mais peu blessée de l'aversion que ces femmes lui portaient, madame GeoiTrio, si elle n'eût écouté que son amour-propre, aurait peut-être été flattée de se voir l'objet de l'envie : vous pouvez en juger par l'espèce de commisération qu'elle témoignait pour une femme qu'elle avait connue et peu regrettée; femme à petits talents et à grandes prétentions, mem-

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bre de plusieurs académies, auleur de plusieurs ouvrages loués à outrance, ainsi que beaucoup d*aulres sottises du temps, dans tous les journaux, et restée, malgré'tout cela, sans réputation comme sans détracteurs. « Hélas! disait madame Geoffrin en soupirant, cette pauvre créature, avec tbus ses prôneurs et tous ses titres, a cruellement joué de malheur; elle n\i pu parvenir îi se faire une ennemie, même parmi les femmes. »

Les ridicules de la vanité, dans tous les genres et dans tous les états, la frappaient plus vivement que tout le reste des impertinences humaines ; et, quoiqu'elle parlât de ses ridicules sans aucun fiel, car elle n*en avait jamais, elle se permettait de les apprécier avec autant de gaieté que de franchise. Une femme de sa connaissance la pins intime, née bourgeoise, et se croyant devenue, par son mariage, femme de qualité, lui parlait sans cesse de sa maison et du grand monde où elle vivait, et lui laissait même entrevoir, sans trop s*en douter, le mépris dont elle honorait sa mère, qui lui paraissait presque une personne du peuple, et peu faite au moins pour lui être comparée par le rang et la naissance. Madame Geoffrin, qui recevait quelquefois des lettres de cette femrre, avait la bonté de m'en faire part, et s*arausail avec moi de toutes les inepties que ces lettres renfermaient, et pour les choses et pour le style. « Que la vanité a peu d*esprit, ajoutait-elle 1 mais cette femme n*a pour vivre que sa vanité, et après tout il faut qu'elle vive. » J'étais quelquefois tenté de lui répondre comme M. d'Argenson à l'abbé Desfontaines : (( Je n'en vois pas la nécessité. »

Quand elle voyait dans ses amis des travers et des écarts, elle ne se permettait pas d'en parler à d'autres qu'à eux; mais souvent aussi elle les leur reprochait avec une force qui aurait pu les blesser s'ils en avaient moins connu le motif; le tendre intérêt qui l'animait excusait tout à leurs yeux. Quelquefois elle se félicitait d'avoir réussi par ses remontrances à les rendre meilleurs ; elle prétendait, par exemple, s'il m'est permis de me citer ici, m'avoir corrigé de bien des défauts; je dois pourtant avouer, à ma honte, que je ne m'apercevais guère de ses succès. « En vérité, me disait-elle un jour, vous m'avez donné

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bien d« la peine. — Il ne tiendrait qu*à moi, lui répondis-je, de vous en donner bien encore. » Elle rit un moment de cet aveu, comme je riais quelquefois moi-même avec elle des naïvetés qui, de temps en temps, lui échappaient; car elle avait jusqu'à ce mérite. Un de ses amis s*obstinait, malgré ses représentations, à habiter une campagne qu'elle trouvait trés-malsaine. tf C'est ce qu'il ne croit pas, lui répondis-je ; il est, au contraire, persuadé que Vair y est trés-salubre. — Voilà, dit-elle, comme on est toujours quand on aime le lieu qu'on habite ; on croit y respirer le meilleur air du monde, et on ne sait pas qu'il n'y a point de meilleur air que celui de Paris. — Vous devez, lui disje, en être d'autant plus sûre, que vous n'en avez jamais respiré d'autre. » Alors elle se mit à plaisanter elle-même de Téloge qu'elle venait de donner à son air natal. « Vous voyez, me ditelle, combien j'ai raison de dire que c'est la folie de tout le monde; je viens moi-même d'en être la preuve. » ' Un philosophe de ses amis, arrivant de Pétersbourg, lui parlait avec les plus grands éloges de l'illustre souveraine qui gouverne ce grand empire. <( Vous ne sauriez croire, lui disait-il, à quel poiotje reviens enchanté de sa conversation etde sa personne. — Je le crois bien, répondit-elle, elle était devant son peintre. »

On parlait, en sa présence, d'un auteur connu qu'on appelait un homme d'esprit, quoiqu'il passât pour avoir fait bien plus d'usage de l'esprit des autres que du sien. « Dites, répoadit-elle, pour le bien apprécier, que c'est une bêle frottée d'esprit. J> Des juges délicats, tels qu'il y en a tant aujourd'hui, trouveront peut-être celte expression plus énergique que noble; mais ce qui eût été ignoble dans la bouche d'un antre cessait de l'être dans la sienne. Si elle employait quelquefois, sans scrupule, des expressions familières, populaires même, que la soi-disant bonne compagnie se serait refusées avec dédain, elle n'en faisait jamais usage qu'en les relevant par le grand sens qu'elles renfermaient; et de triviales qu'elles auraient été dans loule autre circonstance, elles devenaient dans sa conversation (oui à la fois originales, piquantes et philosophiques.

Celte philosophie qui dirigeait toutes ses actions et qui écla-

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tait souvent dans ses discours s'exprimait cliez elle d*une manière tantôt plaisante, tantôt profonde. Un homme qu'elle connaissait pour un menteur infatigable raconta en sa présence un fait dont elle nia la vérité, ne doutant pas qu'il ne Ht, à son ordinaire, un nouveau mensonge. « Vous vous pressez trop, lui dit quelqu'un, de nier ce fait; car, par malheur, il est vrai. — S'il est vrai, répondit-elle, pourquoi monsieur le dit-il? » Le menteur véridique n'attendit pas, comme on le peut croire, la fin de la conversation ; et, lorsqu'il fut sorti, elle ajouta : » Quand un homme ment toujours, c'est à peu prés comme s'il disait toujours vrai; on n'a qu'à s'arranger pour croire toujours le contraire de ce qu'il avance. Mais, s'il s'avise de dire vrai quel juefois, que voulez- vous qu*on en fasse dans la société? comment vivre et converser avec quelqu'un à qui on ne peut dire ni oui ni non ? »

La raison saine et éclairée qui rendait sa conversation si intéressante se manifesta même dans ses derniers moments. Elle ne parlait presque plus, et semblait ne respirer que pour souffrir, quoiqu'elle souffrît sans se plaindre. On conversait autour d'elle pour la distraire, et l'on s'entretenait des différents moyens que les gouvernements peuvent employer pour rendre les peuples heureux. Plusieurs des assistants étalaient sur cela les lieux communs ordinaires. « Ajoutez-y, dit-elle, le soin de procurer des plaisirs, chose dont on ne s'occupe pas assez. » Platon bien portant lui aurait envié l'honneur d'une si sage maxime, et c*est une des dernières paroles qu'elle a prononcées dans sa longue et douloureuse agonie.

Ce triste mot à* agonie me rappelle bien cruellement, mon cher ami, les funestes circonstances qui m'ont privé de lui donner jusqu'à la fin des preuves de ma reconnaissance et de ma tendresse. En vain cette femme mourante, qui m*aimait et me désirait, laissait échapper quelquefois des plaintes de m'avoir perdu ; si quelqu'un disait un mot de moi, un domestique s'approchait aussitôt, en le priant de ne pas prononcer mon nom. Mais, quoique madame Geoflrin regrettât les consolations qu'on lui arrachait, elle se résignait avec patience à cette privation.

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Un ami lui témoignait combien il était touché de son état : a Je ne suis pas, lui répondit-elle, aussi à plaindre que vous le pensez; on s'accoutume d tout, même à cela, » en montrant les importuns, même très-proches, qui Tentouraient et la fatiguaient.

La seule chose qui m'ait été permise, parce que personne ne pouvait Tempécher, c*est la triste consolation de lui rendre les honneurs funèbres. En suivant son lugubre convoi, ou, pour le dire en passant, j'étais presque seul avec les deux hommes de lettres qui ont comme moi célébré sa mémoire, j'adressais à ses mAnes ce passage de Tacite, que je me plais à répéter, tant les regrets de ce sage écrivain, sur la mort de son vertueux beau-père, Agricola, étaient semblables à ceux que j'éprouvais moi-même. « A la perte cruelle que j*ai faite en vous, se joint la douleur de n'avoir pu adoucir vos maux par ma présence, les soulager par mes soins, jouir en pleurant des précieuses marques de votre tendresse, recueillir enfin vos dernières paroles pour en conserver un souvenir éternel. Cette privation amère me perce le cœur ; j'étais condamné à vous perdre une année entière avant votre mort. » Tels étaient, mon cher ami, les sentiments qui remplissaient mon âme en voyant porter au tombeau cette femme si digne de vivre, et que la terre aurait du conserver toujours.

Adieu ; je ne vous écrirai plus tout ce que je sens pour elle ; mais je vous le dirai souvent encore : ma tendre amitié pour l'nn et l'autre se réserve cette affligeante, mais unique ressource.

DE

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